Introduction : Les voies climatiques à la croisée des chemins

Les « voies » climatiques, ces scénarios d’émissions futures qui orientent les débats mondiaux sur le climat, font bien plus que décrire des futurs possibles. Elles contribuent à définir qui doit réduire ses émissions en premier, qui reçoit un soutien financier et quels besoins de développement sont considérés comme négociables. Une nouvelle étude met en garde : lorsque ces scénarios négligent l’équité et la justice, même les plans climatiques techniquement solides peuvent peiner à obtenir un soutien politique.
Des chercheurs de l’Institut international pour l’analyse des systèmes appliqués (IIASA) ont passé en revue les critiques croissantes à l’encontre de la modélisation mondiale de l’atténuation. Ils ont également esquissé des moyens pratiques pour rendre les scénarios futurs plus justes, plus réalistes et plus susceptibles de réussir dans les négociations concrètes.
L’influence politique réelle de la modélisation

Les scénarios d’atténuation pourraient sembler n’être que des exercices de modélisation abstraits. En réalité, ils contribuent à donner le ton aux négociations et aux plans nationaux. Ils influencent les hypothèses sur ce qui constitue des objectifs « raisonnables », les coûts acceptables et qui est censé agir en premier. L’article souligne que ces outils façonnent les choix politiques du monde réel : qui réduit les émissions, qui paie et qui bénéficie de l’action climatique.
C’est précisément pour cette raison que la manière dont les scénarios traitent l’équité affecte les perceptions de la justice et la confiance dans la politique climatique. Les auteurs s’appuient sur un large processus communautaire de base et soutiennent que la justice n’est pas une option supplémentaire. C’est un ingrédient central pour que les voies climatiques aient une chance de survivre au contact de la politique.
Le fossé de la réalité : des points de départ inégaux

Les chercheurs synthétisent des preuves montrant que de nombreux scénarios actuels peinent encore à refléter les responsabilités, les capacités et les besoins de développement inégaux entre les régions. En termes simples, le monde ne part pas du même endroit. Certains pays sont devenus riches en brûlant des combustibles fossiles pendant des siècles, tandis que d’autres travaillent encore à satisfaire leurs besoins fondamentaux de développement.
Si les modèles ignorent ces écarts, la voie « optimale » peut sembler juste sur le papier tout en paraissant déséquilibrée dans la réalité. L’auteure principale, Shonali Pachauri de l’IIASA, a déclaré que l’étude vise à rassembler les critiques croissantes — mais souvent dispersées — de la modélisation de l’atténuation climatique sur une même page.
Elle précise sa démarche : « Nous voulions rassembler les critiques existantes, évaluer où les approches actuelles sont insuffisantes et où les scénarios actuels vont déjà plus loin que ne le suggèrent certaines critiques, et définir un programme clair pour intégrer l’équité et la justice dans les futurs d’atténuation du climat. » Plutôt que de débattre si les modèles devraient inclure l’équité, l’article considère cette question comme réglée et se concentre sur ce qu’il faut faire ensuite.
Premier angle mort : Les limites structurelles

Les auteurs regroupent les lacunes en trois grandes catégories. La première concerne les limites structurelles : qui construit les modèles, quelles données façonnent les hypothèses et quelles perspectives sont traitées comme « centrales » plutôt que « locales ». C’est une question de représentation et d’origine des informations utilisées pour bâtir ces projections.
Lorsque le travail de scénarisation est concentré dans quelques institutions et régions, les résultats peuvent involontairement refléter une vision étroite de ce qui est faisable ou désirable. Cette concentration géographique et institutionnelle risque de biaiser la compréhension globale des enjeux, en privilégiant certaines visions du monde au détriment d’autres.
Deuxième angle mort : Les problèmes méthodologiques

La deuxième catégorie concerne les problèmes méthodologiques. Une forte concentration sur l’efficacité des coûts peut mettre de côté l’équité et les impacts distributifs. Cette approche risque de produire des voies dites de « moindre coût » qui imposent des fardeaux plus lourds à des communautés déjà sous tension ou qui supposent une capacité de gouvernance irréaliste.
En cherchant l’optimisation économique pure, les modèles peuvent négliger la réalité sociale et économique des populations les plus vulnérables. Le calcul mathématique de l’efficacité ne prend pas nécessairement en compte la capacité réelle des sociétés à supporter les changements imposés par ces scénarios.
Troisième angle mort : Les limites épistémologiques

