Une vision du XIXe siècle dans un monde du XXIe
La doctrine Trump en matière de défense repose sur quelques axiomes simples, répétés à l’envi depuis des décennies : l’Amérique paie trop, ses alliés profitent d’elle, la force militaire brute impressionne les adversaires, et les accords se négocient mieux depuis une position de supériorité armée. Cette philosophie avait une certaine cohérence dans le monde bipolaire de la Guerre froide, ou même dans les années 1990, quand les États-Unis dominaient sans contestation sérieuse. Elle est aujourd’hui dépassée — dangereusement dépassée — par la réalité des conflits hybrides, des guerres par procuration, de la fragmentation de l’ordre multilatéral et de la montée en puissance de la Chine comme compétiteur systémique.
Les conflits modernes ne se gagnent pas à la table des négociations par simple intimidation. La guerre en Ukraine l’a démontré de façon brutale : la résilience d’un peuple, la profondeur stratégique d’un territoire, la solidité des alliances — tous ces éléments comptent autant, sinon plus, que le volume de feu disponible. Vladimir Poutine a misé sur une guerre éclair. Il s’est retrouvé enlisé dans un conflit d’usure qui dure maintenant depuis plus de trois ans. Trump, qui croit pouvoir régler ce conflit en 24 heures — promesse faite en campagne, jamais tenue — révèle par cette seule déclaration l’écart abyssal entre sa perception de la guerre et sa réalité contemporaine.
Le Proche-Orient comme miroir grossissant
Regardez ce qui se passe au Proche-Orient. Gaza. Le Liban. La Syrie. L’Iran. Un enchevêtrement d’acteurs, d’intérêts, de ressentiments historiques qui s’accumulent depuis des décennies. Trump a toujours abordé cette région avec la même simplification : Israël a raison, les pays arabes modérés peuvent être achetés, et l’Iran doit être contenu par la pression maximale. Cette approche a produit les Accords d’Abraham — un succès diplomatique réel, mais partiel, qui n’a pas résolu la question palestinienne et a contribué à radicaliser une partie de la région. Ce que l’administration Trump semble ignorer — ou refuser d’admettre — c’est que la déstabilisation régionale créée par ses propres politiques a contribué à rendre le Proche-Orient plus explosif, pas moins.
Je ne suis pas naïf au point de croire qu’une autre administration américaine aurait tout résolu. Le Proche-Orient est un nœud gordien que personne n’a encore su trancher. Mais il y a une différence entre ne pas résoudre et aggraver. Trump, avec son enthousiasme nouvellement déclaré pour les options militaires, risque de franchir cette frontière-là.
L'Ukraine, le piège et le précipice
Une paix forcée qui n’en serait pas une
L’Ukraine est le dossier le plus immédiatement explosif. Depuis son retour au pouvoir, Trump a multiplié les signaux contradictoires : pression sur Kyiv pour négocier, méfiance affichée envers les alliés européens, tentatives de dialogue avec Moscou. Ce ballet diplomatique chaotique révèle une incompréhension fondamentale de ce qui est en jeu. Ce n’est pas une dispute de voisinage. C’est une guerre existentielle pour l’Ukraine — une nation de 40 millions de personnes qui refuse de disparaître — et un test de crédibilité pour l’OTAN, dont la cohésion est la seule chose qui empêche Poutine d’aller plus loin à l’ouest.
Une paix forcée qui contraindrait l’Ukraine à céder des territoires occupés sans garanties de sécurité crédibles ne serait pas une paix. Ce serait une capitulation habillée en compromis. Et elle enverrait un message dévastateur à chaque nation qui se demande si l’engagement américain vaut encore quelque chose. Les pays baltes, la Pologne, la Finlande, la Suède — tous ces États qui ont rejoint ou renforcé leur appartenance à l’OTAN précisément parce qu’ils craignent la Russie — observent avec une anxiété grandissante ce que Washington est prêt à leur promettre. Et ce qu’il est prêt à tenir.
