519 milliards de dollars : les chiffres qui font trembler Washington
Les chiffres donnent le vertige. En 2024, les échanges commerciaux entre la Chine et l’Amérique latine ont atteint le montant record de 519 milliards de dollars. Pour mettre ça en perspective, c’est plus que le PIB de la Belgique. Plus que celui de la Suède. C’est une somme colossale qui témoigne de la transformation radicale des relations économiques dans l’hémisphère occidental au cours des deux dernières décennies. La Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Amérique du Sud, dépassant les États-Unis. Elle est le deuxième partenaire commercial de toute l’Amérique latine, juste derrière Washington. Et certains économistes prédisent que ce chiffre pourrait exploser à plus de 700 milliards de dollars d’ici 2035. Ce n’est pas une tendance passagère. C’est une reconfiguration structurelle des flux commerciaux mondiaux.
Mais ce qui inquiète vraiment Washington, ce n’est pas tant le volume des échanges que leur nature. La Chine ne se contente pas d’acheter des matières premières et de vendre des produits manufacturés — même si c’est une part importante de la relation. Non, Pékin a développé une stratégie beaucoup plus sophistiquée et à long terme. Elle investit massivement dans les infrastructures critiques : ports, routes, chemins de fer, réseaux électriques, télécommunications. Elle finance la construction de villes intelligentes, de parcs industriels, de centres de données. Elle propose des accords de règlement en yuans, des lignes de swap monétaire, des obligations Panda pour réduire la dépendance au dollar. En d’autres termes, la Chine ne fait pas que du commerce avec l’Amérique latine — elle tisse un réseau d’interdépendances économiques et financières qui rend de plus en plus difficile pour les pays de la région de se passer d’elle.
La nouvelle route de la soie traverse désormais les Andes
Plus de 20 nations d’Amérique latine et des Caraïbes ont rejoint l’Initiative Belt and Road (BRI), le projet pharaonique de Xi Jinping visant à recréer les anciennes routes de la soie. La Colombie a annoncé son adhésion en mai 2025, malgré les avertissements explicites de Washington. Le Panama, le Chili, le Pérou, l’Argentine, le Brésil — tous ont signé des accords dans le cadre de la BRI. Pour ces pays, l’attrait est évident : la Chine offre des financements massifs pour des projets d’infrastructure dont ils ont désespérément besoin, sans les conditionnalités politiques que le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale imposent traditionnellement. Pas de leçons sur la démocratie. Pas d’exigences de réformes structurelles. Juste de l’argent contre des contrats.
Mais cette générosité apparente cache évidemment des calculs stratégiques. Les projets BRI donnent à la Chine un accès privilégié aux ressources naturelles de la région — cuivre chilien, lithium argentin, pétrole vénézuélien, soja brésilien. Ils créent des dépendances technologiques — quand c’est Huawei qui construit votre réseau 5G, difficile de s’en passer ensuite. Et surtout, ils établissent une présence physique chinoise dans des lieux stratégiques. Les ports construits ou gérés par des entreprises chinoises peuvent servir à des fins commerciales en temps de paix, mais aussi potentiellement militaires en temps de crise. C’est exactement ce qui terrifie les stratèges américains. Et c’est précisément pour ça que Trump a décidé de frapper fort au Venezuela — pour envoyer un message clair : l’expansion chinoise en Amérique latine a atteint ses limites.
Je dois dire que je suis partagé. D’un côté, je vois bien le piège de la dette chinoise. Ces pays qui signent des contrats mirifiques et se retrouvent ensuite incapables de rembourser, obligés de céder le contrôle d’infrastructures stratégiques. Le Sri Lanka et son port de Hambantota en sont l’exemple parfait. Mais de l’autre côté… où étaient les États-Unis quand ces pays avaient besoin d’investissements ? Où était l’Occident quand il fallait construire des routes, des ponts, des centrales électriques ? La Chine a comblé un vide. Et maintenant qu’elle est installée, Washington veut la déloger à coups de bottes militaires. C’est un peu facile, non ?
Section 3 : le Venezuela, laboratoire de la confrontation sino-américaine
106 milliards de dollars de prêts : quand Caracas devient l’otage de Pékin
Le Venezuela occupe une place particulière dans la stratégie chinoise en Amérique latine. Entre 2000 et 2023, Pékin a prêté à Caracas la somme astronomique de 106 milliards de dollars, faisant du pays sud-américain le quatrième plus grand bénéficiaire des prêts chinois dans le monde. La plupart de ces prêts étaient structurés selon le modèle « prêt contre pétrole » : la Chine avançait l’argent, le Venezuela remboursait en barils de brut. Un arrangement qui semblait gagnant-gagnant quand le prix du pétrole était élevé et l’économie vénézuélienne relativement stable. Mais avec l’effondrement économique du pays sous Maduro, aggravé par les sanctions américaines, le Venezuela s’est retrouvé dans l’incapacité de rembourser. Fin 2024, la dette restante envers la Chine s’élevait encore à environ 10 milliards de dollars.
Pour la Chine, le Venezuela représentait bien plus qu’un simple débiteur. C’était un partenaire stratégique dans une région cruciale, un fournisseur de pétrole fiable (le Venezuela possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde), et surtout, un allié politique précieux dans les forums internationaux. Maduro votait systématiquement avec Pékin aux Nations unies, soutenait les positions chinoises sur Taïwan, Hong Kong, le Xinjiang. C’était un des rares pays à défendre publiquement et sans réserve le modèle chinois. Quand les forces spéciales américaines ont débarqué à Caracas le 3 janvier 2026 et ont capturé Maduro, la Chine n’a pas perdu qu’un débiteur — elle a perdu un allié clé et subi un camouflet géopolitique majeur. D’où la violence de la réaction chinoise.
