La montée en puissance d’un empire criminel
Pour comprendre ce que vit Puerto Vallarta, il faut d’abord comprendre ce qu’est le CJNG. Fondé dans les années 2000, ce cartel mexicain s’est imposé en moins de deux décennies comme l’une des organisations criminelles les plus redoutables de l’hémisphère occidental. Son expansion est spectaculaire : présent dans plus de 20 États mexicains, actif dans plus de 35 pays, le CJNG contrôle des routes de trafic de fentanyl, de cocaïne, de méthamphétamine qui approvisionnent les marchés nord-américain, européen et asiatique. Son chef, Nemesio Oseguera Cervantes, alias El Mencho, figure parmi les personnes les plus recherchées au monde, avec une prime de 10 millions de dollars américains offerte par les États-Unis pour toute information menant à son arrestation.
Ce qui distingue le CJNG des autres cartels, c’est son modèle opératoire. Là où certains groupes criminels cherchent à maintenir un profil bas pour éviter les frappes militaires et policières, le CJNG affiche sa puissance. Des vidéos de propagande diffusées sur les réseaux sociaux, des convois armés filmés en plein jour, des attaques frontales contre les forces de l’ordre mexicaines — y compris des tirs de missiles antiaériens contre des hélicoptères militaires. Ce groupe ne cherche pas à se fondre dans le décor. Il impose son décor. Et ce décor, en Jalisco, en Nayarit, dans la région de Bahía de Banderas qui englobe Puerto Vallarta, c’est celui d’une autorité parallèle qui coexiste — parfois en collusion — avec les institutions officielles.
Quand un cartel peut tirer sur un hélicoptère militaire sans que cela change fondamentalement l’équilibre du pouvoir, on n’est plus dans le domaine de la criminalité organisée ordinaire. On est dans quelque chose d’autre. Quelque chose qui ressemble dangereusement à une guerre de basse intensité que les gouvernements préfèrent ne pas nommer ainsi.
Puerto Vallarta dans l’oeil du cyclone
Puerto Vallarta n’est pas une ville en marge de cette réalité. Elle en est l’un des centres. La ville portuaire est un carrefour stratégique : port de transit pour des marchandises légales et illégales, économie touristique qui génère des flux d’argent colossaux facilement infiltrables par le blanchiment d’argent, position géographique entre les routes terrestres et maritimes du Pacifique. Pour un cartel comme le CJNG, Puerto Vallarta n’est pas seulement une ville à contrôler — c’est un actif économique et logistique de première valeur. Et les touristes qui y affluent par centaines de milliers chaque année ? Ils sont, dans la logique froide du cartel, à la fois une source de revenus indirects — via l’économie locale qu’ils font tourner — et un bouclier. Tant que les touristes viennent, l’économie officielle survit, les hôtels paient leurs impôts, la ville conserve une apparence de normalité. C’est cette normalité de façade que le CJNG a tout intérêt à maintenir — jusqu’à un certain point.
Ce que le touriste ne voit pas — et ce qu'il commence à voir
La géographie invisible de la peur
Puerto Vallarta fonctionne selon une géographie que les agences de voyages n’incluent jamais dans leurs brochures. Il y a la Zona Hotelera, le Malecón, les quartiers touristiques balisés, surveillés, dans lesquels des milliers de visiteurs évoluent dans une bulle relativement protégée. Et puis il y a tout le reste. Les quartiers populaires en périphérie, les zones industrielles et portuaires, certains axes routiers en dehors du centre-ville, où les règles changent radicalement. Dans ces espaces, la présence des cartels est tangible, visible, assumée. Des commerces qui paient une cuota — une taxe forcée — pour avoir le droit d’opérer. Des habitants qui savent exactement quelle rue ne pas emprunter après une certaine heure. Des jeunes hommes qui font le guet à des carrefours stratégiques, dont la fonction est connue de tous sauf des touristes.
