Quand le protecteur devient la menace existentielle
L’Alliance atlantique repose depuis soixante-quinze ans sur un axiome fondamental que personne n’avait jamais osé remettre en question. Les États-Unis constituent le pilier central, le garant ultime, le bouclier nucléaire derrière lequel l’Europe entière s’est construite et reconstruite après les ruines de la Seconde Guerre mondiale. Cette architecture de sécurité collective a traversé la Guerre froide, survécu à l’effondrement soviétique, s’est adaptée aux nouvelles menaces terroristes et a même intégré d’anciens adversaires du Pacte de Varsovie. Pourtant, jamais dans les scénarios les plus pessimistes des stratèges de Bruxelles n’avait-on envisagé cette hypothèse vertigineuse. Que se passe-t-il lorsque l’agresseur potentiel n’est autre que celui qui devrait déclencher la riposte collective ? Le simple fait de poser cette question en termes concrets représente déjà une fracture intellectuelle dans l’édifice conceptuel de l’OTAN. Les planificateurs militaires européens se retrouvent face à un paradoxe logique qui défie toute doctrine établie. Comment activer l’article 5 de défense mutuelle contre le pays qui fournit soixante-dix pour cent des capacités militaires de l’alliance ? Cette impossibilité pratique révèle une vulnérabilité structurelle que les fondateurs de l’organisation n’avaient tout simplement pas anticipée lors de la signature du traité de Washington en 1949.
Les diplomates danois ont découvert avec stupéfaction que leur appartenance à l’OTAN ne constituait plus nécessairement une protection contre les appétits territoriaux. Le Danemark, membre fondateur qui a participé à toutes les opérations de l’alliance depuis sa création, se retrouve dans une position surréaliste où son principal allié menace ouvertement l’intégrité de son territoire. La Première ministre Mette Frederiksen a qualifié les propositions américaines d’absurdes, mais derrière ce rejet catégorique se cache une inquiétude profonde que Copenhague peine à exprimer publiquement. Comment maintenir une relation de confiance avec un partenaire qui considère votre territoire comme une simple acquisition immobilière ? Les responsables danois multiplient les consultations discrètes avec leurs homologues européens pour tenter de comprendre jusqu’où cette administration américaine serait prête à aller. Certains évoquent des pressions économiques graduelles, d’autres redoutent des manœuvres militaires intimidantes dans les eaux groenlandaises. Le cauchemar absolu serait une opération de déstabilisation qui créerait un mouvement indépendantiste artificiel, permettant aux États-Unis d’intervenir sous couvert d’assistance humanitaire. Cette stratégie, déjà observée dans d’autres contextes géopolitiques, transformerait le protecteur en prédateur sans jamais déclencher formellement les mécanismes de défense collective.
L’article 5 face à l’impensable américain
Le texte fondateur de l’Alliance atlantique stipule qu’une attaque armée contre l’un des membres sera considérée comme une attaque contre tous. Cette disposition centrale, incarnée par le fameux article 5, n’a été invoquée qu’une seule fois dans l’histoire, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, et c’était précisément pour venir en aide aux États-Unis. L’ironie de la situation actuelle ne peut échapper à personne. Ce même pays qui avait bénéficié de la solidarité automatique de ses alliés pourrait théoriquement déclencher ce mécanisme contre lui-même par une action militaire contre le Groenland. Les juristes internationaux se perdent en conjectures sur les implications d’un tel scénario. Techniquement, le traité ne prévoit aucune exception permettant d’exclure un membre agresseur du dispositif de défense collective. Les rédacteurs originaux n’avaient tout simplement pas imaginé qu’un membre fondateur puisse un jour menacer militairement un autre signataire. Cette lacune juridique révèle une confiance absolue dans la communauté de valeurs qui unissait les démocraties occidentales lors de la création de l’alliance. Soixante-quinze années plus tard, cette confiance apparaît comme une naïveté dangereuse face aux évolutions politiques imprévisibles que connaissent même les plus anciennes démocraties du monde libre.
Les experts en droit international s’accordent sur un point fondamental que les responsables politiques préfèrent ne pas évoquer publiquement. L’OTAN ne possède aucun mécanisme d’exclusion permettant d’expulser un membre qui violerait ses engagements fondamentaux. Le traité prévoit uniquement la possibilité pour chaque État de se retirer volontairement après notification préalable. Cette asymétrie juridique place les alliés européens dans une impasse stratégique totale. Ils ne peuvent ni contraindre les États-Unis à respecter leurs obligations ni les exclure de l’organisation en cas de violation caractérisée. Certains analystes évoquent la possibilité de créer une nouvelle structure de défense européenne qui exclurait de facto Washington, mais cette option se heurte à des obstacles considérables. L’Europe ne dispose pas des capacités militaires autonomes nécessaires pour assurer sa propre défense, notamment en matière de dissuasion nucléaire et de projection de forces. La dépendance structurelle envers l’appareil militaire américain, construite délibérément pendant des décennies pour économiser les budgets de défense européens, se retourne aujourd’hui contre le vieux continent. Cette vulnérabilité stratégique, longtemps considérée comme un détail technique, devient soudainement une question existentielle pour l’ensemble du projet européen de sécurité collective.
La confiance transatlantique en lambeaux irréparables
Au-delà des considérations juridiques et militaires, c’est le tissu relationnel entre les deux rives de l’Atlantique qui subirait des dommages irréversibles. L’alliance ne repose pas uniquement sur des traités et des procédures, mais sur un capital de confiance accumulé pendant trois quarts de siècle de coopération quotidienne. Les officiers européens ont été formés dans les académies militaires américaines, les services de renseignement partagent leurs informations les plus sensibles, les industries de défense ont développé des programmes communs représentant des milliards d’euros d’investissements croisés. Une action coercitive contre le Groenland ne détruirait pas seulement un paragraphe du traité de Washington. Elle anéantirait des décennies de confiance institutionnelle construite patiemment à travers des milliers d’interactions professionnelles et personnelles. Les généraux européens qui ont combattu aux côtés de leurs homologues américains en Afghanistan ou en Irak se retrouveraient face à un dilemme moral insupportable. Comment continuer à servir dans une alliance dont le membre principal menace ouvertement un partenaire ? Les démissions en cascade au sein des états-majors européens ne constitueraient que la partie visible d’un effondrement systémique touchant l’ensemble de l’architecture de sécurité occidentale.
