Des prédateurs plus anciens que les arbres

Les créatures que nous appelons requins parcourent les eaux de la Terre depuis des centaines de millions d’années. Apparus il y a environ 450 millions d’années, ces poissons aux allures de squales ont une existence sur notre planète supérieure à celle des arbres. Ils ont traversé les grandes ères géologiques pour s’imposer durablement dans les océans de la planète.
Ces prédateurs au sommet de la chaîne alimentaire sont devenus d’incontestables superstars culturelles. Ce statut s’est largement forgé grâce à des événements télévisés incontournables comme la « Shark Week » ou encore par le biais de « Jaws » (Les Dents de la mer), le tout premier grand succès estival d’Hollywood. Un spécimen emblématique comme le grand requin blanc est, sans l’ombre d’un doute, identifié comme un requin par le grand public.
Pourtant, en dépit de cette immense notoriété et de cette longévité hors normes, une réalité étonnante émerge du monde de la recherche académique. Les scientifiques ne savent pas exactement ce qu’est un requin. Cette interrogation fondamentale pousse aujourd’hui la biologie marine à réévaluer ses classifications les plus classiques.
Une nouvelle lecture des arbres généalogiques marins
En termes généraux, les biologistes marins s’accordent sur le fait que les requins appartiennent à la classe des Chondrichtyens, terme désignant les poissons cartilagineux dotés de mâchoires. Cette vaste catégorie englobe des espèces familières comme les raies et les pocheteaux. Une récente étude vient toutefois bousculer la lecture de cet arbre généalogique sous-marin.
Publiés sur le serveur de préimpression bioarXiv, ces travaux s’appuient sur l’analyse minutieuse de 38 génomes de requins préalablement édités. Chase Brownstein, biologiste de l’évolution à l’Université de Yale et co-auteur de l’étude, s’est associé au chercheur Thomas Near pour mener cette investigation. Leurs résultats indiquent que les raies et les pocheteaux, souvent regroupés sous le terme de batoïdes, seraient en réalité plus étroitement liés aux requins que ne le sont certaines espèces classées historiquement comme des squales.
Les chercheurs se sont particulièrement penchés sur l’ordre des Hexanchiformes, qui comprend des espèces telles que le requin-lézard et le requin-vache. L’étude suggère que ces spécimens singuliers font partie d’une lignée évolutive totalement distincte de ce que nous qualifions de requins dans leur ensemble.
Le grand débat taxonomique : clades et filiations

La question centrale de ce débat scientifique réside dans la nature même du groupe formé par les requins. Il s’agit pour les spécialistes de déterminer si ce rassemblement est monophylétique ou paraphylétique. Dans le vocabulaire strict de la taxonomie, un groupe monophylétique, également appelé clade, rassemble un ancêtre et l’intégralité de ses descendants.
À l’inverse, un groupe paraphylétique inclut bien un ancêtre commun, mais seulement une partie de sa descendance. L’analyse conduite par Chase Brownstein et Thomas Near confirme l’existence des principales lignées de requins, de raies et de pocheteaux telles qu’elles sont définies actuellement. Le clade global que nous appelons familièrement requins est paraphylétique, précisément parce que les requins hexanchiformes sont distincts des requins monophylétiques sur le plan de l’évolution.
Ces découvertes modifient la perception de l’anatomie originelle de ces poissons. « Ce résultat implique que les raies et les pocheteaux ne sont qu’un autre type de requin, et que le plan corporel du requin est apparu en premier », a déclaré Chase Brownstein lors d’un entretien accordé à la revue scientifique Nature.
Anatomie primitive et chronologie de l’évolution

Si les requins-lézards et les requins-vaches semblent indiscutablement appartenir à la famille des requins par leur aspect général, le magazine Nature rapporte qu’ils présentent des différences physiques majeures avec le reste du groupe. Ils possèdent notamment davantage de branchies, des mâchoires primitives et des corps anguilliformes, rappelant nettement la morphologie des anguilles.
Ces singularités anatomiques ouvrent de nouvelles perspectives sur l’histoire de leur développement aquatique. La séparation entre les requins modernes et les hexanchiformes représenterait la divergence la plus profonde du super-ordre des Squalomorphi. L’analyse détaillée des deux chercheurs apporte une précision chronologique inédite sur cette scission ancestrale.
Les données génétiques confirment que la diversification de la grande majorité des requins s’est produite au cours de la période géologique du Jurassique. Le processus de diversification ultérieure des raies et des pocheteaux est intervenu bien plus tardivement, s’étalant sur la période du Crétacé-Paléogène.
Les menaces qui pèsent sur un patrimoine génétique inestimable

L’étude approfondie de l’ADN offre aujourd’hui aux chercheurs un outil puissant pour redéfinir la généalogie complexe des espèces marines. Les co-auteurs soulignent cette capacité transformatrice de l’outil génétique dans leur publication. « Les génomes ont la capacité de modifier radicalement les hypothèses sur les relations entre les espèces », ont écrit les auteurs de l’étude.
Cette redéfinition conceptuelle s’accompagne d’une urgence écologique majeure liée à la survie de ces prédateurs primordiaux. « En clarifiant les zones où l’incertitude phylogénétique subsiste dans les relations de l’une des deux divisions majeures des vertébrés à mâchoires du groupe couronne, nous mettons en lumière l’histoire évolutive étonnamment ancienne de certains chondrichtyens qui sont aujourd’hui menacés d’extinction en raison de la crise actuelle de la biodiversité d’origine anthropique », poursuivent les scientifiques.
Ces nouvelles données probantes transforment la compréhension globale de ces rois des océans. Avec l’ensemble de ces éléments en tête, les prochains documentaires diffusés lors de la « Shark Week » prendront une tournure nettement plus passionnante pour l’ensemble des observateurs du monde marin.
Selon la source : popularmechanics.com
Une analyse génétique inédite bouleverse tout ce que les scientifiques croyaient savoir sur les requins