« Civilisation » — quand le vocabulaire dépasse le génocide
Les mots ont un poids juridique. « Éradiquer une civilisation entière » n’est pas une menace militaire — c’est une menace existentielle. La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée en 1948, définit le génocide comme l’intention de « détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Le mot « civilisation » va au-delà. Il englobe non seulement les personnes mais leur héritage, leur mémoire, leur existence historique. Un président américain a menacé publiquement quelque chose qui dépasse les catégories du droit international.
Et pourtant, le Département d’État n’a émis aucune clarification. Le conseiller à la sécurité nationale Mike Waltz n’a pas nuancé. Marco Rubio, secrétaire d’État, n’a pas rappelé que les États-Unis étaient signataires de la Convention de 1948. Le mot « civilisation » a traversé le cycle de nouvelles comme un caillou dans un étang — quelques ondulations, puis rien. L’accoutumance a fait son travail. Quand un président dit l’indicible tous les mardis, l’indicible devient le bruit de fond.
Je relis la phrase. « Éradiquer une civilisation entière. » Je la relis encore. Pas un éditorialiste, pas un constitutionnaliste, pas un historien n’a demandé publiquement si cette phrase constitue une incitation au génocide au sens du droit international. Ce silence-là est peut-être plus effrayant que la phrase elle-même.
Vingt-quatre heures plus tôt, Ansari avait dit « lunatique »
La veille, Yassamin Ansari, députée démocrate de l’Arizona, avait appelé à invoquer le 25ᵉ amendement en qualifiant Trump de « dérangé lunatique ». Les réseaux avaient débattu de la pertinence du mot. Vingt-quatre heures plus tard, l’homme en question menaçait de rayer une civilisation de la carte. Le mot « lunatique » paraît soudain d’une retenue presque aristocratique. Ansari avait été critiquée pour son excès. L’excès, c’était de ne pas avoir été assez loin.
Bernie Sanders, Chris Murphy, Melanie Stansbury, Marjorie Taylor Greene — tous avaient questionné la santé mentale du président lundi. Mardi, le président confirmait leurs inquiétudes en menaçant un génocide civilisationnel avant le déjeuner et en déclarant la victoire avant le dîner. La chronologie seule est un diagnostic. Pas un diagnostic psychiatrique — je laisse ça aux professionnels. Un diagnostic institutionnel. Le système conçu pour contenir l’exécutif ne contient plus rien.
L'Iran a plié — mais qu'a-t-il réellement concédé ?
Ormuz n’était pas fermé — il était au ralenti
La nuance est capitale et presque personne ne la fait. L’Iran n’avait pas fermé le détroit d’Ormuz. Il avait ralenti le trafic maritime par des exercices navals accrus et des contrôles renforcés sur les navires traversant ses eaux territoriales. La différence entre « fermer » et « ralentir » est la différence entre un barrage et un péage. Trump a présenté le retour à la normale comme une capitulation. C’est comme menacer de brûler la maison de votre voisin parce qu’il a mis un ralentisseur dans votre rue, puis déclarer la victoire quand il l’enlève.
Les données de l’Agence internationale de l’énergie montrent que le transit pétrolier par Ormuz avait baissé de 12 à 15 % au cours des semaines précédentes — significatif mais loin d’une fermeture. Ahmad, le capitaine de pétrolier émirati qui navigue dans le détroit depuis vingt ans, avait décrit à Reuters des délais accrus, des vedettes iraniennes plus visibles, une tension palpable — pas un blocus. L’accord de cessez-le-feu ramène le transit à son niveau normal. Ce qui est présenté comme une victoire stratégique est en réalité le retour au statu quo ante, acheté au prix d’une menace d’annihilation civilisationnelle.
La « victoire totale et complète » de Trump est une fiction narrative parfaite : créer la crise, intensifier la crise, résoudre la crise, déclarer la victoire. L’incendiaire qui se proclame pompier. Et la foule applaudit parce que les flammes se sont éteintes — sans jamais demander qui a craqué l’allumette.
