Quand l’argent public finance le privé pétrolier
Pourquoi diable une agence gouvernementale albertaine aurait-elle besoin d’emprunter près de 900 millions de dollars ? C’est la question que se pose Richard Masson, ancien directeur de l’Alberta Petroleum Marketing Commission, et franchement, on se la pose tous. La province a discrètement autorisé cette commission à contracter cette dette colossale pour des « activités de commercialisation d’hydrocarbures ». Traduction : soutenir l’industrie pétrolière avec l’argent des contribuables. Le gouvernement albertain permet maintenant aux producteurs de sables bitumineux de payer leurs redevances en barils de pétrole plutôt qu’en espèces sonnantes et trébuchantes. Un système baptisé BRIK – Bitumen Royalty In Kind. La commission vend ensuite ces barils sur le marché et reverse l’argent au gouvernement. Sauf que maintenant, elle peut emprunter massivement, acheter des actions, accorder des prêts, créer des filiales.
Un pipeline fantôme qui coûte cher
Masson ne mâche pas ses mots : cet argent pourrait servir à garantir financièrement un nouveau projet de pipeline vers la côte Ouest. Un pipeline que personne ne veut construire. Aucune compagnie privée n’est intéressée, mais qu’à cela ne tienne, l’Alberta a déjà englouti plus de 14 millions de dollars dans les phases préliminaires et vient de lancer un site web dédié au projet. Rappelons au passage que la province a déjà cramé 1,3 milliard de dollars dans le fiasco du pipeline Keystone XL. Mais bon, qu’est-ce qu’un milliard de plus ou de moins quand il s’agit de pétrole ?
Un milliard. Presque un milliard de dollars d’argent public pour soutenir une industrie qui nous tue à petit feu. Et pendant ce temps, les hôpitaux manquent de lits, les écoles de professeurs, les routes de réparations. Mais non, la priorité c’est de construire un pipeline que personne ne veut. C’est de garantir que le pétrole continue de couler, peu importe le prix. Peu importe les conséquences. Je regarde ces chiffres et je me demande : à quel moment avons-nous perdu la raison ?
Le paradoxe électrique albertain
Prêcher la coopération tout en fermant les vannes
Nathan Neudorf, ministre de l’Accessibilité et des Services publics, s’est rendu au Montana en janvier pour parler de fiabilité du réseau électrique et de coopération transfrontalière. « Répondre à la demande croissante d’électricité signifie regarder au-delà de nos frontières », a-t-il déclaré solennellement. Noble intention. Sauf que le Montana est furieux contre l’Alberta. L’État américain accuse la province de restreindre le flux d’électricité sur la ligne d’interconnexion transfrontalière. La compagnie propriétaire de la ligne a même déposé une plainte officielle auprès de l’Alberta Utilities Commission. L’administration Trump a soulevé le problème comme irritant commercial.
Des voisins mécontents de tous les côtés
L’Alberta nie les accusations, mais fait face à des plaintes similaires de la Colombie-Britannique. Pendant ce temps, l’interconnexion avec la Saskatchewan est restée hors service pendant environ un an avant de reprendre ses opérations récemment. Prêcher la coopération tout en fermant les robinets : voilà le paradoxe albertain en matière d’électricité. Le ministre voyage, fait de beaux discours, mais sur le terrain, les lignes restent bloquées et les voisins s’impatientent.
C’est fascinant, cette capacité à dire une chose et à en faire une autre. À parler de coopération pendant qu’on sabote les échanges. À promettre la fiabilité pendant qu’on coupe les flux. On dirait un mauvais sketch, sauf que c’est réel. Et que ça affecte des millions de personnes. Des deux côtés de la frontière.
La chasse comme politique publique
400 000 dollars pour tuer un mouton
Todd Loewen, ministre des Forêts et des Parcs et passionné de chasse, est retourné au Nevada en janvier pour la troisième fois. Destination : le Wild Sheep Foundation Sheep Show. Mission : vendre aux enchères un permis spécial pour chasser le mouflon d’Amérique en Alberta. L’année dernière, cette vente a rapporté 400 000 dollars. Quatre cent mille dollars pour garantir qu’il y aura au moins un mouton de moins dans le monde. C’est le prix que certains sont prêts à payer pour le privilège de tuer un animal sauvage dans les Rocheuses canadiennes.
