Une carrière exemplaire brutalement interrompue
Alvin Holsey n’est pas n’importe qui dans la hiérarchie militaire américaine. Originaire de Fort Valley, une petite ville rurale de Géorgie, il incarne le rêve américain version forces armées. Son père et plusieurs de ses oncles ont servi au Vietnam. Lui a choisi la Marine. 37 années de service impeccable. Une ascension régulière, méritée, jusqu’aux plus hautes sphères du commandement. Pilote de chasse, il a accumulé l’expérience du combat en Afghanistan et en Irak. Des théâtres d’opération où il a appris ce que signifie vraiment la guerre, avec ses horreurs et ses dilemmes moraux. En 2024, il prend la tête du Commandement Sud des États-Unis, basé près de Miami. Une position stratégique cruciale qui couvre toute l’Amérique latine et les Caraïbes. Un territoire immense, complexe, où se mêlent enjeux sécuritaires, trafics en tous genres, instabilité politique et rivalités géopolitiques. Holsey connaît la région. Il en comprend les subtilités, les équilibres fragiles, les partenariats nécessaires avec les pays alliés. Il sait qu’on ne peut pas tout résoudre par la force brute, que la diplomatie et le respect mutuel sont essentiels pour maintenir l’influence américaine dans cette partie du monde.
Mais voilà que l’administration Trump décide de changer radicalement de stratégie. Fini le temps des arrestations en mer par les garde-côtes, suivies de procès aux États-Unis. Fini le temps où les suspects de trafic de drogue bénéficiaient d’un semblant de procédure judiciaire. Place à l’action directe, brutale, définitive. Les bateaux suspects ne sont plus interceptés. Ils sont coulés. Leurs occupants ne sont plus arrêtés. Ils sont tués. Et Holsey se retrouve en première ligne de cette nouvelle doctrine. C’est lui qui doit superviser ces opérations. C’est sous son commandement que les hélicoptères d’attaque décollent, que les missiles sont tirés, que les hommes meurent. L’annonce de sa retraite en octobre tombe comme un coup de tonnerre. Un an seulement après sa prise de fonction. Officiellement, le Pentagone parle d’une décision personnelle. Officieusement, tout le monde comprend qu’il y a un problème. Un gros problème. Les rumeurs circulent dans les couloirs du pouvoir. Holsey aurait exprimé des réserves sur la légalité de ces frappes. Il aurait questionné la proportionnalité de la force employée. Il aurait peut-être même refusé d’exécuter certains ordres. Impossible de le vérifier, bien sûr. Le Pentagone ne communique pas sur ces sujets sensibles. Mais le timing parle de lui-même.
Holsey part, et je ne peux m’empêcher de penser à tous ces militaires de carrière qui se retrouvent pris entre leur conscience et leur devoir d’obéissance. Que fait-on quand l’ordre qu’on reçoit heurte profondément nos valeurs ? Quand on sait, au plus profond de soi, que ce qu’on nous demande de faire est moralement indéfensible, peut-être même illégal ? Holsey a choisi de partir. D’autres avant lui ont fait le même choix. Combien faudra-t-il encore de départs, de démissions, de retraites anticipées, avant que quelqu’un au sommet de l’État ne se pose les bonnes questions ?
Un successeur dans l’incertitude
Le général de l’Air Force Evan Pettus hérite d’un poste empoisonné. Cet homme de l’Arkansas, pilote de chasse chevronné avec une expérience du combat en Afghanistan et en Irak, se retrouve propulsé à la tête du Commandement Sud dans des circonstances pour le moins inhabituelles. Il était le numéro deux de Holsey depuis fin 2024. Il connaît donc le dossier. Il sait dans quoi il met les pieds. Mais sa nomination n’est que temporaire. Trump n’a toujours pas désigné de remplaçant officiel à Holsey. Et toute nomination définitive devra être confirmée par le Sénat. Ce qui, vu le climat politique actuel et les controverses entourant les frappes navales, risque de prendre du temps. Beaucoup de temps. Pettus se retrouve donc dans une position délicate. Il doit assurer l’intérim, maintenir les opérations en cours, gérer les relations avec les pays partenaires de la région, tout en sachant qu’il n’est peut-être pas là pour longtemps. Et surtout, il doit composer avec la pression croissante du Congrès, les questions des médias, les critiques des organisations de défense des droits humains.
Dans son discours de passation, le général Caine a décrit Holsey comme un leader « stoïque » et un « professionnel discret » qui dirige toujours avec son cœur et sa tête. Des mots choisis avec soin. Presque trop choisis. « Ça n’a jamais été à propos de vous, ça a toujours été à propos des gens, des autres », a déclaré Caine. « Vous n’avez jamais dit ‘je’ dans toutes les conversations que nous avons eues. Vous avez toujours dit ‘nous’. L’impact que vous avez eu durera longtemps. » Un éloge funèbre plus qu’un discours de départ à la retraite. Comme si Caine savait que Holsey emportait avec lui quelque chose d’important, quelque chose qui risque de manquer cruellement dans les mois à venir. Pendant ce temps, la cérémonie se déroule dans une atmosphère étrange. Pas de grandes célébrations. Pas de remise de médailles spectaculaire. Juste l’essentiel. Une petite foule composée principalement du personnel du Commandement Sud. L’absence de Hegseth est remarquée. Commentée. Analysée. Certains y voient un désaveu. D’autres une simple question d’agenda. Mais dans le contexte actuel, rien n’est anodin. Chaque geste, chaque absence, chaque silence prend une signification particulière.
Pettus hérite d’un fardeau terrible. Il va devoir choisir. Suivre les ordres sans broncher, quitte à sacrifier sa propre conscience ? Ou suivre l’exemple de Holsey et partir avant que les choses n’empirent encore ? Car elles vont empirer, n’en doutons pas. Cette campagne de frappes navales n’est que le début. Trump a montré qu’il était prêt à tout pour imposer sa vision de la lutte contre le narcotrafic. Et ceux qui se mettront en travers de sa route, même des amiraux avec 37 ans de service, seront balayés sans ménagement.
87 morts en mer, une campagne controversée
Le bilan macabre s’alourdit
Les chiffres sont là, implacables, terrifiants. 87 personnes tuées depuis le début de l’Opération Southern Spear en septembre 2025. 22 frappes recensées officiellement. Mais combien d’autres n’ont jamais été rapportées ? Combien de bateaux coulés dont personne ne parle ? Combien de corps qui dérivent encore quelque part dans l’immensité de l’océan, loin des regards, loin des caméras, loin de toute comptabilité officielle ? L’administration Trump présente ces opérations comme une victoire dans la guerre contre la drogue. Des narcotrafiquants neutralisés. Des cargaisons de cocaïne empêchées d’atteindre les côtes américaines. Des cartels affaiblis. Mais la réalité sur le terrain raconte une histoire bien différente. Ces bateaux coulés transportaient-ils vraiment de la drogue ? Leurs occupants étaient-ils tous des trafiquants endurcis ? Ou y avait-il parmi eux de simples pêcheurs, des marins de fortune, des hommes qui tentaient juste de gagner leur vie dans des régions où les opportunités économiques sont rares ? L’histoire d’Alejandro Carranza hante les esprits. Ce pêcheur colombien de 42 ans, père de famille, qui est parti travailler un matin d’été et n’est jamais revenu. Sa famille a découvert son sort en regardant une vidéo publiée par les autorités américaines. Des images de son bateau détruit, coulé par une frappe aérienne. Aucune explication. Aucune excuse. Juste la froide réalité d’une mort violente en pleine mer.
Mais le pire reste à venir. Car il y a cette affaire du double tap qui dépasse l’entendement. Une première frappe coule un bateau. Deux hommes survivent miraculeusement. Ils s’accrochent aux débris, luttant contre les vagues, espérant être secourus. Et là, alors qu’ils sont totalement vulnérables, incapables de fuir ou de se défendre, une seconde frappe les achève. Délibérément. Méthodiquement. Cette pratique du double tap, bien connue des militaires, consiste à frapper une seconde fois pour éliminer les survivants ou ceux qui viennent porter secours aux victimes de la première attaque. Elle est considérée comme une violation flagrante du droit international humanitaire. Elle est interdite par les Conventions de Genève. Elle constitue potentiellement un crime de guerre. Pourtant, elle a été employée dans les eaux des Caraïbes, sous commandement américain, avec l’aval de la chaîne de commandement. Les experts en droit de la guerre sont formels : tuer des survivants sans défense constitue une exécution extrajudiciaire. C’est illégal. C’est immoral. C’est inacceptable. Même en temps de guerre, même contre des ennemis déclarés, il existe des règles. Des limites qu’on ne doit jamais franchir. Le droit à la vie, même pour un criminel présumé, reste un droit fondamental.
87 morts. 87 vies fauchées. 87 familles brisées. Derrière chaque chiffre, il y a un visage, une histoire, des rêves qui ne se réaliseront jamais. Et nous, que faisons-nous ? Nous regardons les chiffres défiler sur nos écrans, nous hochons la tête d’un air entendu, et nous passons à autre chose. Parce que ce sont des « narcotrafiquants », n’est-ce pas ? Parce qu’ils « l’ont bien cherché ». Parce que la guerre contre la drogue justifie tous les excès. Mais à quel moment avons-nous décidé que certaines vies valaient moins que d’autres ? À quel moment avons-nous accepté que l’État puisse tuer sans jugement, sans procès, sans même vérifier l’identité de ses victimes ?
Une opération d’une ampleur sans précédent
L’Opération Southern Spear n’est pas une simple mission de routine. C’est un déploiement militaire massif, d’une ampleur rarement vue en temps de paix. Une véritable armada a été mobilisée pour traquer les bateaux suspects dans la mer des Caraïbes et le Pacifique oriental. Au cœur de ce dispositif : le porte-avions USS Gerald R. Ford, le plus moderne et le plus puissant de la flotte américaine. Un mastodonte de 100 000 tonnes, capable de projeter une force de frappe considérable. Autour de lui gravitent des destroyers, des frégates, des sous-marins. Dans les airs, des hélicoptères d’attaque Apache, des drones de surveillance, des avions de patrouille maritime. Sur le terrain, ou plutôt sur l’eau, des milliers de soldats mobilisés pour cette opération. Le coût ? Astronomique. Des centaines de millions de dollars dépensés pour couler des bateaux de pêche et des embarcations de fortune. Une disproportion qui interroge. Est-ce vraiment la meilleure utilisation des ressources militaires américaines ? Ne pourrait-on pas investir cet argent dans des programmes de prévention, de développement économique dans les régions productrices de drogue, de coopération internationale ?
Mais Trump a une autre vision. Pour lui, la guerre contre la drogue doit être menée comme une vraie guerre. Avec des moyens militaires. Avec une doctrine offensive. Avec une volonté de frapper fort et vite. Les cartels mexicains, les groupes criminels colombiens, les réseaux vénézuéliens sont désormais considérés comme des organisations terroristes étrangères. Ce changement de statut juridique est crucial. Il permet de justifier l’emploi de la force létale sans les contraintes habituelles du droit pénal. Il autorise les frappes préventives, les éliminations ciblées, les opérations clandestines. C’est la même logique qui a prévalu après le 11 septembre 2001, quand l’administration Bush a lancé la guerre contre le terrorisme. Une guerre sans fin, sans frontières clairement définies, sans critères de victoire précis. Une guerre qui a conduit aux pires excès : Guantanamo, les prisons secrètes de la CIA, la torture, les assassinats ciblés par drones. Et maintenant, cette même logique s’applique à la lutte contre le narcotrafic. Avec les mêmes dérives prévisibles. Les mêmes violations des droits fondamentaux. Les mêmes zones grises juridiques où tout devient possible.