Ce que Téhéran a obtenu en échange de sa « capitulation »
Deux semaines sans bombardement. Formulé autrement : les États-Unis ont officiellement reconnu qu’ils envisageaient de bombarder l’Iran, et l’Iran a obtenu la promesse écrite qu’ils ne le feraient pas pendant quatorze jours. C’est une victoire diplomatique iranienne déguisée en humiliation. Avant mardi, la menace de frappes américaines était rhétorique. Depuis mardi, elle est documentée dans un accord bilatéral — ce qui signifie que Téhéran peut la brandir devant chaque tribune internationale comme preuve de l’agression américaine.
Mohammad Javad Zarif, l’ancien ministre iranien des Affaires étrangères qui reste influent dans les cercles diplomatiques de Téhéran, avait prévenu en 2019 : « Chaque menace américaine renforce les faucons à Téhéran. » Six ans plus tard, la menace d’éradiquer une civilisation offre aux Gardiens de la révolution le plus beau cadeau de recrutement imaginable. Dans les quartiers sud de Téhéran, à Mashhad, à Qom, le message de Trump sera traduit, imprimé, distribué. Le meilleur argument pour l’armement nucléaire iranien n’a pas été formulé par un ayatollah — il a été formulé par le président des États-Unis.
Israël soutient, mais pas pour le Liban
La ligne rouge de Netanyahou dans le cessez-le-feu américain
Israël a immédiatement soutenu la décision de Trump — tout en précisant, avec une rapidité qui ressemble à de l’anxiété, que la trêve n’incluait pas le Liban. La précision est chirurgicale. Benjamin Netanyahou veut le beurre américain et l’argent du beurre régional : un cessez-le-feu avec l’Iran qui stabilise le golfe Persique, mais les mains libres pour poursuivre ses opérations contre le Hezbollah au Liban. L’accord de mardi lui offre exactement cela.
Le calcul est limpide. Si les États-Unis gèlent leur confrontation avec l’Iran pendant deux semaines, la capacité iranienne à soutenir le Hezbollah par des transferts d’armes via la Syrie est temporairement réduite — Téhéran ne prendra pas le risque de violer un cessez-le-feu avec Washington en armant ses proxies pendant la trêve. Netanyahou le sait. Ses généraux le savent. La fenêtre de deux semaines est une fenêtre d’opportunité militaire au Liban déguisée en pause diplomatique dans le Golfe.
Il y a quelque chose de glaçant dans la vitesse avec laquelle Israël a précisé que le Liban était exclu. Pas « nous espérons que la paix s’étendra ». Pas « nous souhaitons un cadre régional ». Non — le Liban est exclu. Comme si la guerre avait des compartiments étanches. Comme si les bombes respectaient les clauses contractuelles.
Le Liban, angle mort volontaire de l’accord
Beyrouth a reçu la nouvelle en silence. Pas le silence de l’indifférence — le silence de celui qui comprend qu’il vient d’être sacrifié dans une transaction qui ne le concerne pas. Le Liban, 5,5 millions d’habitants, déjà plongé dans la pire crise économique de son histoire depuis 2019 — la livre libanaise a perdu 98 % de sa valeur —, se retrouve explicitement exclu d’un accord de paix régional. Nadia, 41 ans, institutrice à Tyr, dans le sud du Liban, vit à 25 kilomètres de la frontière israélienne. Elle a appris l’exclusion du Liban sur Al Jazeera pendant qu’elle corrigeait des copies. Son commentaire à une collègue, rapporté par un correspondant de l’AFP : « Ils ont signé la paix au-dessus de nos têtes. Nous, on est le tapis sous leurs pieds. »
Et pourtant — le Liban est géographiquement, militairement et politiquement indissociable du conflit irano-américain. Le Hezbollah est financé par l’Iran. Ses missiles pointent vers Israël. Ses bases sont au Liban. Exclure le Liban d’un cessez-le-feu irano-américain, c’est retirer le Liban de sa propre histoire. C’est dire à 5,5 millions de personnes que leur territoire est un champ de bataille dont ils ne sont pas partie prenante. La diplomatie a un nom pour ça : le mépris structurel.
