L’asymétrie fondamentale du rapport de force
Les partisans de la retenue stratégique commencent par un constat brutal : dans un conflit tarifaire avec les États-Unis, le Canada ne peut pas gagner à la guerre d’usure. L’économie américaine représente environ 26 % du PIB mondial. Celle du Canada, environ 2 %. Celle de l’Union européenne, malgré sa masse, est également structurellement plus vulnérable qu’on ne le croit face à une escalade prolongée. Les États-Unis importent bien sûr massivement depuis l’Europe et le Canada — mais ils ont aussi les moyens d’absorber les chocs d’une guerre commerciale bien plus longtemps que leurs partenaires, simplement parce que leur marché intérieur est gigantesque et relativement auto-suffisant sur de nombreux secteurs stratégiques.
Dans ce contexte, déclencher une escalade tarifaire frontale reviendrait à s’infliger des dommages collatéraux considérables pour envoyer un signal politique dont l’impact sur la décision de Washington reste profondément incertain. Les économistes qui conseillent la retenue soulignent que Trump, contrairement à un gouvernement institutionnel classique, ne répond pas à la logique des représailles mesurées. Il peut interpréter une contre-mesure canadienne ou européenne comme une invitation à monter encore d’un cran — et sa base électorale applaudirait chaque escalade.
C’est là où l’argument de la sagesse me convainc partiellement — et seulement partiellement. Oui, le rapport de force est défavorable. Oui, une escalade pourrait être destructrice pour les deux camps mais davantage pour le plus faible. Mais il y a un coût au silence que ces économistes ont tendance à sous-estimer : le coût sur la crédibilité, sur la dignité diplomatique, et sur ce que d’autres acteurs — Chine, Russie, pays du Sud global — tirent comme leçon du spectacle d’un Canada et d’une Europe qui encaissent sans répondre.
Le temps comme allié et les élections comme horizon
Un autre argument avancé par les défenseurs de la patience stratégique repose sur une lecture des cycles politiques américains. Trump a été élu avec un mandat de quatre ans. Son administration est divisée entre des faucons commerciaux convaincus comme son conseiller commercial Peter Navarro et des voix plus modérées au sein du monde des affaires américain, qui souffrent elles aussi des perturbations tarifaires. Les multinationales américaines qui ont construit des chaînes d’approvisionnement intégrées avec le Canada et l’Europe ressentent déjà la douleur. Les constructeurs automobiles, les producteurs agroalimentaires, les entreprises technologiques — tous font du lobbying intense à Washington pour que les tarifs les plus destructeurs soient atténués ou exemptés.
En ne répliquant pas immédiatement, Ottawa et Bruxelles préservent leur espace de négociation. Ils gardent la porte ouverte à des discussions techniques, à des exemptions sectorielles, à des arrangements bilatéraux. Une riposte spectaculaire fermerait plusieurs de ces portes d’un coup, transformant une dispute commerciale en affrontement politique dont il serait beaucoup plus difficile de sortir sans perdre la face.
Ce que le Canada risque à chaque jour de silence
L’érosion silencieuse de la compétitivité
Mais regardons l’autre côté de l’équation avec la même rigueur. Chaque semaine où les tarifs américains restent en vigueur sans représailles effectives, c’est une semaine de pertes concrètes pour des secteurs entiers de l’économie canadienne. L’industrie de l’acier et de l’aluminium, déjà fragilisée par la transition énergétique et la concurrence internationale, voit ses marges se comprimer. Les PME exportatrices qui n’ont pas les reins assez solides pour absorber un surcoût tarifaire de 25 % commencent à perdre des contrats au profit de concurrents mexicains, asiatiques ou même américains qui fabriquent en sol américain.
Il y a aussi un effet psychologique dévastateur sur l’investissement. Quand les entreprises — canadiennes comme étrangères — voient que l’accès au marché américain est incertain, elles hésitent à investir massivement au Canada. Pourquoi construire une usine à Windsor ou à Saguenay si la frontière pourrait demain être alourdie d’un droit de douane supplémentaire décidé par décret présidentiel ? Cette incertitude tarifaire est elle-même un frein à la croissance, indépendamment du niveau réel des tarifs.
