Une nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine
La nouvelle Stratégie de sécurité nationale publiée par l’administration Trump marque une rupture fondamentale avec les décennies précédentes. Contrairement aux documents similaires sous Obama et Biden, cette stratégie ne caractérise plus la Russie comme un adversaire direct, ce qui a d’ailleurs été souligné avec satisfaction par Vladimir Poutine lors de sa conférence de presse annuelle de fin d’année. Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a noté que certaines idées exposées dans cette stratégie ne sont pas en contradiction avec les efforts visant à promouvoir le dialogue entre la Russie et les États-Unis. Cependant, Lavrov a immédiatement tempéré cet optimisme en précisant que Moscou ne prendrait ses décisions finales qu’en observant ce que l’administration américaine fait réellement sur la scène internationale, pas seulement ce qu’elle dit. Cette prudence russe est justifiée car la stratégie Trump, bien qu’elle n’utilise plus le terme adversaire pour qualifier la Russie, n’en demeure pas moins agressive dans ses objectifs.
Le document stratégique américain met fin à l’idée de l’OTAN comme alliance en expansion constante, une revendication que Moscou formulait depuis des années sans être entendue. En décembre 2021, la Russie avait présenté des projets de traités exigeant le non-élargissement de l’OTAN et un retour à l’équilibre militaire de 1997, demandes que l’Occident avait rejetées avec mépris. Aujourd’hui, l’administration Trump reprend partiellement cette idée, mais pour des raisons totalement différentes : Washington considère désormais l’expansion de l’OTAN comme un fardeau qui provoque des crises et détourne l’Amérique de priorités plus importantes, notamment la confrontation avec la Chine dans la région Asie-Pacifique. La nouvelle doctrine américaine privilégie clairement l’hémisphère occidental, ressuscitant la doctrine Monroe sous une forme modernisée et militarisée. Trump a déclaré vouloir contrôler totalement l’Amérique latine, considérant toute ingérence extérieure dans cette zone comme une menace directe à la sécurité nationale américaine. Cette vision unilatérale du monde, où chaque grande puissance contrôle sa sphère d’influence sans interférence, représente un bouleversement complet de l’ordre international établi après 1945.
Marco Rubio, l’homme de la ligne dure
Marco Rubio incarne parfaitement cette nouvelle approche américaine. D’origine cubaine, le secrétaire d’État connaît intimement l’Amérique latine et les régimes autoritaires qui y prospèrent avec le soutien de Moscou et de Pékin. Sa nomination a été perçue comme un signal clair de l’intention de Trump de reprendre le contrôle total de l’hémisphère occidental. Rubio ne cache pas son mépris pour les régimes de Cuba, du Venezuela et du Nicaragua, qu’il considère comme des avant-postes de l’influence russe et chinoise aux portes des États-Unis. Lors de sa confirmation au Sénat, il avait promis une politique étrangère basée sur la force, la dissuasion et zéro ambiguïté face aux adversaires de l’Amérique. Il tient parole. Son message sarcastique à Lavrov, son utilisation du russe pour communiquer directement avec le Kremlin, ses déclarations publiques minimisant la capacité de la Russie à réagir militairement en dehors de l’Ukraine, tout cela dessine le portrait d’un diplomate qui préfère la confrontation ouverte aux négociations discrètes.
Cette approche frontale inquiète de nombreux observateurs internationaux. L’ancien ambassadeur américain John Bolton, pourtant connu pour ses positions bellicistes, a critiqué l’intervention au Venezuela en avertissant que Trump pourrait avoir détruit ce qui reste des normes internationales et ouvert la voie à de nouveaux actes d’agression de la part des rivaux américains que sont la Chine et la Russie. Le sénateur Mark Warner a posé la question qui hante les chancelleries européennes : si les États-Unis s’arrogent le droit d’utiliser la force militaire pour envahir et capturer des dirigeants étrangers qu’ils accusent de comportement criminel, qu’est-ce qui empêche la Chine de revendiquer la même autorité sur les dirigeants de Taïwan, ou Poutine d’affirmer une justification similaire pour enlever le président ukrainien ? Cette logique de la force brute, dépouillée de toute légitimité juridique internationale, pourrait déclencher une cascade d’actions similaires à travers le monde. Rubio, interrogé sur ces risques, a balayé les inquiétudes d’un revers de main, affirmant que l’opération au Venezuela était une action légale, pas une invasion, et que les États-Unis n’étaient pas en guerre avec le Venezuela mais menaient simplement une opération de police internationale contre des criminels.
Rubio me fascine et m’effraie à parts égales. Il y a quelque chose de profondément américain dans son approche, cette conviction inébranlable que les États-Unis ont non seulement le droit mais le devoir d’imposer leur vision du monde. Pas de doute, pas d’hésitation, pas de complexe post-colonial. Juste la certitude absolue d’être du bon côté de l’histoire. Cette assurance peut être admirée ou détestée, mais elle force le respect par sa cohérence brutale. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser aux conséquences. Quand on brise les règles du jeu international, même des règles imparfaites, on ne sait jamais ce qui émergera du chaos qui suit. Et si Rubio se trompe ? Si cette politique de la force déclenche exactement ce qu’elle prétend prévenir ?
Section 3 : la faiblesse russe mise à nu
Un silence présidentiel révélateur
L’absence de réaction de Vladimir Poutine face à la capture de Maduro constitue l’un des éléments les plus révélateurs de cette crise. Alors que le président russe ne manque jamais une occasion de dénoncer l’impérialisme américain et de défendre ses alliés, son mutisme dans l’affaire vénézuélienne en dit long sur les limites actuelles du pouvoir russe. Jusqu’au 5 janvier à 15 heures, heure de l’Est américain, Poutine n’avait fait aucune déclaration publique sur l’opération américaine, laissant le ministère des Affaires étrangères et l’ambassadeur russe à l’ONU porter seuls la charge de la condamnation diplomatique. Cette retenue contraste violemment avec la rhétorique habituelle du Kremlin et suggère que Moscou a été pris au dépourvu, incapable de formuler une réponse cohérente à une situation qui expose cruellement ses faiblesses stratégiques. Les analystes pro-Kremlin interrogés par le journal Kommersant ont tenté de minimiser l’importance du Venezuela pour la Russie, affirmant que les batailles fatales pour la Russie se déroulent loin des côtes latino-américaines et que Moscou ne peut se permettre de gaspiller ses ressources limitées pour défendre un allié secondaire.
Cette analyse cynique reflète une réalité géopolitique brutale : la Russie n’a plus les moyens de projeter sa puissance au-delà de son voisinage immédiat. Le conflit en Ukraine mobilise l’essentiel des capacités militaires russes, avec des pertes humaines et matérielles considérables. Selon les données du ministère ukrainien de la Défense, la Russie a subi 416 570 pertes en 2025, soit environ 78 pertes par kilomètre carré gagné. L’analyste militaire Michael Kofman estime que plus de 90 pour cent des soldats contractuels que la Russie recrute chaque mois servent uniquement à compenser les pertes, ce qui signifie que Moscou ne peut plus augmenter la taille de ses forces comme elle le faisait l’année précédente. Cette hémorragie humaine, combinée aux sanctions économiques occidentales et à la chute des revenus pétroliers due aux frappes ukrainiennes sur les raffineries russes, limite sévèrement la marge de manœuvre du Kremlin. La Russie peut encore menacer verbalement, condamner diplomatiquement, mais elle ne peut plus agir militairement en dehors de son théâtre d’opérations principal.