Quand j’apprends qu’un porte-avions nucléaire, symbole de la puissance militaire américaine, est mobilisé pour couler des bateaux de pêche, quelque chose se brise en moi. C’est David contre Goliath, version cauchemar. C’est l’écrasement du faible par le fort, élevé au rang de doctrine militaire. Et le plus terrible, c’est que tout cela se fait au nom de notre sécurité. Pour nous protéger de la drogue qui envahit nos rues. Comme si tuer des pêcheurs colombiens allait résoudre le problème de la consommation de cocaïne aux États-Unis. Comme si la violence pouvait jamais être une solution durable.
Pete Hegseth au cœur de la tourmente
Le secrétaire à la Défense sous pression
Pete Hegseth, ancien présentateur de Fox News devenu secrétaire à la Défense, se retrouve au centre d’une tempête politique qu’il n’avait probablement pas anticipée. Nommé par Trump pour sa loyauté indéfectible et ses positions ultraconservatives, Hegseth découvre que diriger le Pentagone est autrement plus complexe que commenter l’actualité à la télévision. Les frappes navales portent sa signature. C’est lui qui a autorisé l’opération. C’est lui qui a validé les règles d’engagement. C’est lui qui doit maintenant répondre devant le Congrès des 87 morts et des questions embarrassantes sur la légalité de ces actions. Cette semaine, Hegseth a dû se rendre sur Capitol Hill pour des auditions à huis clos devant les commissions de la défense. Des séances marathon où les élus, démocrates comme républicains, ont exigé des réponses. Que s’est-il vraiment passé lors de ces frappes ? Qui a donné l’ordre du double tap ? Quelles étaient les règles d’engagement ? Comment s’assure-t-on que les cibles sont bien des narcotrafiquants et non de simples pêcheurs ? Hegseth a promis d’étudier la possibilité de publier les vidéos des frappes. Une promesse vague, sans engagement ferme, qui ressemble surtout à une tentative de gagner du temps.
Mais la pression monte. Les démocrates réclament la publication immédiate et intégrale des enregistrements. Ils veulent voir de leurs propres yeux ce qui s’est passé. Ils veulent pouvoir juger par eux-mêmes si ces frappes étaient justifiées ou si elles constituent des exécutions extrajudiciaires. Même certains républicains, pourtant généralement alignés sur les positions de Trump, commencent à exprimer des doutes. Car il y a quelque chose de profondément dérangeant dans cette affaire. Quelque chose qui heurte le sens moral, même chez ceux qui soutiennent une ligne dure contre le narcotrafic. Hegseth se défend en invoquant la doctrine du narcoterrorisme. Selon lui, les cartels de la drogue sont des organisations terroristes qui menacent la sécurité nationale des États-Unis. Ils doivent donc être combattus avec les mêmes moyens que Al-Qaïda ou l’État islamique. Cette analogie est contestée par de nombreux experts. Les cartels, aussi violents soient-ils, ne sont pas des groupes terroristes au sens classique du terme. Ils ne cherchent pas à renverser des gouvernements ou à imposer une idéologie. Ils cherchent à faire du profit. C’est une différence fondamentale qui devrait impliquer des réponses différentes.
Hegseth incarne tout ce qui ne va pas dans cette administration. Un homme sans expérience réelle du commandement militaire, propulsé à la tête du Pentagone uniquement parce qu’il dit ce que Trump veut entendre. Et maintenant, il se retrouve à devoir justifier l’injustifiable. À expliquer pourquoi des hommes ont été tués sans procès. À défendre une politique qui transforme l’océan en zone de non-droit. Je le regarde lors de ses auditions au Congrès, et je vois un homme dépassé par les événements. Un homme qui réalise peut-être, trop tard, que la réalité du pouvoir est bien différente des discours enflammés à la télévision.
Les textos qui accusent
Mais ce n’est pas tout. Des révélations récentes ont mis au jour l’existence de messages Signal échangés entre Hegseth et d’autres hauts responsables militaires. Des textos qui pourraient s’avérer accablants. Selon plusieurs sources au Congrès, ces messages montreraient que Hegseth était parfaitement au courant des risques juridiques liés aux frappes navales. Qu’il savait que certaines opérations pouvaient constituer des violations du droit international. Mais qu’il a choisi de passer outre, privilégiant l’efficacité opérationnelle à la légalité. Si ces allégations se confirment, Hegseth pourrait se retrouver dans une situation juridique extrêmement délicate. Car ordonner sciemment des actions illégales, même dans le cadre de la lutte contre le narcotrafic, constitue potentiellement un crime. Les avocats spécialisés en droit militaire établissent déjà des parallèles avec les mémos sur la torture de l’ère Bush. À l’époque, des juristes du gouvernement avaient rédigé des notes juridiques alambiquées pour justifier l’emploi de techniques d’interrogatoire qui s’apparentaient clairement à de la torture. Ces mémos avaient ensuite été utilisés pour couvrir les responsables politiques et militaires. Mais ils n’avaient pas résisté à l’examen judiciaire. Ils avaient été dénoncés comme des sophismes juridiques destinés à contourner la loi plutôt qu’à la respecter.
Aujourd’hui, certains craignent que l’administration Trump ne soit en train de reproduire le même schéma. Des mémos juridiques secrets auraient été rédigés pour justifier les frappes navales. Des notes qui tordraient le droit international dans tous les sens pour faire entrer ces opérations dans un cadre légal. Mais comme pour les mémos sur la torture, ces justifications juridiques ne tiendraient probablement pas devant un tribunal. Le problème, c’est qu’il faudrait d’abord qu’il y ait un procès. Et pour l’instant, personne ne semble vouloir franchir ce pas. Le Département de la Justice est dirigé par des loyalistes de Trump. Le Congrès est divisé. Les tribunaux hésitent à s’immiscer dans des questions de sécurité nationale. Alors Hegseth continue, pour l’instant, à diriger le Pentagone. Mais pour combien de temps encore ? Les paris sont ouverts. Certains observateurs estiment qu’il ne tiendra pas jusqu’à la fin de l’année. Que la pression deviendra trop forte. Que Trump finira par le sacrifier pour calmer la tempête. D’autres pensent au contraire qu’il restera en poste, protégé par la loyauté du président et l’inertie du système.
Ces textos, s’ils sont authentiques, sont une bombe à retardement. Ils montrent que Hegseth savait. Qu’il a choisi en connaissance de cause de violer le droit international. Ce n’est plus une erreur de jugement. Ce n’est plus un dérapage opérationnel. C’est une décision délibérée de placer l’efficacité au-dessus de la légalité. Et ça, c’est impardonnable. Parce que si les responsables politiques et militaires peuvent décider unilatéralement de s’affranchir du droit international, alors nous ne vivons plus dans un État de droit. Nous vivons dans une dictature déguisée.
Le Congrès monte au créneau
Une mobilisation bipartisane rare
Dans un Washington habituellement paralysé par les divisions partisanes, quelque chose d’inhabituel se produit. Démocrates et républicains se retrouvent sur un terrain d’entente : les frappes navales posent un problème sérieux. Pas tous les républicains, certes. Les plus trumpistes continuent de défendre bec et ongles la politique de leur champion. Mais une frange significative du parti commence à exprimer des réserves. Des sénateurs conservateurs, pourtant peu suspects de faiblesse sur les questions de sécurité, posent des questions embarrassantes. Ils veulent savoir qui a autorisé le double tap. Ils veulent comprendre comment on s’assure que les cibles sont bien des narcotrafiquants. Ils veulent des garanties que ces opérations ne se transforment pas en massacres aveugles. Le sénateur Jack Reed, démocrate du Rhode Island et figure respectée de la commission des forces armées, mène la charge. Après son entretien par vidéoconférence sécurisée avec l’amiral Holsey, il a déclaré publiquement que « beaucoup de questions restent sans réponse ». Une formule diplomatique qui, dans le langage feutré du Sénat, équivaut à dire : « Nous ne sommes pas du tout convaincus par les explications qu’on nous donne. »
Les auditions à huis clos se multiplient. Hegseth, le secrétaire d’État Marco Rubio, d’autres hauts responsables de l’administration sont convoqués pour s’expliquer. Ces séances marathon, qui se déroulent dans des salles sécurisées du Capitole, sont l’occasion pour les élus d’accéder à des informations classifiées. Des vidéos des frappes. Des rapports d’opération. Des échanges entre les différents échelons de la chaîne de commandement. Ce qu’ils y découvrent semble les avoir profondément troublés. Plusieurs élus, en sortant de ces auditions, ont eu des mots très durs. Certains ont parlé de « violations potentielles du droit international ». D’autres ont évoqué des « crimes de guerre possibles ». Des termes extrêmement graves, qu’on n’emploie pas à la légère dans l’enceinte du Congrès. La commission judiciaire de la Chambre a également ouvert sa propre enquête. Elle s’intéresse particulièrement aux aspects juridiques de l’opération. Les mémos qui ont servi à justifier les frappes. Les avis des conseillers juridiques du Pentagone. Les éventuelles objections qui auraient été soulevées et ignorées. C’est un travail de fourmi, minutieux, qui prendra des mois. Mais les premiers éléments qui filtrent sont inquiétants.
Voir le Congrès se mobiliser ainsi me redonne un peu d’espoir. Pas beaucoup, mais un peu. Parce que ça montre que le système de checks and balances, aussi imparfait soit-il, fonctionne encore. Que le pouvoir exécutif ne peut pas tout faire impunément. Qu’il existe encore des élus, des deux bords, qui prennent leur rôle de contrôle au sérieux. Mais combien de temps cela va-t-il durer ? Combien de temps avant que la machine à broyer de l’administration Trump ne les réduise au silence ? Combien de temps avant que les pressions, les menaces, les tweets rageurs du président ne les fassent plier ?
La bataille pour les vidéos
Au cœur de la bataille politique se trouve une question simple mais cruciale : que montrent exactement les vidéos des frappes ? L’administration Trump affirme qu’elles prouvent que les opérations étaient justifiées et proportionnées. Que les cibles étaient bien des narcotrafiquants. Que tout s’est déroulé conformément aux règles d’engagement. Mais si c’est vraiment le cas, pourquoi refuse-t-elle de les publier ? Pourquoi ce secret obstiné ? Pourquoi ces atermoiements quand Hegseth promet d' »étudier la possibilité » de les rendre publiques ? Les démocrates réclament une publication immédiate et intégrale. Pas de montage. Pas de version édulcorée. Les vidéos brutes, dans leur intégralité, pour que le public américain puisse juger par lui-même. Ils menacent même de bloquer certaines nominations ou certains budgets si l’administration continue à faire obstruction. Une menace qui n’est pas à prendre à la légère, car les démocrates contrôlent le Sénat. Ils ont donc un réel pouvoir de nuisance. Mais Trump et son équipe résistent. Ils invoquent la sécurité nationale. Les méthodes opérationnelles qui ne doivent pas être révélées. Les sources et moyens qu’il faut protéger. Des arguments classiques, souvent légitimes. Mais qui, dans ce contexte, ressemblent surtout à des prétextes pour cacher quelque chose de gênant.
