La capitulation programmée d’un empire médiatique
Marty Baron, l’ancien rédacteur en chef du Washington Post jusqu’en 2021, n’a pas mâché ses mots. « Ceci figure parmi les jours les plus sombres de l’histoire de l’une des plus grandes organisations de presse au monde », a-t-il déclaré. Baron, qui a supervisé la couverture de la première présidence Trump et remporté des prix Pulitzer pour le travail du journal, a directement accusé Bezos d’avoir détruit la marque du Post par ses « efforts écœurants pour s’attirer les faveurs du président Trump ». La référence est claire : en octobre 2024, quelques semaines avant l’élection présidentielle, Bezos avait brutalement censuré un éditorial déjà rédigé qui devait soutenir Kamala Harris contre Trump. Cette décision avait provoqué une hémorragie : plus de 250 000 lecteurs avaient annulé leur abonnement en signe de protestation. Mais Bezos n’en avait cure. Il avait d’autres priorités.
Trump n’a même pas eu besoin de lever le petit doigt. Il a juste dû exister, menacer implicitement, et les milliardaires se sont mis à genoux. Bezos le premier. C’est ça qui me tue. Ce n’est pas Trump qui a détruit le Washington Post. C’est Bezos. Par lâcheté. Par calcul. Par cupidité. Trump a obtenu la mise à mort du deuxième journal le plus prestigieux du pays sans même avoir à demander. Les autocrates du monde entier doivent prendre des notes.
Section 3 : 40 millions pour Melania, zéro pour le journalisme
Le documentaire de la honte
Pendant que les journalistes du Washington Post attendaient anxieusement de savoir s’ils allaient perdre leur emploi, Jeff Bezos finalisait un autre deal. Amazon, son autre empire, venait de débourser 40 millions de dollars pour acquérir les droits d’un documentaire sur Melania Trump. Quarante millions. Pour un film hagiographique sur l’épouse du président. Le sénateur démocrate Chris Van Hollen a résumé l’absurdité de la situation : « Bezos vient de dépenser 40 millions pour lécher les bottes de Trump avec le documentaire ‘Melania’ d’Amazon, mais il coupe maintenant un tiers du personnel du Washington Post — y compris une grande partie des équipes internationales et locales — pour des raisons de ‘budget’ ? » La réponse est évidente. Ce n’est pas une question de budget. C’est une question de soumission politique. Bezos avait également fait un don d’1 million de dollars pour les festivités d’investiture de Trump. Le message ne pouvait pas être plus clair.
Quarante millions pour flatter l’ego d’un dictateur en devenir. Zéro pour sauver des centaines d’emplois de journalistes qui risquent leur vie pour couvrir la guerre en Ukraine, qui documentent les abus de pouvoir, qui tiennent les puissants responsables. Voilà la hiérarchie des valeurs de Jeff Bezos en 2026. Et il ose parler de « réinitialisation stratégique ». La seule chose qui a été réinitialisée, c’est sa colonne vertébrale. À zéro.
Section 4 : Les sections sacrifiées sur l'autel du profit
Quand l’excellence journalistique devient un luxe
Les coupes sont chirurgicales et dévastatrices. Le desk sport du Washington Post, réputé pour son excellence, est purement et simplement supprimé dans sa forme actuelle. Seule une petite équipe subsistera. La couverture locale, pourtant essentielle pour une ville comme Washington DC, est restructurée — un euphémisme pour dire décimée. Les bureaux internationaux, qui permettaient au Post de couvrir les conflits et les crises mondiales, sont réduits à environ 12 bureaux « axés sur les questions de sécurité nationale ». Le desk livres disparaît. Le podcast quotidien Post Reports, qui comptait des centaines de milliers d’auditeurs fidèles, est suspendu. Parmi les licenciés figure Caroline O’Donovan, la journaliste qui couvrait… Amazon. L’ironie est si épaisse qu’on pourrait la couper au couteau. Bezos élimine la personne chargée de surveiller son propre empire commercial.