La tentation du retrait et ses conséquences
Ce qui inquiète les analystes stratégiques les plus sérieux, ce n’est pas que Trump veuille la paix. La paix est un objectif légitime et nécessaire. C’est la méthode — et surtout les conditions qu’il semble prêt à accepter — qui pose problème. Un désengagement américain précipité de l’Ukraine, sans cadre de sécurité solide, sans garanties vérifiables, sans mécanismes de dissuasion crédibles, ne mettrait pas fin à la guerre. Il déplacerait simplement le curseur du risque. Poutine a montré, depuis 2014, qu’il interprète les retraits occidentaux comme des invitations. Le retrait d’Afghanistan en 2021 — même s’il était sous Biden — a été lu à Moscou comme un signal de faiblesse stratégique. Un autre retrait, dans un autre théâtre, renforcerait cette lecture de façon exponentiellement dangereuse.
Il y a quelque chose de profondément douloureux à observer un peuple se battre avec un courage extraordinaire pour sa survie, et voir la principale puissance occidentale envisager de lui retirer son soutien par impatience politique. L’Ukraine n’est pas un inconvénient diplomatique. C’est un pays. Avec des gens. Qui meurent.
La Chine : la menace structurelle que Trump transforme en levier commercial
Confondre économie et géopolitique
La Chine est le défi stratégique dominant du XXIe siècle. Presque tous les analystes sérieux — de gauche comme de droite, républicains comme démocrates — s’accordent sur ce point. Là où les avis divergent radicalement, c’est sur la méthode. Trump traite la compétition avec Pékin comme une négociation commerciale avec des tarifs douaniers comme principal outil. Cette approche ignore quelque chose d’essentiel : pour la Chine, la compétition avec les États-Unis n’est pas économique. Elle est existentielle, civilisationnelle, idéologique. Xi Jinping ne négocie pas pour un meilleur accès aux marchés. Il construit un ordre mondial alternatif.
Pendant que Trump agite des menaces tarifaires et joue sur les fluctuations de marché, la Chine construit des bases militaires en mer de Chine méridionale, investit massivement dans les technologies militaires de rupture — intelligence artificielle, hypersonique, guerre électronique — et consolide des partenariats stratégiques en Afrique, en Amérique latine, au Moyen-Orient. La géopolitique de Pékin est une stratégie de long terme menée avec une patience et une cohérence que l’administration Trump, par nature, est structurellement incapable de contrer.
Taïwan, la poudrière négligée
Et puis il y a Taïwan. L’île que la Chine considère comme une province rebelle, que les États-Unis défendent de façon ambiguë depuis des décennies — une ambiguïté stratégique qui a jusqu’ici préservé la paix. Trump a déjà suggéré, lors de son premier mandat et depuis son retour, que Taïwan devrait payer pour sa propre défense. Cette déclaration, apparemment de bon sens commercial, est en réalité une bombe à retardement géopolitique. Elle signale à Pékin que la résolution américaine à défendre Taïwan est conditionnelle — qu’elle peut être monétisée, qu’elle a un prix. Pour Xi Jinping, qui cherche le signe que le moment est favorable pour une action décisive sur Taïwan, c’est exactement le genre de signal qu’il attend.
La dissuasion, c’est une conviction — pas une transaction. Le moment où un adversaire doute de votre résolution, il commence à calculer. Et dans le cas de Taïwan, un mauvais calcul de Pékin pourrait déclencher un conflit qui ferait passer toutes les guerres récentes pour des escarmouches régionales.
Iran : la tentation de l'escalade maximale
Le retour de la pression maximale et ses effets pervers
Trump a rétabli sa politique de pression maximale contre l’Iran dès les premières semaines de son retour au pouvoir. Sanctions renforcées, rhétorique belliqueuse, soutien sans réserve à Israël dans ses frappes contre les positions iraniennes en Syrie et au Liban. Sur le papier, cette approche a une certaine logique : affaiblir le régime des mollahs économiquement pour l’obliger à négocier son programme nucléaire. En pratique, l’histoire récente montre que la pression maximale sans voie de sortie diplomatique crédible ne produit pas la capitulation du régime. Elle produit la radicalisation de son appareil sécuritaire, l’accélération du programme nucléaire et la multiplication des attaques par procuration via le Hezbollah, les Houthis et d’autres milices régionales.