Ce que le Canadien ayant témoigné auprès de Radio-Canada décrit, c’est précisément la pénétration de cette autre géographie dans l’espace que les touristes croyaient préservé. Des situations menaçantes, une atmosphère de tension, des scènes qui sortent violemment du cadre paradisiaque dans lequel il croyait évoluer. Ce glissement, cette porosité croissante entre le monde des cartels et l’espace touristique, est l’une des évolutions les plus préoccupantes observées par les analystes de sécurité qui suivent la situation au Mexique. Pendant des années, un équilibre précaire a été maintenu : les cartels toléraient les touristes parce que les touristes étaient bons pour les affaires. Mais cet équilibre se fissure.
Il y a quelque chose de profondément injuste dans le fait que des milliers de familles canadiennes arrivent au Mexique sans la moindre information réelle sur ce à quoi elles s’exposent. Ce n’est pas de la malchance. C’est un système — touristique, économique, diplomatique — qui a intérêt à ce que cette réalité reste invisible.
Les incidents qui ne font pas les manchettes
Les avertissements du gouvernement canadien concernant le Mexique existent. Ils sont accessibles sur le site du ministère des Affaires étrangères. Mais combien de voyageurs les lisent vraiment ? Combien d’agences de voyages les mentionnent spontanément lors de la vente d’un forfait tout inclus ? Ces avertissements classent de nombreuses régions mexicaines, dont l’État de Jalisco dans son ensemble, en niveau de risque élevé. Ils déconseillent explicitement les déplacements dans certaines zones. Mais Puerto Vallarta continue d’accueillir des vols nolisés bondés chaque semaine, en partance de Montréal, de Toronto, de Calgary, de Vancouver. L’industrie du voyage et du tourisme est une machine économique dont les engrenages ne s’accommodent pas facilement de nuances sécuritaires. Et pendant ce temps, des incidents se produisent. Des Canadiens sont victimes de vols à main armée. Des touristes étrangers se trouvent au mauvais endroit au mauvais moment lors de règlements de comptes. Des familles rentrent chez elles avec des histoires qu’elles n’auraient jamais imaginé devoir raconter.
Le gouvernement mexicain — entre déni et incapacité
La rhétorique officielle face aux faits
Face à la montée de l’insécurité dans ses zones touristiques, le gouvernement mexicain oscille entre deux postures également problématiques. La première est le déni partiel : minimiser l’ampleur du phénomène, rassurer les investisseurs et les gouvernements étrangers dont les ressortissants constituent la clientèle touristique, insister sur les efforts déployés par les forces de l’ordre. La seconde est l’aveu d’impuissance déguisé : reconnaître que la situation est difficile tout en soulignant que les zones touristiques font l’objet d’une attention particulière, que des brigades spéciales ont été déployées, que des progrès ont été réalisés. Ces deux postures ont en commun de ne pas dire la vérité centrale : l’État mexicain a perdu le contrôle de portions significatives de son territoire, et Puerto Vallarta n’est pas une exception à cette réalité.
Sous la présidence de Claudia Sheinbaum, qui a succédé à Andrés Manuel López Obrador en octobre 2024, le Mexique tente de redéfinir sa stratégie de sécurité. López Obrador avait tenté une approche dite « abrazos, no balazos » — des étreintes, pas des balles — qui visait à traiter les causes sociales du narcobanditisme plutôt qu’à l’affronter militairement. Cette stratégie a été un échec documenté : le nombre d’homicides au Mexique a atteint des records historiques sous son mandat. Sheinbaum hérite d’un appareil sécuritaire fragilisé, d’institutions judiciaires minées par la corruption, et d’un contexte géopolitique complexifié par les pressions de l’administration Trump aux États-Unis, qui réclame une action plus agressive contre les cartels au risque de déstabiliser davantage les relations bilatérales.
Un État qui ne peut pas garantir la sécurité de ses propres citoyens dans ses propres villes touristiques n’est pas simplement un État en difficulté. C’est un État dont la souveraineté réelle est en question. Et cette question, personne au niveau diplomatique ne veut la poser à voix haute.