Les analystes les plus lucides reconnaissent que l’OTAN ne serait pas formellement dissoute par une prise de contrôle américaine du Groenland. Le traité continuerait d’exister sur le papier, les structures institutionnelles de Bruxelles fonctionneraient peut-être encore pendant quelques mois ou quelques années. Mais l’alliance serait devenue fonctionnellement morte, vidée de sa substance par l’évaporation complète de la confiance mutuelle qui constitue son véritable fondement. Les exercices militaires communs perdraient tout sens opérationnel, les échanges de renseignements se tariraient progressivement, les programmes d’armement conjoints seraient abandonnés les uns après les autres. Cette mort lente serait peut-être plus douloureuse qu’une dissolution franche et assumée. Les pays européens se retrouveraient dans un no man’s land stratégique particulièrement dangereux, ni vraiment protégés par une alliance moribonde ni capables d’assurer leur propre défense de manière autonome. Cette période d’incertitude maximale coïnciderait précisément avec un contexte géopolitique où la Russie et la Chine multiplient les démonstrations de force aux portes du continent européen. Le timing ne pourrait pas être plus catastrophique pour la sécurité collective du monde occidental.
Mon cœur se serre quand je mesure l’ampleur de ce qui se joue réellement derrière ces spéculations stratégiques. J’ai grandi dans un monde où l’alliance transatlantique représentait une évidence indiscutable, un pilier de stabilité que personne ne songeait à remettre en question. Mes grands-parents ont connu la libération américaine, mes parents ont vécu sous le parapluie nucléaire de Washington avec la certitude tranquille que cette protection durerait toujours. Aujourd’hui, je dois expliquer à mes propres enfants que le protecteur d’hier pourrait devenir la menace de demain. Cette inversion des rôles me laisse profondément troublé, non pas parce que je refuse de voir la réalité en face, mais parce qu’elle révèle la fragilité terrifiante des constructions politiques que nous prenions pour des acquis définitifs. Soixante-quinze années de paix relative sur le continent européen nous ont fait oublier que la sécurité collective n’est jamais garantie, qu’elle dépend de la bonne volonté d’acteurs politiques qui peuvent changer radicalement d’orientation. Cette prise de conscience tardive devrait nous pousser collectivement à repenser notre dépendance stratégique et à construire enfin les capacités autonomes que nous avons négligées pendant trop longtemps.
Quand Washington menace ses propres alliés
Le protecteur devenu prédateur assumé
L’histoire des alliances militaires regorge de trahisons, de retournements et de coups de poignard dans le dos. Mais jamais, au grand jamais, le monde occidental n’avait assisté à un spectacle aussi surréaliste : le leader autoproclamé du monde libre menaçant ouvertement d’annexer le territoire d’un allié fondateur. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Le Danemark n’est pas un pays quelconque dans l’architecture de sécurité transatlantique. Ce petit royaume scandinave figure parmi les douze nations signataires du traité de Washington en 1949. Copenhague a combattu aux côtés des Américains en Afghanistan, en Irak, dans les Balkans. Des soldats danois sont morts sous le même drapeau que leurs frères d’armes américains. Et voilà que l’allié suprême, celui qui devait protéger l’Europe contre les appétits territoriaux des puissances hostiles, se transforme lui-même en menace existentielle. La Premier ministre Mette Frederiksen a eu raison de qualifier l’idée d’acquisition forcée d’absurde. Mais le mot est faible. Grotesque conviendrait mieux. Ou terrifiant. Car derrière l’apparente bouffonnerie des déclarations trumpiennes se cache une réalité glaçante : la plus grande puissance militaire de la planète envisage sérieusement d’user de la force contre un État souverain qui lui fait confiance depuis trois quarts de siècle.
Cette menace ne surgit pas du néant. Elle s’inscrit dans une logique transactionnelle qui a progressivement gangrené la politique étrangère américaine. Trump considère les alliances comme des contrats commerciaux renégociables à volonté. Les partenaires deviennent des clients, les engagements des monnaies d’échange, les traités des bouts de papier sans valeur intrinsèque. Dans cette vision mercantile des relations internationales, le Groenland représente un actif stratégique que Washington estime avoir le droit d’acquérir, avec ou sans le consentement de son propriétaire légitime. La base de Thule, ce poste avancé de surveillance antimissile planté dans les glaces arctiques, fonctionne déjà sous commandement américain. Les ressources en terres rares, indispensables à l’industrie technologique, dorment sous le permafrost groenlandais. Les routes maritimes arctiques, libérées par le réchauffement climatique, promettent de révolutionner le commerce mondial. Tous ces atouts justifient, dans l’esprit de certains stratèges washingtoniens, une prise de contrôle directe. Peu importe que le Danemark refuse. Peu importe que la population groenlandaise ne souhaite pas devenir américaine. Peu importe que le droit international interdise formellement ce genre d’annexion. La force prime le droit quand celui qui brandit le glaive se croit au-dessus des lois qu’il a lui-même contribué à établir.
L’article 5 retourné contre son créateur
Imaginez un instant la scène. Des navires de guerre battant pavillon étoilé s’approchent des côtes groenlandaises. Des troupes américaines débarquent sur un territoire danois. Copenhague invoque l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord, celui qui stipule qu’une attaque contre un membre constitue une attaque contre tous. Et là, le système s’effondre dans un paradoxe vertigineux. Comment les alliés européens pourraient-ils riposter contre les États-Unis, le pays qui fournit l’essentiel des capacités militaires de l’alliance ? Comment le commandement intégré de l’OTAN, dirigé depuis toujours par un général américain, pourrait-il ordonner des opérations contre sa propre armée ? La mécanique de défense collective, conçue pour protéger l’Occident contre les menaces extérieures, se retrouverait paralysée face à une menace intérieure qu’elle n’avait jamais envisagée. Les juristes spécialisés en droit international se perdent d’ailleurs en conjectures sur ce scénario sans précédent. Techniquement, l’article 5 devrait s’appliquer. Pratiquement, son application relèverait de l’impossible. Cette impossibilité pratique révèle une vérité que les architectes de l’alliance avaient soigneusement occultée : l’OTAN repose sur la présomption de bonne foi américaine. Sans cette présomption, l’édifice entier s’écroule comme un château de cartes balayé par une tempête arctique.
Les experts en géopolitique s’accordent sur un point essentiel. Une agression américaine contre le Danemark ne provoquerait probablement pas une dissolution formelle de l’OTAN. Aucun des vingt-neuf autres membres ne dénoncerait officiellement le traité. Les ambassadeurs continueraient de siéger au quartier général de Bruxelles. Les communiqués continueraient d’affirmer la solidité de l’alliance transatlantique. Mais cette façade institutionnelle dissimulerait mal une réalité autrement plus brutale : la mort clinique d’une organisation vidée de sa substance. Car que reste-t-il d’une alliance de défense mutuelle quand le garant principal devient l’agresseur principal ? Que reste-t-il de la confiance transatlantique quand Washington démontre qu’il peut, du jour au lendemain, se retourner contre ceux qu’il jurait de défendre ? Les capitales européennes tireraient les conclusions qui s’imposent. Berlin accélérerait son réarmement national. Paris renforcerait sa doctrine d’indépendance stratégique. Varsovie et les États baltes, terrifiés à l’idée d’être les prochains sur la liste, chercheraient désespérément de nouvelles garanties de sécurité. L’architecture de sécurité européenne, patiemment construite depuis 1949, volerait en éclats. Non pas parce que l’ennemi traditionnel aurait vaincu, mais parce que l’ami supposé aurait trahi.