L’Iran de 2025 est plus proche de la capacité nucléaire militaire qu’il ne l’a jamais été. Les experts de l’Agence internationale de l’énergie atomique estiment que Téhéran pourrait disposer des matières fissiles suffisantes pour une arme en quelques semaines si la décision politique était prise. C’est le résultat direct du retrait américain de l’accord de Vienne en 2018 — une décision de Trump lors de son premier mandat — qui a libéré l’Iran de ses obligations sans le remplacer par quoi que ce soit de substantiel. Maintenant, la pression maximale redux doit gérer les conséquences de la pression maximale originelle. C’est un serpent qui se mord la queue, et la morsure pourrait s’avérer mortelle.
Le scénario de la frappe préventive
Ce qui inquiète le plus dans le nouvel intérêt de Trump pour les options militaires, c’est le scénario d’une frappe préventive américaine ou américano-israélienne contre les installations nucléaires iraniennes. Ce scénario, qui circulait déjà lors du premier mandat, redevient une option discutée sérieusement dans les cercles politiques de Washington et de Tel Aviv. Une telle frappe pourrait retarder le programme nucléaire iranien de quelques années — les estimations varient. Mais elle déclencherait presque certainement une vague de représailles régionales d’une ampleur inédite : fermeture du détroit d’Ormuz, attaques contre les bases américaines dans la région, escalade généralisée impliquant le Hezbollah, les Houthis, et potentiellement d’autres acteurs. Le coût humain et économique serait colossal.
La question n’est pas de savoir si l’Iran est une menace. Il l’est. La question est de savoir si une frappe militaire résout le problème ou le transforme en quelque chose de bien pire. L’histoire récente des interventions militaires américaines au Moyen-Orient ne plaide pas pour l’optimisme.
Les alliés européens face à l'imprévisibilité américaine
Une OTAN sous tension existentielle
L’Alliance atlantique traverse une crise de confiance inédite depuis sa fondation. Ce n’est pas la première fois que les États-Unis et leurs alliés européens ont des désaccords. C’est la première fois, en revanche, que la remise en question de l’engagement américain vient directement du chef de l’exécutif américain, de façon aussi explicite et répétée. Trump a suggéré à plusieurs reprises qu’il ne défendrait pas automatiquement les membres de l’OTAN qui ne respectent pas l’objectif des 2% du PIB consacrés à la défense. Cette conditionnalité — même si elle a une base légitime dans le partage du fardeau — est une rupture fondamentale avec la doctrine de dissuasion collective qui a maintenu la paix en Europe pendant 75 ans.
Les pays européens ont répondu de deux façons. D’un côté, une accélération des dépenses militaires — l’Allemagne, jadis réticente pour des raisons historiques compréhensibles, a augmenté significativement son budget de défense. La Pologne consacre désormais près de 4% de son PIB à la défense. D’un autre côté, une réflexion stratégique profonde sur l’autonomie défensive européenne — comment l’Europe peut-elle assurer sa propre sécurité si Washington n’est plus un partenaire fiable ? Cette question, longtemps considérée comme hypothétique, est désormais une urgence opérationnelle.
Le paradoxe Trump : affaiblir l’alliance qu’on prétend défendre
Il y a un paradoxe central dans la politique de Trump vis-à-vis de l’OTAN. En menaçant de retirer le parapluie américain aux alliés qui ne dépensent pas assez, il obtient à court terme ce qu’il veut — une augmentation des contributions européennes. Mais il produit à long terme quelque chose qu’il n’a peut-être pas anticipé : une Europe qui se désolidarise progressivement de la tutelle américaine. Quand le président français Emmanuel Macron parle d’autonomie stratégique européenne, il ne s’agit plus d’une vision de long terme. C’est une nécessité de survie politique. Et une Europe plus autonome militairement est aussi une Europe moins dépendante de Washington — ce qui, pour un président qui mesure tout en termes d’influence et de levier, représente une perte nette de puissance américaine.