La corruption comme infrastructure
Impossible de comprendre l’emprise des cartels au Mexique sans parler de corruption systémique. Ce n’est pas un problème marginal. Ce n’est pas l’affaire de quelques policiers ripoux. La corruption au Mexique est une infrastructure. Des policiers locaux payés par les cartels pour fermer les yeux, signaler les opérations anti-drogue, faciliter le transport de marchandises illicites. Des élus locaux qui doivent négocier avec les groupes criminels pour exercer leur mandat — voire qui sont directement placés par ces groupes. Des juges et procureurs qui reçoivent des enveloppes ou des menaces — souvent les deux. Le résultat de cette capture institutionnelle est que la justice est une fiction dans de nombreuses parties du pays, et que les victimes des cartels — touristes, habitants, entrepreneurs — savent qu’ils n’ont souvent aucun recours réel. C’est aussi pourquoi les témoignages comme celui du Canadien à Radio-Canada sont précieux : ils donnent une voix à une réalité que les circuits officiels n’ont ni la capacité ni l’intérêt de relayer.
Les Canadiens au Mexique — une exposition que personne ne calcule vraiment
Des millions de voyageurs, une information lacunaire
Le Canada est l’un des pays dont les ressortissants voyagent le plus massivement au Mexique. Chaque année, des centaines de milliers de Canadiens — certaines estimations parlent de plus d’un million et demi par an — se rendent dans des destinations mexicaines, dont Puerto Vallarta, Cancún, Riviera Maya, Los Cabos, Mazatlán. Ces voyages génèrent des milliards de dollars de revenus pour l’industrie touristique mexicaine et pour les compagnies aériennes et voyagistes canadiens. C’est une industrie colossale. Et comme toute industrie colossale, elle a ses propres intérêts à défendre, qui ne sont pas toujours alignés avec ceux des voyageurs.
L’information sécuritaire fournie aux voyageurs canadiens avant leur départ est notoirement insuffisante. Les avertissements officiels du gouvernement canadien existent, mais ils sont formulés de manière souvent trop générale pour être vraiment utiles. Savoir que « la criminalité organisée est active dans l’État de Jalisco » ne donne pas à un touriste les outils concrets pour évaluer son niveau de risque, pour identifier les zones à éviter, pour reconnaître les signes d’une situation dangereuse. Ce que le témoignage du Canadien à Puerto Vallarta révèle en creux, c’est ce gouffre entre l’information disponible et l’information nécessaire. Entre ce qu’on peut trouver avec de la recherche et ce qu’on devrait être dit d’emblée.
Envoyer des touristes dans une zone de conflit de basse intensité sans leur donner une information réelle et actionnable, c’est une forme d’irresponsabilité collective. Elle est partagée par les gouvernements, les voyagistes et une industrie touristique qui préfère vendre du rêve plutôt que de la vérité.
Des Canadiens qui ne rentrent pas
La situation a une dimension encore plus sombre : les Canadiens disparus au Mexique. Des cas de ressortissants canadiens victimes de violence liée aux cartels, de kidnappings, d’homicides sont documentés dans les archives des médias canadiens et dans les rapports consulaires. Pour chaque cas qui fait les manchettes — et ils sont relativement rares, souvent parce que les familles sont dans un premier temps réticentes à publiciser la situation — il y en a d’autres qui se règlent discrètement, dans des zones grises diplomatiques et sécuritaires. Le consulat canadien à Puerto Vallarta traite des situations d’urgence impliquant des ressortissants avec une régularité que le grand public ne mesure pas. Ce qui se passe dans les coulisses consulaires est, en soi, un baromètre de l’insécurité réelle dans la région.
La violence des cartels — une réalité qui évolue dangereusement
Des méthodes qui s’exportent
La violence des cartels mexicains a évolué dans ses formes et dans ses cibles. Pendant longtemps, les groupes criminels comme le CJNG avaient une règle implicite : ne pas toucher aux touristes étrangers. S’attaquer à des ressortissants américains, canadiens ou européens attirait une attention internationale indésirable, risquait de déclencher des pressions diplomatiques, de faire baisser le tourisme et donc de tarir une source de revenus indirects. Cette règle implicite a sauté dans plusieurs endroits. Les quatre touristes américains enlevés à Matamoros en mars 2023, dont deux ont été tués, ont constitué un signal d’alarme. Depuis, d’autres incidents impliquant des ressortissants étrangers ont été rapportés dans différentes régions mexicaines. La ligne qui séparait les touristes des risques liés aux cartels est de plus en plus floue.
