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Le confort qui réchauffe la planète

C’est un paradoxe au cœur de notre lutte contre le changement climatique. L’air conditionné, cette technologie essentielle qui protège des millions de personnes des vagues de chaleur mortelles, contribue lui-même au réchauffement de la planète. Une nouvelle étude met en lumière ce cercle vicieux, révélant comment notre besoin de fraîcheur pourrait avoir des conséquences bien plus lourdes que prévu.

Menée par l’Université de Birmingham, cette recherche s’est penchée sur l’interaction complexe entre le changement climatique, la croissance économique et la demande croissante en climatisation. Les conclusions, publiées dans la revue Nature Communications, décrivent une spirale inquiétante. Plus les températures grimpent, plus les climatiseurs sont installés. Or, cette utilisation accrue génère des émissions de gaz à effet de serre qui, à leur tour, font monter le thermomètre mondial.

Un monde déjà sous pression thermique

Le constat de départ est sans appel. Les activités humaines ont déjà réchauffé la Terre d’environ 1,2°C par rapport à l’ère préindustrielle. Cette hausse, qui peut sembler modeste, se traduit par des vagues de chaleur plus fortes et plus fréquentes. Entre 2000 et 2019, près d’un demi-million de décès liés à la chaleur ont été recensés dans le monde. La climatisation est une réponse directe pour réduire ces risques et protéger les plus vulnérables.

Parallèlement, le marché a explosé. Les ventes mondiales de climatiseurs ont quadruplé entre 1990 et 2016. La Chine et les États-Unis représentent à eux seuls plus de la moitié des ventes mondiales. Conséquence logique : la quantité d’électricité consommée pour le refroidissement a plus que triplé depuis 1990. Comme la majorité de l’électricité provient encore des combustibles fossiles, la boucle est bouclée : plus de fraîcheur signifie, pour l’instant, plus d’émissions de carbone.

Des projections qui donnent le vertige

Pour anticiper l’avenir, les chercheurs ont utilisé cinq scénarios climatiques élaborés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Ces trajectoires vont d’une action climatique forte à une dépendance massive aux énergies fossiles. Dans un scénario intermédiaire, la demande mondiale de refroidissement pourrait bondir de 25 % d’ici 2050 par rapport à 2010. Dans les scénarios les plus pessimistes, la hausse serait encore plus rapide.

En chiffres, cela se traduit par une prolifération des appareils. Le monde pourrait compter environ 2,3 milliards de climatiseurs en 2050 selon ce scénario médian. Mais si notre dépendance aux énergies fossiles s’accentue, ce chiffre pourrait grimper jusqu’à 3,1 milliards d’unités. La consommation électrique suivrait la même courbe : elle pourrait atteindre 4 493 térawattheures dans la voie médiane, et même dépasser les 12 000 térawattheures dans le cas le plus émissif, représentant alors près de 15 % de la consommation énergétique totale du secteur du bâtiment.

Le revenu, principal moteur de la climatisation

L’étude révèle un point crucial : c’est avant tout l’augmentation des revenus qui explique la hausse de l’utilisation des climatiseurs, bien plus que la simple augmentation des températures. Le professeur Yuli Shan de l’Université de Birmingham l’explique : « Le réchauffement climatique augmente les températures et provoque plus de vagues de chaleur, et à mesure que la croissance économique dans certains des pays les plus touchés progresse, davantage de personnes peuvent compenser la chaleur extrême avec la climatisation. »

Ce mécanisme nous enferme dans une sorte de course à l’armement. « À mesure que les températures mondiales augmentent, nous risquons d’être enfermés dans une ‘course aux armements’ où le fait de nous défendre contre la chaleur extrême aggrave le problème », poursuit le professeur Shan. Selon les calculs, dans le scénario médian, les émissions liées à la climatisation pourraient atteindre 3,8 gigatonnes d’équivalent dioxyde de carbone par an d’ici 2050. Dans la trajectoire la plus pessimiste, elles pourraient s’élever à 8,5 gigatonnes, soit l’équivalent des émissions annuelles actuelles des États-Unis. Entre 2010 et 2050, les émissions totales de la climatisation pourraient dépasser 100 gigatonnes dans ce même scénario médian.

Une bombe à retardement climatique et sociale

L’impact direct sur la température globale est quantifiable. Ces émissions pourraient ajouter environ 0,05°C au réchauffement d’ici 2050 dans le scénario médian, et jusqu’à 0,07°C dans le pire des cas. Si ces chiffres semblent faibles, ils sont considérables dans un contexte où la planète dispose d’une marge de manœuvre infime pour rester sous l’objectif de 1,5°C. À cela s’ajoute le problème croissant des fuites de réfrigérants, ces gaz souvent bien plus puissants que le CO2 pour piéger la chaleur, qui pourraient représenter une part importante des émissions liées à la climatisation d’ici 2050.

La demande de refroidissement est la plus forte dans les régions équatoriales comme l’Asie du Sud-Est, l’Asie du Sud et certaines parties de l’Afrique. Or, beaucoup de ces régions ont des niveaux de revenus plus faibles et un accès limité à la climatisation. Les chercheurs estiment qu’il pourrait manquer 94 millions de climatiseurs dans les régions à faible revenu d’ici 2050. Si ces régions atteignaient des revenus élevés, ce « déficit de refroidissement » pourrait grimper à 150 millions d’unités. Le Dr. Hongzhi Zhang de l’Institut de Technologie de Pékin prévient : « L’étude révèle que si toutes les régions à faible revenu obtenaient le même accès à la climatisation que les régions riches, les émissions mondiales liées augmenteraient de façon spectaculaire – ajoutant jusqu’à 0,05°C de réchauffement supplémentaire même dans le scénario le plus respectueux du climat. »

Comment sortir de l’impasse ?

Face à ce défi, les chercheurs appellent à des actions rapides et multiples. La première est la décarbonation des systèmes électriques. Une énergie propre peut réduire considérablement les émissions liées au refroidissement. L’adoption de réfrigérants à faible potentiel de réchauffement planétaire pourrait également réduire les émissions de 90 à 99 % dans certains cas. L’amélioration de l’isolation des bâtiments, la modernisation des fenêtres et l’utilisation de climatiseurs plus efficaces sont d’autres leviers pour réduire la demande d’électricité.

Des gestes simples peuvent aussi avoir un impact. Augmenter la consigne du thermostat pendant les heures de pointe peut réduire la charge électrique jusqu’à 20 %. La sensibilisation du public et l’adoption d’habitudes d’économie d’énergie jouent un rôle non négligeable. Pour le professeur Shan, la voie est claire : « Le monde doit passer rapidement à des technologies de refroidissement plus propres et plus efficaces – tout en garantissant un accès équitable au refroidissement, en particulier pour les populations vulnérables. » La climatisation restera indispensable. Le défi est de la rendre accessible à tous, sans pour autant alimenter la crise qu’elle est censée combattre.

Selon la source : earth.com

Climatisation : cette technologie qui nous sauve la vie et accélère le réchauffement

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