Une confusion historique révélatrice
Trump mentionne quatre statues d’aigles qui auraient été érigées dans le cadre de ce projet d’arche avant 1861. Sauf que ces aigles existent bel et bien — mais ils ornent l’Arlington Memorial Bridge, un pont reliant la Virginie à Washington, construit dans les années 1920 et 1930. Soit près de 70 ans après la fin de la guerre de Sécession. Chandra Manning, professeure d’histoire à l’université Georgetown, explique que Washington était à l’époque une ville inachevée et dysfonctionnelle, luttant avec une pénurie de logements, des routes qui ne menaient nulle part et un Capitole incomplet. L’idée qu’on ait pu envisager un monument décoratif monumental dans ce contexte relève de la pure fiction. La capitale américaine avait d’autres priorités : survivre, se construire, exister.
Cette confusion n’est pas anodine. Elle révèle quelque chose de plus profond qu’une simple erreur. Trump prend des éléments réels — ces aigles sur le pont — et les réarrange dans une chronologie fantaisiste pour servir son récit. C’est du révisionnisme historique en temps réel, diffusé depuis Air Force One. Et personne ne bronche vraiment. On hausse les épaules, on soupire, on passe à autre chose. Comme si c’était normal qu’un président invente l’histoire de son propre pays.
Section 3 : Une capitale qui n'avait pas le temps pour les arches
La réalité d’un Washington en construction
Au XIXe siècle, Washington n’était pas la capitale impériale qu’elle est devenue. C’était une ville boueuse, incomplète, presque provinciale. Les visiteurs se plaignaient du manque d’infrastructures, les parlementaires peinaient à trouver des logements décents, et le gouvernement fédéral lui-même fonctionnait dans des bâtiments provisoires. Manning souligne qu’il n’y avait aucune pression pour des monuments décoratifs avant la guerre civile, simplement parce que la ville manquait encore de structures fonctionnelles essentielles. L’idée qu’on ait pu rêver d’une arche triomphale alors qu’on n’avait même pas assez de maisons d’hôtes pour accueillir les visiteurs est absurde. Washington était une capitale en devenir, pas une Rome américaine fantasmée.
Il y a quelque chose de tragiquement révélateur dans cette obsession de Trump pour les monuments. Comme si la grandeur d’une nation se mesurait en mètres de pierre et en hauteur d’arches. Comme si l’histoire pouvait être effacée et réécrite pour justifier des caprices architecturaux. Washington n’attendait pas une arche au XIXe siècle. Elle attendait des routes, des écoles, des hôpitaux. Mais ça, ça ne fait pas rêver. Ça ne laisse pas de trace visible. Ça ne porte pas le nom d’un président.
Section 4 : L'arche de 1919, seule tentative réelle
Un monument temporaire pour célébrer la victoire
La seule fois où Washington a vraiment eu une arche, c’était en 1919, après la Première Guerre mondiale. Mais cette structure en bois et plâtre était explicitement temporaire, construite pour célébrer le retour des troupes américaines. Elle n’a jamais été conçue pour durer, et elle a été démontée peu après les festivités. Trump évoque vaguement une tentative en 1902, mais les archives historiques ne confirment aucun projet sérieux d’arche à cette époque. Ce que Trump présente comme une aspiration séculaire n’est en réalité qu’une succession de non-événements et de projets inexistants. L’histoire qu’il raconte est une fabrication pure et simple, assemblée à partir de fragments décontextualisés et de désirs imaginaires.
Cette arche de 1919 me fascine. Parce qu’elle était honnête dans sa temporalité. Elle disait : « Nous célébrons un moment, puis nous passons à autre chose. » Pas d’ego démesuré, pas de volonté de marquer le paysage pour l’éternité. Juste une reconnaissance collective, puis la vie continue. Trump, lui, veut graver son nom dans la pierre pour des siècles. Il veut que son arche domine le Lincoln Memorial, écrase la Maison Blanche, rivalise avec le Capitole. C’est une obsession de permanence qui frise la pathologie.
