Un refus catégorique mais une position fragile
La réponse du Danemark ne se fait pas attendre. Le Groenland n’est pas à vendre. Point final. La première ministre danoise Mette Frederiksen martèle cette position avec une fermeté qui cache mal l’inquiétude. « Si cela devait se produire, ce serait la fin de l’OTAN et la fin de l’équilibre sécuritaire qui existe en Europe depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale », déclare-t-elle le 6 janvier. Le message est clair : une agression américaine contre le Groenland ne serait pas seulement une violation du droit international, ce serait la fin de l’ordre mondial tel que nous le connaissons. Mais derrière cette fermeté affichée, une réalité s’impose : le Danemark ne peut rien faire pour empêcher les États-Unis de prendre le Groenland par la force. Avec une armée de quelques dizaines de milliers d’hommes, quatre navires, quatre hélicoptères et un avion de patrouille maritime pour surveiller un territoire de plus de deux millions de kilomètres carrés, Copenhague n’a aucun moyen de défendre effectivement son territoire arctique.
Le gouvernement groenlandais, de son côté, affirme son droit à l’autodétermination. Vivian Motzfeldt, cheffe de la diplomatie de l’île, déclare à la télévision publique danoise : « Rien sur le Groenland sans le Groenland. Bien sûr que nous allons participer. C’est nous qui avons demandé une réunion. » Cette affirmation de souveraineté est importante, mais elle se heurte à une réalité brutale : le Groenland, territoire autonome de 57 000 habitants, dépend financièrement du Danemark à hauteur de 5,6 milliards de couronnes par an. Son PIB annuel de 3 milliards de dollars représente 0,007% de celui des États-Unis. Son économie repose essentiellement sur la pêche et les subventions danoises. L’idée d’une indépendance totale, bien que portée par de nombreux Groenlandais, se heurte à des obstacles économiques considérables. Un rapport de 2014 estime que le remplacement de la subvention danoise nécessiterait 24 grands projets coûtant chacun 5 milliards de couronnes, un ouvert tous les deux ans. Comme il n’existe aucun investisseur pour de tels projets, le Groenland restera dépendant des subsides pendant au moins 25 ans.
L’Europe impuissante face à la menace américaine
La réaction européenne oscille entre indignation et impuissance. Sept pays européens membres de l’OTAN apportent leur soutien au Danemark, mais ce soutien reste largement symbolique. Que peuvent faire la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni face à une éventuelle agression américaine ? Envoyer des troupes ? Imposer des sanctions ? Rompre avec leur principal allié militaire ? Le vice-chancelier autrichien Andreas Babler propose des mesures concrètes : sanctions contre les géants technologiques américains, droits de douane punitifs sur les produits agricoles, restriction des investissements américains dans les infrastructures critiques. « L’Europe doit cesser de se présenter plus petite qu’elle ne l’est et utiliser vis-à-vis des États-Unis son poids économique considérable », déclare-t-il. Mais ces propositions restent pour l’instant au stade des intentions. Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot assure que « les Européens se préparent à riposter à toute forme d’intimidation des États-Unis », sans préciser la nature de cette riposte.
La situation révèle une vérité dérangeante : l’Union européenne, malgré sa puissance économique, reste militairement dépendante des États-Unis. L’OTAN, censée garantir la sécurité collective de ses membres, se retrouve paralysée face à la menace d’un de ses membres fondateurs contre un autre. L’article 5 du traité de l’OTAN, qui stipule qu’une attaque contre un membre est considérée comme une attaque contre tous, devient une coquille vide si l’agresseur est lui-même membre de l’Alliance. Cette situation inédite met en lumière les failles béantes de l’architecture de sécurité européenne. Pendant des décennies, l’Europe a sous-investi dans sa défense, comptant sur le parapluie américain pour assurer sa protection. Aujourd’hui, ce parapluie se transforme en épée de Damoclès. La députée groenlandaise Aaja Chemnitz Larsen appelle à « envisager les pires scénarios, renforcer la préparation et accroître la résilience du Groenland en étroite coopération avec nos partenaires. » Mais quels partenaires ? Et quelle coopération face à la première puissance militaire mondiale ?
L’impuissance européenne me sidère. Nous avons construit une union économique puissante, capable de rivaliser avec les États-Unis sur le plan commercial. Mais militairement, nous restons des nains. Des nains qui regardent, impuissants, l’un de leurs membres se faire menacer par celui qui était censé les protéger. Cette situation est le résultat de décennies de lâcheté politique, de refus d’investir dans notre défense, de dépendance volontaire. Et maintenant, nous en payons le prix.
Les enjeux stratégiques : pourquoi le Groenland obsède Washington
Une position géographique exceptionnelle
Pour comprendre l’obsession américaine pour le Groenland, il faut regarder une carte. Pas n’importe quelle carte. Une carte centrée sur l’Arctique. Là, tout devient clair. Le Groenland se trouve à mi-chemin entre Washington et Moscou, sur la route polaire la plus courte entre les deux capitales. Il contrôle le passage du GIUK (Groenland-Islande-Royaume-Uni), un goulet d’étranglement maritime essentiel pour la défense de la côte est des États-Unis. Pendant la Guerre froide, ce passage était crucial pour empêcher les sous-marins nucléaires soviétiques de naviguer à portée de tir de New York et Washington. Aujourd’hui, avec la montée en puissance de la Russie et de la Chine dans l’Arctique, ce contrôle redevient une priorité stratégique. Le Groenland, c’est aussi l’espace aérien. Les États-Unis considèrent cet espace comme vital pour leur défense aérienne et celle du Canada. En 2022, une étude de la RAND Corporation suggère d’intégrer le Groenland au NORAD pour atténuer les insuffisances des défenses aériennes danoises.
Mais la géographie, ce n’est pas seulement la position. C’est aussi la taille. Avec ses 2,166 millions de kilomètres carrés, le Groenland est la plus grande île du monde. Son acquisition ferait des États-Unis le deuxième plus grand pays du monde en termes de superficie, après la Russie, détrônant le Canada et la Chine. Ce serait la plus grande acquisition territoriale de l’histoire américaine, légèrement supérieure à l’achat de la Louisiane en 1803. Cette expansion géographique n’est pas qu’une question de prestige. Elle donnerait aux États-Unis un contrôle quasi total sur l’Arctique, cette région qui devient de plus en plus accessible avec le réchauffement climatique. Les experts prévoient que 5% du trafic maritime mondial pourra emprunter les routes maritimes de l’Arctique d’ici 2050. Le passage du Nord-Ouest, qui mesure 6 900 kilomètres, fait économiser quatre jours de temps de trajet par rapport au canal de Panama. Le premier navire commercial traverse ce passage en 2013. Dix le font en 2024. D’ici la fin du siècle, le passage pourra être ouvert quatre mois par an.