Voilà ce qui m’agace profondément dans le discours de la sagesse passive : il présuppose que le statu quo est tenable indéfiniment. Mais pendant qu’Ottawa analyse et temporise, des entreprises ferment des lignes de production. Des travailleurs perdent des heures. Des PDG signent des baux à Houston plutôt qu’à Hamilton. La sagesse a un prix que les communiqués diplomatiques ne comptabilisent jamais.
La question de la diversification — promesse ancienne, exécution lente
Depuis des décennies, le Canada sait qu’il est trop dépendant des États-Unis. Depuis des décennies, chaque gouvernement — libéral comme conservateur — promet de diversifier les marchés d’exportation. L’Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP), l’Accord économique et commercial global (AECG) avec l’Europe : ces traités existent, ils sont en vigueur, mais leur utilisation reste sous-exploitée. Les exportateurs canadiens continuent de prendre le chemin du sud par habitude, par facilité logistique, par culture d’affaires — et parce que le marché américain reste, malgré tout, le plus riche et le plus accessible à portée de main.
La vraie question que la crise tarifaire actuelle devrait forcer le Canada à se poser n’est pas tant « est-ce que je riposts maintenant ? » que « comment je restructure fondamentalement mon modèle d’exposition commerciale pour que dans cinq ans, Trump 2.0 ou 3.0 ne puisse plus me tenir en otage ? ». C’est un chantier de transformation économique majeur — et il ne se fait pas dans le silence.
L'Europe entre paralysie institutionnelle et calcul stratégique
Le poids de la fragmentation européenne
La situation de l’Union européenne est différente de celle du Canada mais présente des similarités troublantes. Bruxelles dispose théoriquement d’une puissance économique comparable à celle des États-Unis — un marché intérieur de plus de 450 millions de consommateurs, une monnaie de réserve internationale, un poids commercial considérable. Sur le papier, l’Europe a les moyens de répondre à des tarifs américains par des contre-tarifs qui feraient mal à des secteurs politiquement sensibles aux États-Unis : l’agriculture du Midwest, les Harley-Davidson du Wisconsin, le bourbon du Kentucky. Ce n’est pas une coïncidence si ces cibles avaient été sélectionnées lors du premier mandat de Trump — elles visaient délibérément des États pivots électoraux.
Mais l’Europe n’est pas un État unitaire. Elle est une coalition de 27 nations avec des intérêts parfois convergents, souvent divergents. L’Allemagne, avec son industrie automobile massivement exportatrice vers les États-Unis, a une tout autre tolérance au risque que la France, dont l’agriculture est plus menacée par des contre-mesures américaines. Les pays baltes, concentrés sur les enjeux sécuritaires avec la Russie, ne veulent surtout pas fragiliser l’OTAN par une querelle commerciale avec Washington. Atteindre un consensus européen sur la riposte tarifaire est donc un exercice politique d’une complexité redoutable — et cela prend du temps.
Je comprends la mécanique institutionnelle européenne. Je comprends les contraintes. Mais il y a des moments dans l’histoire où la lenteur n’est pas de la sagesse — c’est de la faiblesse déguisée en procédure. Pendant que Bruxelles cherche un consensus, des usines allemandes, des vignerons français, des producteurs de fromage italiens subissent les conséquences d’une décision prise à Washington en quelques tweets.
Le précédent dangereux de la non-réponse
Il existe un risque géopolitique réel à la doctrine du mutisme stratégique qui va bien au-delà de la comptabilité commerciale. Si les partenaires traditionnels des États-Unis apprennent que des tarifs punitifs peuvent être imposés sans représailles significatives, ils envoient un signal aux décideurs de Washington : la tactique fonctionne, recommencez. C’est la logique de l’aléa moral appliquée aux relations internationales. En ne répondant pas avec force, le Canada et l’Europe pourraient, paradoxalement, encourager de futures escalades plutôt que d’en décourager.
Il y a aussi ce que les autres acteurs mondiaux observent. La Chine, l’Inde, le Brésil, les pays du Golfe — tous regardent comment les alliés traditionnels de Washington gèrent cette relation difficile. Si le message qu’ils retiennent est que même les partenaires les plus proches des États-Unis absorbent les coups sans vraiment riposter, cela renforce une certaine lecture du monde : celle où la puissance américaine s’exerce sans contrainte effective, même de la part de ses alliés les plus intimes.