Section 5 : Une arche de 76 mètres pour écraser Lincoln
Les dimensions démesurées d’un ego présidentiel
Trump ne fait pas les choses à moitié. Selon le Washington Post, il envisage une arche de 250 pieds de haut, soit environ 76 mètres. Pour comparaison, l’Arc de Triomphe à Paris, qu’il cite comme modèle, ne mesure que 50 mètres. L’arche de Trump serait donc 50% plus haute que le monument parisien. Elle écraserait visuellement le Lincoln Memorial et rivaliserait avec le Capitole, qui culmine à 88 mètres. Interrogé sur cette hauteur, Trump n’a pas démenti : « J’aimerais que ce soit la plus grande de toutes », a-t-il déclaré. Pas la plus belle, pas la plus significative — la plus grande. Comme si la taille était le seul critère qui comptait. Comme si dominer physiquement le paysage était synonyme de grandeur historique.
Cette obsession de la taille me donne la nausée. Littéralement. Parce qu’elle révèle une vision du monde où tout se mesure en centimètres, en mètres, en comparaisons quantifiables. Trump ne demande pas : « Quelle arche servirait le mieux la mémoire collective ? » Il demande : « Laquelle sera la plus grande ? » C’est une mentalité d’enfant dans un bac à sable, sauf que le bac à sable est la capitale des États-Unis et que les conséquences sont permanentes.
Section 6 : Un chantier parmi tant d'autres
La frénésie architecturale de Trump
L’arche n’est qu’un projet parmi une avalanche de chantiers lancés par Trump depuis son retour à la Maison Blanche. Il a démoli l’aile Est pour construire une salle de bal de 400 millions de dollars, fermé le Kennedy Center pour deux ans de rénovations, remplacé la pelouse du Rose Garden par un patio rappelant son domaine de Mar-a-Lago, et redécoré plusieurs pièces de la Maison Blanche avec des dorures et des chérubins. Il a installé un « Walk of Fame » présidentiel le long de la Colonnade, planté des mâts de drapeau géants sur les pelouses nord et sud, et transformé le Bureau ovale en une version clinquante de lui-même. Trump utilise son passé de promoteur immobilier new-yorkais pour laisser une empreinte physique indélébile sur la présidence. Chaque bâtiment, chaque monument devient une extension de son ego.
Je me demande ce que ça fait de vivre avec ce besoin constant de transformer, de construire, de marquer. De ne jamais être satisfait de ce qui existe déjà. Trump regarde la Maison Blanche et voit quelque chose d’insuffisant. Il regarde Washington et voit une toile vierge pour ses fantasmes architecturaux. Il ne peut pas simplement habiter un lieu — il doit le refaire à son image. C’est épuisant rien que d’y penser. Et terrifiant quand on réalise que ces changements vont durer bien plus longtemps que sa présidence.
Section 7 : Le mensonge comme stratégie politique
Quand la fiction devient discours officiel
Ce qui est frappant dans cette affaire d’arche, ce n’est pas seulement le mensonge historique en lui-même. C’est la facilité avec laquelle Trump le débite, sans hésitation, sans nuance, comme s’il récitait des faits établis. « Pendant 200 ans, ils ont voulu construire une arche », affirme-t-il. Qui, « ils » ? Les habitants de Washington ? Le Congrès ? Les présidents successifs ? Trump ne précise jamais, parce que la précision n’est pas le but. Le but est de créer une impression de légitimité historique, de faire croire que son projet s’inscrit dans une longue tradition interrompue. C’est une technique qu’il maîtrise parfaitement : inventer un passé pour justifier un présent. Et ça fonctionne, parce que peu de gens vont vérifier. Parce que le mensonge, répété assez fort et assez souvent, finit par ressembler à la vérité.
Ce qui me terrifie le plus, c’est l’efficacité de cette stratégie. Trump ment, les historiens le contredisent, les médias rapportent la contradiction, et… rien ne change. Ses partisans continuent de croire sa version. Parce qu’elle est plus simple, plus héroïque, plus gratifiante. La vérité est compliquée, nuancée, parfois décevante. Le mensonge de Trump est clair, direct, flatteur. Il dit : « Nous méritons cette arche, nous l’avons toujours méritée. » Et c’est irrésistible pour ceux qui veulent croire en une grandeur américaine éternelle et incontestée.
