Le retour des appétits territoriaux du XIXe siècle
Trump veut le Groenland. Poutine a pris la Crimée. Les deux hommes revendiquent des territoires qui ne leur appartiennent pas avec la même arrogance, le même culot monumental. Pour des raisons de sécurité nationale, disent-ils. Comme si l’annexion pure et simple était redevenue une option acceptable au XXIe siècle. Poutine a ouvert la voie en 2014 avec l’invasion de la Crimée, violant tous les traités internationaux, bafouant le droit international. Trump suit maintenant le même chemin, réclamant ouvertement des territoires danois, menaçant le Canada, lorgnant sur le canal de Panama. L’impérialisme n’est plus un vestige honteux du passé colonial — il est revendiqué, assumé, célébré. Les deux dirigeants affichent un nationalisme décomplexé qui fait fi des alliances historiques et des « peuples frères » d’hier. Pour eux, le monde se divise en sphères d’influence à conquérir ou à défendre, et les règles du jeu international ne sont que des obstacles à contourner.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment avons-nous pu laisser ces deux hommes transformer le monde en un gigantesque terrain de jeu où les frontières ne sont plus que des lignes à effacer, des obstacles à franchir ? Je pense à tous ces traités signés, à toutes ces institutions créées pour éviter que l’histoire ne se répète. Et je me dis que nous avons échoué. Collectivement, lamentablement échoué.
Section 3 : La guerre contre les médias libres
Quand Washington saborde ses propres outils démocratiques
En mars 2025, l’administration Trump a signé un décret sans précédent : l’ensemble des personnels de Voice of America, Radio Free Europe/Radio Liberty, Radio Free Asia et Radio Marti ont été placés en congé administratif. Des centaines de journalistes, sommés de rendre leur matériel professionnel, privant les États-Unis d’un de leurs canaux essentiels de diffusion des valeurs démocratiques. Officiellement, il s’agit d’une opération de réduction des dépenses fédérales. En réalité, c’est un sabotage délibéré des instruments du soft power américain. Radio Free Europe, créée pendant la Guerre froide pour contourner la censure soviétique, avait retrouvé un rôle central depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022. Elle documentait les violations des droits humains par l’armée russe, contrecarrait la propagande du Kremlin. Le Kremlin lui-même avait qualifié ces radios d’« agents étrangers » et interdit leurs opérations sur le sol russe. Le coup de grâce vient paradoxalement de Washington. Stephen Capus, président de RFE/RL, dénonce cette décision comme « un immense cadeau aux ennemis de l’Amérique ». Michael Abramowitz, directeur de Voice of America, déplore « le premier silence imposé à VOA depuis 83 ans ».
C’est une trahison. Il n’y a pas d’autre mot. Trump trahit l’héritage de tous ces Américains qui, pendant des décennies, ont cru au pouvoir de l’information libre, à la force de la vérité contre le mensonge. Il trahit tous ces journalistes qui risquent leur vie pour informer les populations vivant sous des régimes autoritaires. Et il le fait avec un cynisme qui me glace le sang.
Section 4 : Le révisionnisme historique comme arme stratégique
Réécrire le passé pour légitimer le présent
Poutine manipule l’histoire de la chute de l’URSS pour légitimer sa politique impérialiste. Selon son récit, l’effondrement de l’Union soviétique serait le fruit d’une machination orchestrée par l’Occident, une humiliation qu’il faut venger. Trump, lui, déconstruit l’héritage libéral américain, remettant en cause le rôle des États-Unis en tant que leader de l’ordre international. Il critique systématiquement l’ordre établi par les États-Unis après 1945, cet héritage wilsonien que les administrations démocrates successives ont porté. Les deux hommes arsenalisent le révisionnisme historique, transformant la mémoire collective en une arme de guerre informationnelle. Ils ne se contentent pas de réécrire l’histoire — ils la falsifient, la tordent, la manipulent pour servir leurs objectifs politiques immédiats. Cette bataille pour le contrôle des récits historiques n’est ni symbolique ni secondaire. Elle conditionne les choix futurs, elle façonne la manière dont les sociétés perçoivent leur identité et leur place dans le monde.
Une mémoire falsifiée ne déforme pas uniquement le passé. Elle empoisonne le présent et hypothèque l’avenir. Quand on ment sur l’histoire, on vole aux générations futures leur capacité à comprendre le monde dans lequel elles vivent. C’est un crime contre l’intelligence collective, contre la possibilité même d’un débat démocratique éclairé.