Plusieurs facteurs expliquent cette évolution. L’intensification de la compétition entre cartels pour le contrôle des territoires et des routes génère une violence qui déborde sur l’espace public de manière moins contrôlée qu’auparavant. La diversification des activités criminelles — extorsion, kidnapping, trafic d’êtres humains en plus du trafic de drogue — crée de nouvelles vulnérabilités pour des personnes qui n’ont rien à voir avec ces activités. Et la montée en puissance de cartels plus jeunes, plus imprévisibles, moins liés aux codes tacites des organisations criminelles établies, introduit une instabilité supplémentaire dans un paysage sécuritaire déjà précaire.
Quand la règle non écrite qui protégeait les touristes commence à se fissurer, on entre dans une nouvelle phase. Une phase où le conte de fées du tourisme mexicain sans risque est définitivement révolu. Et il vaut mieux que les voyageurs le sachent avant d’embarquer.
Puerto Vallarta — entre statistiques et réalité vécue
Les statistiques officielles de criminalité à Puerto Vallarta méritent d’être lues avec précaution. D’un côté, la ville enregistre des taux d’homicides qui la placent certes dans une situation difficile mais qui restent inférieurs à certaines autres villes mexicaines comme Tijuana, Ciudad Juárez ou Acapulco. De l’autre, ces statistiques ne capturent pas l’ensemble des incidents — dont beaucoup ne sont pas signalés aux autorités, soit par peur, soit par méfiance envers des forces de l’ordre elles-mêmes suspectes de connivence avec les groupes criminels. Elles ne mesurent pas non plus les impacts indirects de la présence des cartels : le racket des commerces, les déplacements forcés de populations, le climat de peur qui s’installe progressivement dans des quartiers qui n’étaient pas touchés auparavant. Ce que le Canadien ayant témoigné à Radio-Canada décrit, c’est précisément cette réalité que les statistiques brutes ne saisissent pas : l’atmosphère, le poids de la menace, la violence vécue comme une présence constante même quand elle n’éclate pas en scène ouverte.
L'industrie touristique — complice silencieuse ?
L’économie du silence
L’industrie touristique — hôtels, compagnies aériennes, voyagistes, agences de voyages — a un intérêt économique direct dans le maintien de l’image de destinations comme Puerto Vallarta. Cette industrie représente des milliards de dollars de revenus annuels, des milliers d’emplois, des entreprises cotées en bourse dont la valeur est directement liée à la perception de sécurité de leurs destinations. Dans ce contexte, il existe une économie du silence autour de la réalité sécuritaire au Mexique. Les informations circulent, bien sûr. Les avertissements consulaires sont accessibles. Les reportages existent. Mais ils sont noyés dans un flux de publicités touristiques, de témoignages de voyageurs heureux, de contenus sponsorisés sur les réseaux sociaux qui construisent et maintiennent l’image paradisiaque.
Il ne s’agit pas d’un complot organisé. Il s’agit d’un alignement d’intérêts économiques qui produit, collectivement, une désinformation par omission. Personne n’est assis dans une salle de réunion à décider de cacher la réalité des cartels aux touristes canadiens. Mais chaque acteur — le voyagiste qui ne soulève pas les avertissements pour ne pas perdre une vente, l’hôtel qui minimise les incidents pour protéger sa réputation, le gouvernement mexicain qui valorise ses retombées touristiques, le gouvernement canadien qui ne veut pas froisser un partenaire commercial — contribue à maintenir un récit qui laisse des voyageurs mal informés face à des risques réels.
L’industrie du voyage vend de l’insouciance. C’est son modèle d’affaires. Mais quand l’insouciance qu’elle vend expose des familles à une violence réelle, on est en droit de se demander à quel moment la légèreté commerciale devient une responsabilité morale.
