Un partenariat construit sur la guerre en Ukraine
Pour comprendre la position de Moscou face à la crise iranienne, il faut impérativement remettre en contexte la nature réelle de la relation entre la Russie et l’Iran. Cette relation a connu une accélération spectaculaire depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Acculée par les sanctions occidentales, isolée diplomatiquement, la Russie a cherché des fournisseurs d’armements et des partenaires économiques capables de contourner le cordon sanitaire imposé par Washington et Bruxelles. L’Iran a répondu à cet appel avec enthousiasme. Les drones Shahed, ces redoutables engins volants qui sèment la terreur sur les villes ukrainiennes depuis des mois, sont devenus le symbole le plus visible de cette convergence militaire. Des milliers d’entre eux ont été livrés à Moscou, transformant le conflit ukrainien et signalant au monde entier que l’axe Russie-Iran avait franchi un cap opérationnel concret.
Mais cette coopération militaire intense cache une réalité plus fragile qu’il n’y paraît. La Russie n’a jamais formellement garanti la sécurité de l’Iran. Il n’existe entre les deux pays aucun traité d’alliance défensive comparable à l’article 5 de l’OTAN. Leurs relations sont régies par une logique de bénéfices mutuels immédiats plutôt que par une solidarité idéologique profonde. Moscou a besoin des drones iraniens pour tenir en Ukraine. Téhéran a besoin des protections diplomatiques russes au Conseil de sécurité de l’ONU et d’un accès au marché énergétique russe. C’est une alliance de marchands, pas de frères d’armes. Et quand l’incendie iranien menace de tout embraser, les marchands calculent leurs pertes.
Pourquoi une guerre en Iran est un cauchemar pour Poutine
Vladimir Poutine se trouve aujourd’hui dans une position d’une inconfort redoutable. Son armée est profondément engagée en Ukraine, ses ressources militaires sont tendues au maximum, et son économie de guerre absorbe une part considérable du budget fédéral russe. La dernière chose dont il a besoin, c’est d’un nouveau foyer d’instabilité majeur qui redistribuerait les cartes de l’attention internationale et, surtout, qui perturberait les flux énergétiques mondiaux dont dépend encore en partie le financement de son effort de guerre. Une escalade militaire en Iran pourrait provoquer une fermeture, même temporaire, du détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20% du pétrole mondial. Ce serait un choc pétrolier aux conséquences imprévisibles — qui pourrait autant bénéficier à Moscou en faisant monter les prix du brut, qu’il pourrait le destabiliser en provoquant une récession mondiale qui réduirait la demande en hydrocarbures russes. Le calcul est donc profondément ambigu, et Poutine le sait.
Poutine joue les équilibristes au-dessus d’un gouffre. Soutenir l’Iran trop visiblement, c’est s’exposer à de nouvelles sanctions et risquer de fragiliser sa ligne d’approvisionnement en drones. Ne pas soutenir l’Iran, c’est perdre un partenaire stratégique précieux. Il n’a pas de bonne option — seulement des mauvaises à différentes vitesses.
La Chine face à l'Iran : la stabilité comme religion d'État
Pékin et Téhéran : une relation fondée sur le pétrole et la prudence
Si la relation entre Moscou et Téhéran est une alliance de circonstance forgée dans le creuset de la guerre ukrainienne, la relation entre Pékin et Téhéran obéit à une logique encore plus froide et plus calculée. La Chine est le premier partenaire commercial de l’Iran et son principal acheteur de pétrole. Elle absorbe une part massive des exportations pétrolières iraniennes, qui arrivent à Pékin souvent à prix réduit, grâce à des mécanismes de contournement des sanctions américaines. C’est une relation économiquement très rentable pour les deux parties. Mais pour Xi Jinping, cette relation est avant tout instrumentale : elle sert les intérêts énergétiques et géopolitiques chinois, sans que Pékin n’éprouve jamais le besoin d’aller au-delà d’une solidarité de façade.
La Chine entretient également des relations importantes et croissantes avec plusieurs des adversaires régionaux de l’Iran. Son partenariat avec l’Arabie saoudite, notamment, est un contrepoids significatif à ses liens iraniens. C’est d’ailleurs Pékin qui a orchestré, en mars 2023, la surprise diplomatique de l’année : la réconciliation entre Riyad et Téhéran, qui avaient rompu leurs relations diplomatiques sept ans plus tôt. Ce coup de maître chinois illustre parfaitement la doctrine de Xi Jinping au Moyen-Orient : jouer sur tous les tableaux, entretenir des canaux ouverts avec toutes les parties, et préserver à tout prix une stabilité régionale qui garantit la sécurité des approvisionnements énergétiques dont dépend la croissance économique chinoise.