Le pétrole vénézuélien : enjeu énergétique ou arme géopolitique ?
Trump a été clair sur ses intentions. Lors d’une réunion avec les dirigeants des plus grandes compagnies pétrolières américaines le 9 janvier 2026, il a déclaré que les États-Unis allaient « gérer » le Venezuela et « exploiter » ses réserves de pétrole pour « reconstruire » le pays. Son secrétaire d’État, Marco Rubio, a été encore plus explicite : Washington va utiliser le pétrole vénézuélien comme levier pour exercer une pression sur le nouveau leadership à Caracas. Traduction : le pétrole sera vendu, mais les revenus seront contrôlés par les États-Unis, qui décideront comment et à qui ils seront distribués. C’est une forme de tutelle économique qui rappelle les pires heures du colonialisme.
Mais il y a une autre dimension, moins évidente mais tout aussi importante. Wang Yiwei, le professeur chinois, suggère que la soif américaine de pétrole vénézuélien est liée à la course à l’intelligence artificielle. Les centres de données qui alimentent les systèmes d’IA sont extrêmement énergivores. La Chine produit actuellement plus du double de l’électricité des États-Unis et investit massivement dans les énergies renouvelables. Les États-Unis, eux, misent davantage sur les énergies fossiles pour soutenir leur industrie technologique. Le pétrole vénézuélien ne servirait donc pas qu’à enrichir les compagnies pétrolières américaines — il alimenterait la machine de guerre technologique américaine dans sa confrontation avec la Chine. Une hypothèse fascinante qui, si elle se vérifie, donnerait une toute nouvelle dimension à l’intervention au Venezuela.
Et voilà où on en est. Le pétrole n’est plus seulement une question d’énergie ou d’économie. C’est devenu une arme dans une guerre technologique entre superpuissances. Chaque baril de brut vénézuélien qui alimente une centrale électrique américaine, c’est potentiellement un serveur d’IA en plus qui tourne, un algorithme de plus qui s’entraîne, un avantage technologique de plus sur la Chine. On est loin, très loin, des guerres du pétrole du XXe siècle. Bienvenue dans l’ère où l’énergie fossile sert à alimenter l’intelligence artificielle. Le futur est vraiment bizarre.
Section 4 : Panama, la prochaine cible de Trump ?
Le canal qui fait trembler deux empires
Si le Venezuela a été le premier coup de semonce, le Panama pourrait bien être le prochain champ de bataille de la confrontation sino-américaine. Le canal de Panama, cette merveille d’ingénierie qui relie l’Atlantique au Pacifique et par lequel transitent 14 000 navires par an, est devenu un point de fixation obsessionnel pour Trump. Dans son discours d’investiture, il a déclaré sans ambages : « La Chine gère le canal de Panama, mais nous ne l’avons pas donné à la Chine. Nous l’avons donné au Panama et nous allons le reprendre. » Une affirmation qui a fait bondir les Panaméens et inquiété les Chinois. Parce que techniquement, c’est faux — la Chine ne « gère » pas le canal. Mais dans les faits, la présence chinoise au Panama est devenue si massive qu’elle en devient stratégiquement préoccupante pour Washington.
Le canal était sous contrôle américain de sa construction en 1914 jusqu’en 1977, date à laquelle un traité a prévu son transfert progressif au Panama, effectif en 1999. Depuis, le Panama en a la souveraineté pleine et entière. Mais les entreprises chinoises, publiques et privées, ont investi des milliards de dollars dans le pays — dans les ports aux deux extrémités du canal, dans les zones franches, dans les infrastructures logistiques. Des sociétés comme China Communications Construction Company construisent des ponts au-dessus du canal. D’autres entreprises chinoises gèrent des terminaux portuaires cruciaux. Cette présence donne à Pékin une capacité d’influence — et potentiellement de perturbation — sur l’une des voies maritimes les plus stratégiques au monde. Et ça, Washington ne peut pas l’accepter.
La doctrine Donroe appliquée : Panama sous pression
Selon Eric Olander, rédacteur du podcast « The China-Global South Project », l’une des premières actions de l’administration Trump a été d’envoyer des émissaires au Panama pour forcer le pays à se retirer de l’Initiative Belt and Road. Mission accomplie, apparemment — le Panama a cédé sous la pression. Mais ce n’est qu’un début. Les États-Unis veulent aller plus loin : limiter drastiquement les investissements chinois dans le pays, forcer la vente de certains actifs détenus par des entreprises chinoises, et surtout, s’assurer que Pékin n’aura jamais la capacité de bloquer ou de perturber le trafic dans le canal en cas de crise. C’est une application directe de la doctrine Donroe : éliminer toute « intrusion étrangère hostile » dans l’hémisphère occidental.
Pour la Chine, le Panama est un test. Si Pékin laisse Washington dicter les règles au Panama sans réagir, ça enverra un signal de faiblesse à toute l’Amérique latine. Les autres pays qui ont signé des accords avec la Chine commenceront à se demander si Pékin peut vraiment les protéger de la pression américaine. Inversement, si la Chine riposte — économiquement, diplomatiquement, ou autrement — ça risque d’escalader rapidement. Le Panama est petit, vulnérable, coincé entre deux géants. Et malheureusement pour lui, il se trouve au mauvais endroit au mauvais moment. Le canal qui a fait sa fortune pourrait devenir son malheur si les deux superpuissances décident d’en faire un champ de bataille.