Ce que devrait dire une agence de voyages responsable
Imaginons — l’exercice est instructif — ce que dirait une agence de voyages véritablement responsable à un client souhaitant réserver un séjour à Puerto Vallarta. Elle lui parlerait des zones à éviter absolument, des précautions à prendre, des numéros d’urgence consulaires à conserver sur soi, des comportements à adopter pour minimiser les risques — ne pas sortir des zones touristiques la nuit, éviter d’exhiber des appareils électroniques ou des bijoux de valeur, ne pas prendre de taxis non officiels, être vigilant dans les environnements non balisés. Elle lui dirait que le risque n’est pas nul, qu’il est gérable avec de bonnes informations et des comportements adaptés, mais qu’il est réel et qu’il mérite d’être pris au sérieux. Cette agence de voyages responsable est malheureusement l’exception plutôt que la règle dans une industrie structurellement incitée à vendre du rêve sans nuance.
La réponse canadienne — entre prudence diplomatique et devoir de protection
Les limites de la diplomatie de bon voisinage
Le Canada entretient des relations économiques et diplomatiques étroites avec le Mexique. Les deux pays sont liés par l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM), le cadre commercial qui a succédé à l’ALENA. Le Mexique est l’un des principaux partenaires commerciaux du Canada. Des milliers d’entreprises canadiennes opèrent au Mexique, des communautés expatriées canadiennes y sont installées. Dans ce contexte, la relation bilatérale est précieuse et les gouvernements canadiens successifs ont été prudents dans leurs déclarations publiques sur la situation sécuritaire mexicaine pour ne pas créer de frictions diplomatiques. Cette prudence a un coût : elle contribue à l’insuffisance de l’information fournie aux voyageurs canadiens sur les risques réels qu’ils prennent.
La question qui se pose est celle du devoir de protection de l’État canadien envers ses ressortissants à l’étranger. Ce devoir est limité par des réalités pratiques — le Canada ne peut pas contrôler ce qui se passe sur le territoire mexicain — mais il inclut un volet d’information et d’alerte qui pourrait être exercé de manière beaucoup plus active et directe qu’il ne l’est actuellement. Les avertissements consulaires existants sont nécessaires mais insuffisants. Une approche plus proactive — des campagnes d’information ciblées avant les saisons touristiques, des briefings obligatoires pour les voyagistes, une meilleure visibilité des avertissements dans les processus de réservation — serait possible sans constituer une ingérence dans les affaires mexicaines.
Le Canada peut être à la fois un ami du Mexique et un protecteur honnête de ses citoyens. Ces deux choses ne sont pas incompatibles — sauf si on choisit de faire passer la diplomatie commerciale avant le devoir de vérité envers les gens qui font confiance à leur passeport canadien pour les protéger.
Que fait réellement le consulat canadien ?
Le consulat canadien à Puerto Vallarta et plus largement le réseau consulaire canadien au Mexique font un travail essentiel dans des conditions difficiles. Ils traitent les urgences consulaires, assistent les ressortissants en difficulté, maintiennent des canaux de communication avec les autorités locales. Mais ils opèrent dans un environnement où leurs interlocuteurs mexicains sont eux-mêmes contraints par la réalité du pouvoir des cartels, où l’information disponible est souvent fragmentaire, et où leurs moyens sont limités par rapport à l’ampleur de la tâche. Les fonctionnaires consulaires canadiens au Mexique sont en première ligne d’une réalité que les responsables politiques à Ottawa voient de très loin. Le fossé entre la réalité consulaire et le discours politique est l’un des angles morts de cette problématique.
Les voix mexicaines — ce que disent ceux qui vivent avec les cartels
La résistance silencieuse des habitants
Il serait profondément injuste de réduire Puerto Vallarta et ses habitants à la violence des cartels. La grande majorité des Mexicains qui vivent dans cette ville — et dans les milliers de villes mexicaines touchées par la présence du crime organisé — ne sont pas des criminels. Ce sont des familles, des travailleurs, des entrepreneurs, des artistes, des enseignants qui essaient de vivre une vie normale dans des conditions anormales. Ils s’adaptent, ils développent des stratégies de survie informelles, ils maintiennent des réseaux de solidarité communautaire qui constituent une forme de résistance silencieuse à l’emprise des cartels. Certains s’organisent plus ouvertement — des groupes d’autodéfense, des collectifs citoyens, des journalistes qui continuent à couvrir la réalité du crime organisé malgré les menaces, parfois au péril de leur vie.