Les garde-fous institutionnels face à la démesure
Fort heureusement, les États-Unis ne sont pas une autocratie où les lubies présidentielles se transforment automatiquement en politique nationale. Le système constitutionnel américain dispose de multiples mécanismes de contrôle capables de bloquer les initiatives les plus dangereuses. Le Congrès, d’abord, détient le pouvoir exclusif de déclarer la guerre. Même les parlementaires républicains les plus trumpistes hésiteraient à autoriser une opération militaire contre un allié de l’OTAN. Le Pentagone, ensuite, reste profondément attaché aux alliances traditionnelles qui structurent la projection de puissance américaine depuis huit décennies. Les généraux savent pertinemment qu’une aventure groenlandaise isolerait les États-Unis sur la scène internationale et compromettrait durablement leurs intérêts stratégiques. Le département d’État, malgré les purges successives, conserve une expertise diplomatique hostile à toute forme d’expansionnisme territorial. Ces contre-pouvoirs institutionnels constituent la dernière ligne de défense contre les dérives autoritaires. Ils ont déjà prouvé leur efficacité en bloquant certaines des propositions les plus extravagantes de l’administration Trump. Mais leur solidité dépend de la vigilance des hommes et des femmes qui les incarnent. Un système n’est jamais plus fort que ceux qui acceptent de le défendre.
Au-delà des institutions américaines, la communauté internationale exercerait une pression considérable contre toute tentative d’annexion. L’Union européenne, malgré ses divisions chroniques, ne pourrait rester passive face à une agression contre l’un de ses membres. Les sanctions économiques, les représailles commerciales, l’isolement diplomatique frapperaient les États-Unis avec une violence inédite. La Chine et la Russie, trop heureuses de voir leur rival s’autodétruire, alimenteraient la crise par tous les moyens disponibles. Les organisations internationales, de l’ONU à la Cour internationale de Justice, condamneraient unanimement cette violation flagrante du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le coût politique, économique et stratégique d’une telle aventure dépasserait de très loin les bénéfices escomptés. Même dans la logique transactionnelle qui caractérise l’approche trumpienne, l’équation ne tient pas. Le Groenland ne vaut pas l’effondrement de l’ordre mondial que les États-Unis ont eux-mêmes façonné à leur avantage depuis 1945. Cette réalité arithmétique constitue peut-être la meilleure garantie contre le passage à l’acte. Non pas la morale, non pas le droit, non pas la fidélité aux alliés, mais le simple calcul des coûts et des bénéfices. Triste époque où la raison comptable remplace les principes comme ultime rempart contre la barbarie.
Cette réalité me frappe avec la force d’une évidence longtemps refoulée. Nous avons construit notre sécurité collective sur une illusion de permanence. Nous avons cru que les alliances forgées dans le sang et les larmes de la Seconde Guerre mondiale résisteraient éternellement aux aléas de l’histoire. Nous avons fait confiance à des institutions en oubliant que ces institutions ne valent que ce que valent les hommes qui les dirigent. Et voilà qu’un président américain, élu démocratiquement par le peuple le plus puissant de la terre, menace de détruire en quelques mois ce que des générations de diplomates, de soldats et de citoyens ont patiemment bâti. Je ne parviens pas à m’habituer à cette normalisation de l’impensable. Chaque nouvelle provocation repousse un peu plus loin les limites de l’acceptable. Ce qui semblait hier relever du fantasme paranoïaque devient aujourd’hui hypothèse crédible. Cette érosion progressive de nos certitudes m’inquiète davantage que n’importe quelle menace militaire conventionnelle. Car un ennemi extérieur rassemble. Une trahison intérieure désagrège.
Le Groenland, joyau arctique convoité
Un territoire grand comme quatre fois la France
Le Groenland fascine par sa démesure. Cette île gigantesque, la plus grande du monde, s’étend sur 2,166 millions de kilomètres carrés de terres glacées, de fjords vertigineux et de montagnes sculptées par des millénaires de vents polaires. Pour saisir l’ampleur de ce territoire, il faut imaginer un espace équivalent à quatre fois la superficie de la France métropolitaine, peuplé de seulement 56 000 habitants. Une densité de population si faible qu’elle défie l’entendement. Moins d’une personne par cinquante kilomètres carrés. Ce vide humain contraste violemment avec la richesse stratégique que recèle ce géant blanc. Sous la calotte glaciaire qui fond inexorablement, sous les roches anciennes du bouclier précambrien, dorment des trésors que les grandes puissances convoitent avec une avidité croissante. Le réchauffement climatique, ce drame planétaire, devient paradoxalement le révélateur des enjeux titanesques qui se jouent dans l’Arctique. Chaque degré gagné libère de nouvelles possibilités d’extraction, ouvre de nouvelles routes maritimes, transforme ce désert glacé en eldorado géopolitique. Les Danois, qui administrent ce territoire autonome depuis des siècles, observent avec inquiétude les regards qui convergent vers leur possession arctique. Copenhague sait que la valeur du Groenland ne cesse de grimper sur l’échiquier mondial, et que cette valorisation attire des appétits qu’il devient difficile de contenir.
La population groenlandaise, majoritairement inuite, vit concentrée sur les côtes occidentales et méridionales de l’île, là où le climat se fait légèrement moins hostile. Nuuk, la capitale, rassemble à elle seule près d’un tiers des habitants dans ses rues colorées qui défient le gris de l’hiver polaire. Cette communauté, héritière de traditions millénaires de chasse et de pêche, se trouve aujourd’hui au cœur d’un tourbillon géopolitique qui la dépasse. Les Groenlandais ont obtenu une autonomie renforcée en 2009, gérant désormais leurs ressources naturelles et leur politique intérieure, tandis que Copenhague conserve la défense et les affaires étrangères. Ce statut hybride, fruit de négociations patientes entre le Danemark et ses administrés arctiques, place le territoire dans une zone grise juridique que certains aimeraient exploiter. L’indépendance totale reste un horizon pour une partie de la classe politique groenlandaise, mais elle se heurte à une réalité économique implacable. Sans les subventions danoises qui représentent plus de la moitié du budget territorial, le Groenland peinerait à maintenir son niveau de vie. Cette dépendance financière crée une vulnérabilité que les stratèges de Washington n’ignorent pas. La tentation existe, dans certains cercles américains, de proposer un soutien économique massif qui affranchirait progressivement le territoire de la tutelle danoise. Une indépendance sponsorisée, en quelque sorte, qui servirait des intérêts bien éloignés de ceux des Inuits.