L’obsession de la stabilité contre le risque d’un embrasement
Pour Pékin, une guerre ouverte en Iran représente un scénario catastrophe sur plusieurs dimensions simultanément. D’abord, sur le plan énergétique. La Chine dépend massivement des importations pétrolières du Golfe persique, et toute perturbation sérieuse des routes maritimes passant par le détroit d’Ormuz ou la mer Rouge aurait des répercussions directes sur son économie déjà fragilisée par un ralentissement de la croissance. Ensuite, sur le plan financier et commercial. La Chine a investi des milliards de dollars dans des infrastructures et des contrats à travers tout le Moyen-Orient, dans le cadre de son initiative Ceinture et Route. Un conflit régional majeur mettrait en péril ces investissements colossaux et perturberait les routes commerciales terrestres et maritimes qui constituent l’ossature de ce projet géopolitique et économique pharaonique. Enfin, sur le plan diplomatique. Pékin a soigneusement cultivé une image de puissance responsable, alternative à l’hégémonie américaine, promotrice d’un ordre mondial multipolaire et respectueux de la souveraineté des États. Un embrasement en Iran qui se produirait sous son regard impuissant ternirait considérablement cette image.
La Chine ne veut pas sauver l’Iran. Elle veut sauver ses contrats pétroliers, ses routes commerciales et son image de médiateur mondial. Ce sont deux choses très différentes — et les dirigeants iraniens le savent parfaitement.
La divergence stratégique au cœur de la crise
Quand les intérêts se séparent sur la question nucléaire
L’un des points de divergence les plus significatifs entre Moscou et Pékin concerne précisément le dossier nucléaire iranien. La Russie a une position plus ambiguë sur ce sujet. D’un côté, elle ne souhaite pas voir un Iran nucléarisé dans son voisinage immédiat — la prolifération nucléaire représente un risque systémique que même Moscou ne peut ignorer. De l’autre, l’Iran doté de l’arme nucléaire serait un épouvantail redoutable pour les États-Unis et leurs alliés dans la région, ce qui servirait indirectement les intérêts russes en créant un nouveau front de tension américain à gérer. Cette ambivalence russe se traduit par une politique de soutien technique partiel aux infrastructures nucléaires iraniennes — la Russie a construit et exploite la centrale nucléaire de Bouchehr — tout en maintenant formellement une position en faveur de la non-prolifération.
La Chine, elle, adopte une posture plus nettement hostile à la nucléarisation de l’Iran. Non par idéalisme, mais par calcul pur. Un Iran nucléaire provoquerait une réaction en chaîne dans la région : l’Arabie saoudite, la Turquie et potentiellement d’autres États du Golfe chercheraient à acquérir leurs propres capacités nucléaires. Cette prolifération régionale en cascade serait un cauchemar stratégique pour Pékin, qui perdrait tout contrôle sur la stabilité d’une région vitale pour son approvisionnement énergétique. En ce sens, les intérêts chinois sur la question nucléaire iranienne convergent partiellement avec ceux des États occidentaux — ce qui constitue, pour les cercles dirigeants de Téhéran, une source d’inquiétude réelle.
Le soutien militaire : des mots sans les actes
Les déclarations de solidarité de Moscou et Pékin envers Téhéran sont constantes dans les enceintes diplomatiques. Mais quand on regarde les actes concrets, le tableau est beaucoup moins impressionnant. Ni la Russie ni la Chine n’ont fourni à l’Iran les systèmes de défense antiaérienne de pointe qui lui auraient permis de mieux résister aux frappes israéliennes. Les discussions sur la livraison de systèmes S-400 russes à l’Iran durent depuis des années et n’ont jamais abouti. Pékin, de son côté, a soigneusement évité de livrer à Téhéran des armements offensifs qui pourraient provoquer une confrontation directe avec les États-Unis ou Israël. Cette prudence militaire révèle les limites réelles d’une solidarité qui se manifeste surtout par des votes au Conseil de sécurité et des communiqués de presse — pas par des actes susceptibles d’inverser le rapport de force sur le terrain.
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans l’écart entre les discours de Moscou et Pékin sur l’Iran et leurs actions concrètes. Cet écart, c’est le vrai message. Et il dit simplement : vous êtes utiles, mais pas au point qu’on risque quelque chose pour vous.
