Une députée de l’Arizona, née à Téhéran
Yassamin Ansari, 33 ans, démocrate de l’Arizona, n’a pas attendu que les analystes terminent leurs plateaux télévisés. Lundi matin, elle a écrit sur X ce que des dizaines de parlementaires pensaient sans le dire : « Le président des États-Unis est un dérangé lunatique et une menace pour la sécurité nationale, pour notre pays et pour le reste du monde. » Puis, la phrase qui transforme l’insulte en procédure constitutionnelle : « Le 25ᵉ amendement existe pour une raison. »
Ansari est née de parents iraniens. Elle a grandi entre deux langues, deux cultures, deux loyautés que Trump vient de transformer en cible militaire d’un côté et en patrie de l’autre. Sa colère n’est pas partisane — elle est biographique. Quand un président menace de bombarder le pays de vos grands-parents un dimanche de Pâques, la distance entre politique intérieure et politique étrangère s’effondre dans votre estomac.
Je note que personne ne parle de son courage. On parle de son « excès ». On parle de sa « rhétorique ». Mais nommer un danger quand il est là, ce n’est pas de la rhétorique. C’est le minimum vital d’une démocratie qui respire encore.
Le mot « lunatique » et ce qu’il coûte de le prononcer
Dans le vocabulaire politique américain, traiter un président en exercice de « lunatique » revient à franchir une ligne invisible. Ce mot ne décrit pas une politique — il décrit une pathologie. Ansari le sait. Elle sait que ce mot fera d’elle une cible, que les comptes MAGA la harcèleront pendant des semaines, que son bureau recevra des menaces. Elle l’a quand même écrit. À 9h17 un lundi matin. Sans euphémisme. Sans conditionnel.
Le mot est là, posé sur l’écran comme un diagnostic. Et pourtant, ce qui frappe, ce n’est pas qu’une députée ait osé le prononcer — c’est que si peu l’aient fait avant elle. Trois ans de retour au pouvoir. Des centaines de posts incendiaires. Des menaces contre des alliés, des juges, des procureurs. Et il aura fallu une menace de bombardement sur un réseau social pour qu’une élue ose utiliser le mot que des millions de citoyens murmurent depuis janvier 2025.
Le chœur des inattendus
Bernie Sanders n’a pas mâché ses mots — comme d’habitude
Bernie Sanders, 83 ans, sénateur indépendant du Vermont, a réagi dans les heures qui ont suivi. Pour l’homme qui se bat depuis cinquante ans contre les guerres américaines au Moyen-Orient, le message de Trump n’était pas une surprise — c’était une confirmation. Sanders avait voté contre l’autorisation de force militaire en Irak en 2002. Vingt-trois ans plus tard, il regardait un président menacer un autre pays du Moyen-Orient, cette fois sans même passer par le Congrès. Sans même passer par une phrase complète.
Chris Murphy, sénateur démocrate du Connecticut, membre de la commission des Affaires étrangères, a lui aussi remis en question la santé mentale du président. Melanie Stansbury, députée du Nouveau-Mexique, a suivi. En quelques heures, le mot « 25ᵉ amendement » est passé de tabou constitutionnel à tendance sur les réseaux sociaux. La digue rhétorique qui protégeait la présidence de toute remise en cause psychiatrique publique a commencé à craquer.
Quand des élus de trois générations différentes, de trois États différents, arrivent au même diagnostic le même jour — ce n’est plus de la coordination partisane. C’est un réflexe immunitaire.
Et puis il y a eu Marjorie Taylor Greene
C’est là que l’histoire bascule du prévisible vers le vertigineux. Marjorie Taylor Greene — la députée de Géorgie qui portait un chapeau MAGA au Capitole, qui a défendu Trump après le 6 janvier, qui a qualifié ses procès de « persécution politique » — Marjorie Taylor Greene a remis en question la santé mentale de Donald Trump. L’ancienne alliée la plus bruyante, la plus visible, la plus loyale du trumpisme a regardé le message de Pâques et a vu ce que tout le monde voit : un homme qui ne va pas bien.
Et pourtant, personne n’a titré là-dessus en gros. Les rédactions ont traité la réaction de Greene comme un point de détail dans une liste de réactions. Comme si la défection du soldat le plus dévoué d’une armée n’était qu’une anecdote. Quand votre garde prétorienne recule, ce n’est pas une opinion divergente. C’est un signal sismique. Greene ne défend pas la Constitution — elle protège sa survie politique. Si même elle calcule qu’il est plus dangereux de rester loyale que de s’éloigner, le calcul vient de changer pour tout le monde.