Trump veut une OTAN qui paie davantage. Il obtient une OTAN qui doute davantage. Ces deux choses ne sont pas compatibles sur le long terme. La dissuasion repose sur la certitude de l’engagement mutuel — pas sur une relation contractuelle réévaluée tous les quatre ans.
La rhétorique militaire comme outil politique intérieur
Quand la politique étrangère sert la politique intérieure
Pour comprendre pleinement le nouvel intérêt de Trump pour les questions militaires, il faut regarder non seulement vers l’extérieur — vers les conflits, les adversaires, les alliés — mais aussi vers l’intérieur. La politique étrangère trumpienne a toujours eu une dimension domestique primordiale. Les démonstrations de force, les déclarations sur la supériorité militaire américaine, les promesses de mettre fin aux guerres « en 24 heures » — tout cela s’adresse avant tout à une base électorale qui veut voir un président fort, décisif, capable de projeter la puissance américaine sans s’engager dans des « guerres sans fin ».
Le problème avec cette instrumentalisation de la politique étrangère à des fins électorales, c’est qu’elle crée des attentes impossibles à satisfaire. Trump a promis la paix en Ukraine. Elle n’est pas venue. Il a promis de « régler » le Proche-Orient. La région est en feu. Il a promis de contenir la Chine. Pékin n’a jamais été aussi assertif. Ces échecs — relatifs, partiels, mais réels — créent une pression politique croissante. Et les présidents sous pression politique ont tendance à chercher des victoires rapides, visibles, spectaculaires. En politique étrangère, les victoires rapides et spectaculaires ont souvent des conséquences durables et catastrophiques.
Le danger du coup de théâtre militaire
C’est là que se situe le risque le plus immédiat. Non pas une guerre planifiée, réfléchie, stratégiquement cohérente — même si celle-ci serait déjà problématique. Mais une action militaire impulsive, menée pour marquer les esprits, démontrer la résolution américaine, offrir une victoire médiatique à la base électorale. Une frappe « chirurgicale » en Iran. Une démonstration de force en mer de Chine. Une opération rapide quelque part pour « régler le problème ». Ces actions, même limitées dans leur intention initiale, ont une fâcheuse tendance à déclencher des réponses, des contre-réponses, des escalades que personne n’avait anticipées. La guerre du Golfe de 1991 était planifiée. La guerre d’Irak de 2003 était planifiée. Imaginez ce que peut produire une action militaire improvisée.
Un président qui cherche une victoire rapide pour satisfaire sa base électorale, dans un environnement géopolitique explosive, avec des conseillers plus soucieux de plaire que d’analyser — c’est la définition d’un accident stratégique en attente de se produire.
Les leçons non apprises des deux décennies d'interventionnisme
L’Afghanistan, l’Irak, la Libye : les fantômes de l’histoire récente
L’histoire militaire américaine des vingt dernières années devrait suffire à tempérer tout enthousiasme pour une nouvelle aventure militaire. L’Afghanistan : vingt ans de guerre, deux mille milliards de dollars, des milliers de vies américaines et des centaines de milliers de vies afghanes — pour finir par un retrait précipité qui a laissé les Talibans aux commandes d’un pays en ruines. L’Irak : une intervention basée sur des renseignements faux, qui a déstabilisé le Moyen-Orient pour des décennies et créé le terreau qui a permis l’émergence de l’État islamique. La Libye : une intervention humanitaire qui a produit un État failli, terrain de jeu des milices et des puissances régionales. Ces trois débâcles ont un point commun : l’hubris militaire occidental face à la complexité des sociétés locales.
Trump, paradoxalement, a souvent critiqué ces interventions. C’est l’une des rares positions cohérentes qu’il a maintenues au fil des années. Mais la critique des guerres passées ne constitue pas une doctrine cohérente pour éviter les guerres futures. Critiquer l’Irak tout en brandissant des menaces militaires contre l’Iran n’est pas de la cohérence stratégique. C’est de la dissonance cognitive habilement emballée dans un discours d’autorité. Les causes profondes des conflits que Trump critique — l’instabilité régionale, le vide de gouvernance, les ressentiments historiques — sont précisément celles que son approche cavalière de la politique étrangère contribue à alimenter.