Les limites de l’influence russe en Amérique latine
L’effondrement du régime Maduro révèle également les limites de l’influence russe en Amérique latine. Pendant des années, Moscou a investi des milliards de dollars au Venezuela, fournissant des armes, du soutien technique, des conseillers militaires et un parapluie diplomatique à l’ONU. La Russie avait même envisagé d’établir une base navale permanente au Venezuela, projet qui n’a jamais abouti en raison des difficultés logistiques et financières. Tout cet investissement s’est évaporé en quelques heures lors de l’opération américaine du 3 janvier. La Chine, autre grand soutien du chavisme avec des investissements encore plus massifs dans le secteur pétrolier vénézuélien, a également été incapable de protéger son allié. Le représentant spécial chinois pour l’Amérique latine, Qiu Xiaoqi, avait rencontré Maduro à Caracas quelques heures seulement avant l’attaque américaine, ce qui suggère que Pékin n’avait aucune information préalable sur l’opération imminente. La condamnation chinoise de l’agression américaine, bien que virulente dans sa formulation, n’a été suivie d’aucune action concrète.
Les experts russes interrogés par les médias d’État ont tenté de présenter cette débâcle sous un jour positif. Dmitry Rosenthal, directeur de l’Institut d’Amérique latine de l’Académie des sciences de Russie, a affirmé que Trump avait besoin de mobiliser son électorat et de s’assurer le soutien des diasporas vénézuélienne et cubaine, suggérant que l’opération était avant tout motivée par la politique intérieure américaine. Fyodor Lukyanov, rédacteur en chef de la revue La Russie dans les affaires mondiales, a interprété l’événement comme une démonstration que la doctrine Monroe est redevenue un guide d’action pour Trump, et que le renversement de Maduro devait montrer à toute l’Amérique latine qui est le patron dans la région. Maksim Suchkov, directeur de l’Institut d’études internationales du MGIMO, a qualifié l’opération de risquée mais pas aventuriste, affirmant que Washington avait d’abord coupé tout soutien extérieur à Maduro en poussant les négociations sur l’Ukraine avec la Russie dans une phase décisive et en menant des négociations confidentielles intensives avec la Chine pour marquer une sphère d’influence américaine. Tous ces analystes convergent vers la même conclusion : les sphères d’influence sont de retour, et dans cette nouvelle multipolarité cynique, chaque grande puissance doit se concentrer sur son propre domaine sans interférer dans celui des autres.
Cette impuissance russe me trouble profondément. Pas par sympathie pour le Kremlin, loin de là. Mais parce qu’elle révèle à quel point l’équilibre mondial est devenu précaire. Une Russie affaiblie, humiliée, acculée dans son propre voisinage, c’est une Russie potentiellement plus dangereuse, pas moins. L’histoire nous enseigne que les puissances en déclin sont souvent les plus imprévisibles, les plus susceptibles de prendre des risques insensés pour prouver qu’elles comptent encore. Poutine a construit tout son pouvoir sur l’image d’une Russie forte, respectée, crainte. Que se passe-t-il quand cette image se fissure ? Quand le monde entier voit que l’empereur est nu, que la Russie ne peut même plus protéger ses alliés les plus proches ? Je crains que nous ne le découvrions bientôt, et que la réponse ne soit pas rassurante.
Section 4 : l'Ukraine, monnaie d'échange dans un grand marchandage
Les révélations de Fiona Hill et l’hypothèse de l’échange
Le témoignage de Fiona Hill devant le Congrès américain en 2019 prend aujourd’hui une dimension prophétique. L’ancienne conseillère de Trump pour la Russie avait révélé que Moscou signalait très fortement qu’ils voulaient d’une manière ou d’une autre conclure un étrange accord d’échange entre le Venezuela et l’Ukraine. En d’autres termes, les États-Unis pourraient avoir le Venezuela si la Russie obtenait l’Ukraine. À l’époque, cette déclaration avait été accueillie avec scepticisme, considérée comme une spéculation sans fondement. Aujourd’hui, après l’opération américaine au Venezuela et le silence assourdissant de Poutine, cette hypothèse ne semble plus si farfelue. Plusieurs analystes, dont Brynn Tannehill dans The New Republic, affirment que l’invasion du Venezuela signale le début d’un découpage du monde en sphères d’influence dirigées par des dictatures, à savoir les États-Unis, la Russie et la Chine, chacune cherchant à accumuler des richesses, à construire des zones tampons autour de ses empires et à sécuriser son propre arrière-cour.
Les négociations de paix sur l’Ukraine, qui se déroulent en parallèle de la crise vénézuélienne, semblent confirmer cette logique d’échange. Selon le New York Times, lors d’une réunion à Djeddah en Arabie saoudite le 11 mars 2025, le secrétaire d’État Marco Rubio a étalé une grande carte de l’Ukraine sur une table et a tendu un marqueur bleu foncé au ministre ukrainien de la Défense Rustem Umerov en lui disant : Commencez à dessiner. Umerov a tracé la frontière nord de l’Ukraine avec la Russie et la Biélorussie, puis a suivi la ligne de contact à travers les oblasts de Kharkiv, Louhansk, Donetsk, Zaporijjia et Kherson, avant d’encercler la centrale nucléaire de Zaporijjia. Un responsable américain a décrit ce moment comme la percée décisive, la première fois que Zelensky, par l’intermédiaire de ses collaborateurs, disait qu’il était prêt à abandonner 20 pour cent de son pays pour parvenir à la paix. Les Ukrainiens, selon les conseillers de Trump, étaient désormais dans la boîte, c’est-à-dire prêts à accepter les conditions américaines.
Les termes du marchandage territorial
Le plan de paix américain pour l’Ukraine, tel qu’il se dessine à travers les fuites et les déclarations officielles, repose sur plusieurs piliers. Premièrement, l’Ukraine devrait accepter de céder le territoire qu’elle contrôle encore dans le Donbass, soit environ 11 pour cent de la région selon l’analyse de Graham Allison de l’Université Harvard. En échange, la Russie se retirerait des zones qu’elle occupe dans les oblasts de Kharkiv, Soumy et Dnipropetrovsk, soit environ 500 kilomètres carrés. Deuxièmement, une zone démilitarisée serait établie le long de la ligne de contact, surveillée par des forces internationales dont la composition reste à définir. Troisièmement, l’Ukraine recevrait des garanties de sécurité de type Article 5 de l’OTAN, ce qui signifie que toute nouvelle agression russe déclencherait une réponse militaire coordonnée des garants. Ces garanties seraient ratifiées par le Sénat américain et deviendraient juridiquement contraignantes. Quatrièmement, l’Ukraine maintiendrait une armée de 800 000 soldats en temps de paix, financée par les partenaires occidentaux, tandis que la Russie n’aurait aucune limite sur la taille de ses forces armées.
Ce plan soulève de nombreuses questions et critiques. Samuel Charap et Jennifer Kavanagh, dans une tribune du Washington Post, avertissent que des garanties de type Article 5 pour l’Ukraine promettent trop, soulignant que trois présidents successifs, Barack Obama, Joe Biden et Donald Trump, ont refusé d’envoyer des soldats américains défendre l’Ukraine, ce qui constitue une indication claire qu’ils évaluent les enjeux américains comme trop faibles pour justifier les coûts et les risques d’une guerre avec le possesseur du plus grand arsenal nucléaire au monde. Si Poutine perçoit ces engagements comme un bluff américain, il pourrait décider de les tester, ce qui placerait les États-Unis devant un choix impossible : soit entrer en guerre avec la Russie, avec le risque d’escalade nucléaire, soit renier leurs engagements et détruire définitivement leur crédibilité. L’éditorial du Wall Street Journal souligne également que ces garanties seraient considérées comme nulles si l’Ukraine envahissait la Russie ou ouvrait le feu sur le territoire russe sans provocation, une clause qui pourrait être facilement exploitée par Moscou à travers des opérations sous faux drapeau.