Ce que dit le 25ᵉ amendement — et ce qu'il ne dit pas
Section 4 : le mécanisme le plus puissant jamais inutilisé
La Section 4 du 25ᵉ amendement, ratifiée en 1967, permet au vice-président et à une majorité du cabinet de déclarer le président « incapable de s’acquitter des pouvoirs et devoirs de sa charge ». Le président peut contester. Le Congrès tranche alors à la majorité des deux tiers dans les deux chambres. Le mécanisme est précis. Il est écrit. Il est constitutionnel. Et il n’a jamais été invoqué en 58 ans d’existence.
Jamais. Pas pour Ronald Reagan après la balle de Hinckley en 1981, quand son propre secrétaire d’État Alexander Haig s’est autoproclamé « en charge ». Pas pour Woodrow Wilson après son AVC en 1919, quand sa femme Edith a dirigé le pays depuis une chambre à coucher pendant dix-sept mois — mais l’amendement n’existait pas encore. Pas pour Trump lui-même le 6 janvier 2021, quand des membres du cabinet ont discuté de son invocation pendant quelques heures fébriles avant de reculer.
Le 25ᵉ amendement est le fusil accroché au mur du premier acte. Tchekhov disait qu’il devait tirer avant la fin de la pièce. On en est au quatrième acte. Le fusil est toujours au mur. Et la salle commence à sentir la poudre.
Pourquoi il ne sera pas invoqué — et pourquoi ça nous dit tout
JD Vance, le vice-président, devrait initier la procédure. JD Vance, qui doit son poste à Trump, qui a retourné sa veste publiquement pour obtenir l’investiture, qui a comparé Trump à Hitler en 2016 avant de devenir son plus fervent défenseur en 2024. L’idée que Vance déclenche la Section 4 est aussi crédible que l’idée qu’un homme scierait la branche sur laquelle il est assis au-dessus d’un canyon. Et pourtant — c’est exactement la situation que les rédacteurs de l’amendement avaient prévue. Ils n’avaient simplement pas prévu que la loyauté personnelle remplacerait le serment constitutionnel.
Le cabinet, ensuite, devrait voter à la majorité. Un cabinet nommé par Trump, confirmé par un Sénat républicain, composé de fidèles triés sur le critère unique de la loyauté. Pete Hegseth à la Défense. Tulsi Gabbard au renseignement national. Ce ne sont pas des fonctionnaires qui mettraient leur carrière en jeu pour un principe constitutionnel. Ce sont des courtisans qui doivent tout à leur roi. Le 25ᵉ amendement présuppose un cabinet de serviteurs de l’État. Il fait face à un cabinet de serviteurs du président.
Le précédent que personne ne cite
Octobre 1973, une nuit où le monde a failli
Le 24 octobre 1973, Richard Nixon était au plus profond du scandale du Watergate. Ivre, selon plusieurs témoignages dont celui de son propre secrétaire d’État Henry Kissinger. Ce soir-là, l’Union soviétique a menacé d’intervenir militairement au Moyen-Orient pendant la guerre du Kippour. Kissinger et le secrétaire à la Défense James Schlesinger ont pris la décision de placer les forces américaines en alerte nucléaire DEFCON 3 — sans consulter le président. Nixon dormait. Ou buvait. Ou les deux.
L’histoire officielle dit que le système a fonctionné — des adultes responsables ont pris le relais. L’histoire réelle dit que le monde a survécu cette nuit-là parce que deux hommes non élus ont décidé seuls de la posture nucléaire des États-Unis. Personne n’a invoqué le 25ᵉ amendement. Personne n’a même posé la question publiquement. Schlesinger avait donné une instruction secrète aux commandants militaires : ne pas exécuter d’ordre nucléaire de Nixon sans sa contresignature. Un secrétaire à la Défense qui court-circuite son commandant en chef. En silence. Sans base légale.
Nous vivons dans un monde où la sécurité nucléaire repose non pas sur des institutions mais sur l’espoir qu’un adulte dans la pièce désobéira à temps. Ce n’est pas un système. C’est une prière.
2025 : où sont les adultes dans la pièce ?
