Une loi de 1977 transformée en lance-missiles commercial
Pour comprendre ce que Trump vient de perdre, il faut d’abord comprendre ce qu’était l’IEEPA — et pourquoi elle était si précieuse. L’International Emergency Economic Powers Act a été votée en 1977 sous la présidence de Jimmy Carter, dans un contexte de guerre froide où les États-Unis avaient besoin d’un outil rapide pour répondre aux menaces économiques d’urgence. L’idée originale était défensive : permettre au président de bloquer des transactions, de geler des avoirs, de restreindre des échanges quand la sécurité nationale était en jeu. Un scalpel de crise. Pas une tarif wall permanente contre la moitié de la planète.
Trump a retourné cette logique comme un gant. À partir de 2025, il a utilisé l’IEEPA pour imposer des droits de douane sur des dizaines de partenaires commerciaux, en invoquant des « urgences nationales » de plus en plus élastiques. Déficit commercial avec le Mexique ? Urgence nationale. Politiques commerciales chinoises ? Urgence nationale. Flux de fentanyl ? Urgence nationale. La loi d’urgence de Carter était devenue la clé universelle de la politique commerciale de Trump. Rapide, unilatérale, pratiquement sans limites légales apparentes — jusqu’à vendredi dernier.
Pourquoi la Cour a dit non maintenant
La décision de la Cour suprême soulève une question que les juristes constitutionnalistes posent depuis des décennies : jusqu’où peut aller l’exécutif en matière commerciale ? La Constitution américaine est limpide : c’est le Congrès qui détient le pouvoir de fixer les droits de douane. Les présidents, au fil des décennies, ont obtenu du Congrès des délégations croissantes de ce pouvoir — parfois très larges. L’IEEPA était la plus large de toutes. Et c’est précisément cette largeur que la Cour a jugée inconstitutionnelle dans l’application qu’en faisait Trump. Il ne s’agissait plus d’une urgence ponctuelle. Il s’agissait d’une politique commerciale globale, permanente, massive, décidée par un seul homme sans vote du Parlement.
Ce faisant, la Cour suprême — pourtant composée en majorité de juges nommés par des présidents républicains, dont trois nommés par Trump lui-même — a envoyé un signal fort : il y a des limites que même l’état d’urgence ne peut pas franchir. Les conséquences pratiques sont immédiates. Les droits de douane imposés via l’IEEPA sont invalidés. Les entreprises qui les ont payés pourraient réclamer des remboursements. Les partenaires commerciaux respirent — un peu. Et Trump doit trouver autre chose.
Ce qui me frappe dans cette décision, c’est l’ironie absolue. Trump a nommé trois des juges qui viennent de lui bloquer la route. Il a façonné cette Cour pendant des années, pensant en avoir fait un instrument fidèle. Et c’est elle qui lui dit stop. C’est peut-être ça, au fond, la force durable des institutions américaines — même quand elles semblent fragiles, même quand on les croit domestiquées, elles finissent parfois par se redresser.
La section 122 : le sparadrap juridique de 150 jours
Un outil réel, mais drastiquement limité
Face à l’invalidation de l’IEEPA, Trump n’a pas perdu une seule seconde. Il a immédiatement dégainé la section 122 du Trade Act de 1974 pour annoncer de nouveaux droits de douane de 15% sur l’ensemble des importations mondiales. Ce texte existe depuis cinquante ans et il est moins connu que l’IEEPA — mais il est réel, et il donne effectivement au président un pouvoir d’agir sans passer par le Congrès. Sauf que les conditions sont infiniment plus restrictives. La section 122 est prévue pour des situations très précises : elle permet d’instaurer une surtaxe douanière maximale de 15% pour une durée maximale de 150 jours, dans les cas où « des problèmes fondamentaux de paiements internationaux nécessitent des mesures spéciales pour restreindre les importations ».
Traduction concrète : Trump ne peut pas dépasser 15%. Il ne peut pas durer au-delà de cinq mois. Et surtout, il doit démontrer que les États-Unis font face à un « problème fondamental de paiements internationaux » — un déficit de balance des paiements grave, ou une dépréciation imminente du dollar. Or, personne de sérieux ne pense que les États-Unis sont dans cette situation aujourd’hui. La demande de bons du Trésor américain reste robuste. Le dollar est stable. Les États-Unis n’ont pas perdu l’accès aux marchés de capitaux internationaux. Les conditions légales de la section 122 ne semblent tout simplement pas remplies.