« Victoire totale » — le lexique de l'homme qui a toujours gagné
100 % — le chiffre qui ne laisse aucune place au réel
« 100 %. Il n’y a aucun doute là-dessus. » La phrase, prononcée devant le micro de l’AFP, contient sa propre réfutation. Rien dans les relations internationales n’est à 100 %. Rien dans un cessez-le-feu de deux semaines n’est « total ». Rien dans un accord obtenu sous menace d’annihilation n’est « complet ». Mais Trump ne parle pas aux analystes — il parle à sa base. Et pour sa base, 100 % est le seul chiffre qui existe. Pas 73 %. Pas « significatif ». Pas « encourageant ». Total. Complet. 100 %.
Le problème du 100 %, c’est qu’il ne laisse aucune marge pour le jour où l’accord échoue. Si c’est une victoire totale et que dans deux semaines l’Iran reprend ses manœuvres dans le détroit — alors c’est une défaite totale. La rhétorique du 100 % est un piège que Trump se tend à lui-même. Chaque victoire absolue proclamée rend l’échec suivant absolument dévastateur. Kim Jong-un le sait — après le sommet de Singapour en juin 2018, déclaré « historique » par Trump, la Corée du Nord a poursuivi son programme nucléaire sans interruption. La « victoire totale » de Singapour n’a produit aucun accord de dénucléarisation. Zéro.
Le 100 % est la drogue dure de la politique trumpienne. Il n’y a pas de sevrage possible. Chaque dose doit être plus forte que la précédente. Et quand la réalité refuse de coopérer — quand le 100 % rencontre le 0 % du terrain — le manque se transforme en rage. C’est dans cette rage que naissent les menaces contre les civilisations.
L’art du deal appliqué à la guerre
Dans « The Art of the Deal », publié en 1987, Trump explique sa méthode : demander l’impossible, menacer le pire, accepter le raisonnable, déclarer la victoire. Trente-huit ans plus tard, la méthode est identique — sauf que les enjeux ne sont plus des immeubles à Manhattan mais des vies humaines au Moyen-Orient. Demander la capitulation totale de l’Iran. Menacer l’éradication civilisationnelle. Accepter un cessez-le-feu de deux semaines. Déclarer la victoire totale. Le schéma est si prévisible qu’il en devient transparent. Et pourtant, il fonctionne — non pas parce qu’il trompe, mais parce qu’il satisfait.
Il satisfait une base électorale qui veut voir la force américaine projetée sans conséquences. Il satisfait des marchés financiers qui veulent de la prévisibilité, même artificielle — le Dow Jones a regagné 1,2 % mardi soir après l’annonce du cessez-le-feu. Il satisfait un écosystème médiatique qui a besoin de la boucle crise-résolution-nouvelle crise pour remplir ses heures d’antenne. Tout le monde est satisfait. Sauf Reza au bazar de Téhéran, qui ne sait toujours pas s’il doit acheter du stock. Sauf Nadia à Tyr, qui sait maintenant que le Liban n’existe pas dans les accords qui décident de son sort.
Quatorze jours — et après ?
Le calendrier de l’angoisse
Le 6 mai 2025. C’est la date d’expiration du cessez-le-feu. Quatorze jours après mardi. Dans quatorze jours, soit l’accord est prolongé — ce qui nécessite de nouvelles concessions d’un côté ou de l’autre — soit le détroit d’Ormuz redevient le point de friction le plus dangereux de la planète. Quatorze jours, c’est le temps qu’il faut à un porte-avions pour traverser l’océan Indien. C’est le temps qu’il faut aux Gardiens de la révolution pour redéployer leurs batteries de missiles côtiers. C’est le temps qu’il faut à un marché pétrolier pour oublier une crise et en intégrer la suivante.
