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La reconstruction méthodique d’un géant endormi

Le projet de réhabilitation de North Field à Tinian représente l’effort le plus ambitieux et le plus symbolique de cette stratégie de retour aux sources. Les documents techniques consultés par Newsweek révèlent l’ampleur pharaonique des travaux entrepris depuis 2021 sous la direction des unités RED HORSE, ces escadrons de génie militaire rapide capables de projeter des équipes de construction dans les environnements les plus hostiles. La première phase du projet a consisté à défricher la végétation envahissante qui avait englouti les aires de stationnement nord de l’aérodrome, une tâche herculéenne face à une jungle tropicale dense et impitoyable qui avait fini par faire disparaître sous ses frondaisons les infrastructures bétonnées construites à la hâte pendant la guerre. Les équipes du génie naval, les fameux Seabees basés à Guam, ont rejoint l’effort dans les mois suivants pour construire les infrastructures d’hébergement et de stockage nécessaires au personnel qui sera déployé sur l’île. La deuxième phase a vu le déblaiement des quatre pistes historiques baptisées Able, Baker, Charlie et Dog, ainsi que les voies de circulation et les aires de stationnement durcies qui devront accueillir les avions modernes aux exigences techniques bien supérieures à celles des appareils de 1945. Actuellement en cours, la troisième phase prévoit le fraisage et le réasphaltage des pistes pour atteindre ce que l’armée de l’air appelle la « pleine capacité opérationnelle », un terme technique qui cache une réalité brutale : la capacité d’accueillir des bombardiers stratégiques B-52, des ravitailleurs KC-135 et KC-46, et les avions de combat de cinquième génération F-22 et F-35 dans des conditions de combat intense. Les responsables des Pacific Air Forces ont confirmé que les opérations de fraisage des pistes sont en cours et que la pose du nouvel asphaltage devrait commencer au premier trimestre 2026, avec une mise en service opérationnelle prévue pour 2027, date cruciale qui coïncide avec les estimations américaines sur la fenêtre d’opportunité maximale pour une action militaire chinoise contre Taïwan.

L’investissement financier massif dans ce projet témoigne de l’importance stratégique que Washington accorde à cette île de cent un kilomètres carrés. Plus de 409 millions de dollars ont été alloués à la reconstruction de North Field, une somme considérable pour un projet qui ne vise pas à créer une base permanente mais un « site de contingence et d’entraînement pour des forces expéditionnaires en rotation », selon les termes officiels du porte-parole des Pacific Air Forces. Cette définition prudente ne doit pas masquer la réalité opérationnelle : une fois opérationnelle, cette base pourra servir « des centaines de ravitailleurs et de chasseurs ainsi que des escadrons de chasseurs sans pilote » pouvant se lier avec les appareils décollant d’Andersen Air Force Base situé à cent quinze miles au sud, comme l’indiquent les documents de l’Air Force et du Marine Corps consultés par la presse américaine. Le complexe de North Field, une fois achevé, figurera parmi les plus grands aérodromes de l’Indo-Pacifique, égalant les principaux hubs américains à Hawaï, Guam et au Japon. Le Corps des Marines prévoit par ailleurs d’étendre sa présence sur le nord de Tinian dès les années 2030 avec un complexe d’entraînement conjoint incorporant treize zones d’atterrissage pour hélicoptères, deux champs de tir réel, des tours radar et un camp de base expéditionnaire. Cette concentration progressive de capacités militaires sur une île qui comptait moins de six mille habitants au dernier recensement transformera radicalement le caractère de cet atoll, dont la population avait déjà dû supporter l’occupation japonaise puis la construction frénétique des infrastructures américaines pendant la Seconde Guerre mondiale. Les tensions historiques entre les habitants locaux et la présence militaire américaine risquent de s’exacerber face à cette nouvelle vague de militarisation d’une île qui porte encore dans son sol et dans sa mémoire les cicatrices des bombardements de 1944 et les traumatismes de l’occupation japonaise qui avait précédé.

Quand je pense aux habitants de Tinian qui verront leurs îles transformées en une forteresse militaire, je suis envahi par un sentiment de malaise profond. Ces gens, qui ont déjà vécu l’occupation japonaise brutale et la guerre américaine qui l’a chassée, se retrouvent aujourd’hui pris en étau entre deux géants qui préparent leur affrontement. La jungle qu’ils avaient vue reprendre ses droits sur les ruines de la guerre, la nature qui avait tenté de guérir les blessures infligées à leur terre, se voit de nouveau arrachée pour laisser place à des infrastructures guerrières. Il y a une violence fondamentale dans cette imposition d’une logique militaire sur des communautés qui n’ont jamais demandé à être des lignes de front. Les habitants de Tinian deviennent, une fois de plus, les otages involontaires de stratégies géopolitiques conçues à des milliers de kilomètres de chez eux, leurs paysages, leurs vies sacrifiés sur l’autel de la « sécurité nationale » d’une superpuissance qui ne daigne même pas les consulter vraiment sur la transformation radicale de leur environnement.