Une contestation juridique presque certaine
Gita Gopinath, ancienne directrice générale déléguée du Fonds monétaire international jusqu’en août 2025, n’a pas mâché ses mots sur le réseau social X : « En tant qu’ancienne membre du FMI, je dirais que les États-Unis n’ont pas de problème fondamental en matière de paiements internationaux. Un problème de balance des paiements survient lorsqu’un pays perd l’accès à un marché ou est sur le point de le perdre. Tant que la demande de titres de dette et d’actions américains reste forte, ce qui est le cas actuellement, les États-Unis ne rencontrent pas de problème de paiement. » C’est une déclaration explosive. Une des voix les plus respectées de l’économie mondiale qui dit, en substance : Trump invoque une crise qui n’existe pas.
L’économiste Brad Setser, très suivi pour ses analyses sur les flux de capitaux, est plus prudent dans la formulation mais arrive à la même conclusion pratique : il se dit « certain que la question d’un ‘problème fondamental des paiements internationaux’ fera l’objet d’un litige ». Autrement dit, la section 122 sera attaquée devant les tribunaux. Probablement rapidement. Et le résultat est incertain. Trump a trouvé un sparadrap. Mais le sparadrap risque de se décoller avant même que les 150 jours ne soient écoulés.
Il y a quelque chose d’absurde — et de révélateur — dans le fait que Trump doive prétendre que les États-Unis sont en crise de balance des paiements pour justifier ses tarifs. L’économie américaine est la plus puissante du monde. Le dollar est la monnaie de réserve mondiale. Invoquer une urgence financière qui n’existe pas pour contourner la Constitution… c’est soit une ignorance profonde du droit, soit un mépris assumé pour les institutions. Dans les deux cas, c’est inquiétant.
Les sections 232 et 301 : des outils lourds pour un monde impatient
La section 232 : sécurité nationale comme justification tarifaire
Scott Bessent, l’un des proches conseillers de Trump et secrétaire au Trésor, a lui-même reconnu sur CNN que la section 122 est « probablement une mesure transitoire de cinq mois », le temps de mener les études prévues par les articles 232 et 301. C’est une révélation d’importance. Elle signifie que même dans l’entourage de Trump, on sait que les nouvelles taxes de 15% sont temporaires. Et que la prochaine bataille sera livrée sur le terrain de deux autres lois. La première est la section 232 de la loi d’expansion du commerce de 1962. Elle permet au président d’instaurer des droits de douane si certaines importations menacent la sécurité nationale. C’est le levier utilisé pour les surtaxes de 50% toujours en vigueur sur l’acier et l’aluminium européens. Un outil puissant, donc. Mais avec un défaut majeur pour une administration qui vit de l’instantané.
Comme l’explique l’économiste Éric Dor dans une note d’analyse : « Cela demande toutefois une période assez longue d’enquête de la part du département du Commerce avant que les hausses de droits de douane puissent être décidées. C’est jusqu’à 270 jours pour l’enquête et 90 jours pour la décision. » Soit potentiellement un an de procédure avant que les premiers tarifs puissent être légalement appliqués. Un an pendant lequel les marchés restent dans l’incertitude. Un an pendant lequel les partenaires commerciaux peuvent se repositionner. Un an qui, pour une administration Trump qui vit au rythme des tweets et des conférences de presse, ressemble à une éternité.
La section 301 : prouver la mauvaise foi des partenaires
La section 301 du Trade Act de 1974 est l’autre piste envisagée. Elle permet au président d’agir si un partenaire commercial viole un accord international ou utilise des pratiques « injustifiables, absurdes ou discriminatoires ». Concrètement, cela oblige l’administration à prouver que le partenaire en question se comporte mal — ce qui suppose une enquête, des preuves, un processus juridique rigoureux. Et là, le problème est politique autant que juridique. Prenons l’Union européenne : elle applique strictement les règles de l’Organisation mondiale du commerce. Elle est loin d’être parfaite dans ses pratiques commerciales, mais accuser Bruxelles d’être « injustifiable » ou « absurde » nécessiterait un dossier solide que l’administration Trump aurait du mal à constituer.