Les enjeux énergétiques : le vrai nerf de la guerre
Le détroit d’Ormuz, artère vitale du monde
Pour comprendre pourquoi ni la Russie ni la Chine ne peuvent ignorer la crise iranienne, il faut mesurer le poids colossal du détroit d’Ormuz dans l’architecture énergétique mondiale. Ce goulet d’étranglement maritime, large d’à peine 33 kilomètres en son point le plus étroit, est le passage obligé d’environ 20 à 21 millions de barils de pétrole par jour, soit environ 20% de la consommation mondiale. Toute fermeture, même temporaire, de ce détroit provoquerait une hausse immédiate et spectaculaire des prix du pétrole brut, avec des répercussions en cascade sur l’ensemble de l’économie mondiale. L’Iran possède la capacité — et a démontré dans le passé la volonté — de menacer ce détroit en période de tension. En 2019, des tankers avaient été attaqués ou retenus dans la région dans un contexte de tension extrême avec les États-Unis.
Pour la Chine, qui importe environ 10 millions de barils de pétrole par jour et dont une large part transite par l’Ormuz, un blocage prolongé du détroit serait une catastrophe économique de premier ordre. Mais même pour la Russie, dont on pourrait penser qu’une hausse des prix du pétrole profiterait aux recettes d’exportation, la situation est ambivalente. Une hausse trop brutale et prolongée des prix de l’énergie provoquerait une récession mondiale qui réduirait mécaniquement la demande globale en hydrocarbures, annulant à terme les bénéfices à court terme. Les économistes ont modélisé ce type de scénario à plusieurs reprises, et les résultats sont systématiquement négatifs sur le moyen terme même pour les pays exportateurs de pétrole.
L’or noir iranien et la dépendance stratégique de Pékin
La Chine est devenue, au fil des années de sanctions internationales, le principal bouée de sauvetage économique de l’Iran. Selon les données disponibles, Pékin importe entre 700 000 et 1,5 million de barils de pétrole iranien par jour, souvent à des prix significativement inférieurs aux prix de marché, en échange d’une forme de protection diplomatique et d’accès à des biens technologiques et industriels. Cette relation de dépendance mutuelle a créé entre les deux pays des liens économiques solides — mais elle a aussi donné à Pékin un levier considérable sur Téhéran. Si la Chine décidait de réduire significativement ses achats de pétrole iranien, le régime des mollahs se retrouverait dans une situation économique encore plus difficile qu’elle ne l’est déjà. C’est une réalité que les dirigeants iraniens ne peuvent pas oublier quand ils évaluent la profondeur réelle du soutien chinois.
Le pétrole iranien acheté par Pékin à prix cassé n’est pas un acte de solidarité. C’est un business deal. Et comme dans tout business deal, la loyauté s’arrête là où les profits commencent à baisser.
L'accord de paix saoudo-iranien : le coup de génie chinois mis en péril
Mars 2023 : quand Pékin remodelait le Moyen-Orient
Pour mesurer à quel point la crise iranienne actuelle contrarie les ambitions stratégiques de Pékin, il faut revenir sur l’une des initiatives diplomatiques les plus remarquables de ces dernières années. En mars 2023, au terme de négociations secrètes, Pékin a annoncé la conclusion d’un accord de normalisation diplomatique entre l’Arabie saoudite et l’Iran, qui avaient rompu leurs relations en 2016 après l’exécution en Arabie saoudite d’un clerc chiite. Ce coup de maître diplomatique chinois avait fait sensation dans les chancelleries occidentales. Pour la première fois, la Chine démontrait concrètement sa capacité à jouer un rôle de médiateur dans les conflits régionaux du Moyen-Orient — un rôle que les États-Unis avaient longtemps monopolisé. C’était un signal fort adressé au monde entier : l’ère de la domination américaine sur la diplomatie régionale était terminée, et Pékin était prêt à prendre le relais.
Cet accord représentait également un investissement stratégique considérable pour la Chine. En rapprochant Riyad et Téhéran, elle espérait stabiliser l’ensemble du Golfe persique, réduire les tensions régionales qui menaçaient ses intérêts énergétiques et commerciaux, et consolider son image de puissance responsable et constructive. La guerre en Iran, ou du moins la perspective d’un embrasement régional impliquant directement Téhéran, risque de réduire à néant cet investissement diplomatique. Si la région replonge dans une spirale de violence, c’est toute l’architecture de stabilité que Pékin avait patiemment construite qui s’effondre. Et avec elle, une partie importante du prestige diplomatique que la Chine avait accumulé sur la scène internationale.
