Une mutation mondiale invisible à l’œil nu

Les forêts de la planète subissent actuellement une transformation radicale qui inquiète la communauté scientifique. Partout dans le monde, ces écosystèmes se remplissent d’arbres à croissance rapide, tandis que les espèces à croissance lente et à longue durée de vie disparaissent à un rythme accéléré. Si le remplacement d’arbres centenaires par des essences à développement rapide favorise l’industrie du bois et permet une récupération visuelle prompte après des incendies, cette dynamique fragilise considérablement les forêts face aux changements climatiques en cours.
Pour comprendre l’ampleur du phénomène, des chercheurs de l’Université d’Aarhus ont mené une analyse mondiale portant sur 31 001 espèces d’arbres. Leurs travaux ont permis de cartographier les zones où les traits caractéristiques de la croissance rapide prennent le dessus. Les cartes générées révèlent une tendance claire : les espèces généralistes et rapides gagnent du terrain au détriment des arbres spécialisés et lents.
Jens-Christian Svenning, l’un des auteurs de l’étude, a démontré que ce basculement est particulièrement critique dans les régions tropicales et subtropicales. Il a signalé que de nombreux arbres ayant une petite aire de répartition sont les plus susceptibles de disparaître à mesure que les perturbations se multiplient. Le risque est systémique : une fois que les arbres à croissance rapide dominent une parcelle, les tempêtes, les sécheresses et les ravageurs peuvent abattre des pans entiers de cette forêt en une seule fois.
La fragilité physique des nouveaux géants

Cette transition est souvent accélérée par l’activité humaine. L’exploitation forestière, la construction de routes et des incendies plus intenses laissent des brèches ouvertes et ensoleillées où les arbres à croissance rapide s’installent promptement. Ces essences se distinguent par des feuilles plus légères et un bois plus tendre, ce qui leur permet de grandir vite même lorsque la chaleur ou la sécheresse raréfient l’eau. Cependant, cette faible densité du bois — c’est-à-dire le poids du bois par rapport à sa taille — rend leurs troncs plus faciles à briser et plus sujets au dessèchement.
Sur plusieurs décennies, des peuplements forestiers remplis d’arbres au bois léger peuvent casser ou sécher plus rapidement, rendant les épisodes de mortalité massive plus probables lors des années extrêmes. À l’opposé, les arbres à longue durée de vie croissent lentement, mais leurs racines profondes et leurs troncs robustes maintiennent la cohésion de la forêt lorsque les conditions météorologiques deviennent rudes. Leur bois plus dense et leurs feuilles plus résistantes les aident à résister à la sécheresse et aux parasites.
Un rapport récent a d’ailleurs lié cette durabilité à la protection du climat. Jens-Christian Svenning souligne l’importance capitale de ces espèces robustes : « Ils forment l’épine dorsale des écosystèmes forestiers et contribuent à la stabilité, au stockage du carbone et à la résilience face au changement ». La perte de ces espèces stables laisse davantage d’espace ouvert pour les arbres à vie courte, et la forêt peut alors subir des fluctuations plus violentes à chaque nouvelle perturbation.
L’invasion silencieuse des espèces importées