« Ce serait par exemple très difficile d’accuser l’UE, qui applique strictement les règles de l’OMC, de telles pratiques », confirme Éric Dor. Et c’est là que la stratégie tarifaire de Trump commence à se heurter à ses propres limites. Quand on ne peut plus invoquer l’urgence, quand on doit prouver la culpabilité du partenaire, quand les procédures durent des mois… la guerre commerciale change de nature. Elle devient moins une agression éclair et plus une guérilla juridique épuisante, à l’issue incertaine, coûteuse pour tout le monde.
Je pense à toutes ces PME — québécoises, françaises, belges, allemandes — qui exportent aux États-Unis et qui doivent naviguer dans ce brouillard depuis deux ans. Des gens qui ont des emplois, des familles, des crédits à rembourser, et qui ne savent pas si leurs produits seront taxés à 10%, à 15%, à 25% ou à zéro dans six mois. L’incertitude n’est pas abstraite. Elle détruit des projets, paralyse des investissements, force des licenciements. Et pendant ce temps, les experts débattent de la section 232 versus la section 301 dans des séminaires climatisés. Le fossé entre la théorie et la réalité humaine de tout ça est vertigineux.
Le Congrès : l'allié trop timide
Une majorité républicaine qui refuse de suivre
Il existe une solution simple, en théorie, à tous ces problèmes juridiques : que le Congrès vote une loi autorisant explicitement Trump à imposer les droits de douane qu’il souhaite. Le Congrès détient constitutionnellement ce pouvoir. S’il délègue clairement, explicitement, cette compétence au président, les contestations juridiques s’effondrent. Le problème, c’est que le Congrès américain — pourtant à majorité républicaine dans les deux chambres — se montre étrangement réticent à franchir ce pas. Plusieurs sénateurs et représentants républicains ont exprimé des réserves sur la politique tarifaire, inquiets de ses effets sur l’inflation, sur les agriculteurs de leurs États, sur les entreprises manufacturières qui dépendent des pièces importées.
Cette résistance interne est significative. Elle révèle une fracture au sein du Parti républicain entre le camp Trump — pour qui les tarifs sont à la fois une arme économique et un symbole politique — et les élus qui doivent répondre devant leurs électeurs des conséquences concrètes de cette politique. Un fermier de l’Iowa qui perd ses marchés d’exportation chinois à cause des tarifs rétorsiatoires ne voit pas dans les droits de douane une victoire patriotique. Il voit des pertes. Et son élu le sait.
La délégation de pouvoir : un héritage constitutionnel explosif
Il y a un paradoxe historique dans la situation actuelle. Pendant des décennies, le Congrès américain a progressivement délégué ses pouvoirs commerciaux à l’exécutif, pensant créer de la flexibilité diplomatique. Les présidents successifs ont obtenu des autorités de plus en plus larges pour négocier des accords commerciaux, pour répondre aux pratiques déloyales, pour protéger les industries stratégiques. Cette délégation a créé le monstre que nous voyons aujourd’hui : un président qui dispose d’un arsenal juridique immense, mais dont la légitimité constitutionnelle est de plus en plus contestée par les tribunaux.
La décision de la Cour suprême sur l’IEEPA est peut-être le début d’un mouvement de recentralisation du pouvoir commercial vers le Congrès. Si les tribunaux continuent d’invalider les usages présidentiels unilatéraux de la politique tarifaire, les parlementaires n’auront d’autre choix que de légiférer eux-mêmes — un exercice démocratique beaucoup plus lent, plus conflictuel, mais aussi beaucoup plus légitime. La question est de savoir si le Congrès républicain aura le courage politique de prendre ses responsabilités, ou s’il continuera à laisser Trump naviguer seul dans ses aventures tarifaires.