Les outils de riposte qui existent mais qu'on n'utilise pas
La puissance des mécanismes multilatéraux
Un argument souvent négligé dans ce débat est que le Canada et l’Europe ne sont pas condamnés à choisir entre la riposte tarifaire spectaculaire et le silence total. Il existe des mécanismes intermédiaires qui permettent de contester les tarifs américains sur le fond, sur le droit, sur la durée — sans déclencher une escalade immédiate. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) dispose de mécanismes de règlement des différends qui ont, par le passé, contraint les États-Unis à modifier ou retirer des mesures commerciales jugées illégales au regard du droit international.
Le problème, c’est que ces mécanismes sont lents — les procédures peuvent s’étirer sur plusieurs années — et que l’administration Trump a systématiquement sapé le fonctionnement de l’OMC, notamment en bloquant les nominations à l’organe d’appel de son système de règlement des différends. L’outil existe, mais il a été délibérément émoussé. Cela dit, initier des procédures formelles a une valeur symbolique et diplomatique réelle : cela pose des jalons juridiques, cela mobilise des coalitions d’autres pays affectés, cela crée un dossier qui peut servir lors de futures négociations.
Ce qui me frappe dans cette crise, c’est l’ironie cruelle du tableau : les États-Unis ont construit avec leurs alliés un système commercial multilatéral fondé sur des règles — et c’est maintenant ce même système que Trump utilise comme terrain de jeu pour imposer des règles unilatérales. Et pendant ce temps, les architectes de cet ordre, Canada en tête, cherchent comment survivre dans les décombres d’un édifice qu’ils ont eux-mêmes construit.
La diplomatie économique parallèle
Au-delà des mécanismes formels, le Canada et l’Europe peuvent aussi recourir à ce qu’on pourrait appeler la diplomatie économique parallèle — des mesures discrètes mais efficaces qui exercent une pression réelle sur Washington sans franchir le seuil de l’escalade frontale. Cela peut inclure l’accélération des partenariats commerciaux avec d’autres grandes économies — accords avec l’ASEAN, renforcement des liens avec l’Inde, approfondissement des échanges intra-bloc — qui signalent à Washington que ses partenaires ont des alternatives et sont prêts à les emprunter.
Cela peut aussi inclure des mesures non-tarifaires subtiles : révisions des procédures de passation de marchés publics qui favorisent subtilement les fournisseurs non américains, renforcement des normes techniques qui créent des obstacles administratifs pour certains produits américains, coordination entre alliés pour présenter un front uni dans les forums économiques internationaux. Ces outils sont moins visibles, moins spectaculaires, mais potentiellement plus durables que des salves tarifaires réciproques.
Ce que « sage » veut vraiment dire dans ce contexte
Sagesse ou rationalisation de l’impuissance
Il faut être honnête : qualifier le mutisme de « sage » risque d’être une façon élégante de rationaliser une impuissance réelle. La sagesse implique un choix délibéré entre des options réelles. Mais si le Canada et l’Europe ne ripostent pas, c’est peut-être aussi parce qu’ils n’ont pas — sur le plan politique intérieur autant qu’économique — les moyens d’assumer le coût d’une escalade prolongée. Les gouvernements canadien et européens savent que leurs propres industries, leurs propres syndicats, leurs propres consommateurs souffriraient d’une guerre commerciale totale. La « sagesse » est parfois le nom qu’on donne à la contrainte quand on préfère ne pas admettre qu’on est coincé.
Il faut aussi nommer le facteur psychologique qui pèse sur la décision. Trump a une capacité remarquable à créer de l’incertitude et à maintenir ses adversaires dans un état de suspension décisionnelle perpétuelle. La menace de tarifs supplémentaires, la possibilité d’exemptions négociées, les déclarations contradictoires entre les membres de son administration — tout cela crée un brouillard stratégique dans lequel il est genuinement difficile de décider avec clarté. Et l’incertitude, dans ce contexte, profite à celui qui tient la manette des tarifs.
Voilà le nœud du problème que personne ne veut vraiment nommer : quand on dit que le silence est sage, on dit implicitement que la dépendance économique envers les États-Unis est tellement profonde qu’on ne peut pas se permettre de se fâcher avec eux. C’est une vérité difficile, inconfortable, qui dit quelque chose d’important sur l’état réel de notre souveraineté économique en 2025.