Fatima, 28 ans, analyste pétrolière chez Rystad Energy à Oslo, a passé mardi à modéliser les scénarios post-cessez-le-feu. Son calcul, partagé dans une note interne devenue publique via Bloomberg : « Si le cessez-le-feu n’est pas renouvelé, le prix du Brent dépassera 130 dollars le baril dans les 72 heures suivant son expiration. Si des frappes suivent, 200 dollars n’est pas un scénario extrême — c’est un scénario médian. » À 200 dollars le baril, le litre d’essence en Europe dépasse les 3 euros. À 3 euros le litre, des gouvernements tombent.
Quatorze jours. Le temps d’une quarantaine de Covid. Le temps d’un préavis de licenciement en Belgique. Le temps de lire deux livres ou de perdre un emploi. C’est tout ce qui sépare le monde d’aujourd’hui du monde d’après. Et « après » est un mot que personne à Washington ne veut épeler.
Le programme nucléaire iranien, grand absent de l’accord
Le cessez-le-feu ne mentionne pas le programme nucléaire iranien. Pas un mot. L’Iran enrichit de l’uranium à 60 % depuis 2021, selon les rapports de l’AIEA. Le seuil de qualité militaire est à 90 %. La distance technique entre 60 et 90 % est courte — quelques semaines de travail, selon les estimations de l’Institute for Science and International Security dirigé par David Albright. Deux semaines de cessez-le-feu, c’est deux semaines pendant lesquelles les centrifugeuses de Natanz et de Fordow continuent de tourner.
Trump avait retiré les États-Unis de l’accord nucléaire iranien (JCPOA) en mai 2018, qualifiant l’accord de « pire deal de l’histoire ». Sept ans plus tard, l’Iran est plus proche de la bombe qu’il ne l’a jamais été, le détroit d’Ormuz est devenu un instrument de chantage régulier, et la « victoire totale » du jour consiste en un cessez-le-feu de quatorze jours qui ne mentionne pas le nucléaire. Si c’est le résultat de sept ans de « pression maximale », la pression a produit le maximum — mais pas celui qu’on attendait.
Les fantômes des accords qui n'ont pas tenu
Singapour 2018 — le sommet qui n’a rien produit
Le 12 juin 2018, Trump serrait la main de Kim Jong-un à Singapour. « Il n’y a plus de menace nucléaire de la Corée du Nord », avait-il tweeté le lendemain. Sept ans plus tard, la Corée du Nord possède un arsenal estimé entre 40 et 50 ogives nucléaires par la Federation of American Scientists. Les tests de missiles balistiques intercontinentaux se sont poursuivis. Le « deal historique » de Singapour n’a produit aucun démantèlement, aucune inspection, aucune vérification. Il a produit une photo et un tweet.
Le parallèle avec le cessez-le-feu iranien est structurel, pas anecdotique. Même méthode — escalade, sommet, déclaration de victoire. Même absence de mécanisme de suivi. Même vide entre la proclamation et le réel. Kim Jong-un a compris en 2018 que la « victoire totale » de Trump était une fiction nécessaire au président américain et inoffensive pour Pyongyang. Les dirigeants iraniens ont compris la même chose mardi. La fiction a un coût : elle rend chaque négociation future moins crédible et chaque menace future moins dissuasive.
Et pourtant, on continue d’applaudir les proclamations comme si les mots créaient la réalité. Comme si dire « victoire totale » suffisait à transformer un sursis en paix. Les mots ne créent pas la paix. Les accords vérifiables créent la paix. Les mots créent des cycles de nouvelles.
Doha 2020 — les talibans qui n’ont pas attendu
En février 2020, Trump signait un accord avec les talibans à Doha. « C’est un grand jour pour la paix », avait-il déclaré. L’accord prévoyait le retrait des troupes américaines en échange de garanties talibanes sur le terrorisme. Dix-huit mois plus tard, les talibans prenaient Kaboul en quatorze jours — le même chiffre que le cessez-le-feu iranien. Quatorze jours pour que le régime afghan s’effondre. Les images de l’aéroport de Kaboul en août 2021 — les corps tombant des avions, les bébés passés par-dessus les barbelés — sont le dernier acte d’un « grand jour pour la paix ».