Je lis ces plans de paix et j’ai envie de hurler. Pas parce qu’ils sont mauvais en soi, mais parce qu’ils réduisent des vies humaines, des destins collectifs, à des lignes sur une carte. Vingt pour cent du territoire ukrainien, ça sonne abstrait, presque raisonnable dans une salle de négociation climatisée à Washington ou à Moscou. Mais c’est quoi, vingt pour cent ? Ce sont des millions de personnes qui devront choisir entre fuir leur maison ou vivre sous occupation russe. Ce sont des villes entières rayées de la carte ukrainienne. Ce sont des familles déchirées, des histoires effacées, des futurs annulés. Et tout ça pour quoi ? Pour permettre à Trump de déclarer victoire, à Poutine de sauver la face, aux Européens de reprendre leurs affaires comme si de rien n’était ? Cette realpolitik me dégoûte, même si je comprends sa logique implacable.
Section 5 : les conséquences pour l'ordre international
La fin du système basé sur les règles
L’intervention américaine au Venezuela marque potentiellement la fin de l’ordre international basé sur les règles établi après 1945. Cet ordre, aussi imparfait fût-il, reposait sur le principe fondamental inscrit dans la Charte des Nations Unies : l’interdiction de la menace ou de l’usage de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État. En envahissant le Venezuela, en capturant son président et en le transférant de force aux États-Unis sans autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU, Washington a violé ce principe de manière flagrante. L’économiste et analyste de politique publique Jeffrey Sachs a déclaré que le Conseil de sécurité devrait empêcher l’effondrement du droit international, notant que la Charte de l’ONU interdit explicitement ce type d’action. Mais le Conseil de sécurité, paralysé par les vétos des membres permanents, est incapable d’agir. La Russie a demandé une réunion d’urgence du Conseil, mais cette réunion n’a abouti qu’à des condamnations verbales sans conséquences pratiques.
Fareed Zakaria, dans une tribune du Washington Post, affirme que le sort de l’Ukraine en 2026 définira l’ordre international, le qualifiant de référendum sur le retour de la conquête territoriale, ouvertement et sans excuses, dans la géopolitique du XXIe siècle. Si les conquêtes territoriales de la Russie sont ratifiées après une destruction suffisante, l’ordre international basé sur les règles ne sera pas aboli par un discours mais vidé de sa substance par le précédent. À l’inverse, si l’Ukraine obtient un règlement véritablement défendable, l’Occident aura montré que la dissuasion est encore possible. Zakaria conclut que la tragédie n’est pas de choisir entre la paix et la guerre, mais entre une paix qui prévient la prochaine guerre et une paix qui la programme. Michael Hirsh, dans Foreign Policy, va plus loin en affirmant que Trump a peut-être déchiré ce qui reste des normes internationales et ouvert la voie à de nouveaux actes d’agression de la part des rivaux américains que sont la Chine et la Russie. Si les États-Unis s’arrogent le droit d’utiliser la force militaire pour capturer des dirigeants étrangers, qu’est-ce qui empêche la Chine de revendiquer la même autorité sur Taïwan ou Poutine sur l’Ukraine ?
Le retour des sphères d’influence
Le concept de sphères d’influence, que l’on croyait relégué aux livres d’histoire après la fin de la guerre froide, fait un retour en force. Alexei Naumov, expert au Conseil russe des affaires internationales, interprète les événements récents comme la preuve que les sphères d’influence redeviennent une partie pertinente des relations internationales. Selon cette vision, le monde se divise en zones de contrôle exclusif des grandes puissances : l’hémisphère occidental pour les États-Unis, l’espace post-soviétique pour la Russie, l’Asie de l’Est pour la Chine. Chaque puissance accepte tacitement de ne pas interférer dans la sphère des autres, créant une multipolarité cynique où les petits pays deviennent des pions dans un grand jeu géopolitique. Cette logique explique pourquoi la Russie n’a pas réagi plus vigoureusement à l’intervention américaine au Venezuela : Moscou aurait accepté de sacrifier son allié latino-américain en échange d’une main libre en Ukraine et dans son voisinage immédiat.
Cette nouvelle architecture mondiale inquiète profondément les pays de taille moyenne qui ne peuvent compter sur la protection d’une grande puissance. Les États baltes, la Pologne, la Roumanie regardent avec angoisse les négociations sur l’Ukraine, craignant d’être les prochains sur la liste des territoires négociables. Le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré que l’Allemagne était prête à déployer des forces sur le territoire de l’OTAN adjacent à l’Ukraine après un cessez-le-feu, une déclaration qui reflète la nervosité européenne face à un possible retrait américain. Le Premier ministre polonais Donald Tusk a averti que l’Europe ferait face à l’effondrement si elle cessait de se réarmer, faisant explicitement référence à la frappe américaine sur le Venezuela et aux déclarations de Trump sur le Groenland. Cette panique européenne est justifiée : si les États-Unis peuvent envahir le Venezuela sans conséquences, si la Russie peut conquérir 20 pour cent de l’Ukraine et voir ces gains légitimés par un accord de paix, alors aucun pays de taille moyenne n’est en sécurité. Le droit international, déjà affaibli, devient une fiction que les puissants invoquent quand cela les arrange et ignorent quand cela les gêne.
Nous assistons à la mort de quelque chose d’important. Pas la mort d’un système parfait, loin de là. Le droit international a toujours été sélectivement appliqué, les grandes puissances ont toujours trouvé des moyens de contourner les règles. Mais il y avait au moins une façade, une hypocrisie nécessaire qui forçait les États à justifier leurs actions, à chercher une légitimité juridique même factice. Cette hypocrisie était précieuse car elle maintenait l’idée qu’il existait des limites, des lignes à ne pas franchir. Aujourd’hui, ces lignes s’effacent. Trump ne prétend même plus respecter le droit international. Poutine non plus. Xi Jinping observe et prend des notes. Et nous, les citoyens ordinaires du monde, nous regardons ce spectacle avec un mélange de fascination et d’horreur, sachant que lorsque les géants se battent, ce sont les fourmis qui sont écrasées.
Section 6 : la guerre en Ukraine, un conflit sans fin en vue
La situation militaire sur le terrain
La guerre en Ukraine entre dans sa quatrième année sans qu’aucune issue ne se dessine clairement. Selon l’Institute for the Study of War, les forces russes ont saisi 4 831 kilomètres carrés en Ukraine et repris environ 473 kilomètres carrés dans l’oblast de Koursk en 2025, soit environ 0,8 pour cent du territoire ukrainien. Ces gains territoriaux ont coûté cher : sur la base des données de l’état-major ukrainien, la Russie a subi 416 570 pertes en 2025, soit environ 78 pertes par kilomètre carré gagné, avec une avance moyenne de 13,24 kilomètres carrés par jour. Au niveau tactique, la Russie a abandonné les assauts d’infanterie hautement attritionnels à partir de juin 2025 au profit de tactiques d’infiltration et de plantations de drapeaux pour revendiquer des gains, parfois faussement. Cette évolution a augmenté le taux apparent d’avance mais n’a pas changé le schéma sous-jacent de pertes élevées pour des gains territoriaux relativement faibles.
L’analyste militaire Michael Kofman estime que la situation au front n’est pas si critique que l’Ukraine doive accepter n’importe quelles conditions, soulignant que les Européens ont annoncé avoir trouvé un moyen de financer les besoins de l’Ukraine pour les deux prochaines années et que la Russie se battra longtemps pour obtenir sans combat la partie de l’oblast de Donetsk qu’elle veut selon ses propres conditions de paix. Kofman note que même après un retrait de Pokrovsk, il ne voit pas de grandes chances qu’il y ait une percée du côté russe ou que le front s’effondre, ajoutant que les choses semblaient pires à l’automne 2024. Cependant, il avertit également que si les tendances actuelles se poursuivent, la Russie aura des problèmes pour garnir ses unités et disposer d’une main-d’œuvre l’année prochaine, posant la question de savoir si Moscou est capable de se battre à cette intensité avec ces pertes pendant encore 12 mois.