La dimension politique intérieure qu’on sous-estime
Le calcul de la retenue ne se fait pas que dans les salles de guerre commerciale de Genève ou d’Ottawa — il se fait aussi dans les sondages électoraux. Pour Mark Carney et le gouvernement libéral fraîchement élu au Canada, une riposte tarifaire musclée qui déclenche une récession ou des pertes d’emplois massives dans l’Ontario manufacturier serait politiquement catastrophique. La tentation est donc réelle de gérer la crise en cherchant à minimiser les dégâts visibles plutôt qu’à prendre le risque d’une confrontation frontale dont les effets pourraient se faire sentir avant les prochaines élections.
En Europe, la dynamique est similaire. Plusieurs gouvernements clés — en Allemagne, en France — font face à des pressions politiques intérieures intenses, avec des partis populistes et nationalistes qui récupèrent chaque signe de faiblesse économique. Un chancelier allemand qui déclenche une guerre commerciale dont souffre l’industrie automobile — épine dorsale de l’économie et symbole national — paierait un prix politique immense. La prudence commerciale et la prudence électorale convergent vers la même posture.
La leçon de l'histoire : les précédents tarifaires et leurs enseignements
Les années 2018-2019 et ce qu’elles nous ont appris
Ce n’est pas la première fois que Trump et ses tarifs bouleversent l’ordre commercial mondial. Durant son premier mandat, entre 2018 et 2019, il avait déjà imposé des droits de douane sur l’acier et l’aluminium canadiens et européens. La réaction avait été différente de celle qu’on observe aujourd’hui : l’Union européenne avait riposté rapidement avec des contre-tarifs ciblés sur des produits américains politiquement sensibles, le Canada avait fait de même avec une liste de rétorsions soigneusement calibrée. Le résultat ? Une escalade qui avait duré plusieurs mois avant que des exemptions et un accord commercial renégocié (l’ACEUM) ne mettent fin aux hostilités.
Ceux qui défendent aujourd’hui la patience font valoir que la riposte de 2018-2019 n’a pas vraiment fonctionné — les tarifs avaient persisté pendant des mois malgré les contre-mesures, et les économies canadienne et européenne en avaient souffert. Mais ceux qui défendent la riposte rétorquent que sans cette pression de rétorsion, Trump n’aurait jamais consenti à revenir à la table des négociations et à mettre fin aux mesures les plus destructrices. La vérité est quelque part entre les deux — et l’histoire ne permet pas de trancher définitivement.
Ce que l’histoire nous enseigne, et que j’ai fini par accepter après beaucoup de réticences, c’est qu’il n’y a pas de bonne réponse universelle à Trump. Parfois la riposte fonctionne. Parfois elle amplifie la crise. Le contexte de 2025 est différent de celui de 2018 : la polarisation américaine est plus intense, Trump est plus puissant politiquement, et les alliés sont plus fragiles économiquement. Peut-être que la retenue actuelle est effectivement plus justifiée qu’en 2018. Peut-être. Ce n’est pas certain.
Les guerres commerciales qui ont duré — et leurs victimes oubliées
L’histoire du protectionnisme et des guerres commerciales offre des leçons sombres sur ce qui se passe quand l’escalade n’est pas rapidement contenue. Le Smoot-Hawley Tariff Act de 1930, probablement l’exemple le plus souvent cité par les économistes, avait déclenché une spirale de représailles internationales qui avait contribué à transformer une récession en Grande Dépression. Ce précédent extrême est certes disproportionné par rapport à la situation actuelle — nous sommes loin d’un effondrement du commerce mondial — mais il illustre le potentiel destructeur d’une escalade non maîtrisée.
Plus récemment, la guerre commerciale sino-américaine déclenchée par Trump lors de son premier mandat a montré des résultats mitigés des deux côtés. La Chine a riposté avec des contre-tarifs, l’escalade s’est poursuivie pendant des années, et au final, les consommateurs américains ont absorbé une grande partie du coût des tarifs sous forme de prix plus élevés, tandis que les agriculteurs américains ont perdu des parts de marché chinois qui ne sont pas revenues. Le deal signé en 2020 n’a pas vraiment mis fin à la guerre commerciale — il l’a suspendue temporairement. Les tensions persistent.