Zahra, 23 ans, étudiante en médecine à Kaboul en 2020, vit aujourd’hui à Hambourg en Allemagne. Elle a fui quatre jours avant la chute. Son père, chirurgien, n’a pas eu cette chance — il est resté. Les talibans lui ont interdit d’opérer des femmes. Le « grand jour pour la paix » de Trump a coûté à Zahra son pays, sa famille, ses études. Elle a recommencé de zéro à 21 ans, dans une langue qu’elle ne parlait pas. Quand elle a vu « victoire totale » sur son fil d’actualité mardi, elle a éteint son téléphone.
Le corps de la bête — ce que Trump a réellement obtenu
Un cessez-le-feu, pas un traité
Les mots ont un statut juridique. Un traité engage les deux parties devant le droit international, nécessite la ratification du Sénat américain à la majorité des deux tiers, et crée des obligations contraignantes. Un cessez-le-feu est un arrêt temporaire des hostilités, révocable à tout moment, sans force de loi permanente. Ce que Trump a obtenu mardi n’est pas un accord — c’est une pause. La différence est la même qu’entre acheter une maison et la louer pour deux semaines.
L’Iran n’a pris aucun engagement permanent. Aucune concession sur l’enrichissement d’uranium. Aucune concession sur son soutien au Hezbollah — Israël a dû préciser séparément que le Liban était exclu. Aucune concession sur son programme de missiles balistiques. Aucun accès pour les inspecteurs de l’AIEA aux sites suspects. L’Iran a promis de rouvrir un détroit qu’il n’avait pas totalement fermé, pendant deux semaines, en échange de la promesse de ne pas être bombardé pendant deux semaines. Le rapport coût-bénéfice est si déséquilibré en faveur de Téhéran qu’il faut une dose spectaculaire de déni pour y voir une victoire américaine.
La « victoire totale » est un cessez-le-feu jetable. Comme un briquet. Il fonctionne le temps qu’il fonctionne, puis on le jette et on en achète un autre. Sauf que les briquets ne coûtent pas des vies humaines. Et que personne ne menace d’éradiquer une civilisation pour en obtenir un.
Ce que l’Iran a réellement gagné
Premièrement : la reconnaissance implicite de son pouvoir de nuisance. Menacer d’éradiquer un pays, c’est admettre que ce pays est assez puissant pour nécessiter une menace d’éradication. L’Iran sort de mardi avec un statut de puissance régionale confirmé par le président des États-Unis lui-même. Deuxièmement : un capital victimaire international immense. Le mot « civilisation » sera cité dans chaque discours iranien aux Nations unies pendant dix ans. Troisièmement : du temps. Deux semaines de plus pour ses centrifugeuses. Deux semaines de plus pour ses transferts d’armes. Deux semaines de plus pour consolider ses positions.
Ali Vaez, directeur du programme Iran à l’International Crisis Group, avait prévenu dans un rapport de mars 2025 : « Chaque cycle de menaces suivi de négociations renforce la conviction à Téhéran que la bombe nucléaire est la seule garantie de survie. » Mardi a confirmé cette conviction avec une brutalité inédite. Un président américain a menacé d’éradiquer leur civilisation. La prochaine fois — et il y aura une prochaine fois — Téhéran se demandera : avec ou sans la bombe, qu’est-ce qui change ? La réponse, pour n’importe quel stratège rationnel, est évidente.
Le Congrès dort
Zéro vote, zéro audition, zéro autorisation
La clause de guerre de la Constitution américaine — Article I, Section 8 — confie au Congrès le pouvoir de déclarer la guerre. Pas au président. Au Congrès. Mardi, un président a menacé de détruire les infrastructures d’un pays souverain de 88 millions d’habitants, puis a négocié un cessez-le-feu, sans qu’un seul vote ait lieu au Capitole. Pas un seul. Le Speaker de la Chambre Mike Johnson n’a convoqué aucune session d’urgence. Le leader de la majorité au Sénat John Thune n’a demandé aucun briefing public.