En 1973, Kissinger et Schlesinger étaient des hommes d’État cyniques mais compétents. Qui joue ce rôle aujourd’hui ? Pete Hegseth, ancien présentateur de Fox News sans expérience militaire de commandement ? Marco Rubio, le secrétaire d’État qui n’a pas contredit publiquement une seule déclaration de Trump depuis sa nomination ? La question n’est pas rhétorique — elle est opérationnelle. Si Trump poste un ordre de frappe à 3 heures du matin sur Truth Social, qui dans la chaîne de commandement fait la différence entre un tweet et un ordre présidentiel ?
Et pourtant, la Constitution est claire. Le président est le commandant en chef. Son autorité sur l’arsenal nucléaire ne nécessite l’approbation de personne. Pas du Congrès. Pas du cabinet. Pas du Pentagone. Un homme, un code, un bouton. Ce mécanisme a été conçu pour la rapidité en cas d’attaque soviétique. Il n’a pas été conçu pour un président qui confond un réseau social avec la salle de situation.
L'Iran n'est pas un décor de cinéma
Ormuz : le goulot d’étranglement de l’économie mondiale
Le détroit d’Ormuz fait 33 kilomètres de large à son point le plus étroit. Les voies de navigation commerciale n’en font que 3,2 kilomètres dans chaque direction. Chaque jour, entre 15 et 17 pétroliers géants traversent ce corridor, transportant du pétrole saoudien, émirati, koweïtien, irakien et iranien vers l’Asie, l’Europe et l’Amérique. Fermer Ormuz, c’est couper l’artère fémorale de l’économie mondiale. Le prix du baril passerait de 65 dollars à plus de 150 dollars en quelques jours, selon les estimations de la Brookings Institution.
Ahmad, 47 ans, capitaine d’un pétrolier battant pavillon des Émirats, navigue dans le détroit trois fois par mois depuis vingt ans. Il a raconté à Reuters en mars 2025 : « Quand les Iraniens font des exercices militaires, on voit les vedettes rapides à 200 mètres. On sent le diesel de leurs moteurs. Mon équipage prie. Pas métaphoriquement — ils prient réellement. » Menacer de bombarder les ponts et centrales iraniens, c’est garantir que ces vedettes rapides ne resteront pas au port.
Un homme écrit un message de Pâques et 21 millions de barils de pétrole tremblent. Je cherche le mot pour décrire ça. « Irresponsable » est trop poli. « Dangereux » est trop vague. « Fou » est celui qu’une députée de l’Arizona a choisi. Je ne trouve pas mieux.
Les centrales que Trump veut bombarder ont des noms
L’Iran possède 83 centrales électriques majeures, selon l’Agence internationale de l’énergie. La plus grande, Shazand, alimente en électricité la province de Markazi — 1,4 million d’habitants. La centrale nucléaire de Bouchehr, construite avec l’aide russe, fournit 1 000 mégawatts au réseau national. Bombarder ces infrastructures, ce n’est pas « frapper l’Iran ». C’est plonger des hôpitaux dans le noir. C’est arrêter des respirateurs artificiels. C’est couper l’eau potable de villes entières, parce que les stations de pompage fonctionnent à l’électricité.
Les ponts, ensuite. L’Iran en compte des centaines sur ses grands fleuves — le Karoun, le Zayandeh, le Dez. Le pont Si-o-se-pol à Ispahan, construit en 1602, est un monument classé. Mais Trump ne parle pas d’architecture. Il parle de logistique militaire. Détruire les ponts, c’est couper les routes d’approvisionnement — en nourriture, en médicaments, en carburant. C’est ce que l’armée américaine a fait en Irak en 2003. Les Irakiens qui ont survécu aux bombes sont morts de faim, de soif, d’infections dans les semaines qui ont suivi.
Le silence du cabinet est un choix
Vingt-quatre heures, zéro rectification
Lundi soir, 24 heures après le message de Pâques, aucun membre du cabinet Trump n’avait publié de clarification. Pas de « le président exprimait une position ferme mais diplomatique ». Pas de « les États-Unis privilégient la voie diplomatique ». Rien. Le silence d’un cabinet face à une menace de guerre constitue en soi une politique. Qui ne dit mot consent — et le cabinet Trump est muet comme une tombe sur laquelle quelqu’un aurait gravé « America First ».
Karine Jean-Pierre, quand elle était porte-parole de Biden, devait clarifier les déclarations présidentielles en moyenne trois fois par semaine. La Maison-Blanche de Trump en 2025 ne clarifie plus rien. Elle laisse les menaces flotter dans l’atmosphère numérique comme des gaz toxiques, comptant sur l’accoutumance pour neutraliser l’alarme. Et ça marche. Chaque menace non suivie d’effet réduit la crédibilité de la suivante — jusqu’au jour où celle qui compte est ignorée par tout le monde.