Je pense aux Panaméens. Aux gens ordinaires qui vivent là-bas et qui voient leur pays devenir un pion dans un jeu qui les dépasse complètement. Ils n’ont rien demandé. Ils voulaient juste développer leur économie, attirer des investissements, améliorer leurs infrastructures. Et maintenant, ils se retrouvent au centre d’une tempête géopolitique. Trump menace de « reprendre » le canal. La Chine investit des milliards. Et eux, ils sont censés faire quoi ? Choisir un camp et espérer ne pas se faire écraser ? C’est ça, la réalité de la géopolitique des grandes puissances. Les petits pays n’ont pas leur mot à dire.
Section 5 : la Colombie, Cuba, le Mexique : qui sera le prochain ?
Bogotá dans le viseur de Washington
La Colombie a commis l’erreur — du point de vue américain — de rejoindre l’Initiative Belt and Road en mai 2025. Une décision qui a fait grincer des dents à Washington et qui a immédiatement placé Bogotá sur la liste des pays « à surveiller ». Le président colombien Gustavo Petro, de gauche, a multiplié les gestes d’ouverture vers Pékin : accords commerciaux, coopération technologique, projets d’infrastructure. La Chine a même été invitée à participer à un festival d’astronomie en Colombie en mars 2024, signe de la diversification des liens entre les deux pays. Mais cette proximité croissante avec Pékin inquiète profondément Washington, d’autant plus que la Colombie est traditionnellement un allié clé des États-Unis dans la région, notamment dans la lutte contre le narcotrafic.
Après la capture de Maduro, Trump a explicitement averti Petro qu’il pourrait être « le prochain ». Ce n’était pas une menace en l’air. C’était un avertissement très sérieux. Les États-Unis ont plusieurs leviers de pression sur la Colombie : la certification annuelle sur les efforts anti-drogue (qui conditionne une partie de l’aide américaine), les accords commerciaux, la coopération militaire. Washington pourrait facilement rendre la vie très difficile à Bogotá si le pays continue de se rapprocher de Pékin. Mais Petro est dans une position délicate. D’un côté, il ne peut pas se permettre de se mettre à dos les États-Unis. De l’autre, la Chine offre des opportunités économiques que Washington ne peut ou ne veut pas égaler. C’est le dilemme classique des pays d’Amérique latine pris entre deux feux.
Cuba et le Mexique : les cibles évidentes
Cuba est un cas à part. L’île communiste est un allié historique de la Chine, et Pékin y a investi massivement ces dernières années — télécommunications, énergie, infrastructures. Pour Trump, Cuba représente tout ce qu’il déteste : un régime communiste à 90 miles des côtes américaines, soutenu par la Chine. Wang Yiwei mentionne explicitement Cuba comme une cible potentielle de la doctrine Donroe. Et franchement, ce n’est pas difficile à imaginer. Les États-Unis ont déjà tenté de renverser le régime cubain à plusieurs reprises — la Baie des Cochons en 1961, les multiples tentatives d’assassinat de Fidel Castro, l’embargo économique qui dure depuis plus de 60 ans. Avec Trump de retour au pouvoir et déterminé à chasser la Chine de l’hémisphère occidental, Cuba pourrait redevenir une cible prioritaire.
Quant au Mexique, la situation est encore plus complexe. Le pays est le principal partenaire commercial des États-Unis, avec des échanges qui se chiffrent en centaines de milliards de dollars. Mais la Chine y a aussi une présence croissante, notamment dans le secteur manufacturier. Des entreprises chinoises s’installent au Mexique pour contourner les tarifs douaniers américains et accéder au marché nord-américain via l’ALENA (rebaptisé USMCA). Washington voit ça d’un très mauvais œil. Trump a déjà menacé le Mexique de tarifs douaniers punitifs s’il ne limite pas les investissements chinois sur son territoire. Wang Yiwei va plus loin en évoquant la possibilité d’une « guerre avec le Mexique ». C’est probablement exagéré — une guerre entre les États-Unis et le Mexique aurait des conséquences catastrophiques pour les deux pays. Mais ça montre à quel point la situation est tendue.
Franchement, l’idée d’une guerre entre les États-Unis et le Mexique me semble délirante. Mais il y a six mois, l’idée que les États-Unis enverraient des forces spéciales capturer le président du Venezuela me semblait tout aussi délirante. Et pourtant, c’est arrivé. Alors qui sait ? Peut-être que dans ce monde où Trump ressuscite des doctrines du XIXe siècle et où la Chine construit un empire commercial en Amérique latine, plus rien n’est impossible. Peut-être qu’on est vraiment entrés dans une nouvelle ère où les règles qu’on croyait établies ne valent plus rien.
Section 6 : la réaction chinoise, entre indignation et calcul
Wang Yi monte au créneau : « Nous n’acceptons pas que les États-Unis se prennent pour le juge du monde »
La réaction officielle de Pékin a été rapide et cinglante. Le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi, a convoqué une conférence de presse le 5 janvier 2026, deux jours après la capture de Maduro. Ses mots étaient soigneusement choisis mais d’une dureté inhabituelle pour la diplomatie chinoise : « Nous n’avons jamais cru qu’un pays puisse agir comme la police du monde, et nous n’acceptons pas qu’une nation se prenne pour le juge du monde. » C’était une condamnation directe et sans équivoque de l’action américaine au Venezuela. Wang Yi a qualifié l’opération d' »illégale », de « violation flagrante du droit international », et d' »acte d’intimidation » caractérisé. La Chine a immédiatement appelé à la libération de Maduro et a soutenu la demande de la Colombie pour une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU.