Les autres joyaux du corridor aérien central

Tinian n’est qu’une pièce d’un puzzle beaucoup plus vaste qui s’étend à travers l’ensemble de ce que l’armée américaine appelle le « corridor aérien central », cette route stratégique qui relie Hawaï aux Philippines en passant par Guam et les îles Mariannes. Northwest Field, situé à seulement cinq miles d’Andersen Air Force Base, a déjà été reconstruit avec deux pistes de huit mille pieds capables d’accueillir des avions de transport stratégique et les aéronefs tactiques du Corps des Marines. Depuis 2024, les efforts de construction sur cet aérodrome ont dégagé et réasphalté les voies de circulation et les zones de stationnement en plein air pour des dizaines d’appareils, dont vingt-sept aires spécifiques pour les gros avions de soutien. Des bunkers durcis supplémentaires entre Northwest Field et Andersen Air Force Base, utilisés pour stocker des munitions, ont également été construits depuis 2024. Une grande partie de cette reconstruction soutient le relocation en cours des unités du Corps des Marines depuis Okinawa, reflétant la volonté américaine de disperser ses forces dans le Pacifique pour les rendre moins vulnérables aux missiles chinois qui viseraient les concentrations importantes de troupes et d’équipements. L’été dernier, Northwest Field a servi de point de rassemblement pour les appareils participant à l’exercice Resolute Force Pacific 2025, un exercice majeur de l’Air Force simulant une guerre contre la Chine, démontrant ainsi que cette base n’est plus un projet théorique mais une infrastructure opérationnelle déjà intégrée dans les plans de guerre américains.

Plus au sud, l’aéroport international de Tinian, situé à quelques miles de North Field, est en cours d’expansion pour servir de champ d’aviation de diversion si Andersen Air Force Base, North Field ou Northwest Field sont endommagés par des frappes de missiles. Les entrepreneurs militaires modifient actuellement la ligne de vol pour créer des zones de stationnement pour les aéronefs américains, ajoutent de nouveaux systèmes de stockage et de distribution de carburant souterrains qui peuvent pomper directement depuis un navire dans le port, et construisent des hangars de maintenance pour les avions ravitailleurs KC-135. La première phase du projet, consistant à établir des zones de stationnement pour les aéronefs américains, est déjà achevée. La deuxième phase est en cours avec une completion prévue pour 2027. L’île de Yap, dans la fédération de Micronésie, devrait recevoir des améliorations de sa piste, de ses zones de stationnement, de ses voies de circulation et de ses ports pour soutenir les opérations militaires américaines en temps de guerre. L’expansion prévue fournira de nouvelles zones de stationnement pour les aéronefs américains qui utiliseront l’aéroport comme point de ravitaillement à chaud et champ d’aviation de diversion. Le Pentagone a annoncé son intention de préparer une déclaration d’impact environnemental pour le projet en août dernier, soulignant que même dans les phases de planification, Washington considère sérieusement l’utilisation de ces infrastructures civiles à des fins militaires.

Ce qui m’effraie dans cette carte de l’Indo-Pacifique couverte de projets de réhabilitation militaire, c’est la banalisation progressive de la guerre. Chaque aéroport civil, chaque piste d’atterrissage isolée, chaque infrastructure qui servait autrefois aux touristes ou aux commerçants locaux se transforme potentiellement en cible militaire ou base opérationnelle. Les populations locales de Yap, de Guam, des Mariannes, voient leur espace quotidien se militariser par étapes, avec la justification toujours implacable de la « nécessité stratégique ». C’est une violence sourde, insidieuse, qui transforme des lieux de vie en potentialités de mort, sans même qu’un coup de feu ait été tiré. Et le plus terrifiant, c’est que cette transformation est présentée comme inévitable, comme une simple adaptation aux réalités géopolitiques, alors qu’elle représente en réalité un choix conscient de militariser l’espace pacifique à un degré jamais vu depuis 1945. Nous sommes en train de normaliser l’extraordinaire, d’accepter que chaque coin du Pacifique puisse devenir demain un champ de bataille.

Sources

Sources primaires

Newsweek, « Inside US Plans To Reopen WWII Air Bases for War With China », publié le 4 janvier 2026, mis à jour le 5 janvier 2026, par Carter Johnston. The Aviationist, « Let’s Talk About the U.S. Marines Reopening WW2 Airfields To Prepare For Future Scenarios », publié le 24 septembre 2024, par Stefano D’Urso. Radio Free Europe/Radio Liberty, « The US Is Rebuilding The Airfields That Staged The Hiroshima Nuclear Strike », publié le 6 novembre 2025, par Amos Chapple.

Sources secondaires

Station HYPO, « Revival of WW2-Era Tinian Airfield Picks Up with Rehabilitation Work », publié le 3 octobre 2025. ABC News, « The US sees Pacific Islands as ‘tip of the spear’, but locals worry », publié le 10 octobre 2025. US Naval Institute News, « U.S. Set to Expand Naval Base in Papua New Guinea », publié le 6 avril 2024. Reuters, « Inside the U.S. battle with China over an island paradise in deep Pacific », publié le 30 avril 2025. Defence Connect Australia, « 2025 was a big year for China’s military, it’s only going to continue », publié le 31 décembre 2025. Foundation for Defense of Democracies, « China’s Rapid Military Build-Up Highlighted in New Report », publié le 30 décembre 2025. Station HYPO, « China’s Missile Surge Puts Every US Base In The Pacific At Risk And The Window To Respond Is Closing », publié le 16 décembre 2025.

Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.

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