Le coût humain que les chiffres ne disent pas
Derrière chaque décision de politique étrangère, il y a des êtres humains. Des soldats américains qui rentrent dans des cercueils ou avec des traumatismes irréparables. Des civils ukrainiens, gazaouis, yéménites, syriens dont l’existence est bouleversée — ou terminée — par des choix faits dans des bureaux à des milliers de kilomètres. Ces réalités humaines ont tendance à disparaître dans les grandes discussions stratégiques, noyées dans le langage des intérêts nationaux, des équilibres de puissance, des rapports de forces. Trump, plus que presque tout autre dirigeant récent, semble imperméable à cette dimension humaine. Sa rhétorique sur la guerre est celle d’un négociateur immobilier — combien ça coûte, qu’est-ce qu’on obtient, qui paie. Jamais : qui meurt.
Je le répète parce que c’est trop souvent oublié : derrière chaque frappe militaire, chaque sanction qui prive une population d’accès aux médicaments, chaque embargo qui affame des civils — il y a des enfants. Des vieillards. Des gens ordinaires qui n’ont rien demandé à personne. Cette réalité-là ne devrait jamais être abstraite pour ceux qui prennent ces décisions.
Les institutions internationales face à l'unilatéralisme américain
L’ONU, l’OTAN, le FMI : l’architecture fragilisée
L’ordre international d’après-guerre repose sur un réseau d’institutions multilatérales — Nations Unies, OTAN, Fonds monétaire international, Organisation mondiale du commerce, Cour pénale internationale — conçues pour gérer collectivement les conflits, les crises économiques, les violations du droit international. Ces institutions sont imparfaites. Certaines sont inefficaces. Quelques-unes sont carrément dysfonctionnelles. Mais elles représentent soixante-dix ans d’efforts collectifs pour éviter que le monde ne retombe dans la barbarie de la première moitié du XXe siècle. Trump les méprise avec une constance remarquable. Il voit l’ONU comme un club onéreux d’ingérence, la CPI comme une menace pour la souveraineté américaine, l’OMC comme un mécanisme inéquitable. Cette méfiance n’est pas dénuée de tout fondement — ces institutions ont des problèmes réels. Mais les démanteler sans les remplacer, c’est plonger dans un vide dangereux.
Quand les États-Unis se retirent des cadres multilatéraux — comme ils l’ont fait avec l’Accord de Paris, l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, l’UNESCO, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU — ils ne suppriment pas les problèmes que ces cadres étaient censés gérer. Ils les laissent sans mécanisme de gestion collective. Et dans ce vide, d’autres acteurs s’engouffrent. La Chine a considérablement renforcé son influence dans les institutions internationales pendant les années Trump. La Russie a continué à utiliser son droit de veto au Conseil de sécurité pour paralyser toute réponse collective à ses agressions. L’unilatéralisme américain ne renforce pas l’Amérique. Il affaiblit les mécanismes collectifs qui compensaient les insuffisances de chaque acteur pris individuellement.
Le précédent dangereux du « droit du plus fort »
Il y a un risque systémique encore plus profond dans l’approche trumpienne : le retour implicite au droit du plus fort comme principe organisateur des relations internationales. Si les États-Unis peuvent ignorer le droit international quand ça les arrange, qu’est-ce qui empêche la Russie d’annexer l’Ukraine ? Qu’est-ce qui empêche la Chine d’intégrer Taïwan par la force ? Qu’est-ce qui empêche n’importe quelle puissance régionale de régler ses différends territoriaux par la force militaire ? La réponse traditionnelle était : les règles internationales, soutenues par la puissance américaine. Quand l’Amérique elle-même sape ces règles par intermittence, selon ses intérêts du moment, elle érode la seule chose qui donnait à ces règles leur force dissuasive.
Le droit international n’est pas parfait. Il est souvent hypocrite, inégalement appliqué, instrumentalisé par les puissants. Mais c’est tout ce qu’on a entre l’ordre et le chaos. Le démanteler par impatience ou par idéologie, c’est jouer avec le feu dans une poudrière.