Des ressources naturelles convoitées
Le Groenland, ce n’est pas seulement de la glace. C’est aussi un trésor de ressources naturelles. L’Institut d’études géologiques des États-Unis estime à 17,5 milliards de barils les réserves de pétrole brut offshore et à 4,19 milliards de mètres cubes celles de gaz naturel. L’île possède les plus grands gisements d’éléments de terres rares en dehors de la Chine, ces métaux indispensables à la fabrication des technologies modernes, des smartphones aux missiles. Les deux tiers de l’eau douce de la planète en dehors de l’Antarctique sont gelés au Groenland. Sa farine de roche a une capacité inhabituellement forte de régénération des sols et de capture directe du carbone atmosphérique. Sur le papier, le Groenland est une mine d’or. Littéralement. Mais la réalité est plus complexe. En 2025, l’île ne dispose que d’une seule mine en exploitation, à 80 kilomètres de Kangerlussuaq. La majorité des sites miniers potentiels se trouvent au nord du cercle arctique, dans des zones extrêmement difficiles d’accès.
Tous les projets miniers du Groenland sont des projets entièrement inédits. Les investisseurs doivent prévoir routes, ports et centrales électriques. L’île n’a aucun réseau routier reliant ses 17 villes. Voler de Nuuk à Qaqortoq, à 450 kilomètres, nécessite deux avions sur deux jours et coûte plus cher que voler vers Copenhague. Les Inuits n’ont pas d’histoire d’exploitation minière, de sorte que des travailleurs extérieurs sont nécessaires. En 2021, le parti Inuit Ataqatigiit remporte les élections avec une plateforme écologique s’opposant au développement du gisement de néodyme près de Narsaq et mettant fin à l’exploration des hydrocarbures et de l’uranium. Javier Blas de Bloomberg écrit en 2025 que « l’hyperbole autour du Groenland et des matières premières a une histoire longue de 50 ans », notant que l’île n’a jamais produit de pétrole et que la tentative d’exploitation du minerai de fer s’est soldée par une faillite. Si les prix augmentent, les terres rares pourront être obtenues plus facilement à partir de gisements américains qu’au Groenland. La réalité économique du Groenland est loin du fantasme de l’eldorado arctique.
Ces chiffres me donnent le vertige. Des milliards de barils de pétrole, des terres rares, de l’eau douce… Sur le papier, le Groenland est un paradis pour investisseurs. Mais la réalité, c’est de la glace, du froid, de l’isolement. C’est un territoire hostile où chaque projet coûte des fortunes. Et pourtant, cette illusion de richesse suffit à justifier des menaces d’invasion. Comme si les ressources naturelles donnaient le droit de conquête. Comme si nous étions revenus au XIXe siècle.
La présence militaire américaine : une occupation de fait
De la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui
L’histoire de la présence militaire américaine au Groenland commence en 1940, avec l’invasion allemande du Danemark. Invoquant la doctrine Monroe, les États-Unis débarquent au Groenland pour empêcher l’Allemagne de l’utiliser. Officiellement, les garde-côtes sont démobilisés et reconstitués en tant que force de « volontaires » pour créer une fiction juridique qui évite les accusations d’invasion. En 1941, l’ambassadeur du Danemark aux États-Unis, Henrik Kauffmann, signe un accord autorisant l’entrée officielle des forces américaines au Groenland. Il agit sans le consentement de son gouvernement, qui considère l’accord comme nul et le rappelle. Mais Kauffmann reste aux États-Unis et, après la guerre, le gouvernement danois le reconnaît de nouveau comme ambassadeur. À la fin de la guerre, le Danemark s’attend à ce que les forces américaines quittent le Groenland. Surprise : les États-Unis indiquent qu’ils n’ont pas l’intention de partir. Selon l’historien Jeroen van Dongen, « le Danemark n’était clairement pas en mesure de forcer les États-Unis à quitter le Groenland » et ne dispose d’aucun moyen pour refuser aux États-Unis l’accès au territoire.
Au printemps 1948, le Danemark abandonne l’idée de persuader les Américains de partir. Le ministre du Commerce Jens Otto Krag écrit dans son journal que l’adhésion du pays à l’OTAN est en partie motivée par le fait que « l’occupation partielle de fait du Groenland par les États-Unis (que nous n’avons pas le pouvoir d’empêcher) » amènera l’Union soviétique à considérer le Danemark comme un allié des États-Unis. En 1951, le Danemark et les États-Unis signent l’accord de défense du Groenland. Remplaçant l’accord de 1941, il permet aux États-Unis de conserver leurs bases militaires au Groenland et d’établir de nouvelles bases ou « zones de défense » si l’OTAN le juge nécessaire. L’armée américaine peut utiliser et se déplacer librement entre ces zones de défense. L’accord reste en vigueur aussi longtemps que le traité de l’OTAN. Un universitaire danois écrit plus tard que la souveraineté de son pays sur l’île pendant la Guerre froide est fictive, les États-Unis détenant une souveraineté de facto. La BBC écrit que l’accord de 1951 « donnait en fait aux États-Unis tout ce qu’ils voulaient. »
La base spatiale de Pituffik : un enjeu crucial
En 2026, la seule base militaire américaine au Groenland est la base spatiale de Pituffik, anciennement connue sous le nom de base aérienne de Thulé. Construite vers 1953 lors de l’opération Blue Jay, cette installation emploie plus de 1 000 Groenlandais et compte près de 10 000 personnels américains à son apogée pendant la Guerre froide. Aujourd’hui, quelques centaines d’Américains y sont stationnés. Mais son importance stratégique n’a pas diminué. Pituffik est l’une des deux uniques installations arctiques dont disposent les États-Unis pour le suivi des satellites en orbite polaire, l’autre étant en Alaska. Selon SpaceNews, « tout satellite en orbite polaire ou héliosynchrone, comme ceux des constellations critiques de communications, d’imagerie et de surveillance météorologique, nécessite une station terrestre arctique pour un suivi, une télémétrie et un contrôle cohérents tout au long de chaque révolution. » En juillet 2024, le général américain Thomas Carden décrit l’Arctique comme « le vecteur de menace le plus court et le moins défendu pour l’Amérique du Nord. »
L’accord d’Igaliku de 2004 stipule que Pituffik est la seule zone de défense américaine au Groenland et que les États-Unis doivent recueillir le consentement du Danemark et du Groenland de tout changement envisagé. Mais cet accord, comme tous les accords précédents, repose sur la bonne volonté américaine. Si Washington décide d’établir de nouvelles bases, qui pourra l’en empêcher ? Le 9 janvier 2026, le représentant républicain Mike Haridopolos soutient ouvertement l’acquisition du Groenland par les États-Unis pour des raisons de sécurité spatiale, déclarant que « c’est un élément essentiel pour assurer la sécurité de notre nation aujourd’hui et à l’avenir. L’Amérique ne peut pas se permettre de céder un pouce dans l’espace ou dans l’Arctique. » Cette déclaration illustre parfaitement la mentalité impériale qui sous-tend les ambitions américaines : l’idée que certains territoires, certaines positions stratégiques, appartiennent de droit aux États-Unis, quels que soient les peuples qui y vivent, quels que soient les traités qui les protègent.