Mais au-delà des déclarations officielles, c’est sur les réseaux sociaux chinois que la colère s’est vraiment exprimée. Les plateformes comme Weibo ont été inondées de messages dénonçant le « colonialisme américain », la « piraterie de Washington », l' »hypocrisie occidentale ». Des vidéos comparant l’intervention au Venezuela aux invasions américaines en Irak et en Afghanistan sont devenues virales. Des mèmes montrant Trump en pirate des Caraïbes ont circulé massivement. Et de manière révélatrice, les contenus qui célébraient la capture de Maduro ou qui critiquaient le régime vénézuélien ont été rapidement censurés. Le message du Parti communiste chinois était clair : sur cette question, il n’y a qu’une ligne acceptable, et c’est la condamnation totale de l’action américaine.
Pékin peut-il vraiment riposter ?
La question qui se pose maintenant est : que peut faire la Chine ? Concrètement, quels sont les leviers dont dispose Pékin pour répondre à ce qu’elle perçoit comme une agression directe contre ses intérêts ? Les options ne manquent pas, mais aucune n’est sans risque. Sur le plan économique, la Chine pourrait restreindre les exportations de terres rares vers les États-Unis — ces métaux essentiels à la fabrication de smartphones, d’ordinateurs, de systèmes d’armes. C’est une arme que Pékin a déjà brandie par le passé, notamment pendant la guerre commerciale de 2018-2019. Elle pourrait aussi cibler les entreprises américaines opérant en Chine, compliquer leurs opérations, augmenter les contrôles réglementaires. Ou encore vendre massivement des bons du Trésor américain, ce qui ferait monter les taux d’intérêt aux États-Unis et compliquerait le financement de la dette américaine.
Mais toutes ces options ont un coût pour la Chine elle-même. Restreindre les terres rares pourrait pousser les États-Unis à accélérer le développement de sources alternatives. Cibler les entreprises américaines risque de déclencher une escalade qui nuirait à l’économie chinoise. Vendre des bons du Trésor ferait chuter la valeur des réserves chinoises restantes. C’est le problème de l’interdépendance économique : elle crée des vulnérabilités mutuelles. Victor Shih, professeur à l’Université de Californie à San Diego, suggère que la Chine pourrait plutôt chercher à négocier un accord avec les États-Unis sur le remboursement de la dette vénézuélienne, en échange de concessions sur d’autres dossiers. Une approche plus pragmatique, moins spectaculaire, mais peut-être plus efficace à long terme.
C’est là que je réalise à quel point la situation est complexe. Parce que oui, la Chine est furieuse. Oui, elle se sent humiliée. Oui, elle veut riposter. Mais elle est aussi pragmatique. Elle sait que l’escalade peut lui coûter cher. Alors elle va probablement jouer sur plusieurs tableaux : condamnations virulentes en public, négociations discrètes en coulisses, et surtout, renforcement de sa présence dans d’autres pays d’Amérique latine pour montrer qu’elle ne se laisse pas intimider. C’est ça, la vraie guerre froide du XXIe siècle. Pas des missiles, pas des tanks. Juste des calculs froids, des coups tordus, et beaucoup, beaucoup d’argent.
Section 7 : l'Amérique latine, otage d'une guerre qu'elle n'a pas choisie
Le dilemme des pays pris entre deux feux
Pour les pays d’Amérique latine, la confrontation sino-américaine est un cauchemar. Pendant des décennies, ils ont été dans l’orbite exclusive des États-Unis — pour le meilleur et surtout pour le pire. Les interventions américaines, les coups d’État soutenus par la CIA, les dictatures militaires appuyées par Washington, tout ça fait partie de la mémoire collective de la région. Quand la Chine a commencé à investir massivement dans les années 2000, beaucoup de gouvernements latino-américains ont vu ça comme une opportunité de diversifier leurs partenariats, de ne plus dépendre uniquement de Washington. La Chine offrait de l’argent sans conditions politiques, des investissements dans les infrastructures, des accords commerciaux avantageux. C’était tentant. Beaucoup ont mordu à l’hameçon.
Mais maintenant, ils se rendent compte qu’ils ont échangé une dépendance contre une autre. Ou pire, qu’ils sont devenus dépendants des deux superpuissances simultanément, ce qui les place dans une position encore plus vulnérable. Parce que quand Washington et Pékin s’affrontent, les pays d’Amérique latine sont forcés de choisir un camp. Et quel que soit le camp qu’ils choisissent, ils vont se mettre à dos l’autre superpuissance. S’ils restent proches des États-Unis, ils perdent les investissements chinois. S’ils se rapprochent de la Chine, ils s’exposent à des représailles américaines. C’est un jeu à somme négative où les petits pays sont toujours perdants. Eric Olander pense que plusieurs pays vont désormais « marcher sur des œufs » quand il s’agira de signer de nouveaux accords avec la Chine, de peur d’attirer l’attention — et la colère — de Washington.
La tentation de l’équidistance : mission impossible ?
Certains pays tentent de jouer la carte de l’équidistance — maintenir de bonnes relations avec les deux superpuissances sans s’aligner complètement sur l’une ou l’autre. C’est la stratégie du Brésil, par exemple, qui est à la fois un partenaire commercial majeur de la Chine et un allié traditionnel des États-Unis. Ou celle du Chili, qui a signé des accords avec Pékin tout en maintenant des liens étroits avec Washington. Mais cette stratégie devient de plus en plus difficile à tenir à mesure que la confrontation s’intensifie. Parce que les États-Unis et la Chine ne veulent pas de partenaires équidistants — ils veulent des alliés. Ils veulent que les pays choisissent leur camp. Et ils sont prêts à utiliser tous les moyens de pression à leur disposition pour forcer ce choix.