Tim Kaine, sénateur démocrate de Virginie et spécialiste des pouvoirs de guerre, avait déposé en 2019 une résolution invoquant le War Powers Act pour limiter l’action militaire contre l’Iran. La résolution avait été adoptée par le Sénat 55-45 — avec huit voix républicaines — avant d’être ignorée par la Maison-Blanche. Six ans plus tard, la situation est pire : le président ne prend même plus la peine de contourner le Congrès. Il l’ignore. Le Congrès n’est pas contourné — il est transparent.
535 élus. 100 sénateurs. 435 représentants. C’est le nombre de personnes constitutionnellement responsables de la guerre et de la paix qui n’ont pas été consultées mardi. 535 personnes qui touchent leur salaire pour représenter le peuple américain et qui ont regardé un homme seul menacer une guerre et signer une trêve sans qu’on leur demande leur avis. Ce n’est pas une crise de la présidence. C’est une mort du Congrès.
Le War Powers Act — une loi que personne n’applique
Le War Powers Act de 1973, adopté après le Vietnam, exige que le président notifie le Congrès dans les 48 heures suivant un déploiement de forces armées et obtienne une autorisation dans les 60 jours. Aucune notification n’a été faite mardi concernant le repositionnement des forces américaines dans le Golfe. Le groupe aéronaval du USS Abraham Lincoln croise dans le golfe d’Oman depuis mars. Des bombardiers B-2 sont déployés à Diego Garcia. Des sous-marins nucléaires patrouillent dans des positions non divulguées. Tout cela sans vote. Sans débat. Sans la moindre empreinte démocratique.
La raison est simple et dévastatrice : le Congrès a peur. Peur de voter pour la guerre et d’en porter la responsabilité. Peur de voter contre et d’être accusé de faiblesse. Alors il ne vote pas. Il tweete. Ansari tweete. Sanders tweete. Murphy tweete. Mais personne ne dépose de motion. Personne ne convoque d’audition. Personne n’exige de vote. Le tweet est devenu le substitut de l’action législative — il donne l’illusion de la résistance sans aucun de ses coûts.
Le son que fait une civilisation quand on la menace
Ispahan, mardi matin, avant l’accord
Parisa, 34 ans, l’ingénieure d’Ispahan qui avait acheté des bougies lundi, a passé mardi matin à appeler sa mère. Sa mère vit près de la centrale de Shazand, dans la province de Markazi. 1,4 million d’habitants dépendent de cette centrale pour l’électricité, l’eau courante, le chauffage. La mère de Parisa a 67 ans. Elle prend un médicament pour le cœur qui doit être réfrigéré. Si la centrale est bombardée, le réfrigérateur s’éteint. Si le réfrigérateur s’éteint, le médicament se dégrade. Si le médicament se dégrade — la suite est arithmétique.
C’est ça, le son que fait une civilisation quand on la menace. Ce n’est pas un cri. C’est un appel téléphonique entre une fille et sa mère. C’est une voix qui demande : « Tu as assez de médicaments pour combien de jours ? » Et une autre voix qui répond : « Sept. » Sept jours de médicaments. La moitié d’un cessez-le-feu. Le temps qui sépare une mère de 67 ans d’une crise cardiaque est plus court que le temps qui sépare Trump de sa prochaine menace.
Je voudrais que chaque personne qui a lu « victoire totale et complète » sans sourciller entende cette conversation téléphonique. Pas pour culpabiliser. Pour comprendre que les mots d’un président parcourent 10 000 kilomètres à la vitesse de la lumière et atterrissent dans la cuisine d’une femme de 67 ans qui compte ses cachets.