Cette histoire de l’occupation américaine du Groenland me glace le sang. C’est une leçon d’impérialisme moderne. On arrive en « libérateur », on s’installe, on refuse de partir, et finalement on transforme l’occupation temporaire en présence permanente. Le Danemark n’a jamais eu son mot à dire. Il a juste dû accepter le fait accompli. Et maintenant, 80 ans plus tard, les États-Unis veulent officialiser ce qui est déjà une réalité : leur contrôle total sur le Groenland.
Le précédent vénézuélien : un avertissement pour le monde
L’opération militaire contre Maduro
Les menaces de Trump sur le Groenland ne surviennent pas dans le vide. Elles s’inscrivent dans une séquence d’actions qui révèlent une nouvelle doctrine de politique étrangère américaine : la force prime le droit. Quelques jours avant les déclarations sur le Groenland, l’administration Trump lance une opération militaire au Venezuela. Le 5 janvier 2026, des forces spéciales américaines capturent le président vénézuélien Nicolas Maduro et le transfèrent aux États-Unis. L’opération, menée sans l’accord du gouvernement vénézuélien, constitue une violation flagrante du droit international et de la souveraineté d’un État. Mais pour Trump, cela n’a aucune importance. Le Venezuela est considéré comme une menace pour la sécurité nationale américaine, et cette menace justifie tous les moyens. La communauté internationale condamne l’opération, mais sans conséquences réelles. La Russie et la Chine dénoncent une « agression impérialiste », mais ne prennent aucune mesure concrète. L’Union européenne exprime sa « préoccupation », mais continue ses relations commerciales avec Washington.
Le précédent vénézuélien est crucial pour comprendre les menaces sur le Groenland. Il montre que l’administration Trump est prête à utiliser la force militaire pour atteindre ses objectifs, même contre des États souverains, même en violation du droit international. Il montre aussi que la communauté internationale est incapable ou non disposée à s’opposer à ces actions. Cette impunité encourage Trump à aller plus loin. Si les États-Unis peuvent envahir le Venezuela sans conséquences, pourquoi ne pourraient-ils pas prendre le Groenland ? La logique est implacable. Le secrétaire d’État Marco Rubio le dit explicitement : « Si le président identifie une menace à la sécurité nationale des États-Unis, il conserve l’option d’y faire face à travers des moyens militaires. » Cette doctrine de la « menace perçue » est infiniment extensible. N’importe quel territoire, n’importe quelle ressource, n’importe quelle position stratégique peut être définie comme une menace à la sécurité nationale américaine. Et cette définition suffit à justifier l’usage de la force.
La doctrine de la Destinée manifeste ressuscitée
Ce que nous observons, c’est la résurrection de la doctrine de la Destinée manifeste, cette idéologie du XIXe siècle qui affirmait que les États-Unis avaient le droit et le devoir d’étendre leur territoire sur l’ensemble du continent nord-américain. Cette doctrine a justifié l’annexion du Texas, la guerre contre le Mexique, l’achat de l’Alaska, l’expansion vers l’Ouest au détriment des peuples autochtones. Elle reposait sur l’idée que les Américains, en tant que peuple supérieur, avaient le droit de conquérir et de civiliser les territoires « sauvages ». Aujourd’hui, Trump ressuscite cette doctrine en l’adaptant au XXIe siècle. Le Groenland, le canal de Panama, le Canada… tous ces territoires sont présentés comme faisant naturellement partie de la sphère d’influence américaine. Leur acquisition n’est pas une agression, c’est un retour à l’ordre naturel des choses. Cette vision du monde est profondément raciste et coloniale. Elle nie le droit des peuples à l’autodétermination. Elle réduit les territoires à des ressources à exploiter, les populations à des obstacles à surmonter.
Le 4 janvier 2026, Trump déclare devant le Congrès américain que « d’une manière ou d’une autre, nous allons obtenir » le Groenland. Cette formulation est révélatrice. « D’une manière ou d’une autre. » Cela signifie : par tous les moyens nécessaires. Achat, pression économique, chantage diplomatique, ou finalement, force militaire. Le résultat seul compte. Les moyens sont secondaires. Cette mentalité de gangster appliquée aux relations internationales est terrifiante. Elle détruit l’ordre international patiemment construit depuis 1945. Elle ramène le monde à l’époque des empires et des conquêtes coloniales. Elle dit aux petits pays : vous n’avez aucun droit que les grands ne soient obligés de respecter. Votre souveraineté n’existe que tant qu’elle ne gêne pas nos intérêts. Cette vision du monde n’est pas seulement immorale. Elle est dangereuse. Si les États-Unis peuvent annexer le Groenland, qu’est-ce qui empêche la Russie d’annexer l’Ukraine ? Qu’est-ce qui empêche la Chine d’annexer Taïwan ? La réponse est : rien. Absolument rien.
Le Venezuela, puis le Groenland. Je vois le schéma se dessiner. Une escalade méthodique, une normalisation progressive de l’inacceptable. Chaque transgression prépare la suivante. Chaque violation du droit international rend la prochaine plus facile. Et nous regardons, impuissants ou complices, cette descente aux enfers. Quand nous réveillerons-nous ? Quand dirons-nous : ça suffit ?
Les réactions internationales : entre indignation et calculs
La Chine et la Russie à l’affût
Les menaces américaines sur le Groenland ne passent pas inaperçues à Moscou et à Pékin. Pour la Russie, l’affaire est une aubaine diplomatique. Elle permet de dénoncer l’hypocrisie occidentale : comment les États-Unis peuvent-ils condamner l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 tout en menaçant d’annexer le Groenland ? Le porte-parole du Kremlin déclare que « les États-Unis révèlent leur vrai visage : celui d’une puissance impériale qui ne respecte aucune règle. » Cette rhétorique est efficace, surtout auprès des pays du Sud global qui voient dans l’attitude américaine la confirmation de leur méfiance envers l’Occident. La Russie, qui a considérablement accru sa présence militaire dans l’Arctique ces dernières années, observe avec attention l’évolution de la situation. Si les États-Unis parviennent à prendre le contrôle du Groenland, l’équilibre des forces dans l’Arctique sera profondément modifié. Moscou devra adapter sa stratégie en conséquence.