Ressources rares sous la glace éternelle
Sous les glaciers du Groenland se cache un trésor géologique d’une valeur inestimable. Les prospections menées ces dernières décennies ont révélé la présence de terres rares en quantités considérables, ces métaux aux noms exotiques dont dépend toute l’industrie technologique moderne. Néodyme, praséodyme, dysprosium. Ces éléments indispensables aux smartphones, aux éoliennes, aux voitures électriques et aux systèmes de guidage militaire se concentrent actuellement entre les mains de la Chine, qui contrôle plus de 60 pour cent de la production mondiale. Cette dépendance stratégique obsède les planificateurs occidentaux. Le Groenland pourrait offrir une alternative salvatrice, briser ce monopole inquiétant, garantir l’approvisionnement des industries européennes et américaines pour des décennies. Le gisement de Kvanefjeld, dans le sud de l’île, recèle à lui seul l’un des plus importants dépôts de terres rares jamais découverts hors de Chine. L’uranium accompagne ces minerais précieux, ajoutant une dimension nucléaire aux enjeux déjà complexes. Les compagnies minières font la queue pour obtenir des concessions, mais le gouvernement groenlandais hésite, conscient des risques environnementaux et des pressions géopolitiques qui accompagnent toute exploitation. En 2021, les élections locales se sont jouées précisément sur cette question, les opposants aux mines remportant une victoire qui a temporairement gelé les projets d’extraction. Cette prudence groenlandaise irrite ceux qui voudraient accélérer l’exploitation.
Au-delà des terres rares, le sous-sol groenlandais recèle des hydrocarbures dont l’ampleur reste encore partiellement méconnue. Les études géologiques suggèrent la présence de réserves pétrolières et gazières significatives, notamment au large des côtes occidentales et dans le détroit de Davis. Le réchauffement climatique, en réduisant l’étendue de la banquise, rend ces gisements progressivement accessibles à l’exploitation offshore. Les majors pétrolières ont multiplié les forages exploratoires ces dernières années, avant que le gouvernement groenlandais ne décide un moratoire en 2021, invoquant la protection environnementale et la lutte contre le changement climatique. Cette décision, saluée par les écologistes, a provoqué des grincements de dents chez les investisseurs qui avaient misé gros sur le pétrole arctique. Le zinc, le plomb, l’or et les diamants complètent ce tableau minéralogique exceptionnel. Certains géologues comparent le potentiel groenlandais à celui de l’Australie ou du Canada, ces géants miniers qui alimentent l’économie mondiale. La différence réside dans l’accessibilité. L’isolement du Groenland, son climat extrême, l’absence d’infrastructures routières ou ferroviaires rendent toute exploitation coûteuse et complexe. Mais la technologie progresse, les prix des matières premières fluctuent, et ce qui semblait économiquement irréaliste hier pourrait devenir rentable demain. Cette perspective temporelle explique l’intérêt croissant des grandes puissances pour ce territoire longtemps ignoré.
Position stratégique au sommet du monde
La géographie du Groenland lui confère une importance militaire que peu de territoires peuvent égaler. Situé entre l’Amérique du Nord et l’Europe, surplombant les routes arctiques qui relient les océans Atlantique et Pacifique, il occupe une position de vigie au sommet du monde. La base de Thule, implantée dans le nord-ouest de l’île depuis 1951, incarne cette valeur stratégique. Cette installation américaine, la plus septentrionale des États-Unis, abrite le 12e escadron d’alerte spatiale et ses radars de détection des missiles balistiques. Depuis Thule, les militaires américains surveillent l’espace aérien arctique, traquent les trajectoires des missiles intercontinentaux qui survoleraient le pôle Nord en cas de conflit avec la Russie ou la Chine. Cette sentinelle gelée constitue un maillon essentiel du système de défense nord-américain, un élément irremplaçable du bouclier antimissile que Washington déploie depuis des décennies. La Guerre froide avait fait du Groenland un avant-poste crucial dans la confrontation avec l’Union soviétique. La nouvelle compétition entre grandes puissances redonne à ce territoire une actualité brûlante. Les sous-marins russes patrouillent de plus en plus fréquemment dans les eaux arctiques, les bombardiers stratégiques reprennent leurs vols d’entraînement vers les approches américaines, et le Groenland se retrouve au cœur d’un échiquier que l’on croyait rangé depuis 1991.
L’ouverture des routes maritimes arctiques transforme la donne géostratégique. Le passage du Nord-Ouest, qui serpente entre les îles canadiennes, et la route du Nord-Est, qui longe les côtes sibériennes, deviennent progressivement navigables pendant les mois d’été. Ces raccourcis entre l’Asie et l’Europe représentent des économies considérables pour le transport maritime mondial, réduisant de plusieurs milliers de kilomètres les trajets entre Shanghai et Rotterdam. Le Groenland borde ces nouvelles autoroutes océaniques, ses ports pourraient servir d’escales, ses eaux territoriales deviennent des zones de transit stratégiques. La Chine, qui se proclame « État proche-arctique » malgré sa position géographique, investit massivement dans la région, finançant des infrastructures, proposant des partenariats aux pays riverains, affichant des ambitions qui inquiètent Washington. Pékin a tenté à plusieurs reprises d’acquérir des installations portuaires ou aéroportuaires au Groenland, suscitant chaque fois l’opposition américaine et danoise. Cette compétition sino-américaine pour l’influence arctique place le territoire groenlandais au centre d’un bras de fer planétaire. Les enjeux dépassent largement la pêche à la morue ou l’extraction minière. Il s’agit de contrôler les flux commerciaux du vingt-et-unième siècle, de sécuriser les approvisionnements en ressources critiques, de maintenir une supériorité militaire dans une région que le réchauffement climatique transforme en nouveau théâtre d’opérations.
Chaque fois que je lis ces chiffres sur les ressources du Groenland, sur sa position stratégique, sur les convoitises qu’il suscite, une forme de vertige me saisit. Ce territoire immense, peuplé de quelques dizaines de milliers d’âmes qui perpétuent des traditions ancestrales, devient l’objet de calculs géopolitiques qui échappent totalement à ses habitants. Les Inuits chassent le phoque depuis des millénaires, mais leur destin se joue désormais dans les couloirs du Pentagone, dans les bureaux feutrés de Zhongnanhai, dans les salles de réunion des multinationales minières. Il y a quelque chose de profondément troublant dans ce décalage entre l’échelle humaine du Groenland et les enjeux titanesques qui s’y cristallisent. Ces hommes et ces femmes qui vivent au rythme des saisons polaires, qui transmettent à leurs enfants les savoirs de leurs ancêtres, se retrouvent pris en étau entre des forces qui les dépassent infiniment. La fonte des glaces ne libère pas seulement des ressources et des routes maritimes. Elle expose une communauté fragile aux appétits des puissants, sans lui donner véritablement les moyens de défendre ses intérêts. Cette asymétrie me hante, car elle révèle la brutalité des rapports de force internationaux derrière les discours policés sur la coopération arctique.