L’Arabie saoudite entre deux feux
La position de l’Arabie saoudite dans cette crise ajoute une couche supplémentaire de complexité aux calculs de Pékin. Riyad entretient des liens économiques et sécuritaires très importants avec les États-Unis et, plus discrètement, avec Israël, dans le cadre d’une convergence d’intérêts anti-iraniens. Mais en même temps, la réconciliation diplomatique de 2023 avec Téhéran avait ouvert des perspectives de stabilité régionale séduisantes pour un royaume qui cherche à diversifier son économie et à attirer des investissements étrangers massifs dans le cadre de sa Vision 2030. Une guerre en Iran replacerait Riyad dans une logique de tension et d’insécurité régionale qu’il tente précisément de dépasser. Pour Xi Jinping, perdre à la fois l’Iran comme partenaire économique et la confiance de l’Arabie saoudite comme partenaire diplomatique serait un double coup dur inacceptable.
En quelques semaines, la crise iranienne a mis en danger l’un des plus grands succès diplomatiques chinois de la décennie. Pékin regarde brûler son investissement en Moyen-Orient avec l’impuissance frustrée de celui qui a tout misé sur la stabilité dans un monde qui refuse de rester stable.
La Russie, l'Ukraine et l'Iran : une équation à trois inconnues
Les drones Shahed, trait d’union entre deux guerres
L’un des aspects les plus singuliers de la position russe dans la crise iranienne est ce lien physique, concret, que constituent les drones Shahed. Ces engins, produits en Iran et massivement utilisés par les forces russes en Ukraine, sont devenus le symbole d’une interdépendance militaire dont Moscou ne peut plus facilement se défaire. Si l’Iran était affaibli, déstabilisé ou contraint par une guerre à réorienter ses capacités industrielles militaires vers sa propre défense, le flux de Shahed vers la Russie pourrait se tarir ou se réduire considérablement. Dans un contexte où l’armée russe consomme ces drones à un rythme effréné sur le front ukrainien, cette dépendance logistique est devenue une vulnérabilité stratégique réelle pour Moscou.
Mais il y a un paradoxe supplémentaire. La coopération militaire russo-iranienne, précisément parce qu’elle est connue et documentée, expose la Russie à des pressions politiques et diplomatiques supplémentaires de la part des pays occidentaux. Chaque nouveau lot de Shahed livré à l’armée russe, chaque image de ces drones abattus au-dessus de l’Ukraine, alimente la demande de sanctions renforcées contre les deux pays. En se rendant dépendante des drones iraniens, la Russie a lié son destin stratégique à celui de l’Iran d’une façon qui limite aujourd’hui sa marge de manœuvre. Elle ne peut ni soutenir publiquement et massivement Téhéran sans déclencher de nouvelles réactions occidentales, ni l’abandonner sans risquer de perdre son principal fournisseur de munitions pour la guerre ukrainienne.
Le front ukrainien comme prisme déformant
La guerre en Ukraine déforme profondément la perception et la réaction russes face à la crise iranienne. Dans un contexte de conflit total, chaque ressource — financière, militaire, diplomatique — est comptée et répartie en priorité selon les besoins du front ukrainien. Vladimir Poutine ne peut pas se permettre d’ouvrir un nouveau front diplomatique ou militaire majeur au Moyen-Orient sans affaiblir sa position en Europe de l’Est. Ses généraux ont besoin de l’intégralité de son attention politique, de l’intégralité des ressources budgétaires disponibles, et de l’intégralité du capital diplomatique encore disponible. Prendre position fortement pour l’Iran consommerait de ce capital précieux pour un allié dont on a vu que le soutien était lui-même calculé et intéressé.
Poutine est dans la position du joueur de poker qui a misé tous ses jetons sur une main et qui, pendant qu’il regarde ses cartes, voit quelqu’un renverser la table à côté de lui. Il ne peut pas quitter son jeu. Il ne peut pas tout arrêter pour gérer la table renversée. Il est coincé.
La posture diplomatique de Pékin : le grand écart impossible
Appels au calme et parapluie diplomatique
Face aux tensions croissantes, Pékin a adopté sa posture diplomatique habituelle : appels à la désescalade, condamnation de tout recours à la force, plaidoyers pour une solution politique et diplomatique. Ces déclarations sont sincères dans leur logique — la Chine veut genuinement éviter un embrasement régional — mais elles sont aussi totalement insuffisantes face à l’ampleur de la crise. Xi Jinping a multiplié les contacts téléphoniques et les messages diplomatiques avec différents acteurs de la région, tentant de maintenir ouverts tous les canaux de communication. Les émissaires chinois se sont déplacés à Téhéran, à Riyad, à Tel Aviv et dans les capitales européennes, portant un message constant : le monde ne peut pas se permettre une nouvelle guerre dans cette région, et la Chine est disponible pour aider à trouver une issue diplomatique.