Certains élus qui ont pu visionner les vidéos en séance classifiée ont laissé entendre qu’elles sont effectivement très problématiques. Qu’elles montrent des choses difficiles à justifier. Qu’elles pourraient choquer l’opinion publique si elles étaient rendues publiques. D’où la réticence de l’administration à les diffuser. Car une fois que ces images seront dans le domaine public, il sera impossible de revenir en arrière. Impossible de contrôler le narratif. Impossible d’empêcher les analyses, les commentaires, les condamnations. Les organisations de défense des droits humains se sont jointes au combat. Amnesty International, Human Rights Watch, le Comité international de la Croix-Rouge réclament eux aussi l’accès à ces vidéos. Ils veulent pouvoir mener leurs propres enquêtes. Vérifier si les Conventions de Genève ont été respectées. Déterminer s’il y a eu des violations du droit international humanitaire. Leur expertise en la matière est reconnue mondialement. Leurs rapports font autorité. Et c’est précisément pour cela que l’administration Trump ne veut pas leur donner accès aux vidéos. Parce qu’elle sait que leurs conclusions risquent d’être accablantes.
Cette bataille pour les vidéos est révélatrice. Si l’administration n’a rien à cacher, pourquoi ne pas les publier ? Pourquoi ce secret ? Pourquoi ces manœuvres dilatoires ? La réponse est évidente : ces vidéos montrent quelque chose que le public ne doit pas voir. Quelque chose qui détruirait définitivement le narratif officiel. Quelque chose qui prouverait, noir sur blanc, que ces frappes sont ce que beaucoup soupçonnent déjà : des exécutions extrajudiciaires déguisées en opérations antinarcotiques.
Questions de légalité internationale
Le droit international bafoué
Les experts en droit international sont unanimes : les frappes navales de l’administration Trump soulèvent de graves questions juridiques. Pour comprendre pourquoi, il faut revenir aux principes fondamentaux qui régissent l’usage de la force entre États. Le droit international repose sur quelques piliers essentiels. D’abord, le principe de souveraineté : chaque État est maître chez lui, et nul ne peut intervenir militairement sur son territoire sans son consentement, sauf en cas de légitime défense. Ensuite, le droit à la vie, consacré par de nombreux traités internationaux, qui interdit les exécutions arbitraires. Enfin, le droit international humanitaire, qui encadre strictement l’usage de la force même en temps de guerre. Or, les opérations menées dans les Caraïbes et le Pacifique violent potentiellement ces trois principes. Les bateaux coulés naviguaient en eaux internationales, certes. Mais leurs occupants n’étaient pas des combattants au sens du droit de la guerre. C’étaient, au mieux, des suspects de trafic de drogue. Des criminels présumés, donc. Et le droit international est clair : même un criminel a droit à un procès équitable. On ne peut pas l’exécuter sommairement, même s’il est pris en flagrant délit.
L’administration Trump invoque la doctrine du conflit armé héritée de la guerre contre le terrorisme. Selon cette doctrine, les États-Unis sont en guerre contre les organisations terroristes, et cette guerre n’a pas de frontières géographiques. Elle peut être menée partout où se trouvent les ennemis. Cette interprétation extensive du droit de la guerre a déjà été critiquée après le 11 septembre. Elle a servi à justifier les frappes de drones au Pakistan, au Yémen, en Somalie. Elle a permis de contourner les contraintes du droit pénal en transformant des opérations de police en opérations militaires. Mais même dans ce cadre, il existe des limites. Les Conventions de Genève imposent le respect de certains principes : distinction entre combattants et civils, proportionnalité de la force employée, interdiction de tuer des personnes hors de combat. Or, le double tap qui a tué deux survivants accrochés à des débris viole clairement ces principes. Ces hommes étaient hors de combat. Ils ne représentaient plus aucune menace. Les achever constituait une exécution extrajudiciaire, interdite même en temps de guerre. Plusieurs professeurs de droit international ont publié des tribunes cinglantes dans les grandes revues juridiques. Ils comparent ces frappes aux pires excès de la guerre contre le terrorisme. Ils y voient un retour aux méthodes les plus contestables de l’ère Bush.
Le droit international n’est pas un luxe. Ce n’est pas un ensemble de règles qu’on peut ignorer quand elles nous dérangent. C’est le seul rempart contre la barbarie. C’est ce qui distingue une opération militaire légitime d’un massacre. Et quand les États-Unis, qui se présentent comme les champions de l’État de droit, bafouent aussi ouvertement ces règles, ils ouvrent la porte à tous les abus. Demain, la Russie, la Chine, n’importe quel régime autoritaire pourra invoquer le précédent américain pour justifier ses propres violations. « Vous l’avez fait, pourquoi pas nous ? » C’est un argument imparable. Et terrifiant.
Les précédents dangereux
L’histoire récente regorge d’exemples montrant où mène l’abandon du droit international. Les frappes de drones sous Obama et Trump ont tué des milliers de personnes, dont de nombreux civils. Les prisons secrètes de la CIA ont torturé des suspects sans procès. Guantanamo continue d’emprisonner des hommes depuis plus de vingt ans sans jugement. Chaque fois, le même schéma se répète. D’abord, on invoque une menace exceptionnelle qui justifierait des mesures exceptionnelles. Ensuite, on contourne le droit existant en créant des zones grises juridiques. Puis, on normalise ces pratiques jusqu’à ce qu’elles deviennent la nouvelle norme. Et enfin, quand les abus deviennent trop flagrants, on promet des réformes qui n’arrivent jamais vraiment. Les frappes navales s’inscrivent dans cette logique. Aujourd’hui, on coule des bateaux de narcotrafiquants présumés. Demain, ce sera quoi ? Des bateaux de migrants ? Des navires de pêche qui s’approchent trop près des eaux territoriales américaines ? Des embarcations humanitaires qui portent secours aux naufragés ? La pente est glissante. Une fois qu’on a franchi la ligne rouge, il devient de plus en plus facile de la franchir à nouveau. Et chaque fois, on s’enfonce un peu plus dans l’illégalité.
Les juristes spécialisés en droit de la guerre tirent la sonnette d’alarme. Ils rappellent que le droit international s’est construit sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale. Après avoir vu les horreurs dont l’humanité était capable, la communauté internationale a décidé d’établir des règles. Des limites que personne ne devrait franchir, quelles que soient les circonstances. Ces règles ne sont pas parfaites. Elles sont souvent violées. Mais elles existent. Et leur simple existence a un effet dissuasif. Elle oblige les États à justifier leurs actions. À rendre des comptes. À craindre les conséquences juridiques de leurs actes. Mais si les États-Unis, la plus grande puissance militaire du monde, décident ouvertement de s’affranchir de ces règles, alors tout le système s’effondre. Car qui pourra encore invoquer le droit international si l’Amérique elle-même le bafoue ? Qui pourra encore condamner les violations commises par d’autres pays si Washington donne l’exemple de l’impunité ? C’est tout l’ordre international d’après-guerre qui est en jeu. Un ordre imparfait, certes, souvent hypocrite, mais qui a quand même permis d’éviter une troisième guerre mondiale et de limiter certains excès. Si cet ordre s’effondre, qu’est-ce qui le remplacera ? La loi du plus fort ? Le règne de la violence sans limite ?
Je pense à tous ces juristes, ces professeurs de droit, ces experts qui passent leur vie à étudier, à enseigner, à défendre le droit international. Je pense à leur désespoir face à ce qui se passe. Parce qu’ils savent que chaque violation, chaque entorse, chaque exception creuse un peu plus le tombeau de ce système qu’ils ont consacré leur existence à construire et à protéger. Et je me demande : à quoi bon avoir des lois si personne ne les respecte ? À quoi bon avoir des traités si les puissants peuvent les ignorer impunément ? À quoi bon croire en la justice internationale si elle ne s’applique qu’aux faibles ?
Une flotte de guerre déployée
Le porte-avions Gerald R. Ford en première ligne
Le USS Gerald R. Ford est un monstre d’acier et de technologie. Le porte-avions le plus moderne jamais construit, mis en service en 2017 après des années de développement et un coût dépassant les 13 milliards de dollars. Long de 337 mètres, large de 78 mètres, il déplace 100 000 tonnes à pleine charge. Son pont d’envol peut accueillir jusqu’à 75 aéronefs. Ses catapultes électromagnétiques, une première mondiale, permettent de lancer un avion toutes les 45 secondes. Ses réacteurs nucléaires lui confèrent une autonomie quasi illimitée. C’est le symbole même de la puissance militaire américaine. Un outil conçu pour projeter la force à des milliers de kilomètres des côtes américaines. Pour intimider les adversaires. Pour gagner des guerres. Et voilà qu’on l’utilise pour couler des bateaux de pêche dans les Caraïbes. C’est comme utiliser un marteau-pilon pour écraser une mouche. Une disproportion tellement grotesque qu’elle en devient presque comique. Sauf qu’il n’y a rien de drôle dans cette histoire. Parce que derrière cette débauche de moyens, il y a 87 morts. Des hommes qui ont été pulvérisés par la puissance de feu la plus sophistiquée du monde. Des hommes qui n’avaient aucune chance face à cette armada.
Autour du Gerald R. Ford gravitent des dizaines d’autres navires. Des destroyers lance-missiles de classe Arleigh Burke, capables de frapper des cibles à des centaines de kilomètres. Des croiseurs équipés du système de combat Aegis, le plus avancé au monde. Des sous-marins d’attaque qui patrouillent sous les vagues, invisibles, mortels. Des navires de soutien logistique qui assurent le ravitaillement en carburant, en munitions, en vivres. Dans les airs, des hélicoptères Apache armés de missiles Hellfire. Des drones Reaper qui peuvent rester en vol pendant des heures, surveillant chaque mouvement sur l’océan. Des avions de patrouille maritime P-8 Poseidon, bourrés d’électronique, capables de détecter un bateau à des dizaines de kilomètres. Et sur le terrain, ou plutôt sur l’eau, des milliers de soldats. Des marins, des pilotes, des techniciens, des analystes du renseignement. Toute une machine de guerre mobilisée pour traquer des narcotrafiquants présumés. Le coût de cette opération ? Astronomique. Plusieurs centaines de millions de dollars déjà dépensés. Et pour quel résultat ? 22 bateaux coulés. 87 personnes tuées. Quelques tonnes de cocaïne saisies, peut-être. Mais le trafic continue. Les cartels s’adaptent. Ils changent de routes, de méthodes, de tactiques. Comme ils l’ont toujours fait.
Quand je pense à tout cet argent dépensé, à tous ces moyens mobilisés, je ne peux m’empêcher de me demander : et si on avait investi ces ressources autrement ? Et si, au lieu d’envoyer un porte-avions couler des bateaux, on avait financé des programmes de développement économique en Colombie, au Venezuela, au Mexique ? Et si on avait aidé ces pays à offrir des alternatives économiques à leurs citoyens, pour qu’ils n’aient pas besoin de se tourner vers le trafic de drogue pour survivre ? Mais non. On préfère la solution militaire. Parce que c’est plus spectaculaire. Parce que ça donne l’impression qu’on fait quelque chose. Même si, au fond, on sait tous que ça ne marchera jamais.