L'article 5 retourné contre son créateur
Quand le bouclier devient l’épée ennemie
L’article 5 du traité de l’Atlantique Nord constitue sans doute la clause de défense collective la plus célèbre de l’histoire diplomatique moderne. Rédigé en 1949, ce texte fondateur stipule qu’une attaque contre un membre de l’alliance sera considérée comme une attaque contre tous. Washington en fut l’architecte principal, convaincu que cette garantie mutuelle dissuaderait toute agression soviétique contre l’Europe occidentale. Pendant plus de sept décennies, cette promesse de solidarité automatique a fonctionné comme le ciment invisible qui maintenait ensemble vingt-neuf puis trente-deux nations aux intérêts parfois divergents. L’ironie historique atteint ici son paroxysme le plus vertigineux. Car dans le scénario d’une prise de contrôle forcée du Groenland par les États-Unis, c’est précisément ce mécanisme de protection que le Danemark serait en droit d’invoquer contre son propre allié américain. Le paradoxe juridique confine à l’absurde géopolitique. Comment une alliance militaire pourrait-elle survivre à une situation où le pays qui représente soixante-dix pour cent de ses capacités militaires devient simultanément l’agresseur contre lequel les autres doivent se défendre collectivement. Cette configuration n’a jamais été envisagée par les rédacteurs originaux du traité, qui imaginaient une menace extérieure, jamais une implosion venue de l’intérieur même de la structure. Le cauchemar des diplomates prend forme concrète dans cette hypothèse que personne ne souhaitait formuler explicitement.
Les juristes spécialisés en droit international se trouvent confrontés à un casse-tête sans précédent lorsqu’ils tentent d’analyser les implications concrètes d’un tel scénario. L’article 5 n’a été invoqué qu’une seule fois dans l’histoire de l’alliance, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, lorsque les alliés européens se sont rangés derrière Washington pour justifier l’intervention en Afghanistan. La solidarité transatlantique avait alors fonctionné dans le sens attendu par les fondateurs. Mais que se passerait-il si Copenhague demandait formellement l’activation de cette clause contre les États-Unis. Les autres membres de l’OTAN se retrouveraient face à un dilemme existentiel sans solution satisfaisante. Refuser d’honorer leurs engagements contractuels reviendrait à admettre que l’article 5 ne vaut que lorsqu’il arrange la superpuissance américaine, vidant ainsi le traité de toute substance juridique réelle. Accepter de condamner Washington et d’envisager des mesures de rétorsion signifierait entrer en confrontation ouverte avec la première puissance militaire mondiale, une perspective que peu de chancelleries européennes oseraient sérieusement envisager. Cette impasse logique démontre à quel point les fondations mêmes de l’alliance reposent sur une confiance mutuelle que l’on croyait inébranlable. Quand cette confiance s’effondre, l’édifice entier vacille sur ses bases fragilisées, révélant des fissures structurelles que l’on préférait ignorer depuis des décennies.
Le précédent qui anéantirait toute confiance future
Au-delà des considérations purement juridiques, c’est la dimension psychologique de la relation transatlantique qui subirait les dommages les plus irréversibles. Les alliances militaires ne fonctionnent pas uniquement sur la base de textes signés et de procédures codifiées. Elles reposent fondamentalement sur la conviction partagée que chaque membre honorera ses engagements lorsque les circonstances l’exigeront. Cette conviction s’est construite patiemment au fil des décennies, à travers des exercices conjoints, des déploiements partagés, des échanges d’officiers et une culture stratégique commune patiemment élaborée. Une action coercitive américaine contre le territoire d’un allié fondateur pulvériserait instantanément ce capital de confiance accumulé depuis 1949. Comment les Pays baltes pourraient-ils continuer à croire que Washington les défendrait face à une éventuelle agression russe si ce même Washington s’est rendu coupable d’une agression similaire contre le Danemark. La crédibilité américaine comme garant de la sécurité européenne serait irrémédiablement compromise. Les petits pays de l’alliance, ceux qui dépendent le plus de la protection collective, tireraient les conclusions qui s’imposent. Certains chercheraient probablement à développer leurs propres capacités de dissuasion, y compris nucléaires. D’autres pourraient être tentés par des arrangements bilatéraux avec d’autres puissances, fragmentant définitivement l’architecture sécuritaire qui a garanti la paix sur le continent européen pendant plus de soixante-quinze années consécutives.
Les analystes stratégiques européens évoquent désormais ouvertement le concept de mort fonctionnelle pour décrire ce que deviendrait l’OTAN dans un tel scénario. L’organisation continuerait peut-être d’exister formellement, avec son siège bruxellois, ses structures de commandement et ses réunions ministérielles périodiques. Mais elle aurait perdu l’essence même de ce qui la rendait efficace comme instrument de défense collective. Les plans opérationnels élaborés conjointement ne vaudraient plus grand-chose si personne ne pouvait garantir leur exécution loyale. Les systèmes d’armes interopérables développés sur des décennies deviendraient des coquilles vides si la coordination stratégique qui leur donnait sens disparaissait. Les officiers de liaison déployés dans les différentes capitales se retrouveraient dans une position intenable, représentant une alliance vidée de sa substance. Cette perspective horrifie les planificateurs militaires des deux côtés de l’Atlantique qui ont consacré leur carrière à renforcer les liens transatlantiques. Ils savent mieux que quiconque que reconstruire une telle architecture de confiance prendrait des décennies, si tant est que cela demeure possible après un traumatisme de cette magnitude. Le précédent créé serait invoqué pendant des générations comme preuve de l’impossibilité de fonder des alliances durables avec une superpuissance aux comportements imprévisibles et potentiellement prédateurs.
Moscou et Pékin en spectateurs ravis
Les conséquences géostratégiques d’une implosion de l’OTAN dépasseraient largement le cadre des relations américano-européennes pour remodeler l’ensemble de l’ordre international. Au Kremlin, Vladimir Poutine observerait avec une satisfaction à peine dissimulée l’effondrement de l’alliance qu’il considère depuis toujours comme la principale menace pour les intérêts russes. Depuis son arrivée au pouvoir, le président russe n’a cessé de dénoncer l’expansion de l’OTAN vers l’est comme une provocation inacceptable. Une autodestruction de l’alliance par la faute de Washington lui offrirait une victoire stratégique qu’il n’aurait même pas eu besoin de remporter militairement. Les pays d’Europe orientale, privés de leur parapluie sécuritaire américain, deviendraient infiniment plus vulnérables aux pressions russes. Les États baltes, la Pologne, la Roumanie se retrouveraient exposés d’une manière qu’ils n’avaient plus connue depuis leur intégration dans les structures euro-atlantiques. La Finlande et la Suède, récemment admises dans l’alliance après l’invasion russe de l’Ukraine, constateraient amèrement que leur adhésion n’aura finalement servi à rien face à l’imprévisibilité américaine. Cette reconfiguration des équilibres européens profiterait directement aux ambitions russes de reconstitution d’une sphère d’influence dans son ancien glacis soviétique.