Quand la conservation passe par le fusil
Le gouvernement albertain présente cette vente comme une mesure de conservation. L’argent récolté finance prétendument des programmes de protection de la faune. Mais il y a quelque chose de profondément troublant dans cette logique : protéger une espèce en vendant le droit de la tuer. C’est comme financer la lutte contre le cancer en vendant des cigarettes. La logique se mord la queue, mais peu importe, tant que l’argent rentre.
Je n’arrive pas à m’y faire. À cette idée qu’on puisse vendre la vie d’un animal sauvage au plus offrant. Que la conservation devienne un prétexte pour satisfaire l’ego de riches chasseurs. Il y a quelque chose de cassé dans notre rapport au vivant quand on en arrive là. Quand la nature devient un catalogue où tout s’achète, même le droit de donner la mort.
Le nucléaire comme solution miracle
Après avoir tué les renouvelables, place à l’atome
Le gouvernement provincial, dont les politiques ont effectivement tué le marché des énergies renouvelables le plus robuste du Canada, veut maintenant savoir ce que les Albertains pensent de la construction de centrales nucléaires dans la province. Un panel, comprenant deux députés du Parti conservateur uni, écoutera les commentaires du public et préparera un rapport d’ici fin mars. L’objectif affiché : générer de l’électricité propre. L’ironie : avoir d’abord sabordé l’éolien et le solaire avant de se tourner vers le nucléaire.
Des consultations publiques à hauts risques
Le dernier panel organisé par la province s’était soldé par un incident mémorable : le directeur exécutif du bureau du premier ministre albertain avait dit à un lycéen qu’il méritait une fessée. Les consultations publiques en Alberta ne sont jamais ennuyeuses, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais au-delà de l’anecdote, la question demeure : pourquoi le nucléaire maintenant, après avoir systématiquement détruit les alternatives renouvelables ? La réponse est simple : parce que le nucléaire ne menace pas l’industrie pétrolière et gazière.
C’est d’une logique implacable, en fait. On tue l’éolien et le solaire parce qu’ils concurrencent le gaz naturel. Puis on propose le nucléaire parce qu’il prendra des décennies à construire et ne changera rien à court terme. Pendant ce temps, le pétrole coule. Le gaz brûle. Et on peut continuer à prétendre qu’on se soucie du climat. Brillant.
La révolte contre les mines de charbon
Corb Lund ne lâche rien
Le musicien albertain Corb Lund a réussi à soumettre une pétition citoyenne contre l’exploitation minière du charbon sur les versants est des Rocheuses, après que sa précédente pétition ait été sabotée par un changement de règles gouvernemental. Lund est un critique virulent des plans du gouvernement visant à rouvrir une partie des Rocheuses à de nouvelles mines de charbon. Il avertit que cela menace l’approvisionnement en eau et les moyens de subsistance des éleveurs. La pétition demande à la province de légiférer contre toutes les activités d’exploration et d’exploitation minière du charbon sur les versants est pour les mines qui ne produisaient pas déjà de charbon au 1er janvier 2026, ainsi que toute expansion de mines existantes.
Un combat pour l’eau et la terre
La pétition doit encore franchir quelques obstacles bureaucratiques avant que Lund puisse mobiliser des bénévoles pour collecter des signatures. Mais le message est clair : les Albertains ne veulent pas de mines de charbon dans leurs montagnes. Ils ne veulent pas voir leur eau contaminée, leurs paysages défigurés, leur patrimoine naturel sacrifié sur l’autel du profit à court terme. Corb Lund incarne cette résistance, cette volonté de dire non quand tout le système politique dit oui.