On ne parle pas assez du Congrès dans cette histoire. On parle de Trump, de la Cour suprême, des partenaires commerciaux. Mais le Congrès — cette chambre supposée représenter le peuple américain — est là, assis dans son fauteuil, à regarder l’exécutif faire n’importe quoi avec les outils qu’il lui a lui-même donnés. Et il n’agit pas. Ni pour soutenir Trump en votant les lois nécessaires, ni pour le freiner en récupérant ses pouvoirs. Cette paralysie institutionnelle est, à sa façon, aussi inquiétante que les tarifs eux-mêmes.
Les effets économiques : une incertitude qui abîme plus que les tarifs eux-mêmes
L’incertitude comme poison économique
Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, a choisi des mots simples sur CBS : « Le fait de tout chambouler à nouveau va certainement engendrer des perturbations. » C’est un euphémisme poli pour décrire quelque chose de beaucoup plus corrosif. Les économistes le savent depuis longtemps : en matière d’investissement économique, l’incertitude est souvent plus destructrice que la certitude négative. Une entreprise peut s’adapter à un tarif de 25% permanent. Elle peut changer ses fournisseurs, reconfigurer ses chaînes d’approvisionnement, répercuter les coûts ou absorber les pertes. Ce qu’elle ne peut pas faire, c’est planifier quand les règles changent chaque semaine.
Bernard Yaros, économiste pour les États-Unis chez Oxford Economics, cité par Reuters, va plus loin dans l’analyse : « Même si l’administration reproduit le niveau global des droits de douane par d’autres moyens, les implications par secteur et par pays pourraient finir par être très différentes, ce qui créera une nouvelle vague d’incertitude en matière de politique commerciale pour les entreprises, les investisseurs et les ménages. » Ce qu’il souligne est crucial. Ce n’est pas seulement le niveau des tarifs qui compte. C’est leur structure — quels pays, quels secteurs, quelles marchandises. Et cette structure, en passant de l’IEEPA aux sections 232 et 301, pourrait radicalement changer, créant des gagnants et des perdants inattendus.
La Chine gagne, l’Europe et le Canada perdent
Les premiers effets de ce basculement sont déjà visibles. Avec les nouvelles taxes de 15% via la section 122, la structure géopolitique des tarifs change. La Chine, qui avait déjà fait l’objet de surtaxes massives spécifiques sous l’IEEPA, se retrouve dans une position relativement moins désavantageuse par rapport à l’Union européenne et au Royaume-Uni, dont la situation relative s’est dégradée. C’est paradoxal : Trump, qui se présente comme le grand pourfendeur de la politique commerciale chinoise, finit par créer un contexte où Pékin sort relativement gagnant d’une décision américaine.
Pour les partenaires comme le Canada, l’Union européenne, le Mexique ou le Japon, la perte de l’IEEPA par Trump représente paradoxalement une opportunité. Quand l’outil de menace instantanée disparaît, la dynamique de négociation change. Les partenaires n’ont plus à redouter qu’une tarif-éclair tombe du ciel un matin à 6h sur Twitter. Ils peuvent prendre le temps de négocier, de poser des conditions, de construire des coalitions. Comme le note John Plassard : « Cela change l’équilibre dans les discussions avec les partenaires commerciaux. » Un équilibre qui, pour la première fois depuis deux ans, penche légèrement moins du côté de Washington.
Je veux qu’on s’arrête une seconde sur ce que ça signifie vraiment que la Chine soit la grande gagnante de la décision de la Cour suprême américaine. C’est l’une des ironies les plus cruelles de cette saga. Trump a passé des années à diaboliser Pékin, à promettre de l’écraser économiquement, à en faire l’ennemi numéro un de sa rhétorique commerciale. Et la décision de sa propre Cour suprême aboutit à améliorer la position relative de la Chine. La géopolitique a parfois un sens de l’humour particulièrement noir.
La boîte à outils pleine mais inutilisable rapidement
Un arsenal juridique réel mais encombrant
Pour être précis et juste, il faut reconnaître que Trump n’est pas désarmé. Il dispose encore d’un arsenal juridique substantiel. Éric Dor cite, outre les sections 232 et 301, la section 201 de la loi de 1962 et la section 338 d’une loi de 1930. Des outils qui existent, qui sont constitutionnellement valides, et qui permettent d’imposer des droits de douane significatifs. La différence fondamentale avec l’IEEPA, c’est le temps et la complexité procédurale. Chaque outil demande des enquêtes, des justifications, des délais. 270 jours pour l’enquête 232. Des mois de litiges pour la 301. Une procédure parlementaire incertaine pour une loi directe du Congrès.