Le cas du Honduras est révélateur. Le pays avait rompu ses relations diplomatiques avec Taïwan en 2023 pour reconnaître la Chine, une décision qui avait provoqué la fureur de Washington. Mais après l’intervention américaine au Venezuela, le Honduras a commencé à faire marche arrière, signalant qu’il pourrait reconsidérer sa position. C’est exactement le genre de retournement que Trump cherche à provoquer : montrer que la puissance américaine peut forcer les pays à changer d’allégeance. Mais ça crée aussi une instabilité énorme. Parce que si les pays changent constamment de camp en fonction du rapport de force du moment, aucune relation n’est stable, aucun accord n’est fiable. C’est une recette pour le chaos.
Je me mets à la place d’un dirigeant latino-américain. Disons que je suis président d’un petit pays. J’ai besoin d’investissements pour développer mon économie. La Chine m’offre des milliards pour construire un port, une route, une centrale électrique. Je signe. Quelques années plus tard, Trump débarque et me dit : « Si tu continues avec les Chinois, je te coupe l’accès au marché américain. » Qu’est-ce que je fais ? Je romps avec la Chine et je perds les investissements ? Je tiens bon et je me fais écraser par les sanctions américaines ? Il n’y a pas de bonne réponse. C’est ça qui est terrible.
Section 8 : les critiques contre l'expansion chinoise : néocolonialisme ou développement ?
Le piège de la dette : mythe ou réalité ?
Les critiques de l’expansion chinoise en Amérique latine ne manquent pas. La principale accusation, c’est celle du « piège de la dette » — l’idée que la Chine prête délibérément des sommes que les pays ne pourront jamais rembourser, pour ensuite saisir des actifs stratégiques en guise de compensation. L’exemple le plus souvent cité est celui du Sri Lanka, qui a dû céder le contrôle du port de Hambantota à une entreprise chinoise pour 99 ans après avoir été incapable de rembourser ses dettes. Est-ce que la même chose pourrait arriver en Amérique latine ? C’est une crainte réelle. Le Venezuela doit encore 10 milliards de dollars à la Chine. L’Équateur, l’Argentine, plusieurs pays des Caraïbes sont également lourdement endettés envers Pékin.
Mais la réalité est plus nuancée. D’abord, la plupart des prêts chinois ont effectivement été remboursés. Sur les 106 milliards prêtés au Venezuela, la majeure partie a été remboursée en pétrole. Ensuite, les pays qui empruntent à la Chine le font volontairement — personne ne les force. Ils acceptent ces prêts parce qu’ils ont besoin d’argent et que les institutions occidentales ne leur en prêtent pas, ou alors à des conditions qu’ils jugent inacceptables. Enfin, il faut reconnaître que les projets financés par la Chine ont souvent un impact réel sur le développement : routes construites, ports modernisés, centrales électriques mises en service. Ce n’est pas que de la prédation. Il y a aussi du développement concret. Le problème, c’est que ce développement vient avec des conditions opaques et des risques à long terme que les pays emprunteurs ne mesurent pas toujours bien.
Normes environnementales et sociales : le talon d’Achille chinois
L’autre grande critique concerne les normes environnementales et sociales. Les entreprises chinoises qui opèrent en Amérique latine sont souvent accusées de ne pas respecter les standards locaux en matière de protection de l’environnement, de droits des travailleurs, de consultation des communautés locales. Des projets miniers qui détruisent des écosystèmes fragiles. Des barrages hydroélectriques construits sans consultation des populations indigènes. Des conditions de travail déplorables sur les chantiers. Ces accusations ne sont pas toutes infondées. Il y a eu des cas documentés d’entreprises chinoises qui ont violé les lois environnementales locales, qui ont exploité des travailleurs, qui ont ignoré les protestations des communautés affectées.
Mais là encore, il faut nuancer. Les entreprises occidentales qui opèrent en Amérique latine ne sont pas toujours exemplaires non plus. Les compagnies pétrolières américaines et européennes ont un long historique de pollution et d’exploitation dans la région. La différence, c’est que les entreprises chinoises sont souvent moins transparentes, moins soumises au contrôle public, moins sensibles aux campagnes de pression de la société civile. Et surtout, elles bénéficient du soutien inconditionnel du gouvernement chinois, qui les protège des critiques internationales. C’est ça qui inquiète : non pas que les entreprises chinoises soient pires que les autres, mais qu’elles soient moins contrôlables, moins responsables devant l’opinion publique.
Je dois être honnête : je suis profondément ambivalent sur cette question. D’un côté, je vois bien les problèmes posés par l’expansion chinoise. Les dettes insoutenables. Les projets environnementalement destructeurs. L’opacité des accords. Mais de l’autre côté, je me demande : où est l’alternative ? Si la Chine se retire d’Amérique latine, qui va financer le développement de ces pays ? Les États-Unis ? L’Europe ? Le FMI ? Tous ceux qui critiquent la Chine devraient se poser cette question : qu’est-ce qu’on propose à la place ? Parce que critiquer, c’est facile. Offrir une alternative crédible, c’est beaucoup plus difficile.
Section 9 : le modèle chinois face au modèle américain
Deux visions du monde irréconciliables
Au fond, ce qui se joue en Amérique latine, c’est le choc entre deux modèles de développement radicalement différents. Le modèle américain, c’est celui du libre-échange, de la démocratie libérale, des droits de l’homme, de la transparence. En théorie, du moins. Parce qu’en pratique, les États-Unis ont soutenu des dictatures militaires en Amérique latine pendant des décennies, ont imposé des politiques économiques néolibérales qui ont appauvri des millions de personnes, ont mené des guerres illégales et des interventions secrètes. Le modèle chinois, lui, c’est celui du développement économique sans conditions politiques, de la non-ingérence dans les affaires intérieures, de la coopération Sud-Sud. En théorie, du moins. Parce qu’en pratique, la Chine soutient des régimes autoritaires, impose des conditions économiques opaques, et utilise sa puissance financière pour acheter de l’influence politique.
