La Buse, si familière et pourtant si « variable »
C’est un oiseau que l’on voit si souvent qu’on finit par ne plus y prêter attention. Posée sur un poteau de clôture, planant au-dessus des terres agricoles ou exécutant des plongeons spectaculaires lors de ses parades nuptiales, la buse commune fait partie du paysage. Pourtant, son surnom de « buse variable » n’est pas un hasard. Son plumage présente une si grande diversité de formes, claires comme sombres, que certains observateurs ont parfois confondu ces différentes colorations avec des espèces distinctes.
Aujourd’hui, une nouvelle étude révèle que cette célèbre variété est en train de s’estomper. Grâce à des années d’observations et de photos partagées en ligne par des passionnés de nature, des scientifiques ont pu cartographier pour la première fois la couleur des buses à travers l’Europe. Leur analyse est formelle : les buses de couleur intermédiaire sont de plus en plus courantes, tandis que les oiseaux les plus clairs et les plus foncés voient leur part dans la population diminuer.
Quand des milliers de citoyens cartographient l’Europe
Cette étude est une véritable consécration pour la science citoyenne. Des chercheurs de l’Institut Max Planck pour l’Intelligence Biologique et leurs collaborateurs ont rassemblé près de 100 000 observations de buses, collectées du début des années 2000 jusqu’en 2022. Une base de données monumentale, fruit du travail de milliers de passionnés.
Une partie de ces informations provient d’un portail dédié, créé par Elena Kappers et Bart Kempenaers, où les observateurs pouvaient noter la couleur des buses sur une échelle en sept points, allant de très clair à très foncé. L’équipe a également analysé des milliers de photos publiques téléchargées sur des plateformes comme iNaturalist, Observation.org et Ornitho.it. En parallèle, les chercheurs ont croisé ces observations avec des données satellites sur le climat, la végétation et le type de sol.
Cette approche a permis à l’équipe de tester si les grandes « règles » écologiques sur la couleur des animaux s’appliquaient à la buse. Par exemple, l’idée que les oiseaux plus sombres se trouvent dans les forêts pour le camouflage, ou dans les régions froides pour mieux absorber la chaleur, a pu être mise à l’épreuve à grande échelle.
Des couleurs qui déjouent les théories écologiques
La carte issue de ces données a révélé une mosaïque surprenante. Les buses de couleur claire sont plus communes dans le nord et le centre de l’Europe. Les oiseaux plus foncés sont plus fréquents en Bretagne et dans la péninsule ibérique, tandis que les individus de couleur intermédiaire sont majoritaires dans le sud-est de l’Europe et les îles Britanniques. Ce patchwork géographique ne correspond pas nettement aux schémas attendus si l’environnement était le seul facteur d’influence.
Kaspar Delhey, premier auteur de l’étude et chercheur à l’Institut Max Planck, souligne ce décalage. « De manière frappante, les théories écologiques que nous avons testées n’expliquaient qu’une très faible partie de la variation de couleur chez les buses communes. Par exemple, les oiseaux plus clairs avaient tendance à être plus dominants dans les régions plus froides et non dans les plus chaudes », a-t-il déclaré. Alors, si le climat et l’habitat ne sont pas les principaux moteurs, quelle est l’explication ?
Kaspar Delhey avance deux pistes probables. « La couleur de la buse commune est fortement héritée, donc ces schémas pourraient plutôt refléter la manière dont les buses ont recolonisé l’Europe après la dernière période glaciaire, ou être liés à des facteurs écologiques non encore identifiés, ou les deux », explique-t-il.
La lente uniformisation d’un plumage
L’aspect le plus fascinant de l’étude ne réside pas seulement dans la répartition des couleurs, mais dans leur évolution. Des travaux locaux antérieurs suggéraient déjà que les buses de couleur intermédiaire s’en sortaient mieux : elles survivent davantage et élèvent plus de jeunes que les oiseaux aux plumages extrêmes. Les nouvelles données, à l’échelle du continent, confirment cette tendance.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2022, les buses de couleur intermédiaire représentaient une part nettement plus importante de la population qu’en 2000. Dans le même temps, la proportion de buses sombres a chuté de 22 %, et celle des buses claires a baissé de 14 %. En d’autres termes, si la buse reste un oiseau très répandu, la palette de couleurs qui lui a valu son nom de « variable » est en train de se réduire lentement.
Moins de couleurs, moins de capacités d’adaptation ?
Au-delà de l’esthétique, cette perte de diversité chromatique soulève une inquiétude plus profonde. Bart Kempenaers, qui dirige le département d’ornithologie de l’Institut Max Planck, note que les changements environnementaux pourraient jouer un rôle, mais n’expliquent pas tout. « Nous avons trouvé des liens avec des changements environnementaux tels que la perte de couverture forestière, mais ceux-ci n’expliquaient qu’une partie du tableau », précise-t-il.
Le principal sujet de préoccupation est ce que cette diversité de couleurs représente sur le plan génétique. Si la diminution des types de plumage s’accompagne d’une baisse de la variation génétique globale, cela pourrait affaiblir la capacité de l’espèce à s’adapter aux défis futurs, qu’il s’agisse des changements climatiques ou des modifications de son habitat.
C’est pourquoi l’équipe de recherche préconise des travaux de suivi plus approfondis. L’utilisation de la génomique et l’étude de spécimens de musée pourraient révéler si ce changement de couleur est lié à un appauvrissement génétique, à de nouvelles pressions de sélection ou à une combinaison de forces modernes et anciennes.
Un oiseau mieux compris grâce à des milliers de regards
Ce qui rend cette étude si particulière, c’est qu’elle aurait été pratiquement impossible sans la participation du public. Aucune équipe de chercheurs, seule, n’aurait pu suivre les buses à travers toute l’Europe pendant plus de vingt ans pour constituer une base de données aussi vaste. C’est une réussite collective.
« Ce qui m’enthousiasme le plus, c’est ce que la science citoyenne rend possible – une superbe collaboration qui nous a permis d’explorer des questions qui seraient autrement hors de notre portée », se réjouit Bart Kempenaers. La réputation « variable » de la buse est donc toujours une réalité ; on peut encore observer des oiseaux clairs et sombres.
Cependant, les données indiquent que l’Europe tend lentement vers une apparence plus uniforme pour cet oiseau. Et c’est grâce aux milliers de citoyens qui, au cours de leurs promenades, ont pris le temps de signaler leurs observations, que les scientifiques peuvent aujourd’hui suivre cette évolution en temps réel. L’étude a été publiée dans la revue *Ibis – The International Journal of Avian Science*.
Selon la source : earth.com
Cet oiseau si commun perd peu à peu ses couleurs uniques