John Plassard a trouvé la formule parfaite pour résumer cette situation : « La boîte à outils est pleine, mais les outils sont plus lourds, plus bruyants, et moins instantanés, ce qui change la dynamique de marché : moins de choc brutal immédiat, mais plus de bruit procédural étalé dans le temps. » C’est exactement ça. L’ère des guerres commerciales-éclair est peut-être terminée. Ce qui commence maintenant, c’est une guerre d’usure — plus longue, plus complexe, mais aussi potentiellement plus dommageable parce qu’elle s’étire dans le temps et nourrit l’incertitude en permanence.
Le coût caché de la lenteur
Il y a un coût économique réel à cette lenteur procédurale que les analyses macro-économiques capturent mal. Pendant les 270 jours d’enquête 232, pendant les mois de litige sur la section 301, pendant les 150 jours de la section 122… des dizaines de milliers d’entreprises des deux côtés de l’Atlantique restent dans le flou. Des contrats ne sont pas signés. Des investissements sont gelés. Des lignes de production ne sont pas ouvertes. Des emplois ne sont pas créés. C’est ce qu’on appelle en économie le « choc d’incertitude » — et il peut être aussi dévastateur qu’un choc tarifaire direct, parfois davantage, parce qu’il dure plus longtemps et qu’il est plus difficile à chiffrer et à combattre.
Pour les PME exportatrices — ces entreprises de taille intermédiaire qui n’ont pas les ressources des multinationales pour se couvrir contre le risque tarifaire — cette incertitude est particulièrement cruelle. Une grande entreprise peut avoir des équipes juridiques dédiées à suivre l’évolution des sections 232 et 301. Elle peut se payer des couvertures financières sophistiquées contre le risque de change et de tarif. Une PME québécoise de cinquante employés qui exporte des pièces manufacturées aux États-Unis? Elle regarde les nouvelles, essaie de comprendre, et retient sa respiration.
C’est là que ça me révolte vraiment. Pas les grands discours sur la souveraineté commerciale ou le déficit commercial américain. Ce qui me révolte, c’est le chef d’entreprise à Sherbrooke, à Toulouse, à Liège, qui a construit son affaire sur vingt ans, qui emploie cinquante personnes, et qui ne sait pas si son produit sera taxé à 15% ou à 25% dans trois mois. Cette personne n’est pas une statistique dans un rapport d’Oxford Economics. Elle a un nom, une famille, des employés qui comptent sur elle. Et sa vie est mise en suspension par des décisions prises à 6h du matin sur un réseau social à Washington.
Ce que ça change pour les partenaires commerciaux
Un rééquilibrage des rapports de force
La perte de l’IEEPA par Trump modifie structurellement les rapports de force dans les négociations commerciales mondiales. Pour comprendre pourquoi, il faut revenir à ce que la menace d’une hausse tarifaire instantanée faisait aux partenaires de Washington. Elle créait une asymétrie de pouvoir massive : Trump pouvait agir en quelques heures, mais ses partenaires devaient mettre des semaines à se concerter, à voter des mesures de rétorsion, à activer les procédures de l’OMC. L’agression était toujours en avance sur la défense. C’est précisément ce que la décision de la Cour suprême commence à corriger.
Sans l’IEEPA, le tempo change. Si les nouvelles taxes de Trump doivent passer par des procédures de 270 jours, les partenaires ont le temps de se préparer, de négocier des accords alternatifs entre eux, de renforcer leurs propres marchés intérieurs. L’Union européenne pourrait accélérer ses accords de libre-échange avec le Mercosur, avec l’Inde, avec l’ASEAN. Le Canada pourrait diversifier ses partenaires commerciaux plus agressivement. Ce ne sont pas des mouvements faciles ou rapides. Mais la fenêtre pour les initier vient de s’ouvrir un peu plus largement.