Ils ont viré la journaliste qui couvrait Amazon. Laissez ça infuser une seconde. Le propriétaire du journal a licencié la personne dont le travail était de le tenir responsable. C’est du Orwell en temps réel. Et pendant ce temps, Murray parle de « se concentrer sur les domaines qui démontrent autorité, distinction et impact ». Quelle blague. L’autorité vient de la diversité des voix. La distinction vient de la profondeur de la couverture. L’impact vient du courage. Trois choses que Bezos est en train d’assassiner méthodiquement.
Section 5 : Le silence assourdissant du milliardaire
Bezos aux abonnés, Bezos à Trump
Pendant toute la semaine précédant les licenciements, les employés du Washington Post avaient multiplié les appels désespérés. Lettres ouvertes. Messages personnalisés sur les réseaux sociaux. Supplications publiques sous le hashtag #SaveThePost. Siobhán O’Grady, la cheffe du bureau ukrainien du Post, avait écrit directement à Bezos : « Nous ne oublierons jamais votre soutien pour notre travail essentiel documentant la guerre en Ukraine, qui fait toujours rage. Nous risquons nos vies pour les histoires que nos lecteurs exigent. S’il vous plaît, croyez en nous et #SaveThePost. » Aucune réponse. Bezos est resté muet. Mais le lundi précédant les licenciements, il était bien présent — en Floride, pour accueillir chaleureusement Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense de Trump, lors d’une visite de son entreprise spatiale Blue Origin. Les priorités étaient claires. Les journalistes pouvaient supplier. Trump méritait une visite guidée.
Il n’a même pas eu le courage de leur répondre. Pas un mot. Pas un message. Rien. Pendant que ses employés imploraient, pendant que des journalistes qui ont gagné des Pulitzer le suppliaient de sauver leur institution, Bezos faisait du tourisme spatial avec un membre du cabinet Trump. C’est d’une lâcheté qui me laisse sans voix. Et je ne suis même pas surpris. Les milliardaires ne nous doivent rien, apparemment. Même pas la décence humaine de base.
Section 6 : La destruction de marque en accéléré
De « La démocratie meurt dans l’obscurité » à la soumission en pleine lumière
Marty Baron a parlé d' »autodestruction de marque quasi instantanée ». Et il a raison. Sous la direction de Baron, entre 2013 et 2021, le Washington Post avait connu une renaissance spectaculaire. Bezos, à l’époque, défendait farouchement l’indépendance éditoriale. Il avait même été le moteur derrière la devise « Democracy Dies in Darkness » — la démocratie meurt dans l’obscurité. Le Post avait remporté prix sur prix pour sa couverture de la première présidence Trump. Mais quelque chose s’est brisé. La décision de censurer l’éditorial pro-Harris en octobre 2024 a marqué un tournant. Puis est venue la « réforme » de la page opinion, désormais axée uniquement sur « les libertés personnelles et les marchés libres » — un virage idéologique brutal qui a provoqué plusieurs démissions, dont celle de la dessinatrice Ann Telnaes, lauréate du Pulitzer, après que son dessin montrant Bezos et d’autres milliardaires de la tech offrant des sacs d’argent à une statue de Trump ait été censuré. Le Post perd aujourd’hui environ 100 millions de dollars par an. Mais ce n’est pas un problème financier. C’est un problème de crédibilité.
La démocratie ne meurt pas dans l’obscurité. Elle meurt en plein jour, sous les applaudissements des milliardaires qui ont décidé que leur fortune valait plus que la vérité. Bezos a détruit en 18 mois ce qu’il avait mis une décennie à construire. Et pour quoi ? Pour éviter que Trump ne s’en prenne à Amazon ? Pour protéger ses contrats gouvernementaux ? Pour avoir une place à la table des puissants ? Quelle que soit la raison, elle ne vaut pas le prix payé. Jamais.