Une logistique pharaonique
Déployer une telle force navale ne s’improvise pas. C’est une opération logistique d’une complexité inouïe. Il faut coordonner les mouvements de dizaines de navires. Assurer leur ravitaillement constant en carburant, en munitions, en nourriture. Maintenir les équipements en état de marche malgré les conditions difficiles en mer. Gérer les rotations du personnel. Traiter les informations de renseignement qui affluent de toutes parts. Planifier les opérations. Évaluer les risques. Prendre des décisions en temps réel. Le Commandement Sud, basé près de Miami, sert de centre névralgique à toute l’opération. C’est de là que partent les ordres. C’est là que remontent les rapports. C’est là que se prennent les décisions stratégiques. Enfin, c’était là du temps de Holsey. Maintenant que Pettus a pris les rênes, on verra si quelque chose change. Mais pour l’instant, la machine continue de tourner. Les bateaux continuent de patrouiller. Les hélicoptères continuent de voler. Les drones continuent de surveiller. Et les frappes continuent. Moins médiatisées qu’au début, certes. Mais elles continuent. Parce que Trump a décidé que cette campagne devait se poursuivre. Parce qu’il a fait de la lutte contre le narcotrafic une priorité de son second mandat. Parce qu’il veut montrer qu’il est dur, qu’il ne recule devant rien, qu’il est prêt à employer tous les moyens nécessaires.
Les pays d’Amérique latine observent tout cela avec un mélange de crainte et de colère. Certains, comme la Colombie, sont officiellement alliés des États-Unis dans la lutte contre le narcotrafic. Ils coopèrent, partagent du renseignement, acceptent la présence militaire américaine sur leur territoire. Mais même eux commencent à s’inquiéter. Parce que ces frappes se déroulent sans leur consentement. Parce qu’elles tuent leurs citoyens. Parce qu’elles créent un précédent dangereux. D’autres pays, comme le Venezuela de Nicolás Maduro, dénoncent ouvertement ce qu’ils considèrent comme une agression impérialiste. Maduro a saisi le Conseil de sécurité de l’ONU, réclamant une condamnation des États-Unis. Sans grand succès, évidemment, puisque Washington dispose d’un droit de veto. Mais symboliquement, c’est important. Ça montre que l’Amérique latine ne reste pas passive face à ce qu’elle perçoit comme une violation de sa souveraineté. Le Mexique, lui, garde un silence prudent. Le président mexicain sait qu’il doit composer avec son puissant voisin du nord. Qu’une confrontation ouverte serait suicidaire économiquement. Alors il proteste mollement, pour la forme, mais sans vraiment insister. Une attitude qui lui vaut des critiques de l’opposition et de la société civile mexicaine.
Cette débauche de moyens militaires me fascine et me terrifie à la fois. Fascine, parce que c’est impressionnant techniquement. Terrifie, parce que ça montre à quel point nous sommes prêts à investir dans la destruction plutôt que dans la construction. Nous avons l’argent pour envoyer un porte-avions nucléaire patrouiller dans les Caraïbes. Mais nous n’avons pas l’argent pour financer des écoles, des hôpitaux, des programmes sociaux qui pourraient s’attaquer aux racines du problème de la drogue. Nos priorités sont complètement inversées. Et le pire, c’est que personne ne semble s’en offusquer vraiment.
Le Venezuela dans la ligne de mire
Maduro, cible privilégiée de Trump
Nicolás Maduro, le président vénézuélien, est dans le collimateur de l’administration Trump depuis le début. Accusé de narcoterrorisme par la justice américaine, il fait l’objet d’un mandat d’arrêt international. Les États-Unis offrent même une récompense de 15 millions de dollars pour toute information menant à sa capture. Une somme colossale qui en dit long sur la détermination de Washington à le faire tomber. Mais Maduro tient bon. Malgré les sanctions économiques qui étranglent son pays. Malgré l’effondrement de l’économie vénézuélienne. Malgré l’exode de millions de ses compatriotes fuyant la misère et la répression. Il reste au pouvoir, soutenu par l’armée, par la Russie, par la Chine, par Cuba. Et il défie ouvertement les États-Unis. Les frappes navales dans les Caraïbes visent en grande partie des bateaux en provenance du Venezuela ou à destination de ce pays. L’objectif est clair : asphyxier économiquement le régime de Maduro en coupant ses sources de revenus. Car le Venezuela, malgré ses immenses réserves de pétrole, dépend largement du trafic de drogue pour faire rentrer des devises. Les cartels utilisent le territoire vénézuélien comme base arrière. Ils y stockent la cocaïne produite en Colombie. Ils y organisent les expéditions vers l’Amérique du Nord et l’Europe. Et en échange, ils versent des pots-de-vin aux officiels corrompus du régime.
Cette semaine, l’escalade a franchi un nouveau cap. Les forces américaines ont saisi un pétrolier transportant du brut vénézuélien en violation des sanctions. Le navire a été arraisonné en pleine mer, son équipage placé en détention, sa cargaison confisquée. Une opération spectaculaire qui envoie un message clair : Trump est prêt à aller très loin pour faire plier Maduro. Le pétrole vénézuélien est l’une des dernières sources de revenus du régime. En empêchant son exportation, Washington espère provoquer un effondrement économique qui forcerait Maduro à négocier ou à partir. Mais cette stratégie a déjà été tentée par le passé. Sans grand succès. Maduro a montré une capacité de résistance remarquable. Il a survécu à des tentatives de coup d’État, à des soulèvements populaires, à des années de sanctions. Pourquoi craquerait-il maintenant ? D’autant que ses alliés internationaux continuent de le soutenir. La Russie lui fournit du matériel militaire et des conseillers. La Chine lui prête de l’argent en échange de concessions pétrolières. Cuba lui envoie des médecins et des agents de renseignement. Maduro n’est pas seul. Et tant qu’il aura ces soutiens, il pourra tenir.
Maduro est un dictateur. Personne ne peut le nier. Son régime est corrompu, répressif, responsable de la catastrophe humanitaire que vit le Venezuela. Mais est-ce que cela justifie de tuer des pêcheurs colombiens en mer ? Est-ce que cela justifie de violer le droit international ? Est-ce que la fin justifie les moyens ? Je ne le crois pas. Parce que si nous acceptons cette logique, alors nous ne valons pas mieux que ceux que nous combattons. Nous devenons nous-mêmes des criminels, déguisés en justiciers.
Les enjeux pétroliers
Derrière la rhétorique sur la lutte contre le narcotrafic se cachent des enjeux économiques considérables. Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole prouvées au monde. Plus que l’Arabie saoudite. Plus que la Russie. Un trésor enfoui sous le sol vénézuélien, estimé à plus de 300 milliards de barils. De quoi alimenter la planète pendant des décennies. Mais ce pétrole est difficile à extraire. C’est du brut extra-lourd, visqueux, qui nécessite des technologies sophistiquées et des investissements massifs. Pendant des années, les compagnies pétrolières américaines ont travaillé au Venezuela. Elles y ont investi des milliards. Elles y ont développé des infrastructures. Puis est arrivé Hugo Chávez, le prédécesseur de Maduro. Il a nationalisé l’industrie pétrolière. Il a expulsé les compagnies étrangères. Il a utilisé les revenus du pétrole pour financer ses programmes sociaux et consolider son pouvoir. Les États-Unis ne lui ont jamais pardonné. Et maintenant, avec Maduro, c’est la même histoire qui se répète. Trump veut récupérer le contrôle de ce pétrole. Pas directement, bien sûr. Mais en installant au Venezuela un gouvernement ami, qui rouvrirait les portes aux compagnies américaines. C’est tout l’enjeu de cette confrontation.
Les sanctions économiques imposées au Venezuela ont déjà eu des effets dévastateurs. La production pétrolière s’est effondrée. L’économie est en chute libre. L’inflation atteint des niveaux stratosphériques. Des millions de Vénézuéliens ont fui le pays, créant la plus grande crise migratoire de l’histoire récente de l’Amérique latine. Mais Maduro tient toujours. Parce qu’il a trouvé d’autres acheteurs pour son pétrole. La Chine, l’Inde, la Turquie continuent d’importer du brut vénézuélien, malgré les sanctions américaines. Ils utilisent des montages financiers complexes pour contourner les restrictions. Ils paient en devises autres que le dollar. Ils font transiter le pétrole par des pays tiers. Bref, ils s’adaptent. Et tant qu’il y aura des acheteurs, Maduro pourra tenir. D’où la décision de Trump de passer à la vitesse supérieure. En saisissant les pétroliers en pleine mer, il espère couper définitivement les routes d’exportation. Rendre impossible la vente du pétrole vénézuélien. Asphyxier complètement le régime. C’est une stratégie risquée. Parce qu’elle pourrait provoquer une confrontation militaire. Parce qu’elle pourrait pousser Maduro à des actes désespérés. Parce qu’elle pourrait déstabiliser toute la région.
Le pétrole. Toujours le pétrole. Combien de guerres, combien de coups d’État, combien de morts pour cette substance noire et visqueuse ? Combien de fois avons-nous sacrifié nos principes, nos valeurs, notre humanité même, sur l’autel de l’or noir ? Et maintenant, on nous dit que c’est pour lutter contre la drogue. Que c’est pour protéger nos enfants des ravages de la cocaïne. Mais qui peut encore croire à ces mensonges ? Qui peut encore ignorer que derrière chaque intervention américaine en Amérique latine se cachent des intérêts économiques ? Le pétrole vénézuélien vaut des trillions de dollars. Et Trump le veut. C’est aussi simple que ça.
La doctrine Trump du narcoterrorisme
Une nouvelle définition du terrorisme
L’administration Trump a opéré un glissement sémantique majeur en qualifiant les cartels de la drogue d’organisations terroristes étrangères. Ce n’est pas qu’une question de vocabulaire. C’est un changement juridique fondamental qui a des conséquences énormes. Traditionnellement, le terrorisme se définit par l’usage de la violence à des fins politiques ou idéologiques. Les terroristes cherchent à renverser des gouvernements, à imposer une vision du monde, à semer la terreur pour faire avancer leur cause. Les cartels, eux, sont des organisations criminelles motivées par le profit. Ils ne cherchent pas à prendre le pouvoir. Ils ne défendent pas une idéologie. Ils veulent juste faire de l’argent. Beaucoup d’argent. Et pour ça, ils sont prêts à tout : corruption, violence, intimidation. Mais ce n’est pas du terrorisme au sens classique du terme. Sauf que Trump a décidé de changer les règles du jeu. En désignant les cartels comme terroristes, il s’autorise à employer contre eux les mêmes méthodes que contre Al-Qaïda ou l’État islamique. C’est-à-dire : frappes militaires, éliminations ciblées, opérations clandestines, détentions sans procès. Tout l’arsenal de la guerre contre le terrorisme devient applicable à la lutte contre le narcotrafic.
Cette doctrine s’appuie sur une interprétation extensive de l’Authorization for Use of Military Force (AUMF) votée par le Congrès après le 11 septembre 2001. Ce texte autorisait le président à employer la force militaire contre les responsables des attentats et ceux qui les avaient aidés. Mais au fil des ans, cette autorisation a été étendue, élargie, détournée de son objectif initial. Elle a servi à justifier des interventions dans des dizaines de pays. À légitimer des milliers de frappes de drones. À autoriser des opérations qui n’avaient plus aucun lien avec le 11 septembre. Et maintenant, Trump veut l’utiliser contre les cartels mexicains et les narcotrafiquants sud-américains. C’est un détournement complet de l’esprit de la loi. Mais c’est juridiquement défendable, du moins selon les avocats de l’administration. Ils ont rédigé des mémos juridiques alambiqués pour justifier cette interprétation. Des notes qui torturent le droit dans tous les sens pour arriver à la conclusion souhaitée. Exactement comme les mémos sur la torture de l’ère Bush. Des sophismes juridiques qui ne résisteraient probablement pas à un examen judiciaire sérieux. Mais qui, pour l’instant, suffisent à couvrir les opérations.