Mais ce grand activisme diplomatique se heurte à une contradiction fondamentale. Pour être un médiateur crédible, il faut avoir une influence réelle sur toutes les parties. Or la Chine n’a pas d’influence significative sur Israël — les relations sino-israéliennes sont distantes et se sont dégradées depuis le début du conflit à Gaza. Elle n’a pas non plus d’influence déterminante sur les États-Unis, qui sont le principal soutien d’Israël et qui regardent les avancées diplomatiques chinoises au Moyen-Orient avec une méfiance croissante. Pékin se retrouve donc dans la situation paradoxale d’un médiateur que l’un des protagonistes principaux refuse d’entendre. Son influence, réelle dans certains domaines, se révèle insuffisante pour changer le cours des événements dans cette crise précise.
La tentation d’un après-guerre avantageux
Il serait naïf de penser que Pékin ne calcule pas aussi les bénéfices potentiels d’un après-guerre. Si l’Iran sort affaibli d’un conflit majeur, sa dépendance envers la Chine pour sa reconstruction économique et industrielle pourrait augmenter encore davantage. Des contrats massifs de reconstruction, un accès encore plus direct aux ressources pétrolières iraniennes, un renforcement de la présence chinoise dans le pays — ces perspectives ne sont pas absentes des calculs des stratèges de Pékin. Mais elles sont largement contrebalancées par les risques d’instabilité régionale que nous avons décrits. La Chine est avant tout une puissance mercantile qui préfère la stabilité et les flux commerciaux réguliers aux profits incertains d’une reconstruction post-conflit. Elle restera donc dans le camp de ceux qui veulent éteindre l’incendie — tout en surveillant attentivement les opportunités que la crise pourrait créer.
La Chine est comme un entrepreneur qui assiste à un incendie dans son quartier. Il veut que ça s’arrête, parce que ses propres affaires sont menacées. Mais dans un coin de sa tête, il calcule déjà les contrats de reconstruction. C’est humain. C’est stratégique. Et c’est parfaitement cynique.
Les États-Unis dans l'équation : le pivot invisible
Washington entre soutien à Israël et prévention de l’escalade
Toute analyse de la crise iranienne serait incomplète sans intégrer le rôle central des États-Unis. C’est en grande partie la position américaine qui détermine les marges de manœuvre dont disposent Moscou et Pékin. Washington se retrouve dans une position inconfortable familière : soutenir Israël dans son droit à se défendre contre les menaces iraniennes, tout en tentant d’éviter une escalade qui transformerait un conflit régional en guerre totale aux conséquences imprévisibles. L’administration américaine — sous quelque forme qu’elle se présente — doit équilibrer le soutien à son allié israélien avec la préoccupation légitime d’une économie mondiale qui ne peut pas absorber un choc pétrolier majeur sans dommages sévères.
Pour la Russie et la Chine, la question cruciale est celle de la profondeur de l’implication américaine. Si les États-Unis restent en retrait et laissent Israël conduire ses opérations de façon relativement autonome, les deux puissances peuvent maintenir leur posture actuelle : condamnations verbales, soutien diplomatique à l’Iran dans les enceintes internationales, mais absence d’engagement militaire direct. Si, en revanche, les États-Unis s’impliquent militairement dans le conflit, le calcul change du tout au tout. Une confrontation directe américano-iranienne poserait à Moscou et Pékin des questions existentielles sur le type de soutien qu’ils sont prêts à apporter à un allié sous pression.
Le test de la crédibilité des alliances
La crise iranienne est en train de devenir un test de crédibilité pour toutes les alliances et tous les partenariats qui structurent le monde contemporain. Le partenariat sino-russe sera jugé sur sa capacité à transformer les discours de solidarité en actes concrets. L’alliance américano-israélienne sera évaluée sur la cohérence entre le soutien affiché et les limites que Washington impose effectivement aux opérations israéliennes. Les relations de l’Europe avec tous ces acteurs seront scrutées pour mesurer l’autonomie stratégique européenne — ou son absence. Et la crédibilité de l’Iran lui-même sera testée sur sa capacité à transformer ses discours de résistance en une défense effective de son territoire souverain. Tous ces tests se déroulent simultanément, créant une situation d’une complexité analytique vertigineuse.