Le silence des courtisans n’est pas de la loyauté. C’est de la lâcheté constitutionnelle en temps réel. Chaque heure qui passe sans rectification est une heure où le monde recalibre sa compréhension de ce que les États-Unis sont prêts à faire.
Le mot que le cabinet ne prononcera jamais
« Incapacité. » C’est le mot de la Section 4. Pas « désaccord ». Pas « imprudence ». Incapacité. Le cabinet devrait certifier que le président est incapable de remplir ses fonctions. Pas qu’il est impulsif. Pas qu’il est colérique. Incapable. Et c’est là que le mécanisme se brise sur le réel : entre un président qui menace de bombarder un pays sur les réseaux sociaux et un président « incapable de remplir ses fonctions », il y a un gouffre juridique que personne ne veut franchir. Parce que franchir ce gouffre, c’est admettre que le système a élu quelqu’un qu’il ne peut pas contenir.
Et pourtant — c’est exactement ce que les rédacteurs du 25ᵉ amendement avaient en tête. Birch Bayh, le sénateur de l’Indiana qui a piloté l’amendement en 1965, avait explicitement mentionné le cas d’un président « mentalement incapable de prendre des décisions rationnelles ». Il avait prévu la situation. Il n’avait simplement pas prévu qu’un parti entier choisirait de ne pas voir.
Nous avons tous scrollé
Le dimanche de Pâques de 330 millions d’Américains
Soyons honnêtes. Dimanche soir, quand le message de Trump est apparu sur les fils d’actualité, combien d’entre nous ont lu le post, secoué la tête, et scrollé vers la photo suivante ? Combien ont soupiré « il recommence » avant de passer à autre chose ? La menace de guerre contre une nation de 88 millions de personnes a coexisté sur nos écrans avec des recettes de brunch pascal et des vidéos de chats. Nous avons tous scrollé. Le cerveau humain n’est pas conçu pour traiter une menace nucléaire entre deux stories Instagram.
C’est exactement ce sur quoi Trump compte. L’accoutumance. L’épuisement attentionnel. La normalisation par répétition. En 2017, quand il avait menacé la Corée du Nord de « feu et fureur », les marchés avaient plongé, les éditoriaux avaient hurlé, le monde avait retenu son souffle. En 2025, il menace de bombarder l’Iran et le Dow Jones n’a perdu que 0,3 % le lendemain. La bourse a intégré la folie dans ses modèles de risque. Nous aussi.
Nous sommes devenus des spectateurs professionnels de l’effondrement. Nous regardons un homme menacer de déclencher une guerre depuis son téléphone, et notre première réaction est de vérifier si le marché a bougé. Ce n’est pas de la résilience. C’est de l’anesthésie.
Ce que votre scroll a coûté
Pendant que vous scrolliez, le Commandement central américain (CENTCOM) ajustait les positions de ses groupes aéronavals dans le golfe Persique. Pendant que vous scrolliez, des diplomates iraniens tentaient de joindre des intermédiaires omanais pour comprendre si la menace était réelle. Pendant que vous scrolliez, des familles à Bandar Abbas — ville portuaire de 500 000 habitants à l’entrée du détroit — remplissaient des jerricans d’eau. Votre scroll n’est pas innocent. Il fait partie du système qui permet qu’un post de réseau social devienne une politique étrangère par défaut.
Le contrat démocratique suppose des citoyens attentifs. Des citoyens qui réagissent quand la ligne rouge est franchie. Mais quand la ligne rouge est franchie tous les mardis, elle disparaît. Il n’y a plus de ligne. Il y a un dégradé. Et dans ce dégradé, la différence entre « rhétorique agressive » et « ordre de guerre » devient invisible — jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus.
La question que personne ne pose
Pas « est-il capable ? » mais « qui décide si non ? »
La vraie question n’est pas de savoir si Donald Trump est mentalement apte à exercer la présidence. Des psychiatres débattront de ça pendant des années sans consensus, protégés par la règle Goldwater de l’Association américaine de psychiatrie qui interdit de diagnostiquer à distance depuis 1973. La vraie question est architecturale : qui a le pouvoir effectif de retirer les clés à un président en exercice, et pourquoi ce pouvoir est-il structurellement impossible à exercer ?