L’Europe face à un moment décisif
Pour l’Union européenne, le moment est stratégiquement délicat mais potentiellement fécond. D’un côté, la situation relative des Européens s’est dégradée avec les nouvelles taxes de 15% qui touchent tout le monde uniformément, y compris des partenaires qui n’étaient pas les cibles prioritaires de Trump. De l’autre, la perte de l’IEEPA réduit la capacité de Trump à cibler spécifiquement l’Europe avec des salves tarifaires surprise. L’équilibre n’est pas favorable aux Européens, mais il est moins catastrophique qu’avant.
La vraie question pour Bruxelles est de savoir si elle va profiter de cette relative accalmie pour renforcer ses propres instruments de résilience commerciale, ou si elle va continuer à attendre, à espérer que le prochain cycle électoral américain produise un changement de politique. Lagarde a raison de parler de « perturbations » à venir. Les prochains mois seront marqués par des litiges juridiques aux États-Unis, par des négociations chaotiques, par des ajustements permanents. Ce n’est pas un contexte qui favorise les investisseurs, mais c’est peut-être un contexte qui, pour la première fois, favorise légèrement les partenaires commerciaux face à Washington.
J’espère que les négociateurs européens comprennent ce qui vient de se passer. Pas juste techniquement. Stratégiquement. Ils ont une fenêtre. Pas grande, pas définitive, mais une fenêtre réelle pour rééquilibrer des rapports de force qui étaient depuis deux ans massivement défavorables. La question est de savoir si Bruxelles a la vélocité politique pour saisir ce moment. L’histoire nous enseigne que les fenêtres de ce genre ne restent pas ouvertes longtemps.
La démocratie américaine face au test tarifaire
Quand les institutions résistent
Au-delà de l’économie, de la géopolitique et des droits de douane, la décision de la Cour suprême sur l’IEEPA pose une question fondamentale sur la santé de la démocratie américaine. Depuis l’élection de Trump en 2024, beaucoup d’observateurs s’interrogeaient sur la capacité des institutions américaines à résister aux assauts d’un exécutif qui testait systématiquement les limites du droit. La réponse, partiellement, est venue vendredi : oui, les institutions peuvent résister. Imparfaitement, tardivement, avec tous les défauts d’un système judiciaire encombré — mais elles peuvent résister.
C’est une nouvelle importante qui dépasse largement la question des droits de douane. Elle dit quelque chose sur la séparation des pouvoirs, sur la capacité des cours à challenger l’exécutif même quand leurs propres membres ont été nommés par lui. Elle rappelle que les institutions ne sont pas seulement des textes. Elles sont aussi des cultures, des pratiques, des précédents — et ces dimensions-là résistent mieux aux assauts politiques que les seuls textes de loi.
Les limites du triomphe institutionnel
Mais gardons-nous d’un optimisme naïf. La Cour suprême a invalidé l’usage de l’IEEPA pour les tarifs globaux. Elle n’a pas mis fin à la politique tarifaire de Trump. Elle n’a pas résolu le problème de fond — un président qui considère les règles institutionnelles comme des obstacles à contourner plutôt que des cadres à respecter. Et l’histoire récente montre que pour chaque outil retiré, l’administration Trump en trouve rapidement un autre. La section 122 arrive quelques heures après la décision sur l’IEEPA. Dans cinq mois, quand la section 122 expire, quelque chose d’autre sera invoqué. Le jeu du chat et de la souris juridique continuera, coûteux pour tout le monde, résolu pour personne.
Et pendant ce temps, les vraies victimes de cette guerre de procédures restent les mêmes : les entreprises qui ne peuvent pas planifier, les travailleurs dont les emplois dépendent de chaînes d’approvisionnement internationales fragiles, les consommateurs qui paient les tarifs dans leurs prix à la caisse. Le débat juridique sur les sections 122, 232 et 301 est fascinant pour les professeurs de droit commercial international. Pour une famille qui voit le prix de ses achats courants augmenter, c’est simplement de l’inquiétude en plus.
Je veux être honnête avec vous : j’ai relu plusieurs fois les analyses sur la section 232, la section 301, la section 122. J’ai cherché le moment où quelqu’un dit clairement que ça va s’arrêter, que quelqu’un va mettre fin à cette instabilité permanente. Ce moment n’est pas dans les analyses. Personne ne le promet. Parce que ce n’est pas une question de sections juridiques. C’est une question de volonté politique. Et la volonté politique de stabiliser les échanges commerciaux mondiaux ne semble pas au programme de Washington pour les prochains mois.