Il faut du courage pour tenir tête à un gouvernement qui a déjà montré qu’il était prêt à changer les règles en cours de route. Lund le fait. Parce qu’il sait ce qui est en jeu. L’eau. La terre. L’héritage qu’on laisse. Ce n’est pas qu’une question d’environnement. C’est une question de dignité. De refuser de se laisser marcher dessus.
La ruée vers les centres de données
10 milliards pour le plus grand centre du Canada
Le plus grand centre de données du Canada pourrait être construit à Olds, en Alberta. La compagnie Synapse Data Centre promet un investissement de 10 milliards de dollars, incluant sa propre centrale électrique au gaz et un système d’eau en circuit fermé censé réduire la soif de l’installation. C’est différent du projet annoncé par Kevin O’Leary en décembre 2024 – un centre de données plus de 32 fois plus grand que le plus grand centre de données au monde – qui reste introuvable à ce jour. Les centres de données consomment des quantités énormes d’énergie et d’eau. Le gouvernement albertain les trouve formidables et veut en voir pour 100 milliards de dollars à travers la province.
Pas assez d’électricité mais qu’importe
Il y a juste ce petit problème : l’Alberta n’a pas assez d’électricité pour alimenter tous ces centres. Qu’à cela ne tienne, la province a introduit une législation permettant aux développeurs de construire leur propre approvisionnement, comme la centrale au gaz naturel sur site à Olds. « Nous voyons cette énorme opportunité de faire croître notre assiette fiscale, de stimuler la demande intérieure pour nos ressources naturelles », a déclaré Nate Glubish, ministre de la Technologie et de l’Innovation. Traduction : brûler plus de gaz pour alimenter des serveurs informatiques. Voilà la vision albertaine de l’avenir.
Des centres de données alimentés au gaz naturel. C’est ça, le futur qu’on nous vend. Pas des éoliennes. Pas des panneaux solaires. Non, du gaz qui brûle pour faire tourner des ordinateurs. Et on appelle ça du progrès. On appelle ça de l’innovation. Moi j’appelle ça de l’aveuglement volontaire.
L'effondrement des investissements verts
99% de chute en un an
L’investissement des entreprises dans les énergies renouvelables a chuté de 99% en Alberta, qui menait autrefois le pays dans ce domaine. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent. Ce n’est pas une baisse. C’est un effondrement total. C’est l’anéantissement d’un secteur entier. L’Alberta avait le marché des renouvelables le plus dynamique du Canada. Des projets éoliens et solaires fleurissaient partout. Des investisseurs affluaient. Des emplois se créaient. Et puis le gouvernement a décidé que ça suffisait. Moratoire sur les nouveaux projets. Règles changeantes. Incertitude réglementaire. Résultat : les investisseurs ont fui.
Un marché sacrifié sur l’autel du pétrole
Ce n’est pas un accident. C’est une politique délibérée. Le gouvernement albertain a systématiquement détruit le secteur des énergies renouvelables parce qu’il menaçait l’industrie du gaz naturel. Les éoliennes et les panneaux solaires ne brûlent pas de combustibles fossiles. Ils ne génèrent pas de redevances pétrolières. Ils représentent un avenir où l’Alberta ne serait plus la capitale canadienne du pétrole. Et ça, c’est inacceptable pour le gouvernement actuel. Alors on tue le secteur. On étrangle l’innovation. On sacrifie l’avenir sur l’autel du passé.
99%. Laissez ce chiffre vous pénétrer. 99% de chute. C’est comme si on avait pris un secteur florissant et qu’on l’avait jeté du haut d’une falaise. Volontairement. Consciemment. En sachant parfaitement ce qu’on faisait. Et pendant ce temps, on parle de transition énergétique. On fait semblant de se soucier du climat. C’est obscène.
Les tensions transfrontalières s'intensifient
Montana, Colombie-Britannique, Saskatchewan : des voisins exaspérés
L’Alberta est en conflit avec tous ses voisins sur les questions d’électricité. Le Montana accuse la province de restreindre les flux sur l’interconnexion transfrontalière. La Colombie-Britannique se plaint des mêmes pratiques. La Saskatchewan a vu son interconnexion hors service pendant un an. Ce n’est pas de la malchance. C’est un pattern. Un mode opératoire. L’Alberta veut contrôler son électricité, même si ça signifie isoler la province et irriter ses partenaires commerciaux. L’administration Trump a même soulevé la question comme irritant commercial dans les relations canado-américaines.