Aucun des deux modèles n’est parfait. Aucun des deux n’est désintéressé. Les États-Unis et la Chine poursuivent leurs propres intérêts stratégiques, et l’Amérique latine n’est qu’un terrain de jeu dans leur confrontation globale. Mais il y a quand même des différences importantes. Le modèle américain, malgré tous ses défauts, inclut au moins en principe des mécanismes de responsabilité démocratique, de transparence, de respect des droits. Le modèle chinois, lui, est fondamentalement autoritaire — il ne tolère ni la dissidence, ni la critique, ni le contrôle démocratique. Pour les pays d’Amérique latine, le choix n’est pas entre le bien et le mal, mais entre deux formes d’hégémonie, deux types de dépendance, deux visions du monde qui les considèrent tous les deux comme des pions plutôt que comme des acteurs à part entière.
Wang Yiwei propose une solution : « Vinn-vinn » avec les États-Unis
De manière intéressante, Wang Yiwei, le professeur chinois qui a qualifié les États-Unis de « pirates », propose une solution surprenante : que Washington rejoigne l’Initiative Belt and Road. « Les projets BRI sont très inclusifs », dit-il. « Si vous avez besoin de pétrole, d’argent, de participer, nous pouvons en discuter. Ça peut être bénéfique pour tout le monde. Vinn-vinn. » C’est une proposition audacieuse, presque naïve. L’idée que les États-Unis et la Chine pourraient coopérer en Amérique latine plutôt que de s’affronter. Que Washington pourrait accepter la présence chinoise dans la région en échange d’une participation aux bénéfices. Que les deux superpuissances pourraient travailler ensemble au développement de l’Amérique latine plutôt que de se battre pour son contrôle exclusif.
Évidemment, c’est une proposition qui a zéro chance d’être acceptée par Trump. L’administration américaine ne veut pas coopérer avec la Chine en Amérique latine — elle veut l’en chasser. La doctrine Donroe ne laisse aucune place à la coexistence pacifique. C’est l’hémisphère occidental ou rien. Mais la proposition de Wang Yiwei est révélatrice de la manière dont Pékin se présente : non pas comme un conquérant, mais comme un partenaire. Non pas comme une menace, mais comme une opportunité. C’est un discours séduisant pour les pays d’Amérique latine, qui en ont assez d’être traités comme des vassaux par Washington. Même si, dans les faits, la Chine n’est pas moins hégémonique que les États-Unis — elle est juste plus subtile dans sa manière de l’être.
L’idée d’une coopération sino-américaine en Amérique latine me fait sourire. C’est tellement… improbable. Tellement contraire à la logique de confrontation qui domine les relations entre les deux pays. Et pourtant, pourquoi pas ? Pourquoi les États-Unis et la Chine ne pourraient-ils pas travailler ensemble sur certains projets ? Financer conjointement des infrastructures, partager les bénéfices, coordonner leurs investissements ? Ça serait tellement plus rationnel que de se battre pour le contrôle exclusif. Mais la rationalité n’a jamais été le fort de la géopolitique des grandes puissances. L’ego, la fierté, la soif de domination — voilà ce qui mène le monde. Pas la coopération. Pas le « vinn-vinn ». Juste la volonté de gagner, même si tout le monde y perd au final.
Section 10 : les enjeux technologiques : IA, 5G et terres rares
La course à l’intelligence artificielle redéfinit les enjeux énergétiques
Wang Yiwei avance une hypothèse fascinante : la soif américaine de pétrole vénézuélien serait liée à la course à l’intelligence artificielle. Les centres de données qui alimentent les systèmes d’IA sont extrêmement énergivores. Entraîner un seul grand modèle de langage peut consommer autant d’électricité qu’une petite ville pendant plusieurs mois. À mesure que l’IA devient centrale dans l’économie et la défense, l’accès à des sources d’énergie abondantes et bon marché devient un enjeu stratégique de premier ordre. La Chine produit actuellement plus du double de l’électricité des États-Unis — environ 8 500 térawattheures contre 4 000 pour les États-Unis en 2024. Et Pékin investit massivement dans les énergies renouvelables, avec des capacités solaires et éoliennes qui explosent.
Les États-Unis, eux, misent davantage sur les énergies fossiles pour soutenir leur industrie technologique. Le pétrole vénézuélien ne servirait donc pas qu’à enrichir les compagnies pétrolières américaines — il alimenterait la machine de guerre technologique américaine dans sa confrontation avec la Chine. Chaque baril de brut vénézuélien qui alimente une centrale électrique américaine, c’est potentiellement un serveur d’IA en plus qui tourne, un algorithme de plus qui s’entraîne, un avantage technologique de plus sur la Chine. C’est une hypothèse qui, si elle se vérifie, donnerait une toute nouvelle dimension à l’intervention au Venezuela. On ne serait plus dans une simple guerre du pétrole à l’ancienne, mais dans une guerre technologique du XXIe siècle où l’énergie fossile sert à alimenter l’intelligence artificielle.
La bataille pour les infrastructures numériques
Mais l’enjeu technologique ne se limite pas à l’énergie. Il y a aussi la question des infrastructures numériques. Huawei, le géant chinois des télécommunications, a construit des réseaux 5G dans plusieurs pays d’Amérique latine. Ces réseaux sont au cœur de l’économie numérique moderne — ils permettent l’Internet des objets, les villes intelligentes, la télémédecine, l’éducation en ligne. Mais ils représentent aussi un risque de sécurité potentiel. Les États-Unis accusent Huawei d’être un cheval de Troie du gouvernement chinois, capable d’espionner les communications ou de saboter les réseaux en cas de conflit. Washington fait pression sur les pays d’Amérique latine pour qu’ils excluent Huawei de leurs réseaux 5G et se tournent vers des fournisseurs occidentaux comme Ericsson ou Nokia.