Pour la Chine, l’affaire du Groenland est également riche d’enseignements. Pékin observe comment Washington justifie ses ambitions territoriales par des arguments de sécurité nationale. Cette logique pourrait être appliquée à Taïwan. Si les États-Unis peuvent menacer d’envahir le Groenland au nom de leur sécurité, pourquoi la Chine ne pourrait-elle pas faire de même avec Taïwan ? Le précédent est dangereux. Il légitime l’usage de la force pour des raisons de sécurité nationale, une justification que n’importe quelle puissance peut invoquer. La Chine, qui se définit comme une « nation arctique proche » et qui a investi massivement au Groenland ces dernières années, voit ses intérêts directement menacés par les ambitions américaines. Pékin a financé des projets d’infrastructure, des études géologiques, des installations de recherche. Une prise de contrôle américaine du Groenland mettrait fin à ces investissements. Mais la Chine, pragmatique, sait qu’elle ne peut pas s’opposer frontalement aux États-Unis sur ce dossier. Elle se contente donc de dénoncer verbalement tout en préparant ses propres mouvements dans l’Arctique.
Le Canada pris entre deux feux
La position du Canada est particulièrement délicate. Voisin immédiat du Groenland, allié des États-Unis au sein de l’OTAN et du NORAD, le Canada a des liens étroits avec l’île. Il existe des liens familiaux et culturels entre le Groenland et le Nunavut. Mais le Canada est aussi directement menacé par les ambitions territoriales de Trump. Le président américain a déclaré à plusieurs reprises que le Canada devrait devenir le 51e État américain. Ces déclarations, présentées comme des plaisanteries, prennent une tout autre dimension à la lumière des menaces sur le Groenland. Si Trump est prêt à envahir le Groenland, qu’est-ce qui l’empêcherait de faire de même avec le Canada ? Le premier ministre canadien Mark Carney défend publiquement l’intégrité territoriale du Danemark, mais cette défense reste largement symbolique. Que pourrait faire le Canada face à une invasion américaine du Groenland ? Rompre avec son principal allié ? Fermer la frontière ? Imposer des sanctions ? Toutes ces options sont irréalistes.
Le Canada se trouve dans une position impossible. D’un côté, il doit défendre les principes du droit international et la souveraineté des États. De l’autre, il ne peut pas se permettre de s’aliéner les États-Unis, dont il dépend économiquement et militairement. Cette contradiction révèle la fragilité de la position canadienne. Le pays a longtemps bénéficié de sa proximité avec les États-Unis, mais cette proximité devient aujourd’hui une vulnérabilité. La députée groenlandaise Aaja Chemnitz Larsen déclare que « le Canada peut jouer un rôle constructif dans cette affaire » en raison des liens entre le Groenland et le Nunavut. Mais quel rôle exactement ? Le Canada n’a ni les moyens militaires ni le poids diplomatique pour influencer significativement la situation. Il ne peut qu’observer, inquiet, en espérant que les menaces américaines ne se concrétiseront pas. Et en se demandant s’il ne sera pas le prochain sur la liste.
Cette impuissance généralisée me désespère. La Russie et la Chine dénoncent, mais ne font rien. L’Europe proteste, mais reste paralysée. Le Canada s’inquiète, mais ne peut rien faire. Et pendant ce temps, Trump avance, méthodiquement, sachant que personne ne l’arrêtera. C’est la loi du plus fort dans toute sa brutalité. Et nous sommes tous complices de notre silence.
Les implications pour l'ordre mondial
La fin du droit international ?
Les menaces américaines sur le Groenland marquent peut-être un tournant historique : la fin du droit international tel que nous le connaissons. Depuis 1945, l’ordre mondial repose sur un principe fondamental : l’interdiction de l’usage de la force dans les relations internationales, sauf en cas de légitime défense ou d’autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU. Ce principe, inscrit dans la Charte des Nations unies, a été violé à de nombreuses reprises, mais il restait la norme de référence. Les États qui violaient ce principe devaient au moins justifier leurs actions, prétendre agir en légitime défense ou invoquer une résolution de l’ONU. Avec Trump, cette hypocrisie disparaît. Les États-Unis affirment ouvertement leur droit d’utiliser la force pour défendre leurs intérêts, sans se soucier du droit international. Cette franchise brutale est, d’une certaine manière, plus dangereuse que l’hypocrisie précédente. Elle normalise l’usage de la force. Elle dit aux autres puissances : faites comme nous. Prenez ce que vous voulez. La force fait le droit.
Cette évolution n’est pas propre à Trump. Elle s’inscrit dans une tendance plus large de remise en cause de l’ordre international libéral. La Russie a annexé la Crimée en 2014. La Chine construit des îles artificielles en mer de Chine méridionale. La Turquie intervient militairement en Syrie et en Libye. Partout, les grandes puissances affirment leur droit d’agir unilatéralement pour défendre leurs intérêts. Mais les États-Unis, en tant que puissance dominante et architecte de l’ordre d’après-guerre, ont une responsabilité particulière. Quand Washington viole le droit international, cela envoie un signal à toutes les autres puissances : les règles ne comptent plus. Seule la force compte. Les conséquences de cette évolution sont terrifiantes. Si le droit international s’effondre, qu’est-ce qui protège les petits États ? Qu’est-ce qui empêche les guerres de conquête ? Qu’est-ce qui garantit la stabilité mondiale ? La réponse est : rien. Nous retournons à un monde hobbesien où la guerre de tous contre tous est la norme.
L’OTAN en crise existentielle
L’affaire du Groenland plonge l’OTAN dans une crise existentielle. Comment une alliance militaire peut-elle fonctionner quand l’un de ses membres menace d’envahir le territoire d’un autre membre ? L’article 5 du traité de l’OTAN stipule qu’une attaque armée contre un ou plusieurs membres de l’Alliance est considérée comme une attaque contre tous. Mais que se passe-t-il si l’agresseur est lui-même membre de l’Alliance ? Cette situation, jamais envisagée par les rédacteurs du traité, révèle une faille béante dans l’architecture de sécurité européenne. La première ministre danoise Mette Frederiksen le dit clairement : si les États-Unis attaquent le Groenland, « ce serait la fin de l’OTAN et la fin de l’équilibre sécuritaire qui existe en Europe depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. » Cette déclaration n’est pas une exagération. Elle est une constatation lucide de la réalité. L’OTAN repose sur un principe de confiance mutuelle entre ses membres. Si cette confiance disparaît, l’Alliance n’a plus de raison d’être.
Mais la crise de l’OTAN va au-delà de l’affaire du Groenland. Elle révèle un problème structurel : la dépendance excessive de l’Europe vis-à-vis des États-Unis pour sa sécurité. Pendant des décennies, les Européens ont sous-investi dans leur défense, comptant sur le parapluie américain. Cette stratégie fonctionnait tant que les intérêts américains et européens convergeaient. Mais que se passe-t-il quand ces intérêts divergent ? Que se passe-t-il quand les États-Unis deviennent eux-mêmes une menace ? L’Europe se retrouve sans défense, incapable de protéger ses propres membres. Cette situation est intenable. Elle force l’Europe à repenser fondamentalement sa stratégie de sécurité. Certains appellent à la création d’une armée européenne indépendante de l’OTAN. D’autres proposent de renforcer les capacités de défense nationales. Mais toutes ces solutions prennent du temps, des années, voire des décennies. Et le Groenland, lui, est menacé maintenant. Cette urgence révèle le coût de décennies d’aveuglement stratégique européen.