L’isolationnisme énergétique comme stratégie
Pourquoi cette stratégie d’isolement ? Parce que l’Alberta veut protéger son marché intérieur pour ses propres producteurs d’électricité, principalement alimentés au gaz naturel. Permettre des échanges fluides avec les voisins signifierait potentiellement importer de l’hydroélectricité du Manitoba ou de la Colombie-Britannique, ou de l’éolien du Montana. Ça menacerait les centrales au gaz albertaines. Alors on ferme les vannes. On restreint les flux. On prétend que c’est pour des raisons techniques, mais tout le monde sait que c’est politique.
On construit des murs. Pas physiques, mais électriques. On s’isole. On se coupe de nos voisins. Et pour quoi ? Pour protéger une industrie du gaz qui nous tue. Pour garantir que chaque kilowatt produit en Alberta vienne d’une source fossile. C’est pathétique. Et dangereux.
Conclusion : Le prix de l'aveuglement
Un mois qui résume une décennie d’erreurs
Janvier 2026 en Alberta : un mois qui concentre toutes les contradictions, tous les mensonges, toutes les hypocrisies de notre époque. Emprunter un milliard pour le pétrole. Tuer les renouvelables. Vendre le droit de chasser. Rêver de nucléaire. Construire des centres de données au gaz. Fermer les frontières électriques. Rouvrir les montagnes au charbon. Chaque décision, chaque politique, chaque annonce va dans le même sens : protéger l’industrie fossile à tout prix. Le reste n’est que communication, façade, mensonge. L’Alberta ne fait pas semblant de se soucier du climat. Elle ne prétend même plus. Elle assume pleinement son choix : le pétrole d’abord, le pétrole toujours, le pétrole jusqu’au bout.
Et nous, qu’allons-nous faire ?
La question n’est plus de savoir si l’Alberta va changer de cap. Elle ne le fera pas. Pas avec ce gouvernement. Pas avec cette industrie qui dicte chaque politique. La question est de savoir ce que nous, citoyens, allons faire. Allons-nous accepter ? Allons-nous nous résigner ? Ou allons-nous, comme Corb Lund, nous lever et dire non ? Non aux mines de charbon. Non aux pipelines fantômes. Non à l’effondrement des renouvelables. Non à cet avenir qu’on nous impose. Janvier 2026 n’est qu’un mois. Mais il pourrait être le début de quelque chose. D’une résistance. D’un refus. D’un réveil.
Je ne sais pas si nous allons gagner. Honnêtement, je ne sais pas. Les forces en présence sont colossales. L’argent, le pouvoir, l’inertie du système. Tout conspire contre le changement. Mais je sais une chose : on ne peut pas abandonner. On ne peut pas regarder nos enfants dans les yeux et leur dire qu’on n’a rien fait. Qu’on a laissé faire. Qu’on a accepté. Alors on se bat. Même si c’est dur. Même si ça semble perdu d’avance. On se bat parce que c’est la seule chose qui nous reste. La seule chose qui compte vraiment.
Signé Jacques Provost
Sources
Drew Anderson, « What’s already happened with Alberta’s environment in 2026? », The Narwhal, 3 février 2026, https://thenarwhal.ca/alberta-environment-roundup-2026/
Drew Anderson, « Investment in renewables plunges in Alberta », The Narwhal, 27 janvier 2026, https://thenarwhal.ca/alberta-renewable-energy-investment-collapse/
Gouvernement de l’Alberta, communiqués de presse et annonces officielles, janvier 2026
CBC News, « Alberta APMC borrowing authority BC pipeline », janvier 2026
The Globe and Mail, « Alberta Berkshire Hathaway Montana US claims unfair treatment », janvier 2026