Cette redéfinition du terrorisme est dangereuse. Terriblement dangereuse. Parce qu’elle ouvre la porte à tous les abus. Si on peut qualifier n’importe quelle organisation criminelle de terroriste, alors on peut employer contre elle n’importe quelle méthode. Plus de limites. Plus de garde-fous. Plus de contrôle judiciaire. C’est la porte ouverte à l’arbitraire le plus total. Demain, qui sera désigné comme terroriste ? Les gangs de rue ? Les réseaux de passeurs de migrants ? Les militants écologistes qui sabotent des pipelines ? Une fois qu’on a franchi cette ligne, il n’y a plus de retour en arrière possible.
L’héritage du 11 septembre
Tout remonte au 11 septembre 2001. Cette date qui a tout changé. Qui a bouleversé l’Amérique et le monde. Qui a ouvert une ère nouvelle, celle de la guerre contre le terrorisme. Une guerre sans fin, sans frontières, sans règles claires. Une guerre qui a permis tous les excès au nom de la sécurité nationale. Guantanamo, les prisons secrètes de la CIA, la torture, les enlèvements, les assassinats ciblés. Tout cela a été justifié par la menace terroriste. Par la nécessité de protéger la nation. Par l’urgence de la situation. Et maintenant, plus de vingt ans après, nous continuons de vivre dans ce paradigme. Nous continuons d’accepter des violations des droits fondamentaux au nom de la sécurité. Nous continuons de fermer les yeux sur des pratiques qui auraient été impensables avant le 11 septembre. Les frappes navales dans les Caraïbes s’inscrivent dans cette continuité. Elles sont l’héritière directe de la guerre contre le terrorisme. Elles utilisent les mêmes justifications juridiques. Elles emploient les mêmes méthodes. Elles produisent les mêmes résultats : des morts, des violations du droit international, une escalade de la violence.
Certains analystes établissent un parallèle troublant avec le programme de frappes de drones mené par Obama et Trump au Pakistan, au Yémen, en Somalie. Ce programme, qui a tué des milliers de personnes, dont de nombreux civils, reposait sur la même logique. Identifier des cibles suspectes. Les éliminer à distance, sans procès, sans jugement. Justifier ces actions par la menace qu’elles représentaient. Le problème, c’est que ce programme a été un échec retentissant. Il n’a pas éradiqué le terrorisme. Au contraire, il l’a alimenté. Chaque frappe de drone qui tuait des civils créait de nouveaux ennemis. Chaque famille endeuillée devenait un vivier de recrutement pour les groupes terroristes. Chaque village bombardé se transformait en sanctuaire pour les extrémistes. Les États-Unis ont fini par le reconnaître, du bout des lèvres. Ils ont réduit le nombre de frappes. Ils ont resserré les règles d’engagement. Ils ont admis, implicitement, que cette stratégie ne fonctionnait pas. Mais voilà qu’on recommence. Avec les narcotrafiquants cette fois. Comme si on n’avait rien appris. Comme si l’histoire ne nous avait rien enseigné. Comme si nous étions condamnés à répéter indéfiniment les mêmes erreurs.
Le 11 septembre nous hante encore. Plus de vingt ans après, nous continuons de vivre dans son ombre. Nous continuons de sacrifier nos libertés sur l’autel de la sécurité. Nous continuons d’accepter l’inacceptable au nom de la lutte contre le terrorisme. Et maintenant, cette logique s’étend à la guerre contre la drogue. Combien de temps encore allons-nous accepter cela ? Combien de temps encore allons-nous laisser la peur dicter nos choix ? Combien de temps encore allons-nous renoncer à nos valeurs pour une illusion de sécurité ?
Les victimes oubliées
Des familles brisées
Derrière les chiffres, il y a des visages. Des histoires. Des vies. Alejandro Carranza, 42 ans, pêcheur colombien. Parti un matin d’été avec ces mots : « C’est une bonne journée pour aller pêcher. » Jamais revenu. Sa femme attend toujours. Ses enfants posent des questions auxquelles personne ne peut répondre. Où est papa ? Quand va-t-il rentrer ? Pourquoi les Américains l’ont tué ? Comment expliquer à des enfants que leur père a été pulvérisé par une frappe aérienne parce qu’il était au mauvais endroit au mauvais moment ? Comment leur dire que sa vie ne valait rien aux yeux de ceux qui ont appuyé sur le bouton ? Comment leur faire comprendre que justice ne sera probablement jamais rendue ? La famille Carranza n’est pas la seule. Il y en a 86 autres. 86 familles qui pleurent un père, un fils, un frère, un mari. 86 familles qui n’auront jamais de réponses. Qui n’auront jamais d’excuses. Qui n’auront jamais de réparation. Parce que pour l’administration Trump, ces hommes n’étaient pas des victimes. C’étaient des narcotrafiquants. Des criminels. Des ennemis. Peu importe qu’on n’ait aucune preuve. Peu importe qu’ils n’aient jamais été jugés. Peu importe qu’ils soient morts sans pouvoir se défendre. Ils étaient sur un bateau suspect. Ça suffit pour les condamner à mort.
Certaines familles ont tenté de porter plainte. Elles ont contacté des avocats. Elles ont cherché à obtenir justice. Mais elles se heurtent à un mur. Les tribunaux américains refusent généralement d’examiner les plaintes concernant des opérations militaires à l’étranger. L’immunité souveraine protège l’État américain de toute poursuite. Les victimes n’ont aucun recours. Aucune possibilité de faire valoir leurs droits. Elles sont condamnées au silence et à l’oubli. Quelques organisations de défense des droits humains tentent de les aider. Elles documentent les cas. Elles collectent les témoignages. Elles essaient de faire pression sur les autorités américaines. Mais c’est un combat de David contre Goliath. Comment des ONG aux moyens limités peuvent-elles affronter la machine de guerre américaine ? Comment peuvent-elles obtenir justice face à un État qui refuse de reconnaître ses torts ? Le Venezuela a accueilli certaines familles de victimes. Maduro les a reçues en grande pompe, devant les caméras. Il a promis de les aider. De porter leur cause devant les instances internationales. Mais tout le monde sait que c’est avant tout une opération de communication. Maduro utilise ces familles pour sa propagande anti-américaine. Il s’en sert comme arme dans sa confrontation avec Washington. Les victimes sont instrumentalisées une seconde fois.
Ces familles me hantent. Je pense à elles la nuit. Je m’imagine à leur place. Qu’est-ce que je ressentirais si c’était mon père, mon frère, mon fils qui avait été tué ainsi ? Comment pourrais-je continuer à vivre en sachant que les responsables ne seront jamais punis ? Comment pourrais-je accepter que la vie de mon proche ne valait rien aux yeux de ceux qui l’ont tué ? Je ne pourrais pas. Personne ne pourrait. Et c’est précisément pour ça que ces frappes sont si terribles. Parce qu’elles créent une injustice irréparable. Parce qu’elles laissent derrière elles des blessures qui ne guériront jamais.
Le silence des médias
L’une des choses les plus troublantes dans cette affaire, c’est le relatif silence des médias américains. Oh, il y a bien eu quelques articles au début. Quelques reportages quand l’opération a été lancée. Mais très vite, l’attention s’est déplacée ailleurs. Vers d’autres scandales, d’autres controverses, d’autres sujets. Les 87 morts en mer des Caraïbes ne font plus la une. Ils ne suscitent plus de débats passionnés sur les plateaux télé. Ils ont été relégués aux pages intérieures des journaux, quand ils sont mentionnés. Cette indifférence est révélatrice. Elle montre à quel point nous sommes devenus insensibles à la violence. À quel point nous avons normalisé l’idée que l’État peut tuer sans rendre de comptes. À quel point nous avons accepté que certaines vies valent moins que d’autres. Si 87 Américains avaient été tués dans des circonstances similaires, ce serait un scandale national. Il y aurait des manifestations. Des enquêtes parlementaires. Une couverture médiatique 24h/24. Mais ce sont des Latino-Américains. Des pêcheurs colombiens. Des marins vénézuéliens. Alors ça ne compte pas vraiment. Alors on peut passer à autre chose. Quelques médias indépendants continuent de suivre l’affaire. Des journalistes d’investigation creusent, interrogent, révèlent. Mais ils sont noyés dans le flot d’informations. Leur travail, aussi important soit-il, n’atteint qu’une audience limitée.
Les réseaux sociaux n’ont pas vraiment pris le relais non plus. Il n’y a pas eu de mouvement viral de solidarité avec les victimes. Pas de hashtag qui aurait fait le tour du monde. Pas de mobilisation massive de l’opinion publique. Pourquoi ? Peut-être parce que le sujet est complexe. Parce qu’il mêle géopolitique, droit international, questions de sécurité nationale. Parce qu’il est plus facile de s’indigner pour des causes simples, avec des bons et des méchants clairement identifiés. Ici, tout est flou. Les victimes étaient-elles vraiment innocentes ? Ou étaient-elles impliquées dans le trafic de drogue ? On ne sait pas. On ne saura probablement jamais. Et dans le doute, on préfère ne rien dire. Ne pas prendre position. Rester dans une zone de confort moral où on n’a pas à se poser de questions dérangeantes. Pourtant, le silence est aussi une forme de complicité. En ne parlant pas de ces morts, en ne les commémorant pas, en ne réclamant pas justice pour eux, nous les tuons une seconde fois. Nous les effaçons de l’histoire. Nous les condamnons à l’oubli. Et c’est peut-être le pire crime de tous.
Ce silence m’effraie plus que tout. Parce qu’il montre que nous avons perdu quelque chose d’essentiel : notre capacité à nous indigner. Notre refus de l’injustice. Notre solidarité avec les victimes, quelles qu’elles soient. Nous sommes devenus des spectateurs passifs de l’horreur. Nous regardons les chiffres défiler, nous hochons la tête, et nous passons à autre chose. Comme si de rien n’était. Comme si 87 morts ne méritaient même pas qu’on s’y attarde. Et ça, c’est terrifiant. Parce que si nous acceptons cela, alors nous acceptons tout. Il n’y a plus de limite. Plus de ligne rouge. Plus rien qui puisse nous choquer vraiment.
Un précédent dangereux
L’effet domino
Les frappes navales de l’administration Trump créent un précédent extrêmement dangereux. Parce qu’elles montrent que les États-Unis, la plus grande puissance militaire du monde, celle qui se présente comme le champion de l’État de droit, est prête à violer le droit international quand ça l’arrange. Et si l’Amérique le fait, pourquoi les autres pays ne le feraient-ils pas ? C’est l’effet domino. Demain, la Russie pourra invoquer le précédent américain pour justifier ses propres violations. « Vous coulez des bateaux de narcotrafiquants présumés sans procès ? Eh bien nous, on élimine des terroristes présumés de la même manière. » La Chine pourra faire de même. « Vous intervenez militairement en dehors de vos frontières pour protéger vos intérêts ? Nous aussi. » L’Inde, le Pakistan, la Turquie, n’importe quel pays doté d’une force militaire significative pourra se prévaloir de l’exemple américain. Le droit international, déjà fragile, sera complètement vidé de sa substance. Il ne restera qu’un ensemble de règles que tout le monde invoque quand ça l’arrange et qu’on ignore quand ça nous gêne. C’est le retour à la loi du plus fort. Au règne de la violence sans limite. À un monde où seule compte la puissance militaire.