Le bazar de Téhéran, mardi soir, après l’accord
Reza, le commerçant de 52 ans, a fermé boutique à 19h. Plus tôt que d’habitude. Les clients n’étaient pas venus. Pas à cause du cessez-le-feu — à cause de l’incertitude. Quand un pays ne sait pas s’il sera bombardé dans deux semaines, les gens n’achètent pas d’épices. Ils achètent du riz, de l’huile, des conserves. Les produits de survie. Le bazar de Téhéran, vieux de quatre siècles, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, sentait le safran et la cardamome depuis des générations. Mardi soir, il sentait la peur. La peur n’a pas d’odeur, disent les scientifiques. Reza n’est pas d’accord.
Quatre siècles de commerce. Des voûtes en briques cuites construites sous la dynastie safavide. Des couloirs où se croisent les langues farsi, azérie, arabe, kurde. Trump a menacé de rayer cette civilisation. Et puis il a déclaré la victoire. Et Reza a fermé sa boutique. Et le safran est resté dans ses bocaux. Et quelque part, dans un bureau de Washington, quelqu’un a rédigé un communiqué de presse contenant les mots « victoire totale et complète ».
Ce que mardi dit de nous
Le jour où le génocide rhétorique est devenu banal
Un président américain a menacé d’éradiquer une civilisation. Le marché a monté. Les chaînes d’info ont couvert l’accord. Les analystes ont débattu de la stratégie. Et personne — personne — n’a traité le mot « civilisation » comme ce qu’il est : l’invocation publique, par le dirigeant de la première puissance mondiale, de la destruction d’un peuple, de son histoire, de sa mémoire. Nous avons intégré le génocide rhétorique dans notre grammaire politique. Il est devenu un outil de négociation. Un levier. Un verbe transitif.
Et pourtant — les mots préparent les actes. Raphael Lemkin, le juriste qui a inventé le mot « génocide » en 1944, avait étudié les discours qui précèdent les massacres. Ils commencent toujours par la déshumanisation. Pas la déshumanisation des personnes — celle de leur existence collective. On ne dit pas « tuer des gens ». On dit « éradiquer une civilisation ». Le mot efface les visages. Il transforme 88 millions d’individus en abstraction historique. Et une abstraction, ça se détruit plus facilement qu’une mère de 67 ans qui compte ses cachets.
Nous avons passé mardi à débattre de géopolitique pétrolière pendant qu’un homme normalisait le vocabulaire du génocide. Si dans dix ans un historien cherche le moment précis où les mots ont cessé de compter, il trouvera cette date : le 22 avril 2025. Le jour où « éradiquer une civilisation » est devenu une position de négociation.
L’horloge tourne jusqu’au 6 mai
Le 6 mai. Dans quatorze jours, le cessez-le-feu expire. Soit il est renouvelé — ce qui signifie que la « victoire totale » nécessite une prolongation, ce qui n’est plus total — soit il ne l’est pas, et nous revenons à mardi matin. Aux centrales. Aux ponts. À la civilisation qu’on menace d’éradiquer. La boucle se fermera ou ne se fermera pas. Et entre-temps, Parisa comptera les cachets de sa mère. Reza ouvrira ou n’ouvrira pas sa boutique. Nadia à Tyr corrigera ses copies en se demandant si le cessez-le-feu qui ne la concerne pas la protège quand même, un peu, par ricochet.
Deux semaines. Victoire totale. 100 %. Aucun doute. La mère de Parisa a sept jours de médicaments. Le cessez-le-feu en dure quatorze. Le calcul ne tombe pas juste. Il ne tombera jamais juste. Parce que les victoires totales n’existent que dans la bouche de ceux qui ne comptent pas les cachets.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
AFP via France 24 — Déclaration de Trump sur la « victoire totale et complète », 22 avril 2025
Truth Social — Message de Trump menaçant d’éradiquer « une civilisation entière », 22 avril 2025
Times of Israel — Israël soutient le cessez-le-feu mais exclut le Liban, 22 avril 2025
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