Ce que les alliés asiatiques observent avec terreur
Japon, Corée du Sud, Philippines : la crise de confiance
Si la tension entre Washington et ses alliés européens fait l’objet de nombreux commentaires, la crise de confiance en Asie-Pacifique est peut-être encore plus grave et moins couverte. Le Japon, la Corée du Sud, les Philippines, l’Australie — tous ces alliés régionaux ont bâti leur sécurité sur la garantie américaine face à une Chine de plus en plus assertive et à une Corée du Nord dotée de l’arme nucléaire. Chaque déclaration ambiguë de Trump sur sa volonté de défendre ses alliés asiatiques est scrutée à Tokyo, à Séoul, à Manille avec une anxiété qui dépasse de loin ce qu’on observe en Europe.
La raison est simple : en Europe, la menace est sérieuse mais la géographie offre encore quelques tampons. En Asie-Pacifique, les théâtres potentiels de conflit sont à portée directe. La péninsule coréenne peut basculer dans un conflit nucléaire en quelques heures. Taïwan est séparée de la Chine continentale par 130 kilomètres de mer. La mer de Chine méridionale, où la Chine a construit des bases militaires sur des récifs artificiels, est une poudrière permanente. Dans ce contexte, chaque hésitation américaine est un signal potentiellement fatal. Et Trump, avec son approche transactionnelle de la sécurité collective, envoie des signaux d’hésitation en rafale.
La course aux armements qui s’accélère
La conséquence directe de cette crise de confiance en Asie-Pacifique, c’est une course aux armements régionale qui s’accélère à un rythme inquiétant. Le Japon, historiquement pacifiste depuis 1945, a adopté une nouvelle doctrine de défense qui lui permet désormais de frapper des bases ennemies en territoire adverse — une révolution dans sa posture stratégique. La Corée du Sud discute ouvertement, pour la première fois depuis des décennies, de la possibilité de développer sa propre capacité nucléaire indépendante. L’Australie a engagé des dépenses militaires historiques dans le cadre du partenariat AUKUS avec les États-Unis et le Royaume-Uni. Ce réarmement généralisé n’est pas une réponse à l’agression ennemie. C’est une réponse au doute sur la fiabilité américaine. Et la prolifération des capacités militaires — surtout nucléaires — dans une région aussi tendue est une recette pour une catastrophe accidentelle.
Il y a une ironie tragique dans le fait que Trump, qui se présente comme le protecteur de la sécurité américaine, génère par son imprévisibilité une course aux armements régionale qui rend le monde objectivement plus dangereux. La sécurité ne se vend pas à la découpe. Elle se bâtit collectivement ou elle s’effondre collectivement.
Les signaux que Moscou et Pékin décodent en temps réel
Lire Trump comme un acteur rationnel adverse
À Moscou et à Pékin, les équipes d’analystes stratégiques décortiquent chaque déclaration, chaque tweet, chaque nomination au sein de l’administration Trump avec une précision chirurgicale. Ce qu’ils y lisent n’est pas la même chose que ce que la presse occidentale y voit. Là où les médias voient du chaos, les stratèges russes et chinois voient des opportunités. Là où les alliés voient de l’imprévisibilité, les adversaires voient des fenêtres d’action. Poutine a appris, lors du premier mandat Trump, qu’une administration américaine déstabilisée par ses propres contradictions internes a moins de capacité et moins de volonté de répondre aux provocations extérieures. Il a appris que Trump valorise les rapports personnels au détriment des alliances institutionnelles. Il a appris que les promesses de deals — même vagues — peuvent être utilisées pour gagner du temps.
Pour Xi Jinping, l’équation est différente mais le calcul est similaire. La Chine joue sur le long terme. Elle observe. Elle accumule des capacités. Elle attend que les contradictions internes de la démocratie américaine s’approfondissent. Chaque fois que Washington est absorbé par ses crises domestiques — et l’administration Trump en génère avec une productivité remarquable — c’est du temps gagné pour Pékin. Chaque fois que les alliés américains doutent de Washington, c’est un espace diplomatique qui s’ouvre pour la diplomatie chinoise. L’intérêt renouvelé de Trump pour les options militaires ne terrifie pas nécessairement Pékin. Il l’intéresse. Parce qu’une Amérique qui brandit la menace militaire sans stratégie cohérente est une Amérique qui se fragilise.