Le Mexique est l’un des pays les plus dangereux au monde pour les journalistes. Des dizaines de professionnels de l’information ont été assassinés ces dernières années pour avoir osé couvrir les activités des cartels. Ceux qui continuent à le faire — et ils sont nombreux, dans des rédactions locales souvent mal équipées et sous-financées — font preuve d’un courage que leurs collègues des démocraties stables peuvent difficilement imaginer. Leur travail est indispensable pour que la réalité des cartels continue d’être documentée, pour que les victimes aient une voix, pour que l’oubli ne s’installe pas.
La résistance des journalistes mexicains face aux cartels est l’une des histoires de courage les moins racontées de notre époque. Pendant qu’on débat de la liberté de la presse dans des contextes où elle est menacée rhétoriquement, des hommes et des femmes au Mexique paient de leur vie le droit d’informer. Ça mérite plus qu’une note de bas de page.
Le prix du silence imposé
Le silence imposé par les cartels aux communautés qu’ils contrôlent est l’une des formes les plus insidieuses de leur pouvoir. Les habitants de quartiers sous emprise du CJNG ou d’autres groupes ne parlent pas aux médias. Ils ne témoignent pas aux autorités. Ils n’expriment pas publiquement leur opinion sur ce qui se passe dans leur voisinage. Ce silence n’est pas un consentement. C’est une stratégie de survie dans un environnement où parler peut coûter la vie. Ce que cela signifie, en pratique, c’est que la réalité vécue par des centaines de milliers de Mexicains reste largement invisible aux yeux du monde. Et que les témoignages de touristes étrangers — qui bénéficient d’une protection relative liée à leur passeport, à leur visibilité internationale, au bruit médiatique que leur sort pourrait générer dans leurs pays d’origine — deviennent parfois les seuls témoignages qui circulent sur ce que les habitants vivent au quotidien.
Les leçons d'autres crises touristiques — ce que l'histoire enseigne
Quand le paradis s’effondre
L’histoire du tourisme mondial offre plusieurs exemples de destinations qui ont connu des crises sécuritaires majeures après des années de développement touristique intense. Acapulco, autre ville mexicaine, était il y a quelques décennies l’une des destinations balnéaires les plus glamour du monde. Elle est aujourd’hui l’une des villes les plus dangereuses de la planète, avec des taux d’homicides parmi les plus élevés au monde. Sa transformation n’a pas été soudaine. Elle s’est faite progressivement, insidieusement, pendant des années où les signaux d’alerte ont été ignorés, minimisés, noyés dans le flux touristique. Puerto Vallarta n’est pas Acapulco. La situation n’est pas comparable dans son intensité actuelle. Mais les mécanismes de dégradation — la progression des cartels, la corruption institutionnelle, l’insuffisance de la réponse de l’État, le maintien artificiel d’une image de normalité — sont les mêmes. Et ils méritent d’être reconnus pour ce qu’ils sont avant que la comparaison ne devienne pertinente.
D’autres exemples, hors du Mexique, montrent qu’il est possible de gérer des crises touristiques de manière plus transparente et plus responsable. Des destinations qui ont connu des attentats terroristes ont opté pour une communication directe, des mesures de sécurité renforcées et visibles, et une relation honnête avec les voyageurs potentiels sur les risques et les mesures prises. Cette approche, à terme, préserve mieux la confiance et la réputation d’une destination qu’une communication de minimisation qui finit par être contredite par les événements.
Acapulco est un avertissement que personne n’a voulu entendre à temps. Si Puerto Vallarta suit le même chemin, personne ne pourra dire qu’il n’y avait pas eu de signaux. Les signaux sont là. La question est de savoir si quelqu’un a le courage de les lire à voix haute.