Les crises révèlent les vérités que la diplomatie ordinaire dissimule soigneusement. Nous apprenons en ce moment qui est vraiment l’ami de qui, qui est prêt à payer le prix d’une solidarité réelle et qui préfère se cacher derrière des communiqués. C’est une leçon brutale mais nécessaire.
Les populations iraniennes : les grandes oubliées des calculs géopolitiques
88 millions de personnes au cœur du chessboard mondial
Au milieu de tous ces calculs géopolitiques, stratégiques et économiques, il est facile d’oublier que nous parlons d’un pays de 88 millions de personnes. La population iranienne — jeune, éduquée, souvent urbaine — est la grande oubliée des analyses géopolitiques qui réduisent l’Iran à un pion sur un échiquier mondial. Ces millions d’hommes et de femmes vivent depuis des décennies sous le poids d’un régime autoritaire, d’un isolement international croissant, d’une économie ravagée par les sanctions et mal gérée, et maintenant de frappes militaires sur leur territoire. Les manifestations massives de 2019 contre la hausse du prix du carburant, les soulèvements de 2022-2023 après la mort de Mahsa Amini, ont montré l’étendue d’un mécontentement populaire profond qui dépasse largement la question des tensions régionales.
Les populations iraniennes n’ont pas voix au chapitre dans les négociations qui se déroulent entre grandes puissances sur leur avenir. Ni Moscou ni Pékin ne consultent les Iraniens ordinaires quand ils calculent leurs intérêts. Ni Washington ni Tel Aviv ne calibrent leurs frappes en fonction des aspirations démocratiques d’une société civile iranienne qui a montré à plusieurs reprises sa volonté de vivre différemment. C’est l’une des injustices fondamentales de la géopolitique des grandes puissances : les populations portent les conséquences des décisions qu’elles n’ont pas prises, des conflits qu’elles n’ont pas voulus, des alliances qu’on a formées en leur nom sans les consulter.
Le régime des mollahs face à la pression interne et externe
Pour le régime de la République islamique, la crise militaire actuelle présente une dynamique paradoxale. D’un côté, les frappes israéliennes sur le territoire iranien constituent une humiliation nationale qui pourrait théoriquement souder la population derrière le régime dans un réflexe nationaliste classique. De l’autre, elles révèlent les limites des défenses anti-aériennes iraniennes et la réalité d’un pays qui, malgré ses discours de résistance héroïque, se retrouve incapable de protéger son propre ciel. Cette exposition des faiblesses militaires du régime, rendue visible aux yeux de millions d’Iraniens qui suivent les événements sur les réseaux sociaux malgré la censure, pourrait paradoxalement affaiblir la légitimité d’un régime qui fonde une partie de son autorité sur la posture de défenseur invincible de la nation islamique.
Les Iraniens ordinaires méritent qu’on les voie au-delà des calculs des grandes puissances. Ils ne sont pas des pions. Ce sont des êtres humains pris en otage entre leur propre régime et les appétits stratégiques de puissances qui ne se soucient d’eux que dans la mesure où ils sont utiles à quelque chose.
Les scénarios possibles : de la désescalade à l'embrasement total
Le scénario de la retenue calculée
Le scénario le plus probable à court terme reste celui de la retenue calculée. Malgré l’intensité des frappes israéliennes et la rhétorique enflammée de tous côtés, des mécanismes de désescalade sont à l’œuvre. Les États-Unis exercent des pressions constantes sur Israël pour éviter une escalade qui déborderait les capacités de contrôle de tous les acteurs. La Chine multiplie les contacts diplomatiques discrets pour maintenir des canaux de communication ouverts. Même la Russie, malgré ses discours de solidarité avec Téhéran, envoie des signaux de modération en coulisses. Le régime iranien lui-même, conscient de ses vulnérabilités militaires et économiques, calibre ses réponses pour éviter de provoquer une intervention américaine directe qui serait catastrophique pour sa survie. Dans ce scénario, la crise se stabilise à un niveau élevé de tension sans déboucher sur une guerre totale, et les grandes puissances préservent leurs intérêts essentiels au prix d’un statu quo douloureux pour les populations concernées.
Ce scénario de retenue présuppose que tous les acteurs restent rationnels dans leurs calculs, qu’aucun accident ou incident incontrôlable ne vient embraser la situation, et que les lignes rouges implicites qui structurent les interactions entre grandes puissances continuent de fonctionner. Ce sont des hypothèses importantes, et l’histoire récente nous enseigne qu’elles peuvent être invalidées par des événements imprévisibles — une frappe mal calibrée, une déclaration intempestive, un incident maritime dans le Golfe persique.