La fin de l’OTAN ? Peut-être. Mais serait-ce vraiment une perte ? Une alliance qui ne peut pas protéger ses membres, qui se paralyse face aux menaces internes, qui sert les intérêts d’un seul pays au détriment de tous les autres… à quoi sert-elle ? Peut-être que cette crise est une opportunité. Une opportunité pour l’Europe de reprendre son destin en main, de construire sa propre défense, de cesser d’être un vassal américain. Mais en aurons-nous le courage ?
Le peuple groenlandais : les grands oubliés
Une population prise en otage
Au milieu de cette tempête géopolitique, une voix est largement absente : celle du peuple groenlandais. Les 57 000 habitants de l’île, majoritairement Inuits, voient leur avenir discuté par des puissances étrangères sans qu’on leur demande leur avis. Cette situation n’est pas nouvelle. Elle est l’histoire du Groenland depuis des siècles. Colonisé par le Danemark au XVIIIe siècle, occupé par les États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, le Groenland a toujours été un objet de convoitise pour les grandes puissances. Ses habitants ont toujours été traités comme des figurants dans leur propre histoire. Aujourd’hui, alors que Trump menace d’acheter ou d’envahir leur territoire, les Groenlandais réaffirment leur droit à l’autodétermination. « Rien sur le Groenland sans le Groenland », déclare Vivian Motzfeldt. Mais cette affirmation de souveraineté se heurte à une réalité brutale : dans un monde où la force prime le droit, que pèse la volonté de 57 000 personnes face aux ambitions de la première puissance mondiale ?
Le mouvement indépendantiste groenlandais gagne en force depuis des années. En février 2024, le gouvernement groenlandais déclare que l’indépendance est son objectif. Les élections générales d’avril 2025 font de cette question l’enjeu principal. Mais l’indépendance pose des défis considérables. Le Groenland dépend financièrement du Danemark à hauteur de 5,6 milliards de couronnes par an. Son économie, basée sur la pêche et les subventions, ne peut pas actuellement supporter une indépendance totale. Un rapport de 2014 estime que le remplacement de la subvention danoise nécessiterait 24 grands projets coûtant chacun 5 milliards de couronnes. Comme il n’existe aucun investisseur pour de tels projets, le Groenland restera dépendant pendant au moins 25 ans. Cette dépendance économique limite considérablement les options politiques des Groenlandais. Ils peuvent aspirer à l’indépendance, mais peuvent-ils se la permettre ? Et si l’indépendance signifie tomber sous la coupe des États-Unis, est-ce vraiment une libération ?
Entre le Danemark et les États-Unis : un choix impossible
Les Groenlandais se trouvent face à un choix impossible. D’un côté, le Danemark, leur colonisateur historique, qui les subventionne mais les maintient dans une relation de dépendance. De l’autre, les États-Unis, qui offrent des investissements et des emplois mais dont les ambitions territoriales menacent leur souveraineté. Entre ces deux options, quelle est la bonne ? Certains Groenlandais voient dans les États-Unis une opportunité de développement économique. La base de Pituffik emploie plus de 1 000 Groenlandais. Les investissements américains dans les infrastructures pourraient transformer l’économie de l’île. Mais à quel prix ? Devenir un territoire américain, même avec un statut d’autonomie, signifierait perdre toute perspective d’indépendance réelle. Ce serait échanger un colonisateur contre un autre, peut-être plus puissant et plus intrusif. D’autres Groenlandais préfèrent maintenir le lien avec le Danemark, malgré ses imperfections. Au moins, avec Copenhague, il existe une possibilité de négociation, une perspective d’évolution vers plus d’autonomie.
Mais le vrai problème, c’est que ce choix ne leur appartient peut-être pas. Si Trump décide de prendre le Groenland, que pourront faire les Groenlandais ? Résister ? Avec quelle armée ? Faire appel à la communauté internationale ? Qui viendra les défendre ? La triste réalité, c’est que le sort du Groenland sera décidé à Washington, à Copenhague, à Bruxelles, à Moscou, à Pékin. Partout sauf à Nuuk. Les Groenlandais peuvent exprimer leur volonté, affirmer leurs droits, revendiquer leur souveraineté. Mais dans un monde où la force prime le droit, ces affirmations ne pèsent pas lourd. Cette impuissance est révoltante. Elle rappelle le sort de tant de peuples autochtones à travers l’histoire, dépossédés de leurs terres, privés de leur avenir, réduits au statut d’obstacles à surmonter ou de ressources à exploiter. Les Inuits du Groenland méritent mieux. Ils méritent de décider de leur propre avenir. Mais qui le leur garantira ?
Quand je pense aux Groenlandais, je ressens une colère sourde. Ces gens qui vivent sur cette île depuis des millénaires, qui ont survécu aux conditions les plus extrêmes, qui ont préservé leur culture malgré la colonisation… et maintenant, on discute de leur avenir comme s’ils n’existaient pas. Comme si leur volonté ne comptait pas. Comme si leur terre était une marchandise à vendre au plus offrant. C’est insupportable. Et pourtant, c’est la réalité. Une réalité qui me donne envie de hurler.
Les précédents historiques : quand l'Amérique achetait des territoires
De la Louisiane à l’Alaska : une tradition expansionniste
L’idée d’acheter des territoires n’est pas nouvelle dans l’histoire américaine. Les États-Unis se sont construits en grande partie par l’acquisition territoriale, qu’elle soit pacifique ou violente. En 1803, l’achat de la Louisiane à la France double la superficie du pays pour 15 millions de dollars. En 1819, l’achat de la Floride à l’Espagne pour 5 millions de dollars étend le territoire vers le sud. En 1848, après la guerre contre le Mexique, les États-Unis acquièrent la Californie, le Nevada, l’Utah, l’Arizona et des parties du Colorado, du Nouveau-Mexique et du Wyoming pour 15 millions de dollars. En 1867, l’achat de l’Alaska à la Russie pour 7,2 millions de dollars ajoute un immense territoire arctique. En 1917, l’achat des Îles Vierges au Danemark pour 25 millions de dollars complète cette expansion. Cette tradition d’achat territorial a façonné la géographie américaine. Elle repose sur une logique simple : l’argent peut acheter la souveraineté. Les territoires sont des marchandises qui s’échangent entre États.