La campagne de frappes sur les infrastructures
La Russie a intensifié sa campagne de frappes contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes, changeant de tactique cet hiver pour cibler les quelque 3 500 sous-stations du pays plutôt que les centrales électriques elles-mêmes. Les attaques se concentrent sur les grandes villes comme Kiev et Odessa, provoquant des pannes prolongées qui peuvent durer jusqu’à quatre jours. Selon le consultant énergétique ukrainien Oleksandr Kharchenko, la capacité de production disponible de l’Ukraine est passée de 33,7 gigawatts au début de l’invasion à grande échelle à environ 14 gigawatts aujourd’hui. Si les deux prochains mois sont très froids, la demande nationale pourrait atteindre 17 gigawatts, soit environ 3 gigawatts de plus que ce que le système peut produire. Le PDG de DTEK, Maxim Timchenko, affirme que la Russie nous frappe plus durement qu’à n’importe quel moment depuis l’invasion à grande échelle, ajoutant que même avec des milliers d’équipes de réparation travaillant à plein régime, le niveau de destruction est trop important pour tout récupérer.
Cette campagne de terreur énergétique vise à briser le moral de la population ukrainienne et à forcer Kiev à accepter les conditions russes pour la paix. Les résidents des zones touchées ont stocké des batteries portables et des générateurs pour survivre aux coupures prolongées. Dans les immeubles de grande hauteur, l’approvisionnement en chaleur dépend de pompes électriques, forçant les résidents à se regrouper pour acheter des générateurs collectifs. Les attaques contre Odessa ont été particulièrement dévastatrices : le 11 décembre, la Russie a lancé un blitz sans précédent avec 300 drones, bombes et missiles, laissant la région sans électricité, eau ni chauffage. Odessa, qui gérait environ 60 pour cent des exportations ukrainiennes avant la guerre et dont la part a augmenté à 60-70 pour cent après la réouverture du corridor de la mer Noire en 2023, voit maintenant ses ports fonctionner à seulement 30-35 pour cent de la demande. Cette strangulation économique fait partie de la stratégie russe visant à rendre l’Ukraine non viable en tant qu’État indépendant.
Ces chiffres me hantent. Pas les statistiques militaires, aussi terribles soient-elles. Non, ce qui me hante, ce sont les quatre jours sans électricité, les familles qui se regroupent autour d’un générateur partagé, les enfants qui font leurs devoirs à la lumière des bougies, les personnes âgées qui meurent de froid dans leurs appartements. La guerre moderne a cette particularité horrible : elle tue autant par privation que par explosion. Couper l’électricité en plein hiver, c’est une arme aussi mortelle qu’un missile, mais plus insidieuse, plus cruelle peut-être parce qu’elle prolonge l’agonie. Et pendant ce temps, à Moscou et à Washington, des hommes en costume discutent de pourcentages de territoire, de garanties de sécurité, de zones démilitarisées, comme si ces abstractions pouvaient compenser la souffrance concrète de millions de personnes.
Section 7 : les enjeux nucléaires et la centrale de Zaporijjia
Un point de friction majeur dans les négociations
La centrale nucléaire de Zaporijjia, la plus grande d’Europe avec six réacteurs et une capacité de six gigawatts pouvant alimenter un pays de taille moyenne comme le Portugal, est devenue l’un des principaux points de friction dans les négociations de paix. Occupée par les forces russes depuis le début de la guerre, la centrale est actuellement à l’arrêt mais reste à risque en raison des bombardements qui coupent régulièrement les lignes à haute tension nécessaires au refroidissement, forçant le recours à des générateurs diesel de secours. Depuis l’explosion du barrage de Kakhovka en 2023, la centrale dépend d’un bassin de refroidissement plus petit et de puits, une situation précaire qui inquiète l’Agence internationale de l’énergie atomique. Pour l’Ukraine, Zaporijjia est centrale pour la souveraineté énergétique et la reconstruction d’après-guerre : avant la guerre, elle fournissait environ un quart des besoins électriques du pays, et le plan de paix Kiev-Washington envisage d’utiliser sa production pour des infrastructures gourmandes en énergie comme les centres de données dans le cadre de la relance ukrainienne.
Les schémas de contrôle concurrents révèlent la complexité du problème. Un projet américano-russe antérieur suggérait une supervision de l’AIEA avec une production partagée. La dernière idée américaine propose une exploitation tripartite par les États-Unis, la Russie et l’Ukraine, avec les Américains agissant comme gestionnaire en chef, ce que Zelensky rejette catégoriquement en demandant : Comment peut-il y avoir une activité commerciale conjointe avec les Russes après tout ce qui s’est passé ? Le président ukrainien favorise plutôt une coentreprise américano-ukrainienne qui donnerait à l’Ukraine 50 pour cent de l’électricité et laisserait Washington décider comment allouer le reste, y compris potentiellement des transferts vers la Russie, un compromis que Moscou est peu susceptible d’accepter. Cette impasse illustre un problème plus large : comment partager les ressources et les infrastructures dans un contexte de méfiance totale et d’hostilité persistante ?
Les risques d’un accident nucléaire
La situation à Zaporijjia représente un risque nucléaire permanent qui pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour toute l’Europe. Les bombardements répétés ont endommagé les systèmes de refroidissement et les lignes électriques, forçant le personnel de la centrale à opérer dans des conditions extrêmement dangereuses. L’AIEA a maintenu une présence permanente sur le site depuis septembre 2022, mais ses inspecteurs ont un accès limité et ne peuvent empêcher les actions militaires qui mettent en danger la centrale. Le directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi, a averti à plusieurs reprises que la situation était intenable et qu’un accident majeur restait possible tant que les combats se poursuivaient à proximité. Un scénario catastrophe impliquerait une perte totale de refroidissement conduisant à une fusion du cœur, similaire à ce qui s’est produit à Fukushima en 2011, avec des retombées radioactives qui pourraient contaminer de vastes zones de l’Ukraine, de la Russie et potentiellement d’autres pays européens selon la direction du vent.
Cette menace nucléaire ajoute une dimension supplémentaire à la pression sur les négociateurs pour parvenir à un accord. Cependant, elle complique également les discussions car aucune des parties ne veut céder le contrôle d’un actif aussi stratégique. La Russie considère Zaporijjia comme un levier de négociation et une source potentielle de revenus futurs. L’Ukraine voit la centrale comme essentielle à sa reconstruction et refuse de la partager avec l’occupant. Les États-Unis, qui se positionnent comme médiateurs, ont leurs propres intérêts : contrôler Zaporijjia leur donnerait une influence considérable sur l’approvisionnement énergétique de la région et renforcerait leur rôle de garant de tout accord de paix. Cette triangulation complexe, où chaque partie a des intérêts contradictoires, rend extrêmement difficile l’émergence d’une solution acceptable pour tous. En attendant, la centrale reste un point chaud potentiel qui pourrait déclencher une nouvelle escalade à tout moment.
Zaporijjia me terrifie d’une manière viscérale que peu d’autres aspects de cette guerre parviennent à susciter. Peut-être parce que le danger nucléaire transcende les frontières, les nationalités, les allégeances politiques. Un accident à Zaporijjia ne ferait pas de distinction entre Russes et Ukrainiens, entre partisans de Poutine et opposants, entre civils et militaires. Le nuage radioactif se moquerait de nos lignes de front et de nos zones démilitarisées. Et pourtant, nous continuons à jouer avec ce feu, à utiliser une centrale nucléaire comme pion dans un jeu géopolitique, à risquer une catastrophe qui pourrait rendre inhabitable une partie de l’Europe pour des générations. Cette folie me dépasse. Je ne trouve pas les mots pour exprimer l’absurdité de la situation, le vertige que je ressens face à tant d’irresponsabilité collective.