La troisième catégorie relève des limites épistémologiques, reflétant le défi de représenter la justice à des échelles pertinentes pour les politiques. Les modélisateurs ne peuvent pas traiter l’équité comme une simple variable à insérer dans un modèle. L’équité implique des valeurs, une histoire et des idées contestées sur la responsabilité.
Par conséquent, les modèles peuvent explorer des options mais ne peuvent pas trancher les questions morales. La complexité éthique ne se résout pas par une équation, et l’histoire des responsabilités climatiques ne peut être réduite à une simple donnée numérique sans perdre son sens profond.
Une feuille de route pour des voies plus justes

Plutôt que d’offrir une solution magique unique, les auteurs exposent une feuille de route d’étapes pratiques pour intégrer l’équité dans les futures voies climatiques. Certains changements sont présentés comme des mises à niveau pouvant être réalisées au sein des efforts de modélisation existants, tandis que d’autres sont des changements à plus long terme dans la manière dont le domaine fonctionne.
L’article plaide pour l’intégration du partage de l’effort et du financement climatique directement dans les scénarios, afin que les modèles ne supposent pas implicitement la coopération sans montrer comment elle se produit. Il met également l’accent sur la sauvegarde de niveaux de vie décents pour tous, de sorte que le « succès de l’atténuation » ne dépende pas d’une baisse silencieuse des attentes en matière de bien-être fondamental dans les régions les plus pauvres.
Un autre thème abordé est l’expansion des solutions axées sur la demande, ce qui signifie non seulement une offre d’énergie plus propre, mais aussi des changements qui réduisent la demande en énergie et en matériaux tout en maintenant la qualité de vie. Enfin, l’article appelle à impliquer les régions et les communautés sous-représentées dans la conception des scénarios, afin que le processus soit moins descendant (top-down) et plus ancré dans la réalité vécue.
Conclusion : Les modèles ne remplacent pas le jugement moral

L’un des messages les plus clairs de l’article est aussi le plus direct : les modèles sont utiles, mais ils ont des limites. Ils peuvent explorer des compromis, tester des sensibilités et montrer comment les hypothèses changent les résultats. Mais ils ne peuvent pas décider de ce qui est « juste ».
Shonali Pachauri souligne ce point crucial : « Les modèles sont des outils indispensables, mais ils ne peuvent remplacer la négociation délibérative ou le jugement moral. La transparence, le pluralisme et la co-production sont tout aussi importants que la sophistication technique. » Cette ligne de pensée est importante car elle recadre le rôle du travail de scénarisation. Ce n’est pas une machine de prévision neutre. C’est une manière structurée d’imaginer des avenirs, façonnée par des choix sur ce qu’il faut mesurer et ce qu’il faut considérer comme fixe.
Les auteurs soutiennent que les scénarios portent des hypothèses normatives, qu’ils l’admettent ou non. Pour les décideurs politiques, cela signifie que les résultats des scénarios ne doivent pas être traités comme des instructions exemptes de valeurs. Ils doivent être lus en gardant à l’esprit ce que le modèle a supposé sur l’équité, le développement et le partage du fardeau. L’étude, publiée dans la revue PLOS Climate, affirme que l’intégration directe de l’équité pourrait aider les gouvernements à élaborer des objectifs plus justes et à estimer les besoins financiers de manière plus réaliste.
Le co-auteur Keywan Riahi, directeur du programme Énergie, Climat et Environnement de l’IIASA, conclut sur l’aspect politique : « Les scénarios d’atténuation du climat façonnent ce que les décideurs politiques croient être possible et acceptable. Ce sont des visions de qui obtient quel avenir. Une plus grande attention à l’équité peut aider à garantir que ces voies sont robustes, transparentes et socialement ancrées. » Sans équité, même les voies techniquement réalisables pourraient échouer face au rejet des populations.
Selon la source : earth.com
Créé par des humains, assisté par IA.
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