Le scénario de l’escalade incontrôlée
Le scénario alternatif est celui de l’escalade incontrôlée. Si l’Iran décide de répondre aux frappes israéliennes d’une façon qui menace directement des intérêts américains ou saoudiens — par exemple en attaquant des installations pétrolières dans le Golfe ou en tentant de fermer le détroit d’Ormuz — la dynamique pourrait rapidement dépasser les capacités de contrôle de tous les acteurs. Dans ce scénario, ni Moscou ni Pékin ne pourraient rester en dehors du jeu. Pékin serait confronté à une crise énergétique potentiellement grave. Moscou devrait choisir entre son allié iranien et ses intérêts dans la stabilité régionale. Les États-Unis seraient probablement entraînés dans un conflit direct qu’ils cherchaient à éviter. Ce scénario est encore minoritaire dans les probabilités calculées par les analystes, mais il ne peut pas être écarté — et sa seule possibilité suffit à expliquer l’intensité de l’activité diplomatique en coulisses.
Les scénarios que les experts considèrent impossibles ont une fâcheuse tendance à se réaliser. Août 1914. Septembre 2001. Février 2022. Chaque fois, les experts avaient expliqué pourquoi ça ne pouvait pas arriver. Méfions-nous des certitudes en période de crise.
Ce que cette crise dit du monde multipolaire en construction
La multipolarité à l’épreuve du feu
Au-delà de la crise iranienne elle-même, ce que nous observons en ce moment est un test grandeur nature du monde multipolaire que Moscou et Pékin appellent de leurs vœux depuis des années. Dans la rhétorique officielle des deux pays, la multipolarité représente un système international plus juste, plus stable et plus respectueux de la souveraineté des États que l’hégémonie unipolaire américaine. Mais la crise iranienne révèle crûment les limites de cette vision. Un monde multipolaire dans lequel chaque grande puissance protège ses intérêts particuliers au détriment d’un bien commun n’est pas nécessairement plus stable qu’un monde unipolaire. Il peut au contraire être plus fragmenté, plus imprévisible et plus difficile à gouverner collectivement — précisément parce qu’il n’existe pas de mécanisme de coordination entre des puissances qui n’ont en commun que leur hostilité à la domination américaine, pas une vision partagée de l’ordre mondial qu’elles veulent construire.
La Chine veut la stabilité pour protéger son économie. La Russie veut la liberté de manœuvre pour poursuivre ses objectifs en Ukraine. L’Iran veut la survie de son régime et la reconnaissance de sa puissance régionale. Israël veut éliminer une menace existentielle. Les États-Unis veulent maintenir leur influence régionale sans s’engager dans un nouveau conflit coûteux. Ces intérêts ne convergent pas naturellement vers un équilibre stable. Ils s’entrechoquent, se heurtent, créent des frictions et des risques d’escalade imprévisibles. C’est la réalité du monde multipolaire en construction — moins romantique que sa description théorique.
L’ONU et les institutions multilatérales face à leur impuissance structurelle
La crise iranienne confirme ce que de nombreux observateurs dénoncent depuis longtemps : l’impuissance structurelle des institutions multilatérales face aux crises qui opposent directement les grandes puissances. Le Conseil de sécurité de l’ONU est paralysé par les droits de veto de la Russie et de la Chine, qui bloquent toute résolution contraignante contre l’Iran. En retour, les États-Unis bloquent toute résolution qui pourrait contraindre Israël. Le résultat est une institution incapable d’agir collectivement précisément dans les moments où son action serait la plus nécessaire. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), dont le rôle est de surveiller le programme nucléaire iranien, fonctionne dans un contexte où ses rapports sont régulièrement contestés ou ignorés par les parties concernées. Toutes ces institutions montrent leur limite fondamentale : elles peuvent fonctionner en période de coopération, mais elles s’effacent dès que les grandes puissances choisissent la confrontation.
Nous avons construit des institutions internationales pour éviter les guerres mondiales. Elles ont réussi, dans une certaine mesure, pendant 80 ans. Mais face à un monde dans lequel les grandes puissances redeviennent des rivales directes, ces institutions montrent leurs coutures. Le XXIe siècle devra soit les réformer en profondeur, soit les regarder devenir obsolètes.