À Pékin, Xi Jinping tirerait également les enseignements d’une telle débâcle pour ses propres ambitions régionales. Si les États-Unis se révèlent capables de trahir leurs alliés les plus anciens et les plus fidèles, pourquoi les partenaires asiatiques de Washington devraient-ils continuer à lui faire confiance. Le Japon, la Corée du Sud, les Philippines, l’Australie réévalueraient nécessairement leurs engagements sécuritaires avec une Amérique devenue partenaire imprévisible. Taiwan observerait avec une inquiétude redoublée l’affaiblissement de la crédibilité américaine comme garant de sa sécurité face aux visées annexionnistes chinoises. Les assurances de Washington concernant le détroit de Formose perdraient une grande partie de leur pouvoir dissuasif si elles émanent d’un pays ayant démontré sa capacité à retourner ses armes contre ses propres alliés. La pax americana qui structure les relations internationales depuis 1945 reposerait désormais sur des fondations fissurées. L’ordre mondial libéral que les États-Unis prétendent défendre depuis des décennies apparaîtrait comme une construction hypocrite servant uniquement les intérêts américains lorsque cela les arrange. Cette perte d’autorité morale profiterait aux puissances révisionnistes désireuses de remettre en cause les règles du jeu international établies après la Seconde Guerre mondiale et consolidées après l’effondrement soviétique.
Il m’est impossible de ne pas ressentir un profond vertige devant ce renversement conceptuel qui transformerait le gardien en agresseur, le protecteur en prédateur. Pendant des décennies, nous avons grandi avec la certitude que l’alliance atlantique représentait un rempart contre le chaos international, un engagement solennel entre démocraties partageant des valeurs communes. Découvrir que cette architecture peut être dynamitée de l’intérieur par celui-là même qui en détient les clefs provoque une forme de désillusion politique que je n’avais pas anticipée avec une telle acuité. Ce n’est pas simplement une question de traités ou de procédures juridiques. C’est la confiance entre peuples qui se trouve menacée, cette conviction fragile que les engagements pris seront honorés quand l’heure de l’épreuve sonnera. Constater que cette confiance peut être balayée par les caprices d’un seul dirigeant oblige à repenser en profondeur ce que signifie réellement être allié dans un monde où les certitudes d’hier s’effondrent sous nos yeux médusés. L’amertume que je ressens ne vise pas un pays mais un système qui rend possible de telles aberrations stratégiques au mépris de décennies de solidarité construite dans l’effort commun.
Une alliance fondée sur la confiance brisée
Le ciment invisible qui tient l’OTAN debout
L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord n’est pas qu’un assemblage de forces armées et de protocoles militaires. Elle repose sur un pacte de confiance forgé dans les cendres de la Seconde Guerre mondiale, quand les démocraties occidentales ont compris qu’elles ne survivraient qu’en se serrant les coudes face aux menaces totalitaires. Cette confiance, construite patiemment depuis 1949, représente le véritable ciment de l’alliance. Sans elle, les traités ne sont que du papier. Les engagements deviennent des promesses creuses. Les mécanismes de défense collective s’effondrent comme des châteaux de cartes. Car qu’est-ce qu’une alliance où chaque membre doit surveiller ses arrières face à ses propres alliés ? La base de Thule, installée au Groenland depuis les années 1950, symbolise parfaitement cette coopération transatlantique. Les Américains y ont bâti une infrastructure cruciale pour la détection de missiles balistiques, avec l’accord du Danemark. Cette collaboration reposait sur un présupposé fondamental que personne n’avait jamais osé remettre en question jusqu’à récemment. Les partenaires pouvaient être en désaccord sur mille sujets, mais jamais ils n’envisageraient de s’en prendre militairement les uns aux autres. Cette certitude absolue permettait aux planificateurs stratégiques de concentrer leurs efforts vers l’extérieur, vers les véritables adversaires. Elle garantissait que les ressources communes serviraient la protection mutuelle, jamais l’agression fratricide.
La confiance entre alliés se manifeste de multiples façons dans le fonctionnement quotidien de l’OTAN. Les officiers des différentes nations travaillent côte à côte dans les états-majors intégrés. Les renseignements sensibles circulent entre les services des pays membres selon des protocoles établis de longue date. Les exercices militaires conjoints permettent aux forces armées de s’entraîner ensemble, d’apprendre à communiquer efficacement, de développer une interopérabilité technique et humaine. Imaginez maintenant que le plus puissant membre de cette alliance décide d’annexer par la force le territoire d’un autre membre. Instantanément, tout ce système s’effondre. Comment un officier danois pourrait-il continuer à partager des informations classifiées avec des homologues américains qui viennent d’envahir son pays ? Comment les petites nations européennes pourraient-elles maintenir leur confiance dans une organisation incapable de les protéger contre son propre leader ? La réponse est simple et terrible. Elles ne le pourraient pas. Le Danemark, membre fondateur de l’alliance en 1949, a toujours été un partenaire fiable malgré sa taille modeste. Sa contribution aux missions en Afghanistan, au Kosovo et ailleurs témoigne de son engagement sincère envers les valeurs communes. Cette fidélité mérite-t-elle d’être récompensée par une agression territoriale de la part du pays censé garantir la sécurité collective ? La question se pose avec une acuité douloureuse dans les chancelleries européennes, où l’on observe avec inquiétude les déclarations venues de Washington.
Quand le protecteur devient la menace existentielle
Le paradoxe central de ce scénario réside dans l’identité de l’agresseur potentiel. Les États-Unis ne sont pas un membre ordinaire de l’OTAN. Ils en constituent l’épine dorsale militaire, économique et politique depuis sa création. Leur arsenal nucléaire protège l’ensemble des alliés sous le fameux parapluie atomique. Leurs forces conventionnelles représentent plus de soixante-dix pour cent des capacités militaires combinées de l’alliance. Leur budget de défense dépasse celui de tous les autres membres réunis. Que se passe-t-il quand cette puissance protectrice se retourne contre l’un des siens ? La situation devient proprement kafkaïenne. L’article 5 du traité stipule qu’une attaque contre un membre constitue une attaque contre tous. Théoriquement, les autres nations devraient donc venir au secours du Danemark face à l’agression américaine. Dans la pratique, cette disposition devient inapplicable. Aucun pays européen ne possède les moyens militaires de s’opposer aux États-Unis par la force. L’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et les autres membres disposent de forces armées respectables, mais elles pèsent peu face à la superpuissance américaine. Cette asymétrie fondamentale, qui constituait jusqu’ici un atout pour l’alliance, se transformerait en piège mortel. Les Européens se retrouveraient face à un choix impossible. Accepter l’annexion et renoncer à leurs principes fondateurs ? Ou tenter une résistance symbolique vouée à l’échec ?