Ce que l’exemple thaïlandais ou turque peut enseigner
Des pays comme la Thaïlande ou la Turquie, qui ont fait face à des crises sécuritaires ayant affecté leur tourisme, offrent des leçons instructives sur la gestion de ces situations. Dans les deux cas, la réaction initiale des gouvernements a été de minimiser, de rassurer, de protéger l’image. Dans les deux cas, cette stratégie a fini par s’épuiser face à la réalité des événements. La reconstruction de la confiance touristique s’est faite, là où elle a réussi, non par le retour à la communication paradisiaque d’avant la crise, mais par une communication plus honnête et plus ciblée sur les mesures concrètes prises pour améliorer la sécurité. Le Mexique n’a pas encore opéré cette transition. Il continue, dans ses communications officielles sur le tourisme, à traiter la sécurité comme une note de bas de page plutôt que comme une priorité stratégique pour la pérennité de son industrie touristique.
Ce que ce témoignage change — ou devrait changer
La valeur du récit individuel
Le témoignage d’un seul Canadien à Radio-Canada peut sembler modeste face à l’ampleur d’une problématique géopolitique et sécuritaire aussi complexe que celle des cartels mexicains. Mais les récits individuels ont une puissance que les statistiques et les rapports n’ont pas. Ils rendent concret ce qui est abstrait. Ils humanisent ce qui est systémique. Ils créent une connexion émotionnelle directe entre une réalité lointaine et l’expérience potentielle du lecteur ou de l’auditeur. Quand un homme comme n’importe qui d’entre nous — qui avait réservé ses vacances dans un endroit que tous ses proches considéraient comme une destination banale — revient avec un récit de violence et d’insécurité, cela produit quelque chose qu’aucune note de service gouvernementale ne produit : une prise de conscience viscérale.
Ce témoignage s’inscrit dans un mouvement plus large de prise de conscience collective au Canada sur les risques réels du tourisme dans certaines destinations mexicaines. Des discussions ont lieu sur les réseaux sociaux, dans des groupes de voyage, dans des familles qui planifient leurs vacances d’hiver. Des questions émergent : est-il encore raisonnable d’emmener ses enfants à Puerto Vallarta ? Que sait-on vraiment de ce qui se passe là-bas ? Les avertissements du gouvernement canadien sont-ils suffisants ? Ces questions méritent des réponses sérieuses, documentées, nuancées — pas des rassurances de façade.
Un seul témoignage honnête vaut parfois plus que mille brochures touristiques. Il dit la vérité. Et la vérité, dans ce cas précis, est que trop de Canadiens partent au Mexique sans savoir ce qu’ils ne devraient pas ignorer.
Ce que les voyageurs peuvent et doivent faire
Informer n’est pas décourager. Il est possible de visiter Puerto Vallarta et d’autres destinations mexicaines en minimisant significativement les risques, à condition d’être bien informé et de prendre des précautions adaptées. Consulter et lire réellement les avertissements aux voyageurs du gouvernement canadien. Se tenir aux zones touristiques établies, surtout la nuit. Éviter d’exhiber des signes visibles de richesse. Utiliser uniquement des taxis officiels ou des applications de transport reconnues. Ne pas accepter des offres trop belles pour être vraies — excursions non officielles, rencontres fortuites trop chaleureuses. Garder les coordonnées du consulat canadien à portée de main. Souscrire une assurance voyage qui couvre les situations d’urgence, y compris les évacuations médicales. Se tenir informé de l’actualité locale pendant le séjour. Ces précautions ne garantissent pas la sécurité absolue — rien ne le fait — mais elles réduisent significativement l’exposition aux risques.
Conclusion : le droit de savoir avant de partir
Une responsabilité partagée
Ce que ce témoignage d’un Canadien à Puerto Vallarta met en lumière, au fond, c’est une question de responsabilité. La responsabilité des gouvernements — mexicain et canadien — d’être honnêtes sur les risques réels plutôt que de protéger des intérêts économiques et diplomatiques au détriment de la sécurité des citoyens. La responsabilité de l’industrie touristique de ne pas vendre des destinations sans informer correctement sur leur contexte sécuritaire. La responsabilité des médias de couvrir cette réalité avec la régularité et la profondeur qu’elle mérite, et pas seulement quand un incident spectaculaire fait enfin les manchettes. Et oui, la responsabilité des voyageurs eux-mêmes de s’informer sérieusement avant de partir, de ne pas déléguer leur sécurité à une image de carte postale.