Le 25ᵉ amendement confie cette responsabilité aux personnes les plus redevables au président lui-même : son vice-président et son cabinet. C’est comme confier le diagnostic d’alcoolisme au barman. Le mécanisme est auto-immunisé contre sa propre activation. Les Pères fondateurs craignaient la tyrannie d’un roi. Ils n’avaient pas imaginé la tyrannie d’un poste — ce poste qui rend tout le monde autour incapable de dire non, parce que dire non signifie perdre tout ce qu’on a gagné en disant oui.
Le 25ᵉ amendement est une arme de dernier recours confiée aux gens qui ont le plus à perdre en l’utilisant. C’est un défaut de conception, pas un mystère. Et chaque année qui passe sans réforme rend la prochaine crise plus probable et la solution plus impossible.
Le fantôme de la Section 4
Cinquante-huit ans. C’est l’âge de la Section 4. En cinquante-huit ans, les États-Unis ont eu des présidents opérés sous anesthésie générale (Reagan, Bush fils), un président dont les capacités cognitives étaient publiquement questionnées (Biden), et un président qui a tenté de renverser une élection (Trump, le 6 janvier 2021). Zéro invocation. Le chiffre est en lui-même un diagnostic — pas du président, mais du système.
Le sénateur Birch Bayh est mort en 2019 à l’âge de 91 ans. Il n’a jamais vu son amendement utilisé. Dans ses dernières interviews, il exprimait son « inquiétude » que le mécanisme soit devenu « trop politiquement coûteux pour être activé ». Il avait raison. Le coût politique de l’invocation est devenu supérieur au coût existentiel de l’inaction. Et dans cette arithmétique tordue, c’est toujours l’inaction qui gagne — jusqu’au jour où elle perd tout.
Marjorie Taylor Greene, ou le canari dans la mine
Quand le plus fidèle des fidèles recule d’un pas
Marjorie Taylor Greene a été élue en 2020 dans le 14ᵉ district de Géorgie avec 74,7 % des voix. Son identité politique est indissociable de Trump. Elle a porté des tee-shirts à son effigie au Congrès. Elle a défendu les émeutiers du 6 janvier. Elle a qualifié les procès de Trump de « persécution soviétique ». Cette femme ne doute pas de Trump par conviction démocrate — elle doute de lui par instinct de survie. Et c’est pour ça que sa réaction compte plus que celle de Sanders ou de Murphy.
Quand un allié idéologique questionne votre santé mentale, c’est une opinion. Quand votre soldat le plus loyal questionne votre santé mentale, c’est un signal d’évacuation. Greene ne lit pas la Constitution le soir — elle lit les sondages. Et ce qu’elle lit en ce moment, c’est qu’une menace de guerre par réseau social un dimanche de Pâques fait perdre des électeurs dans les comtés suburbains qu’elle a besoin de garder. La loyauté a un prix. Le message de Pâques vient d’augmenter la facture.
Greene qui doute de Trump, c’est le canari qui tombe dans la mine de charbon. Ce n’est pas une conversion morale. C’est un détecteur de gaz toxique qui s’active. Et quand le canari tombe, les mineurs intelligents sortent.
Le calcul politique derrière la dissidence
Les élections de mi-mandat auront lieu en novembre 2026. Dix-huit mois. Chaque républicain élu dans un district compétitif fait un calcul silencieux : combien de posts incendiaires puis-je défendre avant que les indépendants de ma circonscription ne basculent ? En 2018, les républicains ont perdu 40 sièges à la Chambre. En 2022, les candidats les plus alignés sur Trump ont sous-performé de 5 points en moyenne dans les districts pivots, selon le Cook Political Report. La menace de guerre contre l’Iran ne joue pas bien dans les banlieues de Philadelphie. Elle ne joue pas bien à Scottsdale. Elle ne joue pas bien là où les élections se gagnent.
Greene le sait. Les autres le savent aussi. Mais entre le savoir et l’agir, il y a la peur — celle de Trump lui-même, de sa capacité à détruire une carrière politique en un seul post, de ses primaires punitives où il envoie des candidats loyalistes contre les dissidents. La peur est le ciment du trumpisme. Pas l’idéologie. Pas la conviction. La peur.