Mais cette logique a ses limites. Elle fonctionne quand le vendeur est consentant, quand il a besoin d’argent ou quand il considère le territoire comme un fardeau. Elle ne fonctionne pas quand le territoire a une valeur symbolique, culturelle ou identitaire pour le vendeur. Le Danemark n’a pas besoin de l’argent américain. Le Groenland n’est pas un fardeau économique qu’il cherche à se débarrasser. Au contraire, l’île fait partie de l’identité nationale danoise depuis l’âge d’or du XIXe siècle. Les Danois considèrent les colonies danoises d’outre-mer dans l’Atlantique Nord, y compris le Groenland, comme faisant partie de leur histoire viking. Cette dimension identitaire rend toute vente impossible, quel que soit le prix offert. Trump ne semble pas comprendre cette réalité. Pour lui, tout s’achète. Il suffit de mettre le bon prix. Cette vision mercantile des relations internationales révèle une incompréhension profonde de la nature humaine. Certaines choses ne sont pas à vendre. La dignité nationale en fait partie.
Les échecs passés : pourquoi le Groenland a toujours résisté
L’histoire des tentatives américaines pour acquérir le Groenland est une histoire d’échecs répétés. En 1867, William Henry Seward envisage l’achat mais ne fait aucune offre formelle. En 1910, l’ambassadeur américain au Danemark discute d’un échange complexe impliquant les Philippines, mais le projet n’aboutit pas. En 1946, l’offre de 100 millions de dollars en lingots d’or est poliment mais fermement déclinée. En 1955, les chefs d’état-major proposent une nouvelle tentative, mais elle ne se concrétise pas. En 2019, Trump évoque publiquement l’idée d’acheter le Groenland, provoquant l’indignation du Danemark et l’annulation d’une visite présidentielle. Et maintenant, en 2026, nouvelle tentative, cette fois avec la menace explicite de l’usage de la force. Pourquoi tous ces échecs ? Parce que le Danemark ne veut pas vendre. Parce que les Groenlandais ne veulent pas être vendus. Parce que certaines choses ne s’achètent pas, même avec tout l’or du monde.
Mais Trump semble croire qu’il peut réussir là où tous ses prédécesseurs ont échoué. Sa stratégie est différente. Il ne se contente pas d’offrir de l’argent. Il menace. Il intimide. Il fait pression. Cette approche de gangster peut-elle fonctionner ? Peut-être. Si les États-Unis sont prêts à utiliser la force, ils peuvent certainement prendre le Groenland. Le Danemark ne peut pas les en empêcher militairement. Mais à quel prix ? Une invasion du Groenland détruirait l’OTAN, aliénerait les alliés européens, légitimerait les agressions russes et chinoises, et plongerait le monde dans une nouvelle ère de conquêtes territoriales. Ce prix est-il acceptable pour les États-Unis ? Pour Trump, apparemment oui. Il semble prêt à sacrifier l’ordre international sur l’autel de ses ambitions territoriales. Cette volonté de tout détruire pour obtenir ce qu’il veut est peut-être sa plus grande force. Mais c’est aussi sa plus grande faiblesse. Car un monde sans règles est un monde où personne n’est en sécurité, pas même les États-Unis.
Cette répétition historique me fascine et me désespère. Combien de fois faudra-t-il dire non avant que les États-Unis comprennent ? Combien de refus avant qu’ils acceptent que le Groenland n’est pas à vendre ? Mais peut-être que Trump a raison sur un point : les refus passés n’ont jamais été définitifs. Ils ont juste repoussé l’inévitable. Car au fond, que peut faire le Danemark face à la détermination américaine ? Résister éternellement ? Ou finir par céder, d’une manière ou d’une autre ?
Les enjeux économiques : au-delà du fantasme des richesses
La réalité économique du Groenland
Derrière les discours sur les richesses du Groenland, se cache une réalité économique bien plus complexe. En 2021, le PIB annuel du Groenland est de 3 milliards de dollars, soit 0,007% de celui des États-Unis. La plus grande industrie privée de l’île est la pêche, qui représente l’essentiel des exportations. Le reste de l’économie dépend massivement des subventions danoises, qui s’élèvent à 5,6 milliards de couronnes par an en 2023, contre 3,6 milliards en 2009. Cette dépendance financière n’est pas près de disparaître. Un rapport de 2014 rédigé par 13 chercheurs affirme que le Groenland restera dépendant des subsides pendant au moins 25 ans pour maintenir son système de protection sociale. Le remplacement de la subvention danoise nécessiterait 24 grands projets coûtant chacun 5 milliards de couronnes, un ouvert tous les deux ans. Comme il n’existe aucun investisseur pour de tels projets, l’autonomie économique reste un rêve lointain. En 2017, le Danemark est de loin le plus grand partenaire commercial du Groenland, recevant 55% des exportations de l’île et fournissant 63% des importations.
La structure de l’emploi groenlandais révèle également la fragilité de l’économie. 43% des Groenlandais travaillent pour le gouvernement, contre 15% aux États-Unis. Le revenu disponible par habitant de l’île est le plus bas de l’Arctique, après celui de la Russie, et représente moins d’un tiers de celui de l’État américain de l’Alaska. La population en âge de travailler doit diminuer de 16% d’ici 2040, aggravant encore les défis économiques. Les investisseurs danois sont peu présents au Groenland, bien qu’un cinquième des Groenlandais vivent au Danemark. Cette situation crée un cercle vicieux : sans investissements, pas de développement économique ; sans développement économique, pas d’autonomie financière ; sans autonomie financière, pas d’indépendance réelle. Le Groenland se trouve piégé dans une dépendance structurelle dont il est très difficile de sortir. Et cette dépendance le rend vulnérable aux pressions extérieures, qu’elles viennent de Copenhague ou de Washington.
Le mirage des ressources minières
Les promoteurs de l’acquisition du Groenland mettent en avant ses immenses ressources minières. L’île possède l’un des plus grands gisements de néodyme au monde, près de Narsaq. Ce métal de terre rare est essentiel pour la fabrication d’aimants permanents utilisés dans les éoliennes, les véhicules électriques et l’électronique. Le Groenland détient également des réserves importantes d’uranium, de zinc, de plomb, de fer et d’or. Sur le papier, c’est une mine d’or. Littéralement. Mais la réalité est bien différente. En 2025, l’île ne dispose que d’une seule mine en exploitation, à 80 kilomètres de Kangerlussuaq. Tous les autres projets miniers sont au stade de l’exploration ou ont été abandonnés. La raison est simple : l’exploitation minière au Groenland est extrêmement coûteuse et complexe. Les sites miniers se trouvent dans des zones reculées, sans infrastructures. Il faut construire des routes, des ports, des centrales électriques, des logements pour les travailleurs. Le climat arctique rend les opérations difficiles et dangereuses. Les coûts de transport sont prohibitifs.