Le problème, c’est que Huawei offre souvent des prix plus compétitifs et une technologie de pointe. Pour des pays aux budgets limités, c’est un argument de poids. Mais accepter Huawei, c’est aussi accepter une dépendance technologique vis-à-vis de la Chine. Et dans un monde où la technologie est pouvoir, cette dépendance peut devenir dangereuse. C’est le même dilemme que pour les investissements dans les infrastructures physiques : les pays d’Amérique latine doivent choisir entre des offres chinoises attractives mais risquées, et des alternatives occidentales plus chères mais potentiellement plus sûres. Et comme toujours, quel que soit le choix qu’ils font, ils mécontentent l’une des deux superpuissances.
On est vraiment entrés dans une ère bizarre. Une ère où le pétrole sert à alimenter l’intelligence artificielle. Où les réseaux de télécommunications deviennent des armes géopolitiques. Où chaque infrastructure, chaque technologie, chaque source d’énergie est un enjeu dans la confrontation entre superpuissances. Il n’y a plus rien de neutre. Plus rien d’apolitique. Tout est stratégique. Tout est militarisé. Et les pays d’Amérique latine, comme tous les autres pays du Sud global, sont pris au milieu de cette tempête technologique qu’ils n’ont pas créée et qu’ils ne contrôlent pas.
Section 11 : le Sud global face aux nouvelles sphères d'influence
La Chine se pose en leader du Sud global
Dans tout ce chaos, la Chine essaie de se positionner comme le leader du Sud global — cette vaste coalition de pays en développement qui rejettent l’hégémonie occidentale et cherchent un ordre mondial plus équitable. C’est un discours puissant, surtout en Amérique latine où la mémoire des interventions américaines est encore vive. Pékin se présente comme un partenaire qui respecte la souveraineté, qui ne donne pas de leçons de démocratie, qui offre du développement sans conditions politiques. Et surtout, comme un pays qui ose tenir tête aux États-Unis. Après l’intervention au Venezuela, beaucoup de Chinois — et pas seulement le gouvernement — ont le sentiment que leur pays défend les petites nations contre l’impérialisme américain. Que la Chine est du bon côté de l’histoire.
C’est un narratif séduisant, mais il est aussi profondément hypocrite. Parce que la Chine ne défend pas vraiment la souveraineté des petits pays — elle défend ses propres intérêts. Quand c’est dans son intérêt de respecter la souveraineté, elle le fait. Quand ce n’est pas le cas, elle n’hésite pas à exercer des pressions économiques massives. Demandez aux Philippines, à l’Australie, à la Lituanie — tous ont subi des représailles économiques chinoises pour avoir pris des positions que Pékin n’aimait pas. La Chine n’est pas moins impérialiste que les États-Unis. Elle est juste impérialiste d’une manière différente, plus subtile, plus économique que militaire. Mais au final, c’est toujours de l’impérialisme.
L’ordre mondial multipolaire : rêve ou cauchemar ?
Beaucoup de pays du Sud global rêvent d’un ordre mondial multipolaire où aucune superpuissance ne dominerait seule, où les décisions seraient prises collectivement, où les petits pays auraient leur mot à dire. C’est un rêve compréhensible après des décennies de domination américaine. Mais la réalité d’un monde multipolaire pourrait être bien pire qu’un monde unipolaire. Parce qu’un monde multipolaire, c’est un monde où plusieurs grandes puissances se disputent l’influence, où les petits pays sont constamment pris entre des feux croisés, où il n’y a plus de règles claires mais seulement des rapports de force. C’est exactement ce qui se passe en Amérique latine en ce moment. Et c’est un cauchemar pour les pays de la région.
Dans un monde unipolaire dominé par les États-Unis, au moins les règles du jeu étaient claires — même si elles étaient injustes. Dans un monde multipolaire où les États-Unis et la Chine se battent pour l’influence, les règles changent constamment, les alliances sont instables, les pressions viennent de tous les côtés. Les pays d’Amérique latine découvrent que la multipolarité n’est pas synonyme de liberté — c’est juste une forme différente de contrainte. Au lieu d’avoir un seul maître, ils en ont deux. Et les deux sont exigeants, impitoyables, prêts à tout pour gagner. Le rêve multipolaire est en train de se transformer en cauchemar multipolaire.
Je repense à toutes ces discussions sur la fin de l’hégémonie américaine, sur l’émergence d’un monde multipolaire plus juste. J’y ai cru, à un moment. Je me disais que ça ne pouvait pas être pire que le monde unipolaire où les États-Unis faisaient la loi. Mais maintenant, en voyant ce qui se passe en Amérique latine, je me demande si on ne s’est pas trompés. Peut-être qu’un monde avec plusieurs superpuissances qui se battent, c’est pire qu’un monde avec une seule superpuissance qui domine. Au moins, avec une seule, tu sais à quoi t’attendre. Avec plusieurs, tu es juste une victime collatérale de leurs guerres.
Conclusion : le retour des empires et la fin des illusions
Nous sommes entrés dans une nouvelle guerre froide
Il faut se rendre à l’évidence : nous sommes entrés dans une nouvelle guerre froide. Pas celle du XXe siècle avec ses missiles nucléaires et son rideau de fer, mais une guerre froide du XXIe siècle, économique, technologique, géopolitique. Une guerre où les champs de bataille sont les ports, les réseaux 5G, les centres de données, les mines de lithium. Une guerre où les armes sont les investissements, les prêts, les sanctions, les tarifs douaniers. Une guerre où l’Amérique latine, comme tant d’autres régions du monde, est devenue un terrain de jeu pour deux superpuissances qui se disputent la domination globale. L’intervention américaine au Venezuela n’était pas un incident isolé — c’était le début d’une nouvelle phase de cette confrontation. Et les mots de Wang Yiwei, qualifiant les États-Unis de « pirates », ne sont pas qu’une insulte diplomatique — c’est un avertissement.