Section 8 : la position européenne face au dilemme américano-russe
Une Europe divisée et inquiète
L’Europe se trouve dans une position extrêmement inconfortable, prise entre les exigences contradictoires de Washington et de Moscou. Les dirigeants européens ont réagi avec prudence à l’intervention américaine au Venezuela, conscients que toute critique trop virulente pourrait compromettre le soutien américain à l’Ukraine. La haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères, Kaja Kallas, a réitéré que Maduro manquait de légitimité mais a insisté sur le fait que les principes du droit international et de la Charte de l’ONU doivent être respectés, une formulation diplomatique qui évite de condamner explicitement l’action américaine tout en rappelant les normes juridiques violées. L’Espagne a offert de médier pour une solution démocratique, négociée et pacifique, tandis que le Premier ministre britannique Keir Starmer a déclaré que le Royaume-Uni ne verserait aucune larme sur Maduro mais voulait établir les faits et rechercher une transition pacifique. Ces réactions mesurées reflètent la dépendance européenne vis-à-vis des États-Unis pour la défense et la crainte de se retrouver isolée face à la Russie.
Cette dépendance est devenue encore plus évidente lors du sommet de Paris du 6 janvier 2026, où les États-Unis et l’Europe ont tenté de finaliser un accord sur les garanties de sécurité pour l’Ukraine. Selon Bloomberg, les alliés de l’Ukraine pousseront pour une participation russe après qu’un accord sur la sécurité aura été conclu avec les États-Unis, une séquence qui place Washington fermement aux commandes du processus. La déclaration de Paris, publiée à l’issue du sommet, stipule que la garantie de la sécurité future de l’Ukraine peut inclure des capacités militaires, un soutien en matière de renseignement et de logistique, des initiatives diplomatiques et l’adoption de sanctions supplémentaires. Le document précise également qu’une planification militaire coordonnée a été menée pour préparer des mesures de réassurance dans les airs, en mer et sur terre, ainsi que pour la régénération des forces armées ukrainiennes. Cependant, la déclaration reste vague sur les détails concrets et les engagements contraignants, ce qui alimente les doutes sur la volonté réelle de l’Europe de défendre l’Ukraine en cas de nouvelle agression russe.
Le financement européen et ses limites
L’Union européenne a annoncé un paquet de financement de 105 milliards d’euros sur deux ans pour l’Ukraine, une somme considérable qui vise à compenser l’incertitude du soutien américain sous Trump. Holman W. Jenkins Jr., dans le Wall Street Journal, affirme que ce financement efface une incertitude sur la capacité de résistance de l’Ukraine et bouleverse le calendrier optimiste qui jouait dans la tête de Vladimir Poutine, marquant un progrès hésitant mais réel vers l’âge adulte stratégique européen. Cependant, ce financement reste insuffisant pour couvrir tous les besoins ukrainiens, et sa pérennité au-delà de deux ans est incertaine. De plus, l’Europe a échoué à utiliser les avoirs russes gelés pour financer la reconstruction ukrainienne, une défaillance que John Bolton qualifie de échec pur et simple par des dirigeants que Vladimir Poutine avait appelés petits cochons quelques jours auparavant. Le prêt de 90 milliards d’euros finalement accordé représente moins de la moitié de ce qui était projeté, et les ressources plus importantes nécessaires pour défendre et reconstruire l’Ukraine restent indéfinies et donc incertaines.
Cette insuffisance financière reflète une réalité plus profonde : l’Europe n’a pas la volonté politique de se substituer complètement aux États-Unis comme garant de la sécurité ukrainienne. Les pays européens ont augmenté leurs budgets de défense, mais restent loin des capacités nécessaires pour dissuader la Russie sans le parapluie nucléaire américain. Le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré que l’Allemagne était prête à déployer des forces sur le territoire de l’OTAN adjacent à l’Ukraine après un cessez-le-feu, mais cette promesse reste conditionnelle et limitée. La France, sous Emmanuel Macron, a évoqué la possibilité d’envoyer des troupes en Ukraine dans le cadre d’une force de maintien de la paix, mais cette idée a été rejetée par la plupart des autres pays européens et par la Russie. Sergueï Lavrov a averti que si une coalition de volontaires était déployée en Ukraine, nos forces armées les considéreraient comme une cible légitime, une menace qui a refroidi les ardeurs européennes. En fin de compte, l’Europe reste dépendante des États-Unis pour sa sécurité, une dépendance que Trump exploite pour imposer ses conditions dans les négociations sur l’Ukraine.
L’impuissance européenne me frustre au plus haut point. Pas parce que je crois naïvement que l’Europe devrait se lancer dans une confrontation militaire avec la Russie. Mais parce que cette dépendance perpétuelle vis-à-vis des États-Unis nous prive de toute autonomie stratégique, de toute capacité à défendre nos propres intérêts et nos propres valeurs. Nous sommes réduits à quémander le soutien américain, à accepter les décisions de Washington même quand elles violent nos principes, à financer une guerre dont nous ne contrôlons pas l’issue. Cette infantilisation de l’Europe, cette incapacité à assumer nos responsabilités de puissance collective, me remplit d’une colère sourde. Nous méritons mieux que ce rôle de spectateur impuissant dans un drame qui se joue à nos portes.
Section 9 : les implications pour la Chine et Taïwan
Pékin observe et tire des leçons
La Chine suit avec une attention extrême les développements au Venezuela et en Ukraine, y voyant des précédents qui pourraient s’appliquer à sa propre situation avec Taïwan. La condamnation chinoise de l’intervention américaine au Venezuela a été virulente, le ministère chinois des Affaires étrangères déclarant que un tel comportement hégémonique des États-Unis viole gravement le droit international. Cependant, cette condamnation n’a été suivie d’aucune action concrète, la Chine se contentant de soutenir la convocation d’une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette retenue suggère que Pékin, comme Moscou, a accepté tacitement le principe des sphères d’influence et ne souhaite pas s’engager dans une confrontation directe avec Washington pour défendre un allié lointain. Brynn Tannehill, dans The New Republic, affirme que le silence relatif de la Chine suggère fortement que Taïwan pourrait déjà être sur la table dans le cadre d’un grand marchandage entre les grandes puissances.
Cette hypothèse est renforcée par les révélations du New York Times selon lesquelles Trump aurait mené des négociations confidentielles intensives avec la Chine avant l’opération au Venezuela, apparemment pour marquer une sphère d’influence américaine que Pékin accepterait de respecter. En échange, les États-Unis pourraient avoir donné des assurances tacites concernant leur position sur Taïwan, ou du moins accepté de ne pas intervenir militairement si la Chine décidait de résoudre la question taïwanaise par la force. Thomas L. Friedman, dans le New York Times, pose la question qui hante les dirigeants taïwanais : Que pensent les dirigeants d’autres nations clés, Xi Jinping en Chine, Vladimir Poutine en Russie, Volodymyr Zelensky en Ukraine et Lai Ching-te à Taïwan, maintenant ? Friedman suggère que la Chine pourrait voir l’intervention au Venezuela comme un précédent supplémentaire qui justifierait son renversement du gouvernement de Taïwan, tout en se réjouissant du fait que les États-Unis seront plus préoccupés que jamais par leur propre hémisphère.
Le dilemme de la dissuasion américaine
L’administration Trump se trouve face à un dilemme stratégique majeur concernant Taïwan. D’un côté, la nouvelle Stratégie de sécurité nationale américaine réaffirme l’engagement des États-Unis envers la sécurité de Taïwan et la liberté de navigation dans le détroit de Taïwan. De l’autre, la logique de la doctrine Monroe appliquée à l’Amérique latine suggère que les États-Unis acceptent le principe selon lequel chaque grande puissance a le droit de contrôler sa propre sphère d’influence sans interférence extérieure. Si Washington revendique ce droit pour l’hémisphère occidental, sur quelle base peut-il le refuser à Pékin pour l’Asie de l’Est ? Cette contradiction n’a pas échappé aux analystes chinois, qui soulignent l’hypocrisie américaine et préparent l’opinion publique chinoise à une éventuelle action contre Taïwan. Le ministère chinois de la Défense a intensifié ses exercices militaires autour de Taïwan, testant la réaction américaine et évaluant la crédibilité de la dissuasion de Washington.