Le bluff que personne ne peut se permettre
La dissuasion repose sur la crédibilité. Menacer et ne pas agir détruit la crédibilité. Agir sans avoir mesuré les conséquences produit l’escalade. Entre ces deux écueils, il existe un espace étroit de diplomatie de fermeté — une posture qui combine clarté des lignes rouges, cohérence des alliances et préparation militaire sans recherche de confrontation. Cette posture exige de la discipline, de la patience, de la coordination. Elle exige précisément les qualités que l’administration Trump a le plus de mal à démontrer. Le résultat, c’est une Amérique qui menace beaucoup, agit de façon imprévisible, et dont la crédibilité dissuasive s’érode progressivement — précisément au moment où le monde en aurait le plus besoin.
La dissuasion, c’est comme la réputation : ça prend des années à construire et ça peut s’effondrer en quelques semaines. Trump, avec son amour des coups d’éclat, de la pression maximale et des retraits spectaculaires, joue avec quelque chose de bien plus fragile qu’il ne le réalise.
Les scénarios possibles et leurs probabilités
De la gestion chaotique à l’escalade incontrôlée
Essayons d’être analytiques et honnêtes sur ce que les prochains mois pourraient produire. Il y a plusieurs scénarios possibles, et aucun n’est particulièrement rassurant. Le scénario le plus probable — et paradoxalement le moins mauvais — est la continuation du chaos géré : des déclarations tonitruantes, des revirements spectaculaires, des crises qui s’aggravent puis se stabilisent sans résolution réelle. L’Ukraine reste dans l’impasse. Le Proche-Orient continue à brûler. La tension avec la Chine monte sans déboucher sur un conflit ouvert. C’est douloureux, coûteux, destructeur pour des millions de personnes — mais ça n’est pas une guerre mondiale.
Le scénario intermédiaire implique une action militaire limitée — une frappe contre l’Iran, une opération en mer de Chine — qui se transforme en crise majeure parce que les réponses adverses n’ont pas été correctement anticipées. Ce scénario est dangereux mais pas apocalyptique si les mécanismes de désescalade fonctionnent. Le scénario le moins probable mais le plus catastrophique est une escalade accidentelle — une erreur de calcul, une réponse disproportionnée, une série de mauvaises décisions prises dans l’urgence — qui débouche sur un conflit direct entre puissances nucléaires. Ce scénario est improbable. Il n’est pas impossible. Et dans un monde armé comme le nôtre, « improbable mais pas impossible » devrait suffire à nous garder éveillés la nuit.
Ce qui pourrait encore fonctionner
Il serait intellectuellement malhonnête de terminer cette analyse sans reconnaître qu’il existe des scénarios où l’approche Trump produit des résultats positifs — même si je les considère comme moins probables. Une négociation directe avec Poutine, si elle aboutit à un cessez-le-feu viable avec des garanties de sécurité réelles pour l’Ukraine, serait un succès, même difficile à avaler pour les partisans d’une victoire totale ukrainienne. Une pression maximale coordonnée sur l’Iran, si elle force le régime à une véritable négociation nucléaire, serait préférable à une prolifération. Un accord commercial et technologique avec la Chine qui réduit les tensions en mer de Chine méridionale serait bienvenu. Ces scénarios existent. Ils nécessitent une cohérence stratégique, une patience diplomatique et une coordination alliée que Trump n’a pas encore démontrée. Mais l’histoire est pleine de surprises.
Je veux terminer cette analyse par quelque chose qui ressemble à de l’honnêteté intellectuelle : je ne sais pas ce que Trump va faire. Personne ne le sait vraiment — peut-être pas même lui. Ce que je sais, c’est que l’imprévisibilité dans un système aussi interconnecté et explosif que le nôtre n’est pas une vertu stratégique. C’est un facteur de risque systémique. Et nous méritons mieux qu’espérer que tout se passe bien.