Ce que les marchés ont compris que la politique n'a pas encore admis
La prime d’incertitude est permanente
Les marchés financiers ont réagi à la décision de la Cour suprême et aux annonces de Trump avec leur habituelle schizophrénie : soulagement initial à l’annonce de la décision judiciaire, inquiétude rapide face aux nouvelles taxes de 15%, confusion générale sur ce que tout ça signifie pour les six prochains mois. Mais derrière ces mouvements à court terme, les opérateurs de marché intègrent quelque chose de plus durable : une prime d’incertitude permanente sur les actifs exposés au commerce international. Cette prime signifie que les investisseurs exigent un rendement supplémentaire pour compenser le risque tarifaire imprévisible — ce qui se traduit par un coût du capital plus élevé pour les entreprises exposées, ce qui freine l’investissement, ce qui ralentit la croissance.
C’est le mécanisme économique profond que les bulletins de presse sur les « nouveaux droits de douane à 15% » n’expliquent jamais. Ce n’est pas seulement le tarif lui-même qui coûte de l’argent. C’est la possibilité permanente qu’il soit relevé demain, abaissé après-demain, et remplacé par quelque chose d’entièrement différent dans trois mois. L’incertitude a un prix. Elle se paie dans chaque décision d’investissement, dans chaque contrat à long terme, dans chaque plan d’expansion industrielle. Et ce prix est payé non seulement par les entreprises, mais finalement par les travailleurs et les consommateurs.
La boussole qui ne pointe plus vers un nord stable
Il y a un changement structurel plus profond qui se joue derrière la querelle sur les sections juridiques. Depuis 1945, l’économie mondiale s’est construite sur une forme de prévisibilité américaine. Pas la perfection. Pas l’altruisme. Mais une certaine stabilité des règles du jeu commercial, incarnée par les accords de l’OMC, par les traités bilatéraux, par les institutions multilatérales que Washington avait largement contribué à créer. Cette prévisibilité était le bien public mondial que les États-Unis fournissaient en échange de leur leadership commercial.
Ce bien public est en train de se dégrader. Pas seulement à cause de Trump — le mouvement est plus long, plus profond. Mais Trump l’accélère de manière spectaculaire. Et la décision de la Cour suprême, aussi positive qu’elle soit pour l’État de droit américain, ne restaure pas cette prévisibilité. Elle dit simplement que les tarifs seront décidés différemment — plus lentement, peut-être, mais pas de manière fondamentalement plus stable ou prévisible sur le long terme. La boussole du commerce mondial est déboussolée. Et ce n’est pas une décision de justice, aussi courageuse soit-elle, qui va la réorienter.
Je me souviens d’avoir écrit, il y a deux ans, que le vrai risque de Trump sur le commerce international n’était pas les tarifs eux-mêmes. C’était l’érosion de la confiance dans le système américain comme garant d’un minimum de stabilité. Deux ans plus tard, je maintiens chaque mot. Ce que nous vivons n’est pas une parenthèse. C’est peut-être une transformation durable de l’ordre commercial mondial. Et même si Trump part un jour, les habitudes qu’il a prises — contourner les institutions, improviser les règles, traiter le droit comme un obstacle — auront laissé des traces.
Conclusion : la guerre commerciale continue, mais le terrain a changé
Un revers historique qui ne met pas fin à la guerre
Alors où en sommes-nous? Trump a perdu son outil le plus rapide et le plus flexible. La Cour suprême a dit non à l’usage de l’IEEPA comme arme tarifaire globale. C’est une victoire pour l’État de droit américain, une gifle pour l’exécutif, et un signal important pour les partenaires commerciaux du monde entier. Mais la guerre commerciale, elle, n’est pas terminée. Trump s’est immédiatement replié sur la section 122, temporaire et contestable. Il envisage les sections 232 et 301, lourdes et lentes. Son administration explore toutes les avenues juridiques disponibles. La volonté de maintenir des droits de douane élevés est intacte. Seul l’outil a changé.