La question centrale est de savoir si les États-Unis sont prêts à risquer une guerre avec la Chine pour défendre Taïwan. Trois présidents successifs ont refusé d’envoyer des soldats américains défendre l’Ukraine contre la Russie, malgré des déclarations de soutien et des livraisons d’armes massives. Cette réticence à s’engager militairement directement suggère que Washington pourrait adopter la même approche face à une invasion chinoise de Taïwan : soutien diplomatique, sanctions économiques, fourniture d’armes, mais pas d’intervention militaire directe qui risquerait une guerre nucléaire. Samuel Charap et Jennifer Kavanagh avertissent que des garanties de sécurité de type Article 5 pour l’Ukraine ou Taïwan promettent trop et pourraient être perçues par les adversaires comme un bluff à tester. Si la dissuasion échoue, les États-Unis se retrouveraient dans une situation impossible : soit entrer en guerre avec une puissance nucléaire, soit renier leurs engagements et détruire leur crédibilité mondiale. Cette incertitude stratégique encourage potentiellement la Chine à tenter sa chance, surtout si elle perçoit que les États-Unis sont distraits par leurs problèmes en Amérique latine et en Europe.
Taïwan me hante comme un fantôme du futur. Je regarde cette île démocratique de 23 millions d’habitants, prospère, vibrante, libre, et je me demande combien de temps encore elle pourra maintenir son indépendance de facto face à un géant chinois de plus en plus impatient. Les Taïwanais vivent sous cette épée de Damoclès depuis des décennies, mais la menace n’a jamais été aussi concrète, aussi immédiate. Si l’Ukraine tombe, si le monde accepte que la force prime le droit, alors Taïwan sera la prochaine. Et contrairement à l’Ukraine, Taïwan est une île, sans frontières terrestres avec des alliés, sans possibilité de recevoir des armes par voie terrestre. Une invasion chinoise serait rapide, brutale, probablement réussie. Et nous, le reste du monde, nous regarderions, impuissants ou indifférents, comme nous avons regardé tant d’autres tragédies se dérouler en direct à la télévision.
Section 10 : les voix dissidentes et les alternatives possibles
Les critiques de la politique de Trump
Malgré le soutien apparent de l’establishment républicain à la politique étrangère de Trump, des voix dissidentes s’élèvent pour critiquer l’approche de l’administration. John Bolton, ancien conseiller à la sécurité nationale de Trump et faucon notoire, a publié une tribune cinglante dans le Washington Post intitulée Comment l’Occident perd l’Ukraine sans perdre une bataille. Bolton argue que les échecs et erreurs occidentaux récents ont renforcé les chances de la Russie de l’emporter dans son agression non provoquée contre l’Ukraine, avertissant que de nombreux Américains et Européens semblent déterminés à faire le travail de Moscou. Il critique particulièrement l’échec de l’UE à utiliser les avoirs russes gelés et l’intervention de Trump pour bloquer le plan de prêt-réparations de l’UE, affirmant que cela a favorisé la désunion occidentale et constitue un échec pur et simple par des dirigeants que Poutine avait appelés petits cochons quelques jours auparavant.
D’autres critiques viennent de l’aile isolationniste du Parti républicain et de certains démocrates progressistes qui s’opposent à l’intervention au Venezuela pour des raisons différentes. Les isolationnistes arguent que les États-Unis ne devraient pas gaspiller des ressources et des vies américaines pour résoudre des problèmes dans d’autres pays, qu’il s’agisse du Venezuela, de l’Ukraine ou de Taïwan. Les progressistes, quant à eux, dénoncent la violation du droit international et craignent que l’intervention au Venezuela ne crée un précédent dangereux qui pourrait être utilisé par d’autres pays pour justifier leurs propres agressions. Le sénateur Bernie Sanders a déclaré que l’invasion du Venezuela par Trump est illégale, immorale et contre-productive, ajoutant que les États-Unis devraient soutenir la démocratie et les droits humains par des moyens pacifiques, pas par des invasions militaires. Cette coalition hétéroclite d’opposants à la politique de Trump reste cependant minoritaire et désorganisée, incapable de proposer une alternative cohérente qui pourrait rallier une majorité du Congrès ou de l’opinion publique.
Les propositions alternatives pour la paix
Plusieurs analystes et anciens diplomates ont proposé des approches alternatives pour résoudre les crises en Ukraine et au Venezuela, approches qui privilégient la diplomatie et le droit international plutôt que la force militaire. Fareed Zakaria, dans le Washington Post, souligne la différence fondamentale entre un cessez-le-feu et un véritable accord de paix, arguant qu’un cessez-le-feu est une pause dans les combats, tandis qu’un accord de paix est un nouvel ordre enraciné dans une dissuasion crédible, un soutien politique et un cadre qui réduit l’incitation et la capacité à reprendre la guerre. Zakaria propose que les garanties de sécurité pour l’Ukraine soient permanentes plutôt que limitées à 15 ans, car une garantie limitée dans le temps annonce sa propre date d’expiration et dit à Moscou de patienter, de reconstruire ses forces et de revenir quand l’horloge sera épuisée. Il insiste également sur la nécessité d’un cadre économique robuste qui encourage les investissements à long terme en Ukraine, impossible si la sécurité du pays est contractuellement incertaine à une date donnée.
Barton Swaim, dans le Wall Street Journal, adopte une position radicalement différente en s’inspirant de l’essai de 2000 d’Edward Luttwak intitulé Donnez une chance à la guerre. Swaim argue que Trump se trompe en pensant que la paix est toujours meilleure quand elle arrive plus tôt, et que la guerre peut apporter la paix par un processus d’épuisement où les dirigeants et les nations finissent par accepter les compromis nécessaires. Appliquant cette logique à l’Ukraine, Swaim suggère que les États-Unis devraient continuer à armer l’Ukraine et laisser les deux pays décider eux-mêmes quand ils ne peuvent plus continuer à se battre, acceptant au mieux une paix de séparation plutôt que de réconciliation. Cette approche, bien que controversée, reflète une frustration croissante face aux efforts de médiation qui semblent prolonger le conflit sans le résoudre. Cependant, elle ignore les coûts humains massifs d’une guerre prolongée et le risque d’escalade nucléaire si le conflit s’intensifie davantage.
Ces débats sur la paix et la guerre me donnent le vertige. Chaque position semble avoir sa logique, ses arguments, ses exemples historiques. Zakaria a raison de dire qu’un mauvais accord de paix peut programmer la prochaine guerre. Swaim a raison de dire que parfois seul l’épuisement total peut forcer les belligérants à accepter la réalité. Bolton a raison de dire que l’Occident risque de perdre l’Ukraine par sa propre faiblesse et ses divisions. Mais tous ces arguments, aussi brillants soient-ils, me semblent terriblement abstraits quand je pense aux gens qui meurent chaque jour, aux familles détruites, aux vies brisées. La paix imparfaite vaut-elle mieux que la guerre juste ? La guerre prolongée vaut-elle mieux que la capitulation rapide ? Je n’ai pas de réponse, et je soupçonne que personne n’en a vraiment. Nous naviguons à vue dans un brouillard moral où chaque choix semble mauvais, où chaque décision comporte des coûts insupportables.