L’histoire des alliances militaires offre de nombreux exemples d’effondrements provoqués par la trahison d’un membre majeur. Mais le cas de figure envisagé ici serait sans précédent dans l’histoire moderne des relations internationales. Une superpuissance démocratique agressant militairement un allié pour s’emparer de son territoire représenterait une rupture civilisationnelle majeure. Les conséquences dépasseraient largement le cadre de l’OTAN pour ébranler l’ensemble de l’ordre international construit depuis 1945. Les Nations Unies, le droit international, le système des traités multilatéraux, tout cela repose sur un présupposé fondamental que les grandes puissances démocratiques respectent certaines règles de base. L’annexion forcée du Groenland pulvériserait cette hypothèse. Elle offrirait à la Russie et à la Chine un argument en or pour justifier leurs propres ambitions territoriales. Comment Washington pourrait-il encore critiquer l’annexion de la Crimée après avoir procédé de manière similaire ? Les alliés asiatiques des États-Unis, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie, observeraient avec effroi cette démonstration de brutalité. Leurs propres garanties de sécurité américaines perdraient toute crédibilité. Si le Danemark peut être dépouillé de son territoire malgré son appartenance à l’OTAN, qui peut encore se sentir en sécurité sous la protection américaine ? Cette question hanterait les stratèges de Tokyo à Canberra, de Séoul à Manille.
Les décombres d’une architecture sécuritaire mondiale
La destruction de la confiance transatlantique ne se limiterait pas aux relations entre gouvernements. Elle toucherait les sociétés civiles des deux côtés de l’océan avec une force dévastatrice. Les populations européennes ont grandi avec l’idée que l’Amérique représentait le leader du monde libre, le garant ultime de leur sécurité face aux menaces extérieures. Cette perception, déjà érodée par diverses crises depuis le début du siècle, ne survivrait pas à une agression territoriale contre un membre de l’alliance. L’antiaméricanisme, jusqu’ici cantonné à certains cercles politiques marginaux, deviendrait un sentiment majoritaire. Les bases américaines en Europe, acceptées depuis des décennies comme une contribution à la défense commune, seraient perçues comme des installations d’occupation d’une puissance hostile. Les mouvements réclamant leur fermeture gagneraient une légitimité nouvelle et massive. Cette transformation psychologique prendrait des générations à cicatriser, si tant est qu’elle puisse jamais guérir complètement. Les liens culturels, économiques et humains tissés entre l’Europe et l’Amérique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ne résisteraient pas à un tel traumatisme. Les échanges universitaires, les partenariats commerciaux, les coopérations scientifiques, tout cela serait contaminé par la méfiance et le ressentiment. L’Occident tel que nous le connaissons cesserait d’exister comme entité politique et culturelle cohérente.
Les experts en relations internationales soulignent que l’OTAN ne disparaîtrait probablement pas formellement après une telle crise. Les traités resteraient techniquement en vigueur, les structures administratives continueraient peut-être à fonctionner de manière résiduelle. Mais l’alliance serait fonctionnellement morte, vidée de sa substance et de sa raison d’être. Cette distinction entre mort juridique et mort effective importe peu dans la pratique. Une alliance militaire qui ne peut plus garantir la sécurité de ses membres contre l’agression de son leader n’a plus aucune utilité. Les pays européens devraient alors envisager des alternatives radicales pour assurer leur défense. Certains pourraient chercher à développer leurs propres capacités nucléaires, déclenchant une prolifération atomique incontrôlée sur le continent. D’autres pourraient être tentés de chercher des accommodements avec des puissances rivales des États-Unis, fragmentant définitivement le camp occidental. La Russie de Vladimir Poutine observerait ces développements avec une satisfaction non dissimulée. Son objectif stratégique de diviser l’Occident serait atteint sans qu’elle ait eu besoin de tirer un seul coup de feu. L’ironie serait cruelle pour tous ceux qui ont consacré leur carrière à renforcer l’alliance atlantique face à la menace venue de l’Est. Le danger aurait finalement surgi de l’intérieur, du cœur même de la forteresse supposée imprenable.
Face à ces perspectives vertigineuses, je me trouve confronté à une question qui dépasse largement l’analyse géopolitique froide. Qu’est-ce qu’une alliance où la parole donnée ne vaut plus rien ? Qu’est-ce qu’une amitié entre nations qui peut être trahie au gré des ambitions d’un dirigeant ? L’OTAN représentait pour ma génération la preuve que les démocraties pouvaient s’unir durablement autour de valeurs communes, transcendant les nationalismes étroits qui avaient ensanglanté l’Europe au vingtième siècle. Cette construction patiente, imparfaite mais précieuse, mérite mieux qu’une destruction gratuite au nom d’un caprice territorial. La confiance entre nations, comme la confiance entre individus, se bâtit lentement et se détruit en un instant. Ceux qui jouent avec ce feu prennent une responsabilité historique immense. Les dégâts qu’ils causeraient ne se mesureraient pas seulement en kilomètres carrés annexés ou en traités déchirés. Ils se compteraient en générations de méfiance, en décennies d’instabilité, en souffrances humaines dont nul ne peut aujourd’hui mesurer l’ampleur.
Le Danemark seul face au géant
Une nation de six millions contre l’hyperpuissance
Le Danemark compte à peine six millions d’habitants. Les États-Unis en comptent trois cent trente millions. Cette disproportion vertigineuse raconte tout le drame qui se joue dans l’ombre des déclarations trumpiennes sur le Groenland. Quand la première puissance militaire du monde décide de convoiter un territoire appartenant à l’un de ses alliés les plus loyaux, les rapports de force s’effondrent instantanément. Copenhague n’a jamais imaginé devoir un jour se défendre contre Washington. Cette hypothèse relevait de la science-fiction géopolitique, du scénario absurde que personne n’aurait osé écrire. Pourtant, les mots prononcés par Donald Trump ont transformé cette impossibilité en perspective envisageable. Le royaume scandinave se retrouve dans une position qu’aucun stratège n’avait anticipée, celle d’un petit pays démocratique potentiellement menacé par son protecteur historique. Les forces armées danoises comptent environ vingt mille soldats actifs. L’armée américaine en déploie plus d’un million trois cent mille. La marine danoise aligne quelques frégates et corvettes. La flotte américaine domine tous les océans avec ses porte-avions nucléaires. Cette asymétrie totale ne laisse aucune place à l’illusion d’une résistance militaire. Le Danemark ne pourrait jamais défendre le Groenland seul contre une agression américaine, et cette réalité brutale constitue le cœur du problème.
La Première ministre Mette Frederiksen a choisi la voie de la fermeté verbale face à cette menace. Qualifier l’idée d’une vente du Groenland d’absurde représentait un acte de courage diplomatique considérable. Rares sont les dirigeants européens qui osent contredire aussi frontalement un président américain. Cette résistance rhétorique honore le Danemark, mais elle ne résout rien sur le fond. Que peut faire un gouvernement démocratique quand son allié supposé refuse d’accepter un non comme réponse définitive ? Les outils diplomatiques traditionnels s’avèrent dérisoires dans ce contexte de rapport de forces aussi déséquilibré. Copenhague peut protester, invoquer le droit international, appeler ses partenaires européens à la solidarité. Mais concrètement, face à une Amérique déterminée à obtenir ce qu’elle veut, le royaume nordique ne dispose d’aucun levier de pression significatif. Le commerce bilatéral reste marginal comparé aux échanges américains avec d’autres nations. L’influence culturelle danoise, bien que réelle, ne pèse rien face aux intérêts stratégiques américains. Cette impuissance structurelle place le Danemark dans une situation humiliante, celle d’un pays qui doit espérer que son agresseur potentiel changera d’avis de lui-même. La souveraineté danoise sur le Groenland dépend paradoxalement de la bonne volonté américaine, un renversement complet de la logique qui fondait l’alliance atlantique depuis soixante-quinze ans.
