L’intestin, un nouvel acteur central de la santé mentale
Le cerveau est souvent présenté comme l’épicentre exclusif de notre vie mentale. Les connaissances scientifiques actuelles montrent que d’autres organes participent activement à cet équilibre cérébral, à l’image du microbiome intestinal. Cette masse foisonnante composée de bactéries, de champignons, de virus et d’archées joue un rôle clé dans le système immunitaire, la digestion et la santé mentale. Une nouvelle étude révèle qu’elle pourrait même impacter notre capacité à former des souvenirs.
Publiés dans la revue scientifique Nature, ces travaux menés par des chercheurs de l’Université de Pennsylvanie et de l’Université de Stanford examinent l’évolution de la flore intestinale. Ils se sont demandé si la variation de la santé intestinale humaine pouvait expliquer pourquoi certaines personnes, souvent qualifiées de « superagers », gardent un esprit vif jusque dans leurs années 90, alors que d’autres subissent un déclin significatif dès la cinquantaine.
Christoph Thaiss, chercheur à l’Université de Stanford et auteur principal de l’étude, a détaillé cette dynamique. « Bien que la perte de mémoire soit courante avec l’âge, elle affecte les personnes différemment et à des âges différents, » a-t-il déclaré dans un communiqué de presse. « Ce que nous avons appris, c’est que la chronologie du déclin de la mémoire n’est pas figée ; elle est activement modulée dans le corps, et le tractus gastro-intestinal est un régulateur critique de ce processus. »
Le transfert de microbiome : l’expérience sur les rongeurs
Afin de comprendre comment le biome intestinal et le système nerveux influencent les performances liées à la mémoire, l’équipe de Christoph Thaiss a évalué la capacité de souris à se souvenir d’objets et à s’échapper de labyrinthes. Le protocole a réuni deux groupes de rongeurs : de jeunes spécimens âgés de deux mois et des spécimens plus âgés de 18 mois.
Les deux groupes ont partagé le même habitat pendant un mois, une méthode permettant d’aligner leurs microbiomes. Les jeunes souris ont ainsi hérité du microbiome des souris plus âgées. À l’issue de cette période, les jeunes rongeurs ont obtenu de mauvais résultats aux tests de mémoire. Les scientifiques ont ensuite administré un antibiotique à large spectre pour éliminer ces microbiomes vieillissants de leurs intestins. Suite à ce traitement, les jeunes souris ont retrouvé leurs pleines capacités pour naviguer dans les labyrinthes.
Cette observation met en lumière les transformations internes liées à l’âge. « Il est clair que nos capacités d’extéroception déclinent avec l’âge — nous finissons par avoir besoin de lunettes et d’appareils auditifs, » a noté Christoph Thaiss dans un communiqué de presse. « Et cette étude montre que le vieillissement affecte également l’intéroception. »
La bactérie Parabacteroides goldsteinii en ligne de mire
En analysant les modifications de la flore intestinale, les scientifiques ont identifié l’agent responsable de cette altération cognitive. Ils ont découvert qu’au fil du vieillissement, les souris accumulent une bactérie spécifique appelée Parabacteroides goldsteinii dans leur organisme.
La présence croissante de ce micro-organisme déclenche une réaction en chaîne précise. Elle engendre d’abord une augmentation de métabolites appelés acides gras à chaîne moyenne. Ces derniers vont ensuite utiliser des cellules immunitaires, connues sous le nom de cellules myéloïdes, pour initier une réponse inflammatoire à travers l’organisme.
Cette inflammation est l’élément perturbateur des fonctions cognitives. « C’est un moteur direct du déclin de la mémoire, » a souligné Christoph Thaiss dans un communiqué de presse. L’étude indique que cette réponse immunitaire vient perturber les canaux de communication vitaux entre l’appareil digestif et le système cérébral.
L’interférence avec le nerf vague et l’hippocampe
La réponse inflammatoire provoquée par les bactéries cible une voie de communication très précise : le nerf vague. Celui-ci agit comme une autoroute électrique reliant les organes internes du corps directement au cerveau, et plus spécifiquement à l’hippocampe.
L’hippocampe est la région du cerveau la plus associée à la formation des souvenirs. Lorsque l’inflammation entrave les signaux électriques voyageant le long du nerf vague, l’hippocampe ne reçoit plus les informations de manière optimale, ce qui se traduit par une baisse des capacités de mémorisation.
Les données montrent qu’il est possible d’inverser cette tendance par une intervention ciblée. Une simple stimulation de cette connexion a permis d’améliorer les résultats cognitifs chez les rongeurs. « Et si nous restaurons l’activité du nerf vague, nous pouvons restaurer la fonction de mémoire d’un vieil animal pour qu’elle soit équivalente à celle d’un jeune animal, » a expliqué Christoph Thaiss.
Une perspective thérapeutique fondée sur l’évolution
Les auteurs de l’étude rappellent que le microbiome est probablement le tout premier système d’organes à s’être développé dans l’histoire de l’évolution humaine. Son impact profond sur notre santé mentale, y compris sur la capacité à former des souvenirs, s’inscrit dans une logique biologique ancienne.
Ces travaux viennent enrichir un volume croissant de recherches dédiées aux effets positifs de la stimulation du nerf vague. Cette technique médicale est d’ailleurs déjà approuvée par la FDA (l’agence de santé américaine) comme méthode de traitement contre l’épilepsie et la dépression, offrant une base solide pour de futures applications.
L’objectif des chercheurs est désormais d’adapter ces découvertes aux humains. « Nous avons identifié une voie en trois étapes vers le déclin cognitif qui commence par le vieillissement gastro-intestinal et les changements microbiens et métaboliques ultérieurs qui se produisent, » a précisé Christoph Thaiss dans un communiqué de presse. « Notre espoir est que, finalement, ces découvertes puissent être traduites en clinique pour combattre le déclin cognitif lié à l’âge chez l’homme. » En cas de doute sur l’origine d’un état mental, l’analyse de l’intestin s’affirme comme une piste scientifique incontournable.
Selon la source : popularmechanics.com
Le secret d’une mémoire intacte se cacherait au cœur de nos intestins