Certains analystes vont plus loin. Ils craignent que ces frappes n’ouvrent la voie à des opérations encore plus contestables. Si on peut couler des bateaux de narcotrafiquants présumés, pourquoi ne pourrait-on pas couler des bateaux de migrants ? Après tout, l’immigration illégale est aussi considérée comme une menace à la sécurité nationale par certains. Si on peut tuer sans procès des suspects de trafic de drogue, pourquoi ne pourrait-on pas tuer des suspects de terrorisme ? Ou des suspects de cybercriminalité ? Ou n’importe quel suspect, en fait ? La pente est glissante. Une fois qu’on a franchi la ligne rouge, il devient de plus en plus facile de la franchir à nouveau. Et chaque fois, on s’enfonce un peu plus dans l’illégalité. Dans l’arbitraire. Dans la barbarie. Les organisations internationales tirent la sonnette d’alarme. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a publié un communiqué exprimant sa « profonde préoccupation ». Le Comité international de la Croix-Rouge a rappelé les principes fondamentaux du droit humanitaire. Amnesty International a dénoncé des « exécutions extrajudiciaires ». Mais ces voix restent largement ignorées. Parce qu’elles n’ont aucun pouvoir de contrainte. Parce qu’elles ne peuvent que dénoncer, sans pouvoir sanctionner.
Ce précédent me terrifie. Parce que je sais où il mène. J’ai étudié l’histoire. J’ai vu comment les violations du droit international, quand elles restent impunies, se multiplient et s’aggravent. Comment elles créent une spirale de violence dont il devient impossible de sortir. Comment elles détruisent lentement mais sûrement l’ordre international qui nous protège tous. Et je me demande : dans quel monde vivront nos enfants ? Dans quel monde vivront nos petits-enfants ? Un monde où la force fait loi ? Où les puissants peuvent tout se permettre ? Où les faibles n’ont aucun recours ? C’est ce monde-là que nous sommes en train de construire. Et ça me brise le cœur.
Les alliés inquiets
Même les alliés traditionnels des États-Unis commencent à exprimer des réserves. Discrètement, certes. Diplomatiquement. Mais les signaux sont là. L’Union européenne a publié une déclaration appelant au « respect du droit international » dans la lutte contre le narcotrafic. Une formule vague, mais qui constitue un désaveu à peine voilé de la politique américaine. Le Canada, pourtant proche voisin et allié fidèle, a exprimé des « préoccupations » concernant les méthodes employées. Même le Royaume-Uni, traditionnellement aligné sur Washington, a pris ses distances. Ces pays savent qu’ils pourraient être les prochains. Pas directement visés par des frappes américaines, bien sûr. Mais confrontés à des situations similaires où ils devront choisir entre respecter le droit international ou suivre l’exemple américain. Et ce choix les met mal à l’aise. Parce qu’ils ont construit leur identité sur le respect de l’État de droit. Parce qu’ils se présentent comme des démocraties exemplaires. Parce qu’ils ne peuvent pas, sans se renier eux-mêmes, cautionner des violations aussi flagrantes. En Amérique latine, l’inquiétude est encore plus vive. Les pays de la région savent qu’ils sont en première ligne. Que demain, ce pourrait être leurs eaux territoriales qui seraient violées. Leurs citoyens qui seraient tués. Leur souveraineté qui serait bafouée.
La Colombie, pourtant alliée des États-Unis dans la lutte contre le narcotrafic, a demandé des « clarifications » sur les règles d’engagement. Le Brésil a convoqué l’ambassadeur américain pour exprimer ses préoccupations. Le Mexique envisage de porter l’affaire devant la Cour internationale de justice. Ces réactions montrent que l’Amérique latine ne reste pas passive. Qu’elle refuse d’accepter que son espace maritime devienne une zone de non-droit où les États-Unis peuvent faire ce qu’ils veulent. Mais ces protestations resteront-elles lettre morte ? C’est la grande question. Parce que ces pays dépendent économiquement des États-Unis. Parce qu’ils ont besoin de la coopération américaine dans de nombreux domaines. Parce qu’ils savent qu’une confrontation ouverte avec Washington serait suicidaire. Alors ils protestent, pour la forme. Ils expriment leurs réserves, pour sauver les apparences. Mais au fond, ils savent qu’ils ne peuvent pas grand-chose. Qu’ils devront accepter, bon gré mal gré, cette nouvelle réalité. Cette nouvelle doctrine qui fait de l’océan un champ de bataille où les règles habituelles ne s’appliquent plus.
L’inquiétude de nos alliés devrait nous alerter. Quand même ceux qui nous soutiennent habituellement commencent à prendre leurs distances, c’est qu’il y a un problème. Un gros problème. Mais Trump s’en fiche. Il a toujours méprisé les alliances traditionnelles. Il a toujours préféré l’unilatéralisme à la coopération internationale. Pour lui, les alliés sont des boulets. Des pays qui profitent de la protection américaine sans rien donner en retour. Alors leurs protestations, leurs réserves, leurs inquiétudes, il s’en moque éperdument. Et c’est précisément ce qui rend la situation si dangereuse. Parce qu’un pays qui n’écoute plus ses alliés, qui ne respecte plus les règles qu’il a lui-même contribué à établir, qui fait cavalier seul sans se soucier des conséquences, ce pays devient imprévisible. Dangereux. Incontrôlable.
L'opposition bipartisane
Des républicains qui doutent
L’un des aspects les plus remarquables de cette affaire, c’est qu’elle suscite des doutes même au sein du Parti républicain. Pas chez tous les élus, loin de là. Les trumpistes les plus fervents continuent de défendre bec et ongles la politique de leur champion. Mais une frange significative du parti commence à poser des questions embarrassantes. Des sénateurs conservateurs, pourtant peu suspects de faiblesse sur les questions de sécurité, expriment des réserves. Ils veulent savoir qui a autorisé le double tap. Ils veulent comprendre comment on s’assure que les cibles sont bien des narcotrafiquants. Ils veulent des garanties que ces opérations ne se transforment pas en massacres aveugles. Cette opposition interne est d’autant plus significative qu’elle vient de personnalités habituellement alignées sur Trump. Des élus qui ont soutenu ses politiques les plus controversées. Qui ont voté pour ses nominations les plus contestées. Qui ont défendu ses décisions les plus critiquées. Mais là, ils marquent une pause. Ils hésitent. Ils se demandent si on n’est pas allé trop loin. Le sénateur Lindsey Graham, pourtant l’un des plus fidèles alliés de Trump, a déclaré qu’il fallait « s’assurer que tout est fait dans les règles ». Une formule prudente, mais qui en dit long. Graham ne condamne pas ouvertement. Il ne rompt pas avec le président. Mais il exprime un doute. Et dans le contexte actuel, c’est déjà beaucoup.
D’autres républicains vont plus loin. Le sénateur Mitt Romney, critique régulier de Trump, a parlé de « violations potentielles du droit international ». Le sénateur Ben Sasse a demandé une enquête indépendante. Même Mitch McConnell, le leader républicain au Sénat, habituellement très prudent dans ses déclarations, a laissé entendre qu’il fallait « examiner attentivement » ces opérations. Ces prises de position sont importantes. Parce qu’elles montrent que le soutien à Trump n’est pas inconditionnel. Qu’il existe des limites que même ses alliés ne sont pas prêts à franchir. Qu’il y a des principes qui, pour certains républicains, restent non négociables. Bien sûr, il ne faut pas surestimer cette opposition. Elle reste minoritaire au sein du parti. Elle s’exprime de manière feutrée, diplomatique. Elle ne se traduit pas encore par des votes contre les politiques de l’administration. Mais elle existe. Et elle pourrait se renforcer si de nouvelles révélations venaient confirmer les pires craintes. Si les vidéos des frappes étaient rendues publiques et montraient des choses choquantes. Si de nouveaux témoignages venaient accabler les responsables. Alors, peut-être, cette opposition timide se transformerait en véritable rébellion.
Voir des républicains exprimer des doutes me donne un peu d’espoir. Parce que ça montre qu’il existe encore, au sein de ce parti, des gens qui ont une conscience. Des gens pour qui certaines valeurs restent importantes. Des gens qui refusent de tout sacrifier sur l’autel de la loyauté partisane. Mais combien de temps tiendront-ils ? Combien de temps avant que la pression de la base trumpiste ne les fasse plier ? Combien de temps avant qu’ils ne rentrent dans le rang, par peur de perdre leur siège aux prochaines élections ? C’est toute la question. Et je ne suis pas sûr de vouloir connaître la réponse.
Les démocrates à l’offensive
Du côté démocrate, l’opposition est beaucoup plus frontale. Les élus du parti ne mâchent pas leurs mots. Ils parlent d' »exécutions extrajudiciaires », de « crimes de guerre potentiels », de « violations flagrantes du droit international ». Ils réclament des enquêtes approfondies. Ils exigent la publication des vidéos. Ils menacent de bloquer certaines nominations ou certains budgets si l’administration continue à faire obstruction. La sénatrice Elizabeth Warren a été particulièrement virulente. Dans un discours au Sénat, elle a comparé les frappes navales aux pires excès de la guerre contre le terrorisme. Elle a évoqué Guantanamo, les prisons secrètes de la CIA, la torture. Elle a accusé Trump de « transformer l’océan en zone de non-droit ». Des mots forts, qui ont fait mouche. Le sénateur Bernie Sanders a renchéri. Il a dénoncé une « politique criminelle » qui « bafoue les valeurs américaines ». Il a appelé à la démission de Hegseth. Il a réclamé l’ouverture d’une enquête pénale contre les responsables des frappes. Même des démocrates plus modérés, habituellement prudents dans leurs déclarations, ont exprimé leur indignation. Le sénateur Joe Manchin, pourtant connu pour ses positions centristes, a parlé de « ligne rouge franchie ». La sénatrice Kyrsten Sinema a demandé des « comptes ».
À la Chambre des représentants, l’opposition démocrate est tout aussi déterminée. La commission judiciaire a ouvert une enquête. La commission des affaires étrangères a convoqué des auditions. La commission du renseignement a demandé l’accès aux documents classifiés. C’est un travail de longue haleine, minutieux, qui prendra des mois. Mais les démocrates sont déterminés à aller jusqu’au bout. Ils veulent établir la vérité. Ils veulent identifier les responsables. Ils veulent, si possible, les traduire en justice. Bien sûr, ils savent que leurs chances de succès sont limitées. Tant que Trump sera au pouvoir, il protégera ses collaborateurs. Il invoquera le privilège exécutif pour bloquer les enquêtes. Il utilisera tous les moyens à sa disposition pour faire obstruction. Mais les démocrates espèrent que leur travail d’investigation portera ses fruits à plus long terme. Que les preuves qu’ils accumulent pourront être utilisées plus tard. Que l’histoire retiendra qui était responsable. Et que, peut-être, un jour, justice sera rendue.