Section 7 : Le syndicat contre-attaque
Quand les travailleurs réclament un nouveau propriétaire
Le Washington Post Guild, le syndicat représentant la majorité des journalistes du Post, n’a pas tardé à réagir. Dans un communiqué cinglant publié le jour des licenciements, le syndicat a déclaré que ces coupes n’étaient « pas inévitables ». « Une salle de rédaction ne peut pas être vidée sans conséquences pour sa crédibilité, sa portée et son avenir », ont-ils écrit. « Continuer à éliminer des travailleurs ne fait qu’affaiblir le journal, chasser les lecteurs et saper la mission du Post : tenir le pouvoir responsable sans crainte ni faveur et fournir des informations critiques aux communautés de la région, du pays et du monde. » Mais la phrase la plus dévastatrice est venue à la fin : « Si Jeff Bezos n’est plus disposé à investir dans la mission qui a défini ce journal pendant des générations et à servir les millions de personnes qui dépendent du journalisme du Post, alors le Post mérite un gardien qui le fera. » En d’autres termes : Bezos, si tu ne veux plus de nous, vends. Le syndicat a organisé une manifestation devant le siège du Post le lendemain. Des centaines de personnes sont venues.
Ils ont raison. Bezos devrait vendre. Il devrait vendre à quelqu’un qui croit encore au journalisme. À quelqu’un qui comprend que le Washington Post n’est pas juste une entreprise parmi d’autres dans son portefeuille. C’est une institution démocratique. C’est un pilier de la République. Mais il ne vendra pas. Parce que posséder le Washington Post lui donne du pouvoir. Même un Washington Post affaibli, même un Washington Post castré, c’est encore du pouvoir. Et les milliardaires ne renoncent jamais au pouvoir volontairement.
Section 8 : Les autres milliardaires regardent et apprennent
L’effet domino de la soumission
Bezos n’est pas seul dans sa génuflexion devant Trump. Mark Zuckerberg a fait un don d’1 million de dollars à l’investiture. Elon Musk est devenu un conseiller officieux de la Maison Blanche. Tim Cook d’Apple multiplie les visites à Mar-a-Lago. Les PDG de Disney et Paramount étaient également en lice pour le documentaire Melania — ils ont été surenchéris par Amazon, mais ils ont essayé. Josh Marshall, du site Talking Points Memo, a résumé la situation avec une clarté brutale : « Les milliardaires sont tous alignés d’un côté, du côté des milliardaires, suppliant pour avoir le droit de jeter de l’argent au potentat des dernières années décadentes. C’est les puissants contre tous ceux qui ne veulent pas lécher la botte du pouvoir. » Le message envoyé aux autres médias est clair : résistez à Trump, et vous mourrez. Soumettez-vous, et vous survivrez peut-être. C’est une leçon que les autocrates du monde entier observent avec attention. Viktor Orbán en Hongrie a utilisé exactement cette stratégie pour museler la presse. Trump est en train de faire la même chose, mais sans même avoir besoin de lois. Les milliardaires font le travail pour lui.
C’est ça qui me terrifie le plus. Ce n’est pas juste le Washington Post. C’est le précédent. Si Bezos peut détruire le Post sans conséquences réelles, qu’est-ce qui empêche les autres de faire pareil ? Qu’est-ce qui empêche Zuckerberg de transformer Facebook en machine de propagande encore plus efficace ? Qu’est-ce qui empêche Musk de censurer les critiques de Trump sur X ? Rien. Absolument rien. Nous sommes en train de regarder la mort de la presse libre américaine en temps réel, et nous sommes trop occupés à scroller sur nos téléphones pour vraiment réaliser ce qui se passe.