Ce que mardi nous dira
Le jour des centrales — ou le jour du bluff
Mardi 22 avril 2025. C’est le jour que Trump a désigné. Soit l’Iran rouvre le détroit d’Ormuz — ce qui présuppose qu’il l’a fermé, ce qui n’est que partiellement vrai, Téhéran ayant ralenti le trafic sans le bloquer totalement — soit les bombes tombent. C’est l’ultimatum. Sauf qu’un ultimatum suppose une crédibilité. Et la crédibilité de Trump en matière de menaces militaires est un compte en banque sérieusement à découvert.
En juin 2019, Trump avait ordonné des frappes contre l’Iran après la destruction d’un drone américain, avant d’annuler l’opération dix minutes avant l’exécution — selon son propre récit. Les avions étaient en l’air. Les pilotes avaient leurs coordonnées. Dix minutes. Qassem Soleimani a été tué en janvier 2020, certes, mais par un drone ciblé, pas par un bombardement d’infrastructures civiles. La distance entre un assassinat ciblé et la destruction de centrales électriques est la distance entre un scalpel et une hache.
Le problème du garçon qui crie au loup, c’est que l’histoire se termine toujours de la même façon : le loup finit par venir. Et ce jour-là, plus personne n’écoute.
Les trois scénarios du mardi
Scénario 1 : rien ne se passe. Trump déclare victoire, affirme que sa « fermeté » a forcé l’Iran à reculer, même si rien n’a changé. Les marchés remontent. Le monde soupire. Et la prochaine menace sera un peu plus violente, un peu plus spécifique, un peu plus crédible — parce que c’est comme ça que l’escalade fonctionne. Scénario 2 : des frappes limitées. Des cibles militaires, présentées comme « proportionnées ». L’Iran riposte via ses proxies — Hezbollah, milices irakiennes, Houthis. Le pétrole passe à 120 dollars. L’escalade commence. Scénario 3 : les centrales et les ponts. Des frappes massives sur les infrastructures civiles. L’Iran ferme totalement Ormuz. Le pétrole dépasse 200 dollars. L’économie mondiale entre en récession. Et nous y sommes.
Aucun de ces scénarios n’a été discuté publiquement par le Congrès. Aucune audition. Aucun vote. Aucune autorisation d’usage de la force. Un homme, un téléphone, un mardi.
La plaie que personne ne refermera
Un dimanche de Pâques en Arizona, un dimanche de Pâques à Ispahan
Yassamin Ansari a passé son dimanche de Pâques dans sa circonscription de l’Arizona, entre deux événements communautaires et un dîner familial. À 10 000 kilomètres de là, à Ispahan, Parisa a couché sa fille en se demandant si la centrale qui alimente leur quartier serait encore là mercredi. Les deux femmes n’ont rien en commun sauf un homme et son téléphone. L’une appelle à le démettre. L’autre achète des bougies.
Le 25ᵉ amendement ne sera pas invoqué. Vance ne bougera pas. Le cabinet ne bougera pas. Les républicains du Congrès baisseront la tête et attendront que le cycle médiatique passe à autre chose. Et nous, nous scrollerons. Nous scrollerons jusqu’au prochain message, jusqu’à la prochaine menace, jusqu’au jour où le scroll ne suffira plus à mettre la distance entre nous et ce qui se passe.
Ce n’est pas un article sur Trump. Ce n’est pas un article sur le 25ᵉ amendement. C’est un article sur un fusil accroché au mur d’une démocratie — chargé, huilé, prêt — que personne ne décrochera, parce que le décrocher reviendrait à admettre qu’on en a besoin.
Le mur, le fusil, et nous
Le fusil est au mur. Les balles sont dans le barillet. Ansari a pointé le doigt dessus. Sanders a pointé le doigt dessus. Greene elle-même a regardé dans sa direction. Personne ne le décrochera. Pas parce qu’il ne fonctionne pas. Parce que le décrocher signifierait que la personne la plus puissante du monde est aussi la plus dangereuse. Et cette vérité-là, aucune institution américaine n’est conçue pour l’absorber.
Quelque part à Ispahan, Parisa a posé une bougie neuve sur la table de la cuisine. Sa fille lui a demandé pourquoi. Elle a répondu : « Au cas où. » Deux mots. Toute la terreur du monde tient dans deux mots prononcés par une mère qui ne sait pas si la lumière reviendra mercredi.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Message de Donald Trump sur Truth Social, 20 avril 2025
Publication de Yassamin Ansari sur X, 21 avril 2025
Reuters — Strait of Hormuz oil shipping data, 2025
Brookings Institution — Oil price shock scenarios
Cook Political Report — 2022 midterm analysis
Constitution des États-Unis — 25ᵉ amendement, Section 4
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