Vers une nouvelle doctrine commerciale : ce que le Canada et l'Europe doivent faire
Réformer en profondeur ou réparer en surface
La vraie question que cette crise impose n’est pas tactique — elle est structurelle. Le Canada et l’Europe doivent décider s’ils veulent continuer à gérer crise après crise au gré des humeurs de Washington, ou s’ils sont prêts à engager une transformation profonde de leur modèle de dépendance commerciale. Pour le Canada, cela signifie investir massivement dans la diversification des marchés — pas juste signer des accords commerciaux qui restent sous-utilisés, mais construire des infrastructures physiques et des ponts culturels d’affaires qui permettent à des entreprises de Vancouver de faire affaire aussi naturellement avec Tokyo ou Séoul qu’avec Chicago ou Detroit.
Pour l’Europe, cela signifie accélérer la construction de son autonomie stratégique économique — un projet porté de longue date par la France mais souvent bloqué par des partenaires plus atlantistes. Produire localement davantage de ce qui est critique, réduire les dépendances dans les semi-conducteurs, l’énergie, les médicaments, les technologies de défense — et par extension, moins dépendre des caprices de la politique commerciale américaine.
Il y a quelque chose de presque libérateur dans cette crise si on choisit de la voir autrement. Trump est une alarme incendie douloureuse, mais réelle. Elle nous dit — nous crie — que la dépendance commerciale est une vulnérabilité stratégique. Le Canada a peut-être besoin de cette douleur pour enfin faire ce qu’il aurait dû faire depuis vingt ans : construire vraiment des alternatives au marché américain, pas juste les promettre dans des discours de campagne.
Le rôle du secteur privé dans la pression sur les décideurs
Un acteur crucial dans ce débat est souvent négligé : le secteur privé canadien et européen lui-même. Les grandes entreprises qui ont le plus à perdre de l’incertitude tarifaire ont une capacité de lobbying et d’influence politique considérable — à Ottawa comme à Washington. Ce sont souvent ces mêmes entreprises qui ont le plus de levier pour convaincre des parlementaires et sénateurs républicains américains, sensibles aux intérêts de leurs bailleurs de fonds corporatifs, de tempérer les ardeurs tarifaires de la Maison-Blanche.
La coordination des associations patronales canadiennes et européennes avec leurs homologues américaines — qui souffrent elles aussi des perturbations dans les chaînes d’approvisionnement — pourrait constituer un canal de pression plus efficace que des déclarations diplomatiques officielles. Ce n’est pas glamour. Ce n’est pas héroïque. Mais dans le monde du commerce international en 2025, les batailles les plus importantes se gagnent souvent dans des salles de réunion corporatives à Washington D.C., pas dans des conférences de presse à Ottawa ou Bruxelles.
La voix des victimes économiques qu'on entend trop peu
Les travailleurs dans l’angle mort du débat stratégique
Pendant que les économistes débattent de la sagesse du silence et que les diplomates mesurent les équilibres de force, il y a des hommes et des femmes qui ne peuvent pas se permettre d’attendre que la stratégie optimale soit identifiée. L’ouvrier de l’usine d’aluminium du Saguenay dont le quart de travail est réduit parce que la commande américaine a été annulée. Le producteur de bois d’œuvre de la Colombie-Britannique qui ne sait pas si son chargement du mois prochain passera la frontière avec des droits de douane de 25 %. L’agriculteur de la Saskatchewan qui surveille les marchés à terme chaque matin en espérant que les tarifs sur les céréales ne s’étendront pas.
Ces réalités humaines sont souvent absentes des analyses stratégiques qui débattent des mérites comparés de la riposte et de la retenue. Elles se comptent dans des statistiques agrégées — taux de chômage, PIB, balance commerciale — mais derrière ces chiffres il y a des budgets familiaux, des hypothèques, des projets d’avenir mis en suspens. La sagesse stratégique ne doit pas devenir le luxe conceptuel des décideurs qui eux, ne risquent pas leur emploi dans les prochains mois.
C’est là que le débat sur la sagesse du silence me touche le plus profondément. Il y a une inégalité fondamentale dans qui supporte le coût de cette prudence stratégique. Les hauts fonctionnaires, les économistes, les ministres du Commerce — eux peuvent se permettre d’attendre que la situation évolue. Les travailleurs des industries exposées, eux, attendent avec les mains vides. C’est une vérité qu’il faut avoir le courage de dire fort.