Puerto Vallarta n’est pas une zone de guerre. Les millions de touristes qui y passent chaque année ne sont pas en danger constant et imminent. Mais c’est une destination dans laquelle la violence des cartels est une réalité tangible, documentée, qui progresse et qui affecte de plus en plus l’espace dans lequel évoluent les visiteurs. Ignorer cette réalité, c’est prendre un risque par ignorance. La connaître et la comprendre, c’est se donner les moyens de faire des choix éclairés — y compris celui d’y aller quand même, en sachant ce qu’on y fait et comment on s’y comporte.
Le droit de partir en vacances là où on le souhaite s’accompagne du droit fondamental de savoir dans quoi on s’embarque. Ce droit n’est pas honoré aujourd’hui envers les voyageurs canadiens qui choisissent le Mexique. Et tant que ce ne sera pas le cas, des histoires comme celle de ce Canadien à Puerto Vallarta continueront d’être racontées — après coup, quand il est trop tard pour avoir fait autrement.
Le paradis a ses zones d’ombre — il est temps de le dire
Le Mexique est un pays extraordinaire. Sa culture est riche, son histoire est fascinante, ses paysages sont d’une beauté saisissante, ses habitants sont dans leur immense majorité chaleureux et accueillants. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Il s’agit d’un problème spécifique, aigu, documenté : la violence des cartels dans des régions touristiques majeures atteint un niveau qui ne peut plus être traité comme un bruit de fond gérable et ignorable. Les Canadiens qui choisissent d’y passer leurs vacances méritent une information complète, honnête et actionnable. Ni la panique, ni le déni. La vérité, simplement. Et la vérité, c’est que Puerto Vallarta brille de mille feux en surface — et que dans l’ombre de cette lumière, des forces dangereuses et incontrôlées façonnent une réalité que trop de visiteurs n’apprennent à connaître qu’une fois qu’ils y sont confrontés. Ce moment-là est toujours trop tard.
Signé Jacques Pj Provost
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels des gouvernements et institutions internationales, déclarations publiques des dirigeants politiques, rapports d’organisations intergouvernementales, dépêches d’agences de presse internationales reconnues (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse, Bloomberg News).
Sources secondaires : publications spécialisées, médias d’information reconnus internationalement, analyses d’institutions de recherche établies, rapports d’organisations sectorielles (Radio-Canada, Le Monde, The Guardian, Foreign Affairs, InSight Crime).
Les données statistiques et sécuritaires citées proviennent d’institutions officielles et d’organisations spécialisées dans l’analyse de la criminalité organisée en Amérique latine.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques géopolitiques et économiques contemporaines, et de leur donner un sens cohérent dans le grand récit des transformations qui façonnent notre époque. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales et la compréhension des mécanismes stratégiques qui animent les acteurs globaux.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées, garantissant ainsi la pertinence et l’actualité de l’analyse proposée.
Ce texte s’appuie sur le témoignage rapporté par Radio-Canada et sur une analyse contextuelle documentée. Les affirmations factuelles sur le CJNG, sur la situation sécuritaire au Jalisco et sur les politiques consulaires canadiennes reposent sur des sources vérifiables citées ci-dessous. Les analyses et interprétations sont celles du chroniqueur.
Sources
Sources primaires
Radio-Canada — Un Canadien au Mexique témoigne de la violence des cartels à Puerto Vallarta — 2025
DEA — National Drug Threat Assessment — Cartel Jalisco Nueva Generación — 2021
Sources secondaires
InSight Crime — Profil du Cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG) — 2024
The Guardian — Four Americans kidnapped in Mexico, two killed — mars 2023
Le Monde — Mexique : les cartels et le tourisme, une coexistence de plus en plus fragile — 2024
Foreign Policy — Mexico’s Tourism Problem: When Cartels and Resorts Collide — janvier 2024
Reuters — CJNG expansion in tourist regions of Mexico — 2024
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