Conclusion : Deux géants, un mensonge et une vérité difficile
Le mensonge de l’alliance indéfectible
La crise iranienne a mis à nu avec une clarté brutale le grand mensonge de l’alliance sino-russe telle qu’elle est souvent décrite : l’idée que Moscou et Pékin forment un bloc cohérent, solidaire et stratégiquement aligné face à l’Occident. La réalité est infiniment plus nuancée, plus fragile et plus intéressée que cette image. Les deux pays partagent une hostilité réelle à la domination américaine, mais leurs visions de l’ordre mondial alternatif qu’ils souhaitent construire sont différentes. La Russie veut un monde dans lequel elle peut reconstituer une sphère d’influence régionale et retrouver le statut de grande puissance qu’elle a perdu avec la fin de l’URSS. La Chine veut un monde dans lequel elle peut devenir la première économie mondiale et exercer un leadership global, sans nécessairement bousculer toutes les règles du jeu international. Ces deux visions ne sont pas incompatibles, mais elles ne sont pas non plus identiques — et les crises comme celle de l’Iran révèlent leurs divergences profondes.
Quant à l’Iran, il découvre progressivement ce que signifie concrètement le soutien de partenaires qui vous valorisent davantage pour votre utilité stratégique que pour votre bien-être. Moscou avait besoin des Shahed pour l’Ukraine, pas pour défendre le territoire iranien. Pékin avait besoin du pétrole iranien à bas prix, pas pour protéger la République islamique des frappes israéliennes. Ces réalités froides ne sont pas une surprise pour les stratèges iraniens, qui connaissent depuis longtemps la nature de ces partenariats. Mais les voir exposées aussi crûment au grand jour, dans le contexte d’une crise existentielle, produit un effet de révélation qui redessine les contours du jeu géopolitique mondial.
La vérité difficile d’un monde en transition
La vérité difficile que cette crise nous impose, c’est que nous vivons dans une période de transition géopolitique particulièrement dangereuse. L’ancien ordre mondial dominé par les États-Unis depuis la fin de la Guerre froide s’effrite. Le nouvel ordre multipolaire qui prétend le remplacer n’est pas encore né — et sa naissance risque d’être douloureuse. Dans cet entre-deux, les crises comme celle de l’Iran prospèrent, nourries par l’ambiguïté des alliances, la compétition des intérêts et l’absence de mécanismes efficaces de gestion collective des risques. La guerre en Iran — ou ce qui pourrait en devenir une — n’est pas seulement une crise régionale. C’est un symptôme de cette transition mondiale, une manifestation des tensions tectoniques qui traversent un système international en profonde mutation. Comprendre cela, c’est commencer à comprendre le siècle qui s’ouvre devant nous — avec tout ce qu’il comporte d’incertitudes, de risques et de possibilités inédites.
Signé Jacques Pj Provost
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels des gouvernements et institutions internationales, déclarations publiques des dirigeants politiques, rapports d’organisations intergouvernementales, dépêches d’agences de presse internationales reconnues (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse, Bloomberg News, Xinhua News Agency).
Sources secondaires : publications spécialisées, médias d’information reconnus internationalement, analyses d’institutions de recherche établies, rapports d’organisations sectorielles (The Washington Post, The New York Times, Financial Times, The Economist, Foreign Affairs, Le Monde, The Guardian).
Les données statistiques, économiques et géopolitiques citées proviennent d’institutions officielles : Agence internationale de l’énergie (AIE), Organisation mondiale du commerce (OMC), Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, instituts statistiques nationaux.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques géopolitiques et économiques contemporaines, et de leur donner un sens cohérent dans le grand récit des transformations qui façonnent notre époque. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales et la compréhension des mécanismes stratégiques qui animent les acteurs globaux.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées, garantissant ainsi la pertinence et l’actualité de l’analyse proposée.
Cet article a été rédigé dans un contexte de crise en évolution rapide. Certaines informations factuelles peuvent avoir évolué entre le moment de la rédaction et celui de la lecture. L’analyse géopolitique, en revanche, repose sur des dynamiques structurelles dont la validité dépasse la volatilité de l’actualité immédiate.
Sources
Sources primaires
Reuters — Iran says it reserves the right to respond to Israeli strikes — octobre 2024
Reuters — China calls for restraint after Israeli strikes on Iran — octobre 2024
Reuters — Russia condemns Israeli strikes on Iran, demands end to attacks — octobre 2024
Sources secondaires
Le Monde — L’accord de normalisation entre l’Arabie saoudite et l’Iran signé à Pékin — mars 2023
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