L’histoire récente du Groenland est jalonnée d’échecs miniers. La tentative d’exploitation du minerai de fer s’est soldée par une faillite. Les projets d’extraction d’uranium ont été bloqués par l’opposition environnementale. Le développement du gisement de néodyme près de Narsaq a été stoppé après la victoire électorale du parti Inuit Ataqatigiit en 2021, qui s’oppose à l’exploitation minière pour des raisons écologiques. Javier Blas de Bloomberg écrit en 2025 que « l’hyperbole autour du Groenland et des matières premières a une histoire longue de 50 ans », notant que l’île n’a jamais produit de pétrole malgré les promesses répétées. Minik Thorleif Rosing, géologue groenlandais, déclare en 2025 que « même si vous aviez un taux de développement des ressources minérales irréaliste, il serait peu probable qu’il remplace plus de la moitié des subsides annuels du Danemark dans un avenir proche. » Le fantasme des richesses groenlandaises se heurte à la dure réalité économique. Ces richesses existent, mais elles sont inaccessibles ou non rentables dans les conditions actuelles.
Cette dissonance entre le fantasme et la réalité me frappe. Trump rêve d’un eldorado arctique, d’une terre regorgeant de richesses à exploiter. Mais la réalité, c’est une économie fragile, dépendante des subventions, incapable de se développer seule. Les ressources sont là, sous la glace, mais elles resteront probablement là pendant des décennies. Car les extraire coûte trop cher, prend trop de temps, détruit trop l’environnement. Le Groenland n’est pas un trésor à piller. C’est un territoire à protéger, un peuple à respecter, un écosystème à préserver. Mais cette vision ne correspond pas à la logique extractiviste de Trump.
Les scénarios possibles : que va-t-il se passer ?
Le scénario de l’escalade diplomatique
Le premier scénario possible est celui de l’escalade diplomatique. Les États-Unis augmentent la pression sur le Danemark par tous les moyens disponibles : menaces économiques, sanctions commerciales, retrait de la coopération militaire, isolement diplomatique. L’objectif est de forcer Copenhague à négocier. Dans ce scénario, le Danemark résiste initialement, soutenu par ses alliés européens. Mais au fil des mois, la pression devient insupportable. L’économie danoise souffre. Les investissements américains se tarissent. Les entreprises danoises perdent l’accès au marché américain. Finalement, le gouvernement danois accepte de discuter. Les négociations sont longues et difficiles. Le Danemark exige des garanties pour les Groenlandais, un statut d’autonomie, le respect des droits culturels. Les États-Unis acceptent certaines conditions mais en rejettent d’autres. Un compromis finit par émerger : le Groenland devient un territoire associé aux États-Unis, sur le modèle de Porto Rico, avec une large autonomie mais sous souveraineté américaine. Le Danemark reçoit une compensation financière substantielle et des garanties de sécurité.
Ce scénario est le plus « pacifique », mais il reste profondément problématique. Il repose sur la coercition économique, une forme de violence qui ne dit pas son nom. Il ignore la volonté des Groenlandais, qui n’ont jamais demandé à devenir américains. Il crée un précédent dangereux : les grandes puissances peuvent forcer les petits pays à céder leurs territoires par la pression économique. Mais ce scénario a au moins le mérite d’éviter un conflit armé. Il préserve, formellement du moins, l’apparence de la légalité internationale. Un accord, même obtenu sous la contrainte, reste un accord. Il peut être présenté comme un choix volontaire, même si tout le monde sait que ce n’est pas le cas. Cette hypocrisie permet de sauver les apparences, de maintenir la fiction d’un ordre international basé sur le droit. Mais au fond, tout le monde sait la vérité : le Groenland aura été pris par la force, juste une force économique plutôt que militaire.
Le scénario de l’intervention militaire
Le deuxième scénario est celui de l’intervention militaire. Face au refus persistant du Danemark de négocier, les États-Unis décident d’agir unilatéralement. Une opération militaire est lancée, sur le modèle de celle menée au Venezuela. Des forces spéciales américaines débarquent au Groenland, prennent le contrôle des points stratégiques, et proclament l’annexion du territoire. L’opération est rapide, quelques heures tout au plus. Le Danemark, pris par surprise, ne peut rien faire. Ses quelques centaines de soldats au Groenland se rendent sans combattre. La communauté internationale condamne unanimement l’agression, mais sans prendre de mesures concrètes. L’Union européenne impose des sanctions symboliques. La Russie et la Chine dénoncent l’impérialisme américain. Mais personne n’intervient militairement. Personne ne veut risquer une guerre avec les États-Unis. Le Groenland devient de facto un territoire américain. Les États-Unis installent un gouvernement provisoire, promettent des élections libres, et commencent à investir massivement dans les infrastructures.
Ce scénario est le plus brutal, mais peut-être aussi le plus probable. Il correspond à la logique trumpienne : agir vite, frapper fort, créer le fait accompli. Une fois le Groenland occupé, il sera très difficile de revenir en arrière. Les États-Unis pourront toujours organiser un référendum, truqué ou non, pour légitimer l’annexion. Ils pourront offrir des compensations financières au Danemark pour apaiser les tensions. Ils pourront promettre l’autonomie aux Groenlandais pour calmer les protestations. Mais le résultat sera le même : le Groenland sera américain. Les conséquences de ce scénario seraient catastrophiques pour l’ordre mondial. L’OTAN éclaterait. L’Union européenne serait forcée de choisir entre les États-Unis et ses propres principes. La Russie et la Chine se sentiraient libres d’agir de même dans leurs zones d’influence. Nous entrerions dans une nouvelle ère de conquêtes territoriales, où la force prime le droit. Mais pour Trump, ces conséquences ne comptent pas. Seul compte le résultat : avoir le Groenland.
Le scénario de l’indépendance groenlandaise
Le troisième scénario, le plus improbable mais aussi le plus intéressant, est celui de l’indépendance groenlandaise. Face aux menaces américaines et à l’impuissance danoise, les Groenlandais décident de prendre leur destin en main. Ils organisent un référendum sur l’indépendance, qui est massivement approuvé. Le Danemark, conscient qu’il ne peut plus protéger le Groenland, accepte le résultat. Le Groenland devient un État indépendant, le plus petit pays du monde par sa population mais l’un des plus grands par sa superficie. Mais cette indépendance pose immédiatement la question : comment survivre économiquement ? Le nouveau pays n’a ni les ressources ni les infrastructures pour fonctionner de manière autonome. Il doit trouver des partenaires, des investisseurs, des alliés. Les États-Unis offrent leur aide, mais à des conditions inacceptables : bases militaires permanentes, contrôle des ressources naturelles, alignement sur la politique étrangère américaine. La Chine et la Russie font des offres similaires. L’Union européenne propose un partenariat, mais sans les moyens financiers nécessaires.