Le contrat social implicite que cette crise met à l’épreuve
Il y a un contrat social implicite dans toute politique commerciale ouverte : les gains agrégés du libre-échange seront suffisamment distribués pour que ceux qui perdent des emplois dans les industries exposées à la concurrence puissent être compensés, reconvertis, réintégrés dans l’économie. Ce contrat a mal fonctionné dans beaucoup de pays — et ce dysfonctionnement a nourri précisément le populisme nationaliste qui a porté Trump au pouvoir à deux reprises.
Si le Canada et l’Europe choisissent aujourd’hui la retenue stratégique face aux tarifs américains, ils ont l’obligation d’investir massivement dans les filets de protection sociale et dans les programmes de transition économique pour les travailleurs des secteurs les plus exposés. Ce ne sont pas des mesures optionnelles — ce sont des contreparties nécessaires à une stratégie qui demande aux plus vulnérables d’absorber des chocs dont ils ne sont pas responsables. Cette dimension sociale du débat commercial est dramatiquement sous-représentée dans les analyses que je lis sur ce sujet.
Les prochains mois : scénarios et lignes rouges
Trois trajectoires possibles
En regardant les mois qui viennent, on peut distinguer trois trajectoires plausibles pour la relation commerciale entre les États-Unis et ses partenaires traditionnels. Le premier scénario est celui de la négociation silencieuse qui aboutit : Ottawa et Bruxelles maintiennent leur retenue, des discussions techniques progressent en coulisses, et d’ici quelques mois des exemptions sectorielles ou un accord-cadre partiel vient atténuer les tarifs les plus dommageables. C’est le scénario préféré des défenseurs de la sagesse passive — et il est possible, sans être certain.
Le deuxième scénario est celui de l’escalade. Trump, interprétant la retenue comme une invitation à aller plus loin, annonce de nouveaux tarifs sur d’autres secteurs — l’automobile, les produits pharmaceutiques, les denrées agricoles. Face à la pression politique intérieure croissante, Ottawa et Bruxelles sont finalement contraints de répliquer, déclenchant une escalade que les deux camps voulaient éviter mais que personne n’a su empêcher. C’est le scénario catastrophe — mais il est loin d’être impossible.
Le troisième scénario, celui qu’on évoque le moins, c’est celui de la dérive lente : pas d’escalade spectaculaire, pas d’accord, juste une usure graduelle. Les tarifs restent en place, l’économie canadienne s’adapte douloureusement, certaines industries relocalisent progressivement aux États-Unis, et dans cinq ans on réalise qu’on a perdu des pans entiers de notre tissu industriel sans même qu’il y ait eu de crise visible à laquelle réagir. C’est peut-être le scénario le plus dangereux — et le plus probable si la sagesse du silence n’est pas accompagnée d’une stratégie proactive de transformation.
Les lignes rouges qu’Ottawa et Bruxelles doivent définir publiquement
Une chose que le Canada et l’Europe n’ont pas encore faite clairement — et qui constituerait un acte diplomatique fort sans escalade immédiate — serait de définir publiquement des lignes rouges précises. Dire explicitement : « si les tarifs atteignent tel niveau sur tel secteur, nous répondrons avec telle mesure spécifique ». Cette clarté servirait plusieurs objectifs simultanément. Elle informerait Washington que la patience a des limites concrètes. Elle rassurerait les industries domestiques que leur gouvernement n’est pas résigné à tout encaisser. Et elle créerait une structure de dissuasion qui, si elle est crédible, pourrait précisément empêcher l’escalade qu’elle prétend gérer.
L’absence de lignes rouges publiques envoie le signal inverse : que la retenue est inconditionnelle, que la patience est sans limite, et que la pression peut continuer d’augmenter sans déclencher de réponse. Ce n’est pas de la sagesse — c’est de l’ambiguïté stratégique qui peut être mal interprétée.
Conclusion : Entre prudence nécessaire et courage manquant
Ce que cette crise révèle de plus profond
Au terme de cette analyse, je suis convaincu d’une chose : le débat sur la « sagesse » du mutisme canadien et de l’immobilisme européen est moins important que la question qu’il masque. La vraie question n’est pas tactique — elle est existentielle. Quel type de puissance économique le Canada veut-il être ? Quelle autonomie stratégique l’Europe est-elle prête à se donner les moyens de construire ? Ces questions précèdent et dépassent Donald Trump — elles resteront après lui, quel que soit l’issue de la présente querelle tarifaire.