Section 5 : L'Europe prise en tenaille
Le feu croisé de la désinformation russe et américaine
Depuis le début de l’année 2026, la France fait face à une double offensive de désinformation sans précédent. D’un côté, les réseaux pro-russes continuent leurs campagnes de manipulation, comme cette fausse affaire de corruption impliquant prétendument des officiels français et ukrainiens dans un détournement de 2 milliards d’euros sur l’achat de Rafale. De l’autre, les comptes alignés sur Trump diffusent des mensonges sur la France : Macron serait responsable de la hausse des prix des médicaments, seul le Royaume-Uni aurait combattu aux côtés des Américains en Afghanistan (88 soldats français y ont pourtant perdu la vie). Toutes les agences européennes créées pour parer aux intrusions numériques étrangères hostiles, comme Viginum en France, font le même constat alarmant : la désinformation américaine, massive, s’immisce dans tous les domaines de la sphère publique. Le « choix » politique russe ou américain en faveur de l’extrême droite européenne est commun. Les thématiques migratoires sont instrumentalisées des deux côtés de l’Atlantique.
Nous sommes assiégés. Assiégés par ceux qui étaient censés être nos alliés, nos partenaires, nos amis. L’Europe se retrouve seule, vulnérable, incapable de se défendre efficacement contre cette double agression informationnelle. Et le pire, c’est que nous n’avons pas encore trouvé les moyens d’assurer seuls un grand récit au service de la défense des valeurs démocratiques.
Section 6 : Le démantèlement des institutions démocratiques
Purges, attaques et alignements autoritaires
La transformation idéologique ne se limite pas au discours. Elle se traduit par des mesures concrètes et brutales. Trump procède à une purge de l’appareil d’État, attaque les institutions démocratiques, s’en prend aux médias indépendants, s’aligne avec des régimes autoritaires. Le démantèlement de l’USAID affaiblit les capacités d’influence démocratique des États-Unis. En privant volontairement les sociétés civiles des ex-républiques soviétiques ou des régimes autoritaires d’informations indépendantes, l’administration Trump opère un retrait assumé du terrain de la guerre informationnelle, au bénéfice de puissances autoritaires concurrentes. Poutine, de son côté, criminalise la dissidence, contrôle l’information, expulse les médias étrangers. Les méthodes divergent légèrement, mais les objectifs se rejoignent parfaitement : affaiblir les structures héritées de la Guerre froide, ériger chacun son propre récit civilisationnel au détriment du modèle libéral et des organisations multilatérales.
Je vois ces institutions tomber une à une, comme des dominos. Chaque agence fermée, chaque média muselé, chaque fonctionnaire licencié représente une victoire pour l’autoritarisme. Et nous regardons ce spectacle avec une fascination morbide, incapables d’intervenir, paralysés par notre propre faiblesse.
Section 7 : Le rejet du multilatéralisme
L’OTAN et l’ONU dans la ligne de mire
Trump abandonne les alliances traditionnelles, promeut un rejet viscéral du multilatéralisme, valorise un nationalisme réactionnaire. Cette seconde présidence Trump incarne une rupture majeure avec l’ordre mondial post-Guerre froide et crée un schisme idéologique au sein de l’espace transatlantique. L’OTAN, pilier de la sécurité européenne depuis 1949, est remise en question. Les capitales du monde — Moscou, Pékin, Ankara, New Delhi — comprennent que le concept même d' »Occident » est affaibli. Les institutions européennes peinent à combler ce vide stratégique. Sans alliance formelle ni coordination explicite entre Trump et Poutine, c’est par la convergence de leurs politiques qu’ils contribuent à affaiblir les structures héritées de la Guerre froide. Le leader fort, la nation souveraine, la civilisation orgueilleuse — une relecture de la « Destinée manifeste » pour Trump, une restauration du « monde russe » pour Poutine.
L’OTAN vacille. L’ONU est impuissante. L’Union européenne cherche ses marques. Nous assistons à l’effondrement de tout ce qui nous protégeait, de tout ce qui garantissait notre sécurité collective. Et nous ne savons pas comment reconstruire, comment réinventer un ordre international qui puisse nous protéger de ces deux prédateurs.
Section 8 : Les récits civilisationnels contre la démocratie
Quand l’identité remplace l’idéologie
Les affrontements idéologiques ne se structurent plus autour d’oppositions politiques classiques comme capitalisme contre communisme. Ils se cristallisent désormais autour de récits civilisationnels malléables. Poutine a façonné depuis 2012 un récit fondé sur la restauration du « monde russe », justifiant l’annexion de territoires et l’écrasement des oppositions internes. Xi Jinping en Chine met en avant la continuité millénaire de la civilisation chinoise pour renforcer son autorité. Modi en Inde et Erdogan en Turquie mobilisent leurs récits identitaires respectifs. Trump, en s’affranchissant des cadres multilatéraux et en sabordant les instruments de l’influence libérale, s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Ces récits ne sont pas de simples outils de propagande — ils deviennent des armes stratégiques qui redéfinissent les rapports de force internationaux. L’Europe, bien que lucide sur le danger, n’a pas encore trouvé son propre grand récit capable de rivaliser avec ces constructions identitaires agressives.
Nous avons perdu la bataille des récits. Pendant que Poutine et Trump construisent leurs mythologies nationales, nous, Européens, nous nous perdons dans nos contradictions, nos divisions, nos hésitations. Nous n’avons plus d’histoire à raconter, plus de vision à proposer. Nous sommes devenus des spectateurs de notre propre déclin.