L’opposition démocrate est nécessaire. Indispensable même. Parce que sans elle, personne ne poserait de questions. Personne ne demanderait des comptes. Personne ne défendrait les victimes. Mais je ne peux m’empêcher de me demander : est-ce suffisant ? Des discours enflammés au Sénat, des enquêtes parlementaires, des communiqués de presse indignés, est-ce que ça changera vraiment quelque chose ? Ou est-ce juste du théâtre politique, destiné à donner l’illusion qu’on fait quelque chose ? Je veux croire que non. Je veux croire que ces élus sont sincères. Qu’ils se battent vraiment pour la justice. Mais j’ai du mal. Parce que j’ai vu trop de fois ce scénario se répéter. Des scandales qui éclatent. Des enquêtes qui sont lancées. Des promesses qui sont faites. Et puis, lentement, l’attention se déplace ailleurs. Les enquêtes s’enlisent. Les promesses sont oubliées. Et rien ne change vraiment.
Les enjeux géopolitiques
La Chine et la Russie observent
À Pékin et à Moscou, on observe avec attention ce qui se passe dans les Caraïbes. Les frappes navales américaines ne sont pas qu’une affaire latino-américaine. Elles ont des implications géopolitiques mondiales. Parce qu’elles montrent que les États-Unis sont prêts à violer le droit international quand ça les arrange. Et ça, c’est une information précieuse pour les rivaux de Washington. La Chine pourra invoquer ce précédent pour justifier ses propres actions en mer de Chine méridionale. Quand elle coulera des bateaux de pêche vietnamiens ou philippins qui s’aventurent dans les eaux qu’elle revendique, elle pourra dire : « Nous faisons exactement ce que les Américains font dans les Caraïbes. Nous protégeons nos intérêts nationaux. » La Russie pourra faire de même en mer Noire ou en Arctique. Elle pourra justifier ses interventions militaires en invoquant l’exemple américain. « Vous intervenez en dehors de vos frontières pour combattre ce que vous considérez comme des menaces ? Nous aussi. » C’est un jeu dangereux. Parce qu’il érode lentement mais sûrement les normes internationales qui maintiennent un semblant d’ordre dans les relations entre États. Parce qu’il ouvre la voie à une escalade de la violence. Parce qu’il rend le monde plus dangereux, plus imprévisible, plus instable.
Les médias d’État chinois ont déjà commencé à exploiter l’affaire. Ils publient des articles dénonçant l' »hypocrisie américaine ». Ils rappellent que Washington donne des leçons de droits humains au monde entier tout en violant ces mêmes droits. Ils soulignent le double standard : quand la Chine réprime les Ouïghours, c’est un crime contre l’humanité. Quand les États-Unis tuent des Latino-Américains en mer, c’est de la légitime défense. Cette propagande est efficace. Elle trouve un écho dans de nombreux pays du Sud global, qui en ont assez de ce qu’ils perçoivent comme l’arrogance occidentale. La Russie joue la même partition. Les médias russes multiplient les reportages sur les frappes navales. Ils interviewent des familles de victimes. Ils dénoncent le « terrorisme d’État américain ». Ils comparent ces opérations aux pires crimes de l’histoire. C’est de la propagande, bien sûr. Moscou et Pékin ne se soucient pas vraiment des droits humains. Ils utilisent cette affaire pour affaiblir les États-Unis sur la scène internationale. Pour ternir leur image. Pour saper leur influence. Mais le fait est que cette propagande fonctionne. Parce qu’elle s’appuie sur des faits réels. Parce qu’elle exploite une véritable contradiction dans la politique américaine.
Voir la Chine et la Russie exploiter cette affaire me met mal à l’aise. Parce que je sais qu’ils ont raison sur le fond, même si leurs motivations sont cyniques. Les États-Unis sont hypocrites. Ils donnent des leçons qu’ils ne suivent pas eux-mêmes. Ils exigent des autres le respect de règles qu’ils violent allègrement. Et ça, c’est un problème. Un gros problème. Parce que ça sape la crédibilité américaine. Ça affaiblit la capacité de Washington à défendre les droits humains dans le monde. Ça donne des arguments à tous les régimes autoritaires qui veulent justifier leurs propres violations. Et au final, ce sont les victimes, partout dans le monde, qui en paient le prix.
L’Amérique latine entre deux feux
Pour les pays d’Amérique latine, la situation est particulièrement délicate. Ils se retrouvent pris entre deux feux. D’un côté, les États-Unis, leur principal partenaire commercial, leur allié historique, leur protecteur en matière de sécurité. De l’autre, leur souveraineté, leur dignité, leurs citoyens qui sont tués en mer. Comment naviguer entre ces deux impératifs contradictoires ? Comment protester contre les frappes navales sans s’aliéner Washington ? Comment défendre leurs intérêts nationaux sans provoquer une confrontation qu’ils ne peuvent pas gagner ? Certains pays, comme la Colombie, ont choisi la voie de la diplomatie discrète. Ils expriment leurs préoccupations en privé, lors de réunions bilatérales. Ils demandent des clarifications, des garanties. Mais ils évitent de critiquer publiquement les États-Unis. Parce qu’ils dépendent trop de la coopération américaine dans la lutte contre les cartels. Parce qu’ils ne peuvent pas se permettre de perdre l’aide militaire et financière de Washington. D’autres, comme le Venezuela, ont choisi la confrontation ouverte. Maduro dénonce l' »impérialisme américain ». Il compare les frappes navales à une « agression ». Il menace de riposter. Mais tout le monde sait que ce sont des paroles en l’air. Le Venezuela n’a pas les moyens militaires de s’opposer aux États-Unis. Ses menaces sont purement rhétoriques.
Entre ces deux extrêmes, la plupart des pays latino-américains adoptent une position intermédiaire. Ils protestent, mais mollement. Ils expriment leurs réserves, mais sans insister. Ils demandent le respect du droit international, mais sans menacer de sanctions. C’est une position inconfortable, qui ne satisfait personne. Ni les États-Unis, qui aimeraient un soutien plus franc. Ni l’opinion publique locale, qui voudrait une condamnation plus ferme. Mais c’est la seule position tenable pour des pays qui n’ont pas les moyens de s’opposer frontalement à Washington. Cette situation révèle un problème plus profond : le déséquilibre de pouvoir entre les États-Unis et l’Amérique latine. Un déséquilibre qui permet à Washington d’imposer sa volonté, même quand elle viole le droit international. Même quand elle tue les citoyens de pays censés être ses alliés. Parce qu’au final, ces pays n’ont pas d’autre choix que d’accepter. Ils peuvent protester, certes. Mais ils ne peuvent pas vraiment s’opposer. Ils sont trop dépendants économiquement. Trop faibles militairement. Trop divisés politiquement. Alors ils subissent. Et ils espèrent que ça ne durera pas trop longtemps. Que l’attention de Trump se portera ailleurs. Que les frappes cesseront d’elles-mêmes. Mais en attendant, leurs citoyens continuent de mourir en mer.
L’impuissance de l’Amérique latine face aux États-Unis me révolte. Parce qu’elle montre l’injustice fondamentale du système international. Les petits pays n’ont aucun recours face aux grandes puissances. Ils peuvent protester, supplier, négocier. Mais au final, ils doivent accepter ce que les puissants décident. C’est la loi du plus fort, déguisée en relations internationales. Et c’est profondément injuste. Profondément révoltant. Profondément inacceptable. Mais c’est la réalité. Et tant que cette réalité ne changera pas, les frappes navales continueront. Et d’autres violations suivront. Parce que quand on peut tout faire impunément, pourquoi se gêner ?
Les conséquences pour l'Amérique latine
Une région déstabilisée
Les frappes navales ne se contentent pas de tuer des individus. Elles déstabilisent toute une région. Elles créent un climat de peur et d’incertitude. Les pêcheurs n’osent plus sortir en mer, de peur d’être pris pour des narcotrafiquants. Les marins hésitent à accepter des contrats, même légitimes, parce qu’ils craignent d’être coulés par erreur. L’économie maritime, déjà fragile dans de nombreux pays latino-américains, en prend un coup. Les zones de pêche sont désertées. Les routes commerciales sont perturbées. Les assurances maritimes augmentent leurs tarifs, rendant certaines activités non rentables. Et tout ça pour quoi ? Pour quelques tonnes de cocaïne saisies ? Pour 87 morts qui n’ont peut-être même pas tous été des trafiquants ? Le bilan coût-bénéfice est catastrophique. Les dommages collatéraux dépassent de loin les résultats obtenus. Mais Trump s’en fiche. Pour lui, ce qui compte, c’est l’image. Montrer qu’il est dur. Qu’il ne recule devant rien. Qu’il est prêt à employer tous les moyens nécessaires. Peu importe si ces moyens sont contre-productifs. Peu importe s’ils créent plus de problèmes qu’ils n’en résolvent. L’important, c’est la communication. L’important, c’est de pouvoir dire à sa base électorale : « Regardez, je lutte contre la drogue. Je frappe fort. Je ne fais pas de quartier. »
Mais au-delà des conséquences économiques immédiates, il y a des conséquences politiques à long terme. Les frappes alimentent l’anti-américanisme en Amérique latine. Elles donnent des arguments à tous ceux qui dénoncent l' »impérialisme yankee ». Elles renforcent les régimes hostiles aux États-Unis, comme celui de Maduro au Venezuela. Elles affaiblissent les gouvernements pro-américains, qui se retrouvent accusés de complicité avec Washington. C’est un cadeau inespéré pour les adversaires des États-Unis dans la région. Ils peuvent pointer du doigt ces frappes et dire : « Vous voyez ? Les Américains se fichent de vous. Ils tuent vos citoyens sans remords. Ils violent votre souveraineté sans hésitation. Pourquoi continuez-vous à leur faire confiance ? » Et c’est un argument difficile à contrer. Parce qu’il repose sur des faits. Parce qu’il touche une corde sensible dans des sociétés qui ont une longue histoire d’interventions américaines. Parce qu’il résonne avec un sentiment diffus mais réel de ressentiment envers le grand voisin du Nord. Les mouvements de gauche en Amérique latine, qui avaient perdu du terrain ces dernières années, pourraient bien profiter de cette situation. Ils peuvent se présenter comme les défenseurs de la souveraineté nationale face à l’agression américaine. Ils peuvent capitaliser sur la colère populaire. Ils peuvent promettre de résister à Washington.
Trump est en train de perdre l’Amérique latine. Pas militairement, bien sûr. Les États-Unis resteront la puissance dominante dans la région pour longtemps encore. Mais politiquement, diplomatiquement, moralement, il est en train de dilapider des décennies de soft power. Il est en train de détruire les relations patiemment construites par ses prédécesseurs. Il est en train de transformer des alliés en adversaires. Et tout ça pour quoi ? Pour une campagne de frappes navales qui ne résoudra rien. Qui ne stoppera pas le trafic de drogue. Qui ne fera que créer plus de ressentiment, plus de haine, plus de violence. C’est une politique à courte vue, stupide, contre-productive. Mais c’est la politique de Trump. Et nous en paierons tous le prix, pendant des années.