Conclusion : Le monde mérite mieux qu'un apprenti pyroman à la Maison-Blanche
Le bilan d’une vision du monde insuffisante
Au bout de cette analyse, une conviction s’impose — solide, documentée, douloureuse à formuler sans tomber dans le catastrophisme : le nouvel intérêt de Trump pour les options militaires ne rend pas le monde plus sûr. Il le fragilise. Il fragilise les alliances qui ont maintenu la paix pendant 75 ans. Il fragilise les institutions multilatérales imparfaites mais nécessaires. Il fragilise la crédibilité dissuasive américaine — la seule chose qui retient certains acteurs de franchir des lignes rouges. Et il fragilise la confiance des peuples qui comptent sur l’Amérique, non pas comme une puissance bienveillante au-dessus de tout soupçon, mais comme un partenaire prévisible et fiable dans un monde instable.
Ce n’est pas une question de parti politique. Ce n’est pas républicains contre démocrates, progressistes contre conservateurs. C’est une question de compétence, de rigueur et de cohérence dans la gestion des affaires du monde. Ces qualités ne sont pas l’apanage d’une famille politique. Elles exigent en revanche une chose que Trump n’a jamais vraiment démontré : la capacité à accepter la complexité du monde tel qu’il est, plutôt que de le réduire aux catégories simples d’un manuel de négociation immobilière.
Ce que l’histoire retiendra
L’histoire est un juge impitoyable. Elle ne retient pas les discours, les promesses, les tweets ou les déclarations d’intention. Elle retient les conséquences. Les guerres déclenchées ou évitées. Les alliances maintenues ou fracturées. Les crises gérées ou aggravées. Les vies sauvées ou perdues. Quand les historiens du futur se pencheront sur cette période — le retour de Trump, l’effervescence militaire de son administration, les conflits en cours et ceux qui ont peut-être été déclenchés — ils chercheront la ligne directrice, la vision cohérente, la stratégie digne de ce nom. Ils auront du mal à en trouver une. Ce qu’ils trouveront, c’est l’improvisation élevée au rang de doctrine, le transaction habillée en stratégie, et l’instinct médiatique confondu avec la vision géopolitique. Ce bilan-là ne finit généralement pas bien — ni pour les présidents qui l’assument, ni pour les peuples qui en subissent les conséquences.
Signé Jacques Pj Provost
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels des gouvernements et institutions internationales, déclarations publiques des dirigeants politiques, rapports d’organisations intergouvernementales, dépêches d’agences de presse internationales reconnues (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse, Bloomberg News, Xinhua News Agency).
Sources secondaires : publications spécialisées, médias d’information reconnus internationalement, analyses d’institutions de recherche établies, rapports d’organisations sectorielles (The Washington Post, The New York Times, Financial Times, The Economist, Foreign Affairs, Le Monde, The Guardian).
Les données statistiques, économiques et géopolitiques citées proviennent d’institutions officielles : Agence internationale de l’énergie (AIE), Organisation mondiale du commerce (OMC), Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, instituts statistiques nationaux.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques géopolitiques et économiques contemporaines, et de leur donner un sens cohérent dans le grand récit des transformations qui façonnent notre époque. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales et la compréhension des mécanismes stratégiques qui animent les acteurs globaux.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées, garantissant ainsi la pertinence et l’actualité de l’analyse proposée.
Sources
Sources primaires
Financial Times — Trump’s new interest in war will end badly — 2025
OTAN — Communiqué du Sommet de Washington, engagement collectif des alliés — juillet 2024
Agence internationale de l’énergie atomique — Rapport sur le programme nucléaire iranien — 2025
Maison-Blanche — Déclarations et briefings officiels de l’administration Trump — 2025
Sources secondaires
Foreign Affairs — Trump’s Second Term Foreign Policy: Risks and Opportunities — janvier 2025
The Economist — Trump and Military Power: A Dangerous Fascination — février 2025
Le Monde — Trump et l’Ukraine : le risque d’une paix forcée — février 2025
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