La retenue stratégique face aux tarifs peut être raisonnablement justifiée sur le court terme, pour des raisons de rapport de force, de préservation des canaux de négociation, et d’évitement d’une escalade dont les coûts seraient supportés en premier lieu par des travailleurs qui n’ont rien demandé. Mais cette même retenue devient un piège si elle n’est pas accompagnée d’une transformation profonde et urgente du modèle de dépendance commerciale qui nous a rendus aussi vulnérables. Le silence peut être sage pour aujourd’hui — à condition qu’il finance une voix plus forte pour demain.
Je termine cette analyse avec une ambivalence assumée. Je comprends les arguments de la prudence. Je les valide partiellement. Mais quelque chose en moi résiste à appeler ça de la sagesse. La sagesse, pour moi, implique une vision. Un projet. Une direction. Ce que j’observe dans l’attitude d’Ottawa et de Bruxelles ressemble davantage à de la gestion de crise qu’à une doctrine. Et gérer une crise sans vision, c’est juste reculer — même si on le fait élégamment.
Un appel à dépasser la rhétorique du choix binaire
Le vrai défi pour le Canada et l’Europe est de dépasser la fausse dichotomie entre riposte totale et silence total. Il existe entre ces deux extrêmes un espace d’action diplomatique, économique et stratégique qui reste insuffisamment exploré. Des représailles symboliques et ciblées, couplées à des investissements massifs dans la diversification commerciale, accompagnées d’une communication claire sur les lignes rouges et d’une mobilisation multilatérale de partenaires partageant les mêmes intérêts — voilà ce qu’une véritable doctrine de la sagesse stratégique devrait produire.
La vraie mesure du succès, dans les mois qui viennent, ne sera pas que le Canada et l’Europe aient évité la guerre commerciale ouverte — c’est le minimum. La vraie mesure sera qu’ils auront utilisé cette crise pour construire quelque chose de plus solide, de plus autonome, de plus résilient. Que dans cinq ou dix ans, une nouvelle administration américaine — quelle que soit sa couleur politique — ne pourra plus tenir ses partenaires en otage avec la même facilité. C’est ça, la sagesse. Pas le silence — la transformation.
Signé Jacques Pj Provost
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels des gouvernements et institutions internationales, déclarations publiques des dirigeants politiques, rapports d’organisations intergouvernementales, dépêches d’agences de presse internationales reconnues.
Sources secondaires : publications spécialisées, médias d’information reconnus internationalement, analyses d’institutions de recherche établies, rapports d’organisations sectorielles incluant Le Devoir, Reuters, Financial Times, Foreign Affairs, L’actualité et les principaux think tanks en politique commerciale internationale.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées. Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici.
Ce texte a été écrit dans un esprit de rigueur intellectuelle et d’honnêteté analytique. Les positions défendues sont les miennes — elles sont défendables, mais elles ne sont pas les seules positions raisonnables sur ce sujet. Le débat entre prudence et réponse ferme est un vrai débat entre gens de bonne foi, et je l’aborde comme tel.
Sources
Sources primaires
Le Devoir — « Le mutisme d’Ottawa et l’inaction de l’Europe face aux tarifs sont « sages » » — 2025
Reuters — Trump imposes steel and aluminum tariffs on Canada and Europe — février 2025
Gouvernement du Canada — Politique commerciale et mesures face aux tarifs américains — 2025
Sources secondaires
The Globe and Mail — Canada’s strategic calculus in responding to US tariffs — 2025
Financial Times — Europe weighs its options as US tariffs bite — 2025
Foreign Policy — How America’s allies are navigating the tariff storm — 2025
The Economist — The strategic logic of not retaliating against Trump’s tariffs — 2025
La Presse — Ottawa et les tarifs : la stratégie du silence calculé — 2025
Ces sources représentent l’état du débat tel qu’il se tient dans les milieux académiques, économiques et politiques en ce moment. Le sujet évolue rapidement — certaines données pourraient être dépassées d’ici quelques semaines. C’est la nature de l’analyse en temps réel d’une situation encore ouverte.
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