L’Europe regarde ailleurs, comme toujours
Où sont les partenaires européens du Danemark dans cette épreuve ? La question mérite d’être posée avec toute la brutalité qu’elle implique. L’Union européenne s’est montrée remarquablement discrète face aux déclarations trumpiennes sur le Groenland. Quelques communiqués polis, quelques affirmations de principe sur le respect de la souveraineté danoise, mais rien qui ressemble à une mobilisation réelle. Cette tiédeur européenne révèle une vérité inconfortable sur la solidarité continentale. Quand un État membre se trouve menacé par les États-Unis, l’instinct de survie individuel l’emporte sur la cohésion collective. L’Allemagne ne veut pas compromettre ses relations commerciales avec Washington. La France hésite à ouvrir un front supplémentaire avec l’administration américaine. L’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas calculent tous les risques avant de prendre position. Le Danemark découvre ainsi l’isolement qui guette tout petit pays quand les grands intérêts entrent en jeu. La solidarité européenne fonctionne admirablement pour les questions budgétaires ou réglementaires. Elle s’effrite instantanément quand il s’agit de défier la première puissance mondiale. Cette réalité devrait inquiéter tous les États européens de taille modeste. Si le Danemark peut être ainsi abandonné à son sort, qui sera le prochain à découvrir que la protection collective ne vaut que dans les discours ?
Le silence relatif de Bruxelles traduit également une paralysie institutionnelle face à l’impensable. Les traités européens n’ont pas été conçus pour gérer une agression américaine contre un État membre. Les mécanismes de défense commune restent embryonnaires et dépendent largement des capacités de l’OTAN, c’est-à-dire des États-Unis eux-mêmes. Cette dépendance circulaire crée une impasse logique dont personne ne sait comment sortir. Comment invoquer la solidarité européenne quand le potentiel agresseur est aussi le garant ultime de la sécurité du continent ? Les dirigeants européens préfèrent manifestement ignorer cette contradiction plutôt que de l’affronter. Leur attitude rappelle celle de l’autruche qui enfouit sa tête dans le sable, espérant que le danger passera de lui-même. Cette stratégie de l’évitement convient peut-être aux grandes capitales européennes qui peuvent se permettre d’attendre. Elle condamne le Danemark à une solitude diplomatique particulièrement cruelle. Copenhague réalise que les beaux discours sur la famille européenne ne résistent pas à l’épreuve des faits. Quand un membre de cette famille se trouve menacé par un prédateur trop puissant, les autres membres préfèrent regarder ailleurs plutôt que de risquer d’attirer l’attention du même prédateur sur eux-mêmes.
Une dignité qui force le respect malgré tout
Malgré cette situation objectivement désespérée, le Danemark maintient une posture qui honore sa tradition démocratique. Le gouvernement de Copenhague n’a pas cédé à la panique, n’a pas cherché à acheter la paix par des concessions humiliantes. Cette dignité face à l’adversité mérite d’être soulignée dans un monde où trop de nations plient devant la force brute. Les responsables danois savent parfaitement qu’ils ne peuvent pas gagner un affrontement direct avec Washington. Mais ils refusent de légitimer par avance une spoliation territoriale qui violerait tous les principes du droit international. Cette résistance morale possède sa propre valeur, indépendamment de son efficacité pratique. Elle rappelle que la souveraineté nationale ne se négocie pas comme une marchandise sur un marché. Le Groenland appartient au royaume danois depuis des siècles, ses habitants ont choisi démocratiquement de maintenir ce lien, et aucune puissance étrangère ne devrait pouvoir modifier cette réalité par la coercition. En défendant ce principe avec constance, le Danemark défend aussi quelque chose de plus grand que lui-même. Il défend l’idée que les relations internationales doivent reposer sur le droit plutôt que sur la force, sur le consentement plutôt que sur l’intimidation.
La classe politique danoise a également fait preuve d’une unité remarquable face à cette menace extérieure. Gauche et droite, gouvernement et opposition, ont mis de côté leurs divergences habituelles pour affirmer d’une seule voix le caractère inacceptable des prétentions américaines. Cette cohésion nationale constitue peut-être la meilleure réponse possible dans les circonstances actuelles. Elle démontre que le Danemark ne cédera pas sous la pression, quelle que soit l’intensité de celle-ci. Les démocraties qui restent soudées face à l’adversité sont plus difficiles à intimider que celles qui se déchirent. Donald Trump espérait peut-être que ses déclarations provoqueraient des divisions internes au Danemark, que certaines voix s’élèveraient pour suggérer un compromis. Cette tactique a échoué. Le peuple danois semble unanime dans son refus de céder le Groenland, et cette unanimité représente la seule arme dont dispose réellement Copenhague. Une nation unie qui dit non reste plus respectable qu’une nation divisée qui finit par accepter l’inacceptable sous la contrainte. Le Danemark a choisi la voie de l’honneur, même si cette voie ne mène nulle part dans l’immédiat.
Comment ne pas être touché par le spectacle de cette petite nation nordique qui refuse de courber l’échine devant le géant américain ? Je contemple cette résistance danoise avec un mélange d’admiration et de mélancolie. Admiration pour le courage qu’il faut pour dire non à la première puissance mondiale. Mélancolie devant l’impuissance qui accompagne nécessairement cette bravoure. Le Danemark nous rappelle ce que signifie défendre ses principes quand tout indique que cette défense sera vaine. Il incarne une forme de dignité qui devient rare dans notre époque de transactions permanentes et de compromissions acceptées. Mais je ne peux m’empêcher de ressentir aussi une certaine colère envers nous tous, Européens, qui laissons ce petit pays affronter seul une menace qui concerne l’ensemble du continent. Notre passivité collective face à cette situation dit quelque chose de profondément troublant sur notre capacité réelle à nous défendre ensemble. Si nous abandonnons le Danemark aujourd’hui, qui abandonnerons-nous demain ?
Thule, la base qui vaut tous les risques
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L'Europe contrainte de choisir son camp
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Un précédent qui hanterait l'histoire
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Conclusion
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Sources
Sources primaires
Agences de presse internationales (décembre 2025)
Sources officielles gouvernementales (décembre 2025)
Sources secondaires
Médias internationaux d’information (décembre 2025)
Analyses et expertises spécialisées (décembre 2025)
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