Section 9 : Les journalistes qui restent, les fantômes qui partent
Ceux qui survivent dans les décombres
Les journalistes licenciés resteront techniquement employés jusqu’au 10 avril 2026, mais ils n’auront pas à travailler. Ils recevront six mois de couverture santé. C’est mieux que rien, mais c’est une maigre consolation pour des carrières brisées. Neil Greenberg, journaliste sportif respecté, a annoncé son licenciement sur les réseaux sociaux. Caroline O’Donovan, la journaliste Amazon, aussi. Des dizaines d’autres ont suivi. Mais ceux qui restent sont peut-être dans une position encore plus difficile. Comment continuer à faire du journalisme d’investigation quand votre propriétaire a clairement montré qu’il privilégie ses intérêts commerciaux sur la vérité ? Comment couvrir Amazon de manière critique quand Bezos vient de licencier la personne qui le faisait ? Comment écrire sur Trump sans se demander si chaque mot va déclencher une nouvelle vague de licenciements ? Ashley Parker, ancienne correspondante du Post qui a rejoint The Atlantic l’année dernière, a écrit un article intitulé « Le meurtre du Washington Post ». Elle y décrit sa « douleur viscérale » et sa « colère encore brute » en regardant « le démantèlement délibéré du journal de la famille Graham, de Woodward et Bernstein, de Marty Baron, de tant de mes meilleurs amis ».
Les fantômes vont hanter cette salle de rédaction pendant des années. Les bureaux vides. Les desks supprimés. Les voix réduites au silence. Et ceux qui restent devront vivre avec ça. Devront se demander chaque matin s’ils sont complices. Devront choisir entre leur intégrité et leur chèque de paie. Je ne les envie pas. Je ne les juge pas non plus. Mais je pleure pour eux. Pour ce qu’ils ont perdu. Pour ce que nous avons tous perdu.
Conclusion : La démocratie agonise, et nous regardons
Le jour où le journalisme américain a capitulé
Le 4 février 2026 ne sera pas seulement un jour sombre pour le Washington Post. Ce sera un jour sombre pour la démocratie américaine. Parce que ce qui s’est passé ce jour-là n’est pas juste une restructuration d’entreprise. C’est la capitulation d’une institution démocratique face à un pouvoir autocratique. C’est la preuve que les milliardaires, peu importe leurs discours sur la liberté de la presse, choisiront toujours leur fortune sur la vérité. Trump n’a pas eu besoin de fermer le Washington Post. Il n’a pas eu besoin de le censurer directement. Il a juste eu besoin d’exister, de menacer implicitement, et Bezos a fait le reste. Les 300 journalistes licenciés ne sont pas juste des victimes d’une mauvaise gestion. Ils sont les victimes d’un système où le pouvoir économique et le pouvoir politique se sont fusionnés au point de devenir indissociables. Et nous, le public, nous sommes les perdants ultimes. Parce que sans un Washington Post fort, sans des journalistes courageux pour tenir les puissants responsables, la démocratie ne meurt pas dans l’obscurité. Elle meurt en pleine lumière, sous nos yeux, pendant que nous scrollons sur nos téléphones et que nous nous demandons ce qui s’est passé.
Je suis en colère. Je suis triste. Je suis terrifié. Mais surtout, je suis déterminé. Déterminé à ne pas laisser cette histoire mourir. Déterminé à continuer à parler de ce qui s’est passé ce 4 février 2026. Déterminé à ne jamais oublier les noms de ceux qui ont été sacrifiés sur l’autel de la cupidité et de la lâcheté. Parce que si nous oublions, si nous passons à autre chose, si nous acceptons que c’est juste « comme ça que les choses sont maintenant », alors nous méritons ce qui nous arrive. Et je refuse d’accepter ça. Je refuse de me résigner. Et j’espère que vous aussi.
Signé Jacques Provost
Sources
The Guardian, « ‘It’s an absolute bloodbath’: Washington Post lays off hundreds of workers », 4 février 2026
Politico, « The Washington Post, owned by Jeff Bezos, makes dramatic cuts », 4 février 2026
The Guardian, « Melania’s $40m Amazon deal: another sign Bezos is capitulating to Donald Trump », 10 janvier 2025
The Guardian, « Washington Post cancellations hit 250,000 – 10% of subscribers », 29 octobre 2024
24 heures, « Trump a obtenu la mise à mort du Washington Post », 5 février 2026
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