Ce qui a changé fondamentalement, c’est la dynamique de pouvoir. La vitesse tarifaire de Trump est réduite. Sa capacité à menacer instantanément est amoindrie. Ses partenaires gagnent du temps — pas beaucoup, mais assez pour respirer, pour se repositionner, pour construire des alternatives. Et les entreprises, les investisseurs, les travailleurs de part et d’autre de l’Atlantique entrent dans une nouvelle phase : pas celle de la guerre-éclair, mais celle de la guérilla commerciale — plus longue, plus épuisante, et pour beaucoup, tout aussi coûteuse.
La question qui restera longtemps sans réponse
La vraie question que pose cette saga n’est pas juridique. Elle n’est pas économique. Elle est politique, au sens le plus profond du terme : qu’est-ce que les États-Unis veulent être dans le monde ? Veulent-ils continuer à être les architectes d’un ordre commercial international imparfait mais stable ? Veulent-ils devenir un acteur parmi d’autres, qui joue selon ses propres règles et change ces règles quand ça l’arrange ? La décision de la Cour suprême a tranché une question juridique précise. Elle n’a pas tranché cette question-là. Et c’est celle-là qui déterminera l’économie mondiale pour les prochaines décennies.
Pour l’instant, ce qui est certain, c’est que l’incertitude va durer. Que les litiges vont se multiplier. Que les partenaires commerciaux vont naviguer à vue. Que les PME et les travailleurs vont continuer à payer le prix de décisions prises dans des salles de tribunal et des salles de presse de la Maison-Blanche. La boîte à outils de Trump est pleine. Les outils sont plus lourds. Mais ils existent. Et il n’hésitera pas à les utiliser.
Je termine cet article avec une conviction qui s’est renforcée à mesure que j’écrivais : nous sommes en train de vivre une transformation historique de l’ordre commercial mondial, et nous la vivons en temps réel, sans vraiment la comprendre. Dans vingt ans, des étudiants en économie liront des chapitres entiers sur 2025-2026 comme une période charnière. Nous, on la vit dans le brouillard. Ce que je sais, c’est que les réponses ne viendront pas des sections 122, 232 ou 301. Elles viendront de décisions politiques courageuses, de deux côtés de l’Atlantique, que peu de dirigeants semblent prêts à prendre aujourd’hui. En attendant, on continue de naviguer. Et d’écrire.
Signé Jacques PJ Provost
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cette analyse reflète le positionnement éditorial assumé de Jacques PJake Provost, chroniqueur indépendant. L’auteur n’est pas économiste, juriste ou spécialiste du droit commercial international. Il est un observateur des dynamiques géopolitiques et économiques mondiales, engagé dans la compréhension et la vulgarisation de phénomènes complexes pour un large public francophone.
Les opinions exprimées dans les mini-éditoriaux sont explicitement celles de l’auteur et ne prétendent pas à la neutralité journalistique. La distinction entre faits rapportés (sections analytiques) et opinions personnelles (mini-éditoriaux en italique) est maintenue tout au long de l’article.
Sources et vérification
Cet article est fondé sur des sources primaires (déclarations officielles, textes de loi, analyses d’experts cités nommément) et sur une source secondaire principale (BFMTV, 23 février 2026). Les citations d’experts — John Plassard, Gita Gopinath, Brad Setser, Éric Dor, Bernard Yaros, Christine Lagarde, Scott Bessent — sont reprises fidèlement de l’article source ou des déclarations publiques citées dans cet article.
Les analyses sur les implications géopolitiques et économiques constituent des interprétations de l’auteur basées sur ces faits établis. Toute évolution significative de la situation juridique ou commerciale pourrait modifier certaines des perspectives exprimées ici.
Sources
Sources primaires
Trade Act of 1974 — Section 122 (texte officiel) – Document gouvernemental américain
Déclaration de Gita Gopinath sur la section 122 et la balance des paiements américaine – 22 février 2026
Sources secondaires
BFMTV — « Donald Trump perd son outil préféré » : après la gifle infligée par la Cour suprême, Trump a quelques outils pour augmenter les droits de douane – 23 février 2026
Bloomberg — Trump pegs new tariffs to a payments crisis experts doubt exists – 22 février 2026
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