La Chine ne va pas se retirer d’Amérique latine. Elle a trop investi, trop à perdre, trop d’intérêts stratégiques en jeu. Mais elle va devoir adapter sa stratégie face à une administration américaine déterminée à la chasser de l’hémisphère occidental. Pékin va probablement renforcer sa présence dans les pays où elle est déjà bien implantée, diversifier ses investissements pour réduire sa vulnérabilité, et surtout, utiliser tous les leviers économiques et diplomatiques à sa disposition pour contrer la pression américaine. De leur côté, les États-Unis vont continuer à appliquer la doctrine Donroe — peut-être pas avec des interventions militaires systématiques, mais certainement avec des pressions économiques, des menaces, des ultimatums. Le Venezuela n’était que le premier acte. D’autres suivront.
Et les pays d’Amérique latine dans tout ça ?
Les vrais perdants dans cette histoire, ce sont les pays d’Amérique latine. Eux qui espéraient profiter de la rivalité sino-américaine pour négocier de meilleures conditions, pour jouer les deux superpuissances l’une contre l’autre, pour gagner en autonomie. Ils découvrent que dans une guerre froide, il n’y a pas de place pour les neutres. Il faut choisir un camp. Et quel que soit le camp choisi, on y perd. Choisir les États-Unis, c’est renoncer aux investissements chinois, aux prêts bon marché, aux projets d’infrastructure. Choisir la Chine, c’est s’exposer aux sanctions américaines, à la pression politique, peut-être même à des interventions militaires. Il n’y a pas de bonne option. Juste des mauvaises options et des options encore pires.
Alors que faire ? Peut-être que la seule solution pour l’Amérique latine, c’est de se serrer les coudes. De renforcer les organisations régionales comme la CELAC, de coordonner leurs positions face aux deux superpuissances, de négocier collectivement plutôt qu’individuellement. Parce que seuls, les pays latino-américains sont faibles. Ensemble, ils représentent un marché de 670 millions de personnes, des ressources naturelles immenses, une position géographique stratégique. Ensemble, ils pourraient avoir un vrai pouvoir de négociation. Mais pour ça, il faudrait surmonter les divisions internes, les rivalités historiques, les différences idéologiques. Et franchement, vu l’état actuel de la région, ça semble peu probable. Alors ils vont probablement continuer à être des pions dans un jeu qui les dépasse, des victimes collatérales d’une guerre qu’ils n’ont pas choisie.
Je termine cet article avec un sentiment de tristesse. Tristesse pour l’Amérique latine, coincée entre deux empires qui ne voient en elle qu’un terrain de jeu. Tristesse pour un ordre mondial qui semblait évoluer vers plus de coopération et qui régresse vers la loi du plus fort. Tristesse pour toutes ces illusions qu’on avait — que la mondialisation apporterait la paix, que l’interdépendance économique empêcherait les conflits, que le XXIe siècle serait différent du XXe. On s’est trompés. Les empires sont de retour. Les sphères d’influence sont de retour. La logique de domination est de retour. Et nous, spectateurs impuissants de ce grand jeu géopolitique, on ne peut que regarder et espérer que ça ne finira pas trop mal. Mais au fond, on sait tous comment finissent les guerres froides. Pas bien. Jamais bien.
Sources
Sources primaires
NRK (Norsk rikskringkasting) – « Kinesisk professor om USA: De oppfører seg som pirater » – Interview avec le professeur Wang Yiwei de l’Université Renmin – Publié le 11 janvier 2026 – https://www.nrk.no/urix/kinesisk-professor-om-usa–-de-oppforer-seg-som-pirater-1.17721153
The Guardian – « Trump’s attack leaves China worried about its interests in Venezuela » par Amy Hawkins – Publié le 5 janvier 2026 – https://www.theguardian.com/world/2026/jan/05/venezuela-trump-attack-china-interests-analysis
CNBC – « Op-ed: Trump’s ‘Donroe Doctrine’ and China are headed for Latin American clash » par Dewardric L. McNeal – Publié le 11 janvier 2026 – https://www.cnbc.com/2026/01/11/trump-venezuela-greenland-donroe-doctrine-china.html
Stratégie de sécurité nationale des États-Unis – Document officiel de la Maison Blanche – Publié en novembre 2025 – https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf
Sources secondaires
Reuters – « China’s oil investments in Venezuela » – Publié le 5 janvier 2026 – Analyse des investissements chinois dans le secteur pétrolier vénézuélien
The Diplomat – « What the US Intervention in Venezuela Means for China’s Presence in Latin America » – Publié en janvier 2026 – Analyse géopolitique de l’impact de l’intervention américaine
Council on Foreign Relations (CFR) – « China’s Influence in Latin America » – Rapport sur les investissements et l’influence chinoise dans la région – Données actualisées en 2025
AidData (William and Mary University) – « China’s Massive Overseas Lending Portfolio » – Étude sur les prêts chinois à l’étranger entre 2000 et 2023 – Publié en 2024
Americas Quarterly – « Colombia’s China Pivot Raises U.S. Concerns » par Luis Fernando Mejía – Publié en été 2025 – Analyse de l’adhésion colombienne à la Belt and Road Initiative
BBC News – « Trump’s Panama Canal claims » – Publié en janvier 2026 – Couverture des déclarations de Trump sur le canal de Panama
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