Section 11 : les scénarios possibles pour 2026
Le scénario de l’accord négocié
Le premier scénario, celui que privilégie l’administration Trump, est celui d’un accord négocié qui gèlerait le conflit en Ukraine selon les lignes actuelles de contrôle territorial, avec quelques ajustements mineurs. Dans ce scénario, l’Ukraine accepterait de céder environ 20 pour cent de son territoire, incluant la majeure partie du Donbass et les zones occupées dans les oblasts de Zaporijjia et Kherson. En échange, l’Ukraine recevrait des garanties de sécurité de type Article 5, un financement massif pour la reconstruction, et la promesse d’une adhésion future à l’Union européenne. La Russie, de son côté, obtiendrait la reconnaissance de facto de ses conquêtes territoriales, la levée progressive de certaines sanctions, et l’assurance que l’Ukraine ne rejoindrait jamais l’OTAN. Une force internationale de maintien de la paix, probablement composée de troupes européennes avec un commandement américain, serait déployée le long de la ligne de démarcation pour surveiller le cessez-le-feu. Ce scénario présente l’avantage d’arrêter immédiatement les combats et de permettre à toutes les parties de déclarer victoire : Trump pourrait se vanter d’avoir mis fin à la guerre, Poutine d’avoir sécurisé des gains territoriaux substantiels, et Zelensky d’avoir sauvé 80 pour cent de l’Ukraine et obtenu des garanties de sécurité solides.
Cependant, ce scénario comporte de nombreux risques et incertitudes. Premièrement, rien ne garantit que la Russie respectera l’accord à long terme. L’histoire des accords de Minsk de 2014 et 2015, systématiquement violés par Moscou, suggère que Poutine pourrait utiliser le cessez-le-feu pour reconstituer ses forces et préparer une nouvelle offensive. Deuxièmement, les garanties de sécurité américaines dépendent de la volonté politique de futurs présidents américains de les honorer, une volonté qui pourrait s’évaporer si les priorités stratégiques de Washington changent. Troisièmement, l’Ukraine devrait accepter de vivre indéfiniment avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, sachant que la Russie pourrait reprendre la guerre à tout moment. Quatrièmement, cet accord légitimerait le principe selon lequel la conquête territoriale par la force est acceptable si elle est suivie de négociations, un précédent extrêmement dangereux pour l’ordre international. Cinquièmement, la population ukrainienne pourrait rejeter cet accord, considérant qu’il récompense l’agresseur et trahit les sacrifices consentis pendant trois ans de guerre. Des élections en Ukraine après la signature d’un tel accord pourraient voir Zelensky battu par un candidat plus nationaliste, ce qui déstabiliserait l’accord avant même sa mise en œuvre complète.
Le scénario de la guerre prolongée
Le deuxième scénario est celui d’une guerre prolongée qui se poursuivrait pendant des années, peut-être des décennies, sans qu’aucune des parties ne parvienne à une victoire décisive. Dans ce scénario, les négociations de paix échoueraient en raison de positions irréconciliables, et le conflit se transformerait en une guerre d’usure de basse intensité similaire à celle qui a prévalu dans le Donbass entre 2014 et 2022. Les combats se poursuivraient le long d’une ligne de front relativement stable, avec des gains territoriaux minimes de part et d’autre. La Russie continuerait ses frappes sur les infrastructures ukrainiennes, cherchant à rendre le pays invivable et à forcer la population à fuir. L’Ukraine, de son côté, intensifierait ses attaques contre les infrastructures énergétiques et militaires russes, cherchant à épuiser l’économie russe et à saper le soutien intérieur à la guerre. Le soutien occidental à l’Ukraine diminuerait progressivement à mesure que la lassitude de la guerre s’installerait et que d’autres crises accapareraient l’attention internationale. L’Ukraine deviendrait un État en guerre permanente, avec une économie de guerre, une mobilisation constante, et une population traumatisée par des années de conflit.
Ce scénario présente des coûts humains et économiques catastrophiques pour toutes les parties. L’Ukraine perdrait une génération entière, avec des centaines de milliers de morts et de blessés, des millions de réfugiés, et une économie dévastée. La Russie subirait également des pertes massives, avec une économie affaiblie par les sanctions et les coûts de la guerre, une population vieillissante et en déclin, et un isolement international croissant. L’Europe devrait continuer à financer l’effort de guerre ukrainien tout en gérant les conséquences économiques des sanctions contre la Russie et de la crise énergétique. Les États-Unis verraient leur attention et leurs ressources détournées de la confrontation avec la Chine, leur priorité stratégique principale. Le risque d’escalade nucléaire resterait présent, avec la possibilité qu’un incident ou une erreur de calcul déclenche une confrontation directe entre l’OTAN et la Russie. Ce scénario ne profiterait à personne, mais il pourrait néanmoins se produire si aucune des parties n’est prête à faire les compromis nécessaires pour parvenir à un accord de paix. Michael Kofman estime que la Russie pourrait avoir des difficultés à maintenir l’intensité actuelle des combats pendant encore 12 mois en raison de l’épuisement de ses ressources humaines, mais cela ne signifie pas nécessairement que Moscou acceptera de négocier sérieusement.
Le scénario de l’escalade catastrophique
Le troisième scénario, le plus redouté mais pas le moins probable, est celui d’une escalade catastrophique qui pourrait conduire à une confrontation directe entre l’OTAN et la Russie, avec le risque d’une guerre nucléaire. Ce scénario pourrait se déclencher de plusieurs manières : une frappe ukrainienne particulièrement destructrice sur le territoire russe qui provoquerait une réponse disproportionnée de Moscou, un accident à la centrale nucléaire de Zaporijjia qui serait attribué à l’une ou l’autre partie, le déploiement de troupes de l’OTAN en Ukraine qui serait perçu par la Russie comme une ligne rouge franchie, ou une opération sous faux drapeau orchestrée par l’un des belligérants pour forcer l’intervention de ses alliés. Dans ce scénario, les mécanismes de désescalade échoueraient, les canaux de communication entre Moscou et Washington se rompraient, et les deux camps se retrouveraient entraînés dans une spirale d’escalade qu’aucun ne contrôlerait vraiment. L’utilisation d’armes nucléaires tactiques par la Russie sur le champ de bataille ukrainien pourrait être suivie de représailles de l’OTAN, déclenchant une escalade vers l’utilisation d’armes stratégiques et une guerre nucléaire totale.
Ce scénario apocalyptique semble improbable, mais il ne peut être totalement exclu tant que le conflit se poursuit. Les experts en sécurité nucléaire avertissent que le risque d’utilisation d’armes nucléaires est plus élevé aujourd’hui qu’à n’importe quel moment depuis la crise des missiles de Cuba en 1962. La rhétorique nucléaire de Poutine, ses menaces répétées d’utiliser toutes les armes disponibles pour défendre le territoire russe, et les exercices nucléaires russes créent un climat de tension extrême. Du côté occidental, certains faucons plaident pour une réponse plus agressive à l’agression russe, y compris la fourniture d’armes à longue portée à l’Ukraine pour frapper en profondeur le territoire russe, ce qui pourrait être perçu par Moscou comme une participation directe de l’OTAN à la guerre. Le risque d’erreur de calcul est particulièrement élevé dans un contexte où les deux camps se méfient profondément l’un de l’autre et où les canaux de communication sont limités. Un incident mineur pourrait rapidement dégénérer en crise majeure si les dirigeants des deux camps concluent que l’autre est sur le point de lancer une attaque et décident de frapper en premier. Ce scénario catastrophique doit être évité à tout prix, ce qui nécessite le maintien de canaux de communication ouverts, la désescalade de la rhétorique, et la recherche active d’un accord négocié même imparfait.
Ces trois scénarios me glacent le sang, chacun à sa manière. L’accord négocié qui trahit les principes au nom du réalisme. La guerre prolongée qui broie des générations entières dans une machine infernale sans fin. L’escalade catastrophique qui pourrait anéantir notre civilisation. Aucun de ces futurs n’est acceptable, et pourtant l’un d’eux se produira probablement. Je me sens impuissant face à ces forces titanesques qui s’affrontent, ces logiques implacables qui nous entraînent vers des destinations que personne ne souhaite vraiment. Où sont les adultes responsables qui devraient nous sortir de cette impasse ? Où sont les dirigeants visionnaires capables de transcender les calculs à court terme et de penser à l’intérêt de l’humanité dans son ensemble ? Je les cherche et ne les trouve pas. Peut-être n’existent-ils plus, remplacés par des hommes forts qui ne connaissent que le langage de la force et du rapport de force.