Le phénomène est amplifié par les mouvements humains. À travers les ports, les pépinières et les plantations, l’homme a déplacé des arbres bien au-delà de leurs aires de répartition natives, et certains se propagent désormais sans aide. Près de 41 % des espèces d’arbres naturalisées — c’est-à-dire capables de se reproduire à l’état sauvage hors de leur zone d’origine — présentent une croissance rapide et de petites feuilles. Alors que les tempêtes, l’exploitation forestière et la chaleur perturbent plus souvent les forêts, ces « étrangers » peuvent supplanter les semis indigènes dans la compétition pour la lumière, l’eau et les nutriments.
Cette pression peut pousser des arbres locaux rares plus près de l’extinction, même lorsque les nouveaux venus semblent en bonne santé et grandissent vite. Dans les forêts tropicales, qui concentrent de nombreuses espèces d’arbres dans de petites zones, la perte de quelques espèces peut rapidement éclaircir des réseaux trophiques entiers. Beaucoup d’arbres menacés y sont endémiques, ne vivant que dans une seule région, et dépendent d’une chaleur et d’une humidité stables. Les groupes de conservation utilisent la Liste rouge de l’UICN pour classer le risque d’extinction de nombre d’entre eux. Après qu’une coupe ou une vague de chaleur a poussé les conditions hors de cette étroite zone de confort, une population locale peut disparaître définitivement.
Plus au nord, le réchauffement des hivers et une utilisation plus intense des terres créent de nouvelles ouvertures où les arbres importés peuvent prendre pied. Dans les régions plus froides, de nombreux arbres indigènes vivent déjà près de leurs limites de tolérance au gel ; les nouveaux venus qui supportent mieux les variations se propagent donc plus vite. Le commerce et l’aménagement paysager déplacent souvent des espèces rustiques et à croissance rapide entre les continents, et les plantations répétées leur donnent de multiples chances de s’échapper. Avec le temps, cette propagation peut rendre des forêts distantes plus semblables les unes aux autres, accumulant les pertes pour les espèces locales.
Carbone et faune : les victimes collatérales

À l’échelle mondiale, les forêts agissent toujours comme un puits de carbone, retirant plus de carbone de l’atmosphère qu’elles n’en relâchent. Les arbres lents au bois dense verrouillent le carbone dans leurs troncs pour des décennies, car chaque centimètre de bois solide contient plus de matière. À l’inverse, les arbres à croissance rapide meurent souvent plus jeunes et construisent des troncs plus légers ; par conséquent, les tempêtes et la décomposition renvoient ce carbone stocké dans l’air plus tôt.
Cette dynamique a des conséquences directes sur l’efficacité environnementale des massifs forestiers. Comme l’explique Jens-Christian Svenning : « Cela rend les forêts moins stables et moins efficaces pour stocker le carbone sur le long terme ». Au-delà du climat, la faune dépend d’arbres particuliers pour se nourrir et s’abriter ; la suppression d’une seule espèce peut donc avoir des répercussions en cascade à travers toute la communauté forestière.
Certains arbres à croissance lente fleurissent ou fructifient selon des calendriers que les animaux locaux suivent scrupuleusement, et leur perte peut briser ces routines. Les disperseurs de graines et les pollinisateurs ont souvent synchronisé leur activité avec le timing de ces arbres. Si des remplaçants ayant des cycles différents prennent la place, les animaux peuvent se retrouver affamés. Sans les bons partenaires arboricoles, les forêts peuvent perdre les oiseaux et les mammifères qui dispersent les graines, ralentissant ainsi la récupération après des tempêtes ou des incendies.
Planter pour l’avenir : vers une nouvelle gestion

Face à ce constat, les pratiques doivent évoluer. Les gestionnaires forestiers privilégient souvent les arbres à croissance rapide pour des récoltes rapides, mais la résilience à long terme s’améliore lorsque les plantations incluent également des espèces plus lentes. Choisir un mélange plus large protège les génétiques rares et maintient les traits caractéristiques des vieilles forêts à mesure que le stress climatique augmente.
Limiter les perturbations répétées et stopper précocement les arbres naturalisés agressifs peut donner aux semis indigènes suffisamment de lumière et d’eau pour survivre. Parce que les arbres à croissance lente mettent des décennies à atteindre leur maturité, les choix d’aujourd’hui peuvent verrouiller soit la stabilité, soit la fragilité pour une longue période. Globalement, les forêts semblent parties pour grandir plus vite tout en perdant les arbres lents qui maintiennent les écosystèmes stables et diversifiés.
La planification future peut traiter ces espèces lentes comme une infrastructure essentielle. Elle permettrait également de tester quels mélanges de restauration tiennent le mieux sous des conditions extrêmes. Cette étude exhaustive, qui appelle à une prise de conscience urgente, est publiée dans la revue scientifique Nature.
Selon la source : earth.com
Créé par des humains, assisté par IA.
Alerte scientifique : pourquoi nos forêts deviennent plus rapides mais plus fragiles