L’exode s’intensifie
L’une des conséquences les moins anticipées des frappes navales, c’est leur impact sur les flux migratoires. Paradoxalement, en voulant lutter contre le narcotrafic, Trump pourrait bien aggraver la crise migratoire qu’il prétend combattre. Parce que les frappes détruisent des moyens de subsistance. Elles privent des familles de leurs revenus. Elles créent un climat d’insécurité qui pousse les gens à partir. Les pêcheurs qui ne peuvent plus travailler. Les marins qui ne trouvent plus d’emploi. Les communautés côtières dont l’économie s’effondre. Tous ces gens n’ont plus d’autre choix que de chercher ailleurs de quoi survivre. Et souvent, cet « ailleurs », c’est les États-Unis. Alors ils prennent la route. Ils rejoignent les caravanes de migrants. Ils tentent de franchir la frontière. Ils espèrent trouver au Nord ce qu’ils ne peuvent plus avoir chez eux. C’est un cercle vicieux. Plus Trump frappe fort contre le narcotrafic, plus il déstabilise les économies locales. Plus il déstabilise les économies locales, plus les gens partent. Plus les gens partent, plus la pression migratoire augmente. Et plus la pression migratoire augmente, plus Trump durcit sa politique. C’est une spirale sans fin, qui ne profite à personne.
Les organisations humanitaires tirent la sonnette d’alarme. Elles constatent une augmentation des départs depuis les zones côtières touchées par les frappes. Elles voient arriver dans leurs centres d’accueil des familles entières qui ont tout perdu. Des pêcheurs ruinés. Des veuves dont les maris ont été tués en mer. Des enfants traumatisés par la violence qu’ils ont vue. Ces gens ne sont pas des narcotrafiquants. Ce sont des victimes collatérales d’une guerre qui n’est pas la leur. Mais ils paient le prix fort. Et maintenant, ils n’ont plus d’autre choix que de fuir. Les pays voisins, déjà submergés par les flux migratoires en provenance du Venezuela, voient arriver une nouvelle vague. La Colombie, le Panama, le Costa Rica, le Mexique peinent à faire face. Leurs systèmes d’accueil sont saturés. Leurs ressources sont épuisées. Leur patience est à bout. Et ils en veulent aux États-Unis. Parce qu’ils estiment, à juste titre, que c’est la politique américaine qui crée ce problème. Que c’est Washington qui devrait assumer les conséquences de ses actes. Mais bien sûr, Trump refuse toute responsabilité. Il accuse ces pays de ne pas contrôler leurs frontières. Il menace de couper l’aide s’ils ne font pas plus d’efforts. Il rejette la faute sur tout le monde sauf sur lui-même.
Cette crise migratoire qui s’annonce me désespère. Parce qu’elle était prévisible. Parce que n’importe quel analyste un peu sérieux aurait pu anticiper que les frappes navales auraient cet effet. Mais Trump ne s’entoure pas d’analystes sérieux. Il s’entoure de yes-men qui lui disent ce qu’il veut entendre. Alors il fonce, tête baissée, sans réfléchir aux conséquences. Et quand les conséquences arrivent, il refuse de les assumer. Il accuse les autres. Il cherche des boucs émissaires. Il nie l’évidence. C’est pathétique. Et tragique. Parce que ce sont des vies humaines qui sont en jeu. Des familles qui sont détruites. Des enfants qui grandissent dans la peur et la précarité. Tout ça à cause de l’ego démesuré d’un homme qui ne supporte pas d’admettre qu’il a tort.
Conclusion : le naufrage de l'État de droit
Un point de non-retour
Nous sommes à un point de bascule. Les frappes navales de l’administration Trump ne sont pas qu’une bavure opérationnelle. Ce n’est pas un dérapage isolé qu’on pourrait corriger facilement. C’est un changement de doctrine profond. C’est l’abandon délibéré de principes qui ont guidé la politique américaine pendant des décennies. Le respect du droit international. La présomption d’innocence. Le droit à un procès équitable. Tout cela est jeté par-dessus bord au nom de l’efficacité opérationnelle. Au nom de la lutte contre le narcotrafic. Au nom de la sécurité nationale. Mais une fois qu’on a franchi cette ligne, comment revenir en arrière ? Comment rétablir des principes qu’on a soi-même violés ? Comment exiger des autres le respect de règles qu’on a soi-même bafouées ? C’est impossible. Ou en tout cas, extrêmement difficile. Parce que le précédent est créé. Parce que la boîte de Pandore est ouverte. Parce qu’on a montré qu’on pouvait s’affranchir du droit international sans conséquences majeures. Le départ de l’amiral Holsey symbolise ce naufrage. Un homme intègre, qui a consacré sa vie au service de son pays, contraint de partir parce qu’il ne pouvait plus cautionner ce qui se faisait en son nom. Combien d’autres suivront ? Combien d’autres officiers, de diplomates, de fonctionnaires choisiront de partir plutôt que de se compromettre ? Et quand tous les gens intègres seront partis, qui restera-t-il ? Que des opportunistes ? Que des cyniques ? Que des gens prêts à tout pour plaire au chef ?
Les 87 morts en mer des Caraïbes et du Pacifique ne sont pas qu’une statistique. Ce sont 87 vies fauchées. 87 familles brisées. 87 injustices qui ne seront probablement jamais réparées. Mais au-delà de ces victimes directes, il y a toutes les victimes indirectes. Tous ceux qui vivront désormais dans la peur. Tous ceux qui ne pourront plus exercer leur métier. Tous ceux qui devront fuir leur pays. Tous ceux qui perdront confiance dans la justice internationale. Le coût humain de cette politique est incalculable. Et il continuera de s’alourdir tant que les frappes se poursuivront. Tant que personne ne sera tenu responsable. Tant que l’impunité régnera. Nous assistons au naufrage de l’État de droit. Pas seulement aux États-Unis, mais dans le monde entier. Parce que si l’Amérique, qui se présente comme le champion de la démocratie et des droits humains, peut violer aussi ouvertement le droit international, alors plus rien ne tient. Plus aucune règle n’est sacrée. Plus aucun principe n’est intangible. C’est le retour à la loi du plus fort. Au règne de la violence sans limite. À un monde où seule compte la puissance militaire. Et ce monde-là, personne ne devrait le souhaiter. Parce que c’est un monde où nous serons tous perdants. Où la sécurité de chacun dépendra du bon vouloir des puissants. Où la justice ne sera qu’un mot vide de sens.
Je termine cet article avec un sentiment de profonde tristesse. Tristesse pour les victimes et leurs familles. Tristesse pour Holsey et tous ceux qui ont dû choisir entre leur conscience et leur carrière. Tristesse pour l’Amérique, qui trahit ses propres valeurs. Tristesse pour le monde, qui perd ses repères. Mais aussi avec de la colère. Une colère froide, déterminée, qui refuse de se résigner. Parce que nous ne pouvons pas accepter cela. Nous ne pouvons pas laisser faire. Nous ne pouvons pas rester silencieux face à l’injustice. Alors je continuerai à écrire. À dénoncer. À témoigner. Même si ça ne change rien. Même si personne ne m’écoute. Parce que c’est tout ce qui me reste. C’est ma façon de résister. Ma façon de dire non. Ma façon de rester humain dans un monde qui perd son humanité.
L’urgence d’agir
Il est encore temps d’agir. Pas pour effacer ce qui a été fait. Les 87 morts ne reviendront pas. Les familles brisées ne seront pas réparées. Mais pour empêcher que ça continue. Pour empêcher que d’autres meurent. Pour empêcher que ce précédent ne devienne la norme. Le Congrès doit assumer ses responsabilités. Il doit enquêter sérieusement. Il doit exiger des comptes. Il doit, si nécessaire, légiférer pour encadrer strictement l’usage de la force militaire dans la lutte contre le narcotrafic. Il doit rappeler que même en temps de guerre, il existe des règles. Des limites qu’on ne doit jamais franchir. Les tribunaux doivent se saisir de l’affaire. Ils doivent examiner la légalité de ces frappes. Ils doivent déterminer si des crimes ont été commis. Ils doivent, le cas échéant, poursuivre les responsables. Même si c’est difficile. Même si c’est politiquement sensible. Même si ça prend des années. Parce que c’est leur rôle. Parce que c’est pour ça qu’ils existent. Pour garantir que personne, pas même le président, n’est au-dessus des lois. La société civile doit se mobiliser. Les organisations de défense des droits humains. Les associations de juristes. Les médias indépendants. Les citoyens ordinaires. Tous doivent faire entendre leur voix. Tous doivent exiger justice pour les victimes. Tous doivent refuser que cette politique se poursuive.
Et nous, individuellement, que pouvons-nous faire ? Nous informer. Comprendre les enjeux. Refuser les simplifications. Rejeter la propagande. Exiger la vérité. Soutenir ceux qui se battent pour la justice. Faire pression sur nos élus. Manifester notre désaccord. Ne pas rester silencieux. Ne pas accepter l’inacceptable. Ne pas nous résigner. Parce que la résignation, c’est la victoire de ceux qui violent le droit. C’est l’acceptation de l’injustice. C’est la mort de l’espoir. Et nous ne pouvons pas nous le permettre. Nous ne devons pas nous le permettre. Pour les 87 morts. Pour leurs familles. Pour toutes les victimes futures qu’on peut encore sauver. Pour nous-mêmes. Pour nos enfants. Pour le monde dans lequel nous voulons vivre. Un monde où le droit compte encore. Où la justice n’est pas qu’un mot. Où la vie humaine a de la valeur. Où les puissants ne peuvent pas tout se permettre. Ce monde-là est encore possible. Mais seulement si nous nous battons pour lui. Seulement si nous refusons de baisser les bras. Seulement si nous gardons espoir, même quand tout semble perdu. Alors gardons espoir. Et agissons.
Je finis cet article avec un appel. Un appel à tous ceux qui me lisent. Ne restez pas passifs. Ne vous contentez pas de hocher la tête et de passer à autre chose. Faites quelque chose. N’importe quoi. Parlez-en autour de vous. Partagez cet article. Contactez vos élus. Soutenez les organisations qui se battent pour les victimes. Manifestez. Protestez. Résistez. Parce que si nous ne faisons rien, alors nous sommes complices. Complices de ces 87 morts. Complices de toutes les violations à venir. Complices du naufrage de l’État de droit. Et ça, je refuse de l’accepter. Je refuse d’être complice. Je refuse de me taire. Et j’espère que vous refuserez aussi. Parce qu’ensemble, nous pouvons encore changer les choses. Ensemble, nous pouvons encore faire la différence. Ensemble, nous pouvons encore sauver ce qui peut l’être. Alors levons-nous. Et agissons.
Sources primaires
Military.com – Admiral Hands Over Leadership of Command Overseeing the Trump Administration’s Boat Strikes, 12 décembre 2025. Associated Press – Leadership of US command in Latin America changes hands amid criticism of boat strikes, 12 décembre 2025. Reuters – US admiral leading US troops in Latin America steps down, 12 décembre 2025. U.S. Southern Command – SOUTHCOM to host relinquishment-of-command Dec. 12, communiqué officiel, décembre 2025. The New York Times – Hegseth Ordered Lethal Boat Strike but Not the Killing of Survivors, 1er décembre 2025.
Sources secondaires
Mediapart – Contre le narcotrafic, les États-Unis s’abîment dans les exécutions extrajudiciaires, 8 décembre 2025. CNN Politics – What Trump’s latest dramatic Venezuela move means, 10 décembre 2025. BBC News – Congress ups pressure over boat strike video with threat, décembre 2025. The Guardian – Killing of survivors sparks outrage, 4 décembre 2025. NPR – Defense Department is reviewing boat strike video, 7 décembre 2025. Politico – Remember the Torture Memos? The Boat Strike Memos May Be Worse, 11 décembre 2025. Rolling Stone – What to Know About Trump’s Boat Strikes, décembre 2025. Le Monde – Nouvelle frappe américaine contre un navire de narcotrafiquants présumés, 5 décembre 2025.
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