Section 8 : Les 57 villes qui ont des arches
Une comparaison douteuse et non vérifiée
Trump affirme que 57 villes dans le monde possèdent des arches, et que Washington est la seule grande capitale à ne pas en avoir. Ce chiffre de 57 n’est accompagné d’aucune source, d’aucune liste, d’aucune vérification. D’où vient-il ? Mystère. Trump le lance comme une évidence, comme si c’était un fait universellement reconnu. Mais même si ce chiffre était exact, la question demeure : pourquoi Washington devrait-elle imiter ces autres villes ? Pourquoi une arche serait-elle le symbole ultime de la grandeur urbaine ? Paris a son Arc de Triomphe, certes. Mais Londres n’a pas d’arche monumentale, et personne ne remet en question son statut de capitale mondiale. La logique de Trump repose sur une compétition imaginaire où les villes se mesurent à coups de monuments, comme si l’architecture était un sport olympique.
Cette obsession de la comparaison me fatigue. Comme si chaque ville devait avoir les mêmes symboles, les mêmes monuments, les mêmes marqueurs de « grandeur ». Comme si la diversité architecturale et culturelle était un problème à corriger. Washington a déjà ses monuments iconiques : le Washington Monument, le Lincoln Memorial, le Capitole. Pourquoi faudrait-il absolument ajouter une arche ? Parce que Trump l’a décidé. Parce qu’il veut laisser sa marque. Pas pour servir la ville ou le pays, mais pour servir son ego.
Section 9 : Le coût et l'opacité du projet
Aucune transparence sur le financement
Trump n’a divulgué ni le coût estimé de son arche, ni qui paierait pour sa construction, ni s’il chercherait l’approbation des autorités de planification urbaine. Il a simplement annoncé qu’un « comité » serait formé pour examiner le projet. Aucun détail sur la composition de ce comité, aucun calendrier précis, aucune consultation publique annoncée. Le projet avance dans une opacité totale, comme si Trump pouvait simplement décréter la construction d’un monument de 76 mètres sans rendre de comptes à personne. Cette absence de transparence est caractéristique de son style de gouvernance : annoncer d’abord, gérer les détails plus tard, ignorer les critiques. Le fait que personne ne sache combien coûtera cette arche, ou d’où viendra l’argent, ne semble pas le déranger. Comme si les contraintes budgétaires ne s’appliquaient pas à ses grands projets.
Cette opacité me révolte. Parce qu’on parle d’argent public, de patrimoine national, d’un paysage qui appartient à tous les Américains. Et Trump traite ça comme s’il s’agissait de son jardin privé. Pas de consultation, pas de débat, pas de transparence. Juste des annonces depuis Air Force One et des maquettes présentées à des donateurs fortunés. C’est une privatisation symbolique de l’espace public, et personne ne semble capable de l’arrêter.
Conclusion : L'histoire comme matériau malléable
Quand le présent réécrit le passé
L’affaire de l’arche de Trump est bien plus qu’une simple inexactitude historique. C’est une démonstration de la manière dont le pouvoir peut tordre la réalité pour servir ses objectifs. Trump ne se contente pas de proposer un nouveau monument — il invente une histoire entière pour le justifier, transformant des siècles de non-désir en aspiration collective. Il prend des éléments réels, comme les aigles du pont d’Arlington, et les réarrange dans une chronologie fantaisiste. Il affirme que Washington attend depuis 200 ans, alors que les historiens confirment le contraire. Et il le fait avec une assurance déconcertante, comme si la vérité était une question d’opinion plutôt que de faits. Cette arche, si elle est construite, ne sera pas seulement un monument architectural. Elle sera un symbole de notre époque : celle où le mensonge est devenu banal, où l’histoire est malléable, où la vérité est optionnelle.
Je termine cet article avec un sentiment de lassitude profonde. Parce que je sais que rien de ce que j’écris ne changera quoi que ce soit. Trump continuera de mentir, ses partisans continueront de croire, et l’arche sera probablement construite. Elle dominera le paysage de Washington pendant des décennies, peut-être des siècles. Et chaque fois que quelqu’un la regardera, il y aura deux histoires : celle que Trump a inventée, et celle que les historiens ont documentée. Laquelle survivra ? Je voudrais croire que c’est la vérité. Mais je n’en suis plus si sûr. Parce que les monuments durent plus longtemps que les faits. Parce que la pierre parle plus fort que les livres. Et parce que Trump l’a toujours su.
Signé Jacques Provost
Sources
Associated Press, « Trump says Washington has waited 200 years for the arch he wants to build. Not quite », 4 février 2026
The Washington Post, rapports sur le projet d’arche de Trump, février 2026
Déclarations de Chandra Manning, professeure d’histoire à l’université Georgetown, février 2026
Déclarations de Donald Trump à bord d’Air Force One, février 2026