Conclusion : un monde au bord du gouffre
Le retour de la loi du plus fort
Nous assistons à un moment charnière de l’histoire mondiale, un de ces moments où les plaques tectoniques de la géopolitique se déplacent brutalement, redessinant la carte du pouvoir et des possibles. Le message du Département d’État américain en russe, Ne jouez pas avec le président Trump, résume parfaitement l’esprit de cette nouvelle ère : la diplomatie de la force brute, sans fard, sans hypocrisie, sans prétention à respecter des règles que plus personne ne croit vraiment contraignantes. Marco Rubio, avec son sarcasme glacial envers Sergueï Lavrov, incarne cette nouvelle génération de dirigeants qui préfèrent la confrontation ouverte aux négociations discrètes, qui considèrent la force comme le seul langage que comprennent les adversaires. Cette approche peut sembler rafraîchissante dans sa franchise, libératrice dans son rejet des conventions diplomatiques étouffantes. Mais elle est aussi profondément dangereuse car elle détruit les garde-fous qui, aussi imparfaits soient-ils, ont permis d’éviter une guerre mondiale depuis 1945.
L’intervention américaine au Venezuela et le silence relatif de la Russie face à la capture de son allié Maduro marquent le retour officiel des sphères d’influence comme principe organisateur des relations internationales. Chaque grande puissance contrôle son arrière-cour et accepte tacitement que les autres fassent de même. Les États-Unis ont l’Amérique latine, la Russie l’espace post-soviétique, la Chine l’Asie de l’Est. Les pays qui ont le malheur de se trouver dans ces zones deviennent des pions dans un grand jeu géopolitique, privés de leur agence, réduits à choisir leur maître plutôt que leur destin. Cette logique cynique, que l’on croyait enterrée avec la fin de la guerre froide, revient en force parce que les grandes puissances ont conclu que le système international basé sur les règles ne servait plus leurs intérêts. Les États-Unis, qui ont créé et dominé ce système pendant des décennies, sont les premiers à l’abandonner sous Trump, préférant la certitude de la force à l’incertitude du droit. La Russie et la Chine, qui n’ont jamais vraiment adhéré à ce système qu’elles percevaient comme un instrument de domination occidentale, se réjouissent de son effondrement et se préparent à en profiter.
L’avenir incertain de l’Ukraine et du monde
L’Ukraine se trouve au centre de cette tempête géopolitique, symbole vivant de la lutte entre l’ancien ordre et le nouveau désordre mondial. Son sort déterminera si la conquête territoriale par la force redevient acceptable au XXIe siècle, si les petits pays peuvent encore compter sur le droit international pour protéger leur souveraineté, si les garanties de sécurité occidentales ont une quelconque valeur. Les négociations en cours entre Washington, Moscou et Kiev ressemblent de plus en plus à un marchandage où l’Ukraine est invitée à sacrifier une partie de son territoire et de sa souveraineté en échange de promesses dont la crédibilité reste à prouver. Volodymyr Zelensky, pris entre les exigences contradictoires de Trump et de Poutine, entre les attentes de son peuple et les réalités du rapport de force, doit naviguer dans un labyrinthe diplomatique où chaque choix comporte des risques existentiels pour son pays. S’il accepte les conditions américaines, il risque d’être renversé par une population ukrainienne qui considérerait l’accord comme une trahison. S’il refuse, il risque de perdre le soutien américain et de voir son pays s’effondrer sous les coups russes.
Au-delà de l’Ukraine, c’est l’ensemble de l’architecture de sécurité mondiale qui vacille. Si la Russie peut conquérir 20 pour cent de l’Ukraine et voir ces gains légitimés par un accord de paix, alors aucun pays de taille moyenne n’est en sécurité. La Chine observera attentivement et tirera ses propres conclusions sur Taïwan. D’autres puissances régionales, de la Turquie à l’Iran en passant par l’Inde, pourraient décider qu’elles aussi ont le droit de redessiner les frontières dans leur voisinage. Le risque est celui d’une cascade de conflits territoriaux à travers le monde, chaque puissance régionale cherchant à maximiser son territoire et son influence pendant que les grandes puissances sont distraites ou indifférentes. L’Europe, prise entre son attachement au droit international et sa dépendance vis-à-vis des États-Unis, se trouve dans une position particulièrement inconfortable. Elle doit choisir entre ses valeurs et ses intérêts, entre son désir de défendre l’Ukraine et sa réticence à s’engager militairement, entre son aspiration à l’autonomie stratégique et sa réalité de puissance diminuée. Ce choix définira l’avenir de l’Europe autant que celui de l’Ukraine.
Je termine cet article avec un sentiment de vertige et d’angoisse. Vertige devant l’ampleur des forces en jeu, devant la rapidité avec laquelle l’ordre mondial que nous connaissions se désintègre. Angoisse devant l’incertitude radicale de l’avenir, devant l’absence de vision claire de ce qui devrait remplacer l’ancien système. Nous sommes à un de ces moments de l’histoire où tout semble possible, en bien comme en mal. Un nouvel ordre mondial pourrait émerger, plus stable et plus juste que l’ancien. Ou nous pourrions plonger dans le chaos, dans une ère de conflits permanents et de menaces existentielles. Je ne sais pas ce qui se passera. Personne ne le sait vraiment. Mais je sais que nous ne pouvons pas rester spectateurs passifs de notre propre destin. Chacun de nous, à son échelle, doit choisir quel monde il veut construire, quelles valeurs il veut défendre, quel avenir il veut léguer aux générations futures. Ce choix n’est pas abstrait. Il se fait chaque jour, dans nos actions, nos paroles, nos silences. Et de la somme de ces choix individuels émergera le monde de demain. Puissions-nous choisir avec sagesse, avec courage, avec humanité.
Sources
Sources primaires
Département d’État des États-Unis, compte officiel en langue russe, message publié le 6 janvier 2026. Ministère russe des Affaires étrangères, communiqué sur l’agression armée américaine contre le Venezuela, 3 janvier 2026, publié par TASS. Agence de presse TASS, déclaration du ministère russe des Affaires étrangères condamnant l’intervention américaine au Venezuela, 3 janvier 2026. CiberCuba, article sur le message de Marco Rubio en russe à Poutine depuis le Département d’État, 6 janvier 2026. Russia Matters, rapport analytique sur la Russie couvrant la période du 22 décembre 2025 au 5 janvier 2026, publié par le Belfer Center de l’Université Harvard. The New York Times, article d’Adam Entous intitulé La séparation : à l’intérieur du partenariat américano-ukrainien qui se défait, 30 décembre 2025. The Wall Street Journal, éditorial sur les nouvelles concessions ukrainiennes pour la paix, 26 décembre 2025.
Sources secondaires
Foreign Policy, tribune de Michael Hirsh sur les conséquences de l’opération américaine au Venezuela, 3 janvier 2026. The Washington Post, tribune de Fareed Zakaria sur le sort de l’Ukraine en 2026 et l’ordre international, 2 janvier 2026. The Guardian, article de Brynn Tannehill dans The New Republic sur le découpage du monde en sphères d’influence, 4 janvier 2026. Kommersant, article d’Elena Chernenko compilant les réactions d’experts russes à l’attaque américaine contre le Venezuela, 3 janvier 2026. Institute for the Study of War, évaluation de la campagne offensive russe du 31 décembre 2025. The Economist, article sur les difficultés du réseau électrique ukrainien face aux frappes russes, 4 janvier 2026. Bloomberg, rapport sur les efforts américains et européens pour finaliser un accord sur les garanties de sécurité pour l’Ukraine, janvier 2026. The Moscow Times, article sur le soutien russe au leader intérimaire vénézuélien après l’éviction de Maduro par les États-Unis, 6 janvier 2026.
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