Dans ce scénario, le Groenland indépendant devient un enjeu de compétition entre grandes puissances. Chacune cherche à attirer le nouveau pays dans son orbite. Les Groenlandais se retrouvent dans une position de faiblesse, forcés de choisir entre différentes formes de dépendance. L’indépendance formelle ne garantit pas la souveraineté réelle. Au contraire, elle peut rendre le pays encore plus vulnérable aux pressions extérieures. Ce scénario montre les limites de l’indépendance dans un monde dominé par les grandes puissances. Un petit pays, même souverain, ne peut pas vraiment être indépendant s’il dépend économiquement et militairement des autres. L’indépendance du Groenland serait donc largement fictive, une façade juridique cachant une réalité de dépendance. Mais peut-être que cette fiction vaut mieux que l’alternative : être ouvertement un territoire colonial, danois ou américain. Au moins, l’indépendance donne aux Groenlandais une voix, un siège à l’ONU, une reconnaissance internationale. C’est peu, mais c’est mieux que rien.
Ces trois scénarios me glacent. Dans le premier, le Groenland est vendu sous la contrainte. Dans le deuxième, il est pris par la force. Dans le troisième, il devient indépendant mais reste prisonnier des grandes puissances. Aucune de ces options n’est satisfaisante. Aucune ne respecte vraiment la volonté des Groenlandais. Aucune ne préserve l’ordre international. Nous sommes face à un choix entre différentes formes de catastrophe. Et je ne sais pas laquelle est la moins pire.
Conclusion : le monde à un tournant
Une crise qui dépasse le Groenland
L’affaire du Groenland n’est pas qu’une crise diplomatique de plus. C’est un moment charnière dans l’histoire des relations internationales. Un moment où nous devons choisir : acceptons-nous le retour à la loi du plus fort, ou défendons-nous l’ordre international basé sur le droit ? Cette question dépasse largement le sort d’une île arctique. Elle concerne l’avenir de tous les petits pays, de tous les peuples vulnérables, de tous ceux qui comptent sur le droit international pour les protéger. Si les États-Unis peuvent prendre le Groenland, alors aucun territoire n’est en sécurité. La Russie pourra prendre l’Ukraine. La Chine pourra prendre Taïwan. La Turquie pourra prendre Chypre. L’Inde pourra prendre le Cachemire. Partout, les grandes puissances se sentiront libres d’agir selon leurs intérêts, sans se soucier du droit. Nous entrerons dans une nouvelle ère de conquêtes territoriales, de guerres d’agression, de domination impériale. Cette perspective est terrifiante. Mais elle est réelle. Elle se dessine sous nos yeux.
La responsabilité de ce qui va se passer repose sur nous tous. Sur les gouvernements européens qui doivent choisir entre leur confort et leurs principes. Sur les citoyens qui doivent exiger de leurs dirigeants qu’ils défendent le droit international. Sur les médias qui doivent informer plutôt que distraire. Sur les intellectuels qui doivent analyser plutôt que justifier. Nous sommes à un tournant. Nous pouvons encore empêcher le pire. Mais cela nécessite du courage. Le courage de dire non à la première puissance mondiale. Le courage de payer le prix de cette résistance. Le courage de construire un monde différent, un monde où la force ne fait pas le droit. Aurons-nous ce courage ? Je ne sais pas. Mais je sais que si nous ne l’avons pas, nous le regretterons. Car le monde qui nous attend, un monde sans règles, sans droit, sans protection pour les faibles, est un monde où personne ne sera en sécurité. Pas même les puissants. Car dans un monde de jungle, tout le monde finit par être une proie.
Je termine cet article avec un sentiment de vertige. Nous sommes au bord du gouffre. Un pas de plus, et nous tombons dans un monde que nous pensions avoir laissé derrière nous. Un monde de conquêtes, de domination, de violence. Trump nous pousse vers ce gouffre. Mais nous ne sommes pas obligés de sauter. Nous pouvons résister. Nous pouvons dire non. Nous pouvons construire autre chose. Mais il faut le vouloir. Il faut le faire. Maintenant. Avant qu’il ne soit trop tard. Car demain, il sera peut-être trop tard. Le Groenland sera tombé. Et avec lui, l’espoir d’un monde meilleur.
L’urgence d’agir
Le temps presse. Les déclarations de la Maison Blanche ne sont pas des paroles en l’air. Elles sont des avertissements. Des signaux d’une intention réelle. Marco Rubio rencontre les responsables danois la semaine prochaine. Cette rencontre sera cruciale. Elle déterminera si nous nous dirigeons vers une solution diplomatique ou vers une confrontation. Le Danemark doit tenir bon. Il doit refuser toute négociation sur la souveraineté du Groenland. Il doit exiger le respect du droit international. Mais il ne peut pas le faire seul. Il a besoin du soutien de ses alliés européens. L’Union européenne doit se mobiliser. Elle doit envoyer un message clair à Washington : une agression contre le Groenland sera considérée comme une agression contre l’Europe. Elle doit préparer des sanctions massives, des mesures de rétorsion économique, une rupture diplomatique si nécessaire. Cette fermeté est la seule chose que Trump comprend. La seule chose qui peut l’arrêter.
Mais au-delà de la crise immédiate, l’Europe doit tirer les leçons de cette affaire. Elle doit investir massivement dans sa défense. Elle doit construire une autonomie stratégique qui lui permette de ne plus dépendre des États-Unis. Elle doit renforcer ses liens avec le Groenland, offrir des investissements, des partenariats, un soutien concret. Elle doit montrer aux Groenlandais qu’ils ont une alternative à la domination américaine. Cette construction d’une Europe forte et indépendante prendra du temps. Des années, peut-être des décennies. Mais il faut commencer maintenant. Car la prochaine crise viendra. Peut-être pas au Groenland. Peut-être en Baltique, en Pologne, en Roumanie. Partout où les intérêts américains et européens divergent. Et à ce moment-là, nous devrons être prêts. Prêts à défendre nos valeurs, nos alliés, notre vision du monde. Prêts à payer le prix de notre liberté. Car la liberté a un prix. Et ce prix, c’est le courage de résister.
Sources
Sources primaires
Franceinfo, « Donald Trump étudie ‘activement’ un achat du Groenland, affirme la Maison Blanche », publié le 7 janvier 2026. Le Monde, « Groenland : entre achat et annexion, les déclarations américaines rejetées par les Européens », publié le 7 janvier 2026. Radio-Canada, « Trump veut acheter le Groenland, selon la Maison-Blanche », publié le 7 janvier 2026. Déclarations de Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison Blanche, conférence de presse du 7 janvier 2026. Déclarations de Marco Rubio, secrétaire d’État américain, 7 janvier 2026. Déclarations de Mette Frederiksen, première ministre danoise, 6 janvier 2026.
Sources secondaires
Wikipedia, « Propositions d’acquisition du Groenland par les États-Unis », consulté le 8 janvier 2026. Institut d’études géologiques des États-Unis, rapports sur les ressources naturelles du Groenland, 2024. RAND Corporation, études sur la sécurité arctique, 2021-2024. Accord de défense du Groenland entre le Danemark et les États-Unis, 1951. Accord d’Igaliku, 2004. Rapports du Comité des chefs d’état-major interarmées américains, 1946-1955. Archives historiques sur les tentatives d’achat du Groenland, 1867-2019.
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