Section 9 : Les conséquences pour la démocratie mondiale
Un modèle en voie d’extinction
L’impact du désengagement américain est considérable et terrifiant. Sous Trump II, les États-Unis cessent d’être garants du multilatéralisme et de la stabilité des alliances. Le modèle démocratique libéral, déjà fragilisé, se retrouve attaqué de l’intérieur par celui qui était censé le défendre. Les régimes autoritaires du monde entier observent avec satisfaction cette autodestruction de l’Occident. Ils comprennent qu’ils peuvent désormais agir en toute impunité, que les règles internationales ne sont plus respectées même par ceux qui les ont créées. La Chine renforce son influence en Afrique et en Asie. La Russie poursuit son expansion territoriale. La Turquie joue sur tous les tableaux. L’Iran défie ouvertement la communauté internationale. Et l’Europe, divisée, affaiblie, incapable de parler d’une seule voix, assiste impuissante à ce basculement du monde vers un nouvel âge sombre où la force prime sur le droit.
Je me demande parfois si mes enfants connaîtront encore la démocratie. Si cette idée folle selon laquelle le peuple peut se gouverner lui-même survivra à cette décennie. Parce que ce qui se joue maintenant, c’est bien plus qu’une simple crise géopolitique. C’est la survie même du projet démocratique face à la montée des autoritarismes.
Section 10 : La résistance européenne face au double péril
Construire une alternative ou disparaître
Face à cette double menace, l’Europe doit impérativement réagir. Le gouvernement tchèque, pays hôte de Radio Free Europe, appelle officiellement l’Union européenne à intervenir pour sauver cette institution, prenant acte du désengagement américain. C’est un signal fort : l’Europe doit désormais assumer seule la défense des espaces d’information libre. Il devient impératif pour les démocraties européennes de garantir des récits fondés sur des faits, d’investir massivement dans la résilience des sociétés civiles, de créer leurs propres outils d’influence démocratique. La bataille pour le devoir de mémoire et la maîtrise des récits historiques constitue le terrain sur lequel se joue l’avenir des démocraties. L’Europe doit trouver son propre grand récit, capable de mobiliser les citoyens, de défendre les valeurs démocratiques, de résister à la fois à la propagande russe et à la désinformation américaine. Sans cette capacité à raconter une histoire commune, à proposer une vision alternative, l’Europe risque de devenir une simple zone d’influence disputée entre les grandes puissances autoritaires.
Il est encore temps. Peut-être. Mais le temps presse et nous continuons à tergiverser, à nous diviser, à nous perdre dans des débats byzantins pendant que le monde brûle autour de nous. L’Europe doit se réveiller, maintenant, avant qu’il ne soit trop tard.
Conclusion : Le choix qui nous reste
Résister ou capituler
Entre Poutine et Trump, la ressemblance n’est plus une simple coïncidence troublante — c’est une convergence stratégique qui menace l’ordre démocratique mondial. Deux hommes, deux méthodes différentes, mais un même objectif : détruire l’architecture libérale héritée de 1945. Poutine manipule l’histoire et criminalise les médias étrangers. Trump déconstruit l’héritage libéral américain et désarme ses propres relais médiatiques. Ni alliance formelle ni coopération explicite, mais une convergence pragmatique qui affaiblit conjointement les piliers de l’Occident. L’ironie de l’histoire veut que la première résistance à ces coupes sombres de l’administration Trump soit portée par Radio Free Europe devant les tribunaux américains. Dans ce contexte d’illibéralisme triomphant, les valeurs portées par la nouvelle administration américaine créent un schisme historique au sein de l’ancien bloc de l’Ouest. Le monde que nous avons connu est en train de disparaître sous nos yeux. La question n’est plus de savoir si nous pouvons l’empêcher, mais si nous aurons le courage de construire quelque chose de nouveau pour le remplacer.
Voilà où nous en sommes. Face à deux tyrans qui se ressemblent plus qu’ils ne veulent l’admettre, face à un monde qui bascule vers l’autoritarisme, face à nos propres peurs et à nos propres faiblesses. Le choix est simple, terriblement simple : résister ou capituler. Se battre pour préserver ce qui peut encore l’être, ou accepter de vivre dans un monde où la force fait loi et où la vérité n’a plus aucune valeur. Je sais ce que je choisis. Et vous ?
Signé Jacques Provost
Sources
Le Monde, « Entre Poutine et Trump, une ressemblance faite de haine, de dédain et de révisionnisme », publié le 3 février 2026
GeoStrategia/IRSEM, « Trump, Poutine et l’arsenalisation du révisionnisme historique », Maud Quessard, publié le 28 mars 2025
Le Monde (édition anglaise), « France faces a crossfire of Russian and American disinformation », William Audureau, publié le 2 février 2026
The Economist, photomontage de couverture montrant Donald Trump chevauchant un ours polaire, publié le 24 janvier 2026
France 24, « Comment l’axe Trump-Poutine a redéfini l’ordre mondial en 2025 », publié le 24 décembre 2025