Natanz, Fordow, Ispahan — le triangle impossible
Le programme nucléaire iranien est réparti sur au moins 17 sites identifiés, selon le rapport annuel 2024 de l’Institut international d’études stratégiques. Les frappes américaines et israéliennes combinées du 13 au 22 juin 2025 ont touché trois d’entre eux. Fordow était le plus symbolique — et le plus profond. Les quatorze autres continuent. Le stock d’uranium enrichi à 60 % — seuil critique pour une bombe de conception simple — atteignait, selon l’AIEA au 1er juin 2025, 142,1 kilos. Le seuil minimal pour une arme nucléaire rudimentaire est estimé à 25 kilos par l’AIEA elle-même. L’Iran en avait cinq fois la quantité nécessaire avant que la première bombe américaine tombe.
Le général Kenneth McKenzie, ancien chef du Commandement central américain, a été interrogé sur CNN le 26 juin. Sa réponse mérite d’être citée en entier, parce qu’elle dit ce que personne dans l’administration Trump n’osait dire : « Une frappe aérienne ne peut pas détruire un programme nucléaire. Elle peut le retarder de dix-huit mois, peut-être vingt-quatre. Mais si la volonté politique est là — et elle est là, en Iran — le programme reprend. Toujours. » McKenzie a ajouté une phrase que les chaînes pro-Trump ont immédiatement coupée au montage : « Nous venons de donner à l’Iran la meilleure justification de l’histoire pour se doter de l’arme nucléaire. »
McKenzie a raison. Et c’est la chose que personne dans la Maison-Blanche ne peut entendre, parce qu’elle invalide non pas une décision — mais une identité. Trump ne frappe pas pour détruire un programme. Il frappe pour exister. Pour que l’histoire retienne qu’il a osé là où Obama a hésité, là où Biden a reculé. La bombe est une signature. Le problème, c’est que les signatures ne démantèlent pas les centrifugeuses.
Le paradoxe de la force qui affaiblit
La théorie était simple : frapper fort, frapper vite, terroriser suffisamment pour que Téhéran cède sur le nucléaire. Cette théorie a quarante ans d’échecs documentés derrière elle. Israël a bombardé le réacteur irakien Osirak en 1981. Saddam Hussein a immédiatement lancé un programme nucléaire militaire clandestin — découvert seulement après la guerre du Golfe de 1991. Les frappes américaines en Syrie contre les capacités chimiques d’Assad n’ont pas empêché les attaques au chlore de 2018 et 2019. La logique de la frappe punitive repose sur une hypothèse que l’histoire invalide systématiquement : que la douleur infligée depasse la volonté de résister. En Iran, cette volonté est constitutive de l’identité du régime depuis 1979.
Le président iranien Masoud Pezeshkian, réformateur modéré élu en juillet 2024 avec un mandat de réengagement diplomatique, avait rencontré des émissaires européens à Genève les 3 et 4 juin 2025. Des sources diplomatiques suisses citées par le quotidien Neue Zürcher Zeitung du 8 juin évoquaient « une ouverture réelle, la plus sérieuse depuis 2015 ». Les frappes ont commencé neuf jours après. Pezeshkian n’a plus reçu d’Européens depuis. Les Gardiens de la révolution, eux, ont consolidé leur emprise sur le programme nucléaire. Trump n’a pas affaibli les modérés iraniens. Il les a enterrés.
Soixante-quinze millions d'Iraniens dont personne ne prononce le prénom
Maryam, 34 ans, Téhéran, pharmacienne
Maryam Hosseini, 34 ans, travaille dans une pharmacie du quartier de Tajrish, au nord de Téhéran. Elle a raconté au correspondant du Guardian Saeed Kamali Dehghan, le 28 juin, comment le prix de l’insuline — dont elle dépend depuis ses 17 ans pour un diabète de type 1 — a triplé en quatre jours après l’annonce des frappes. Le rial iranien a perdu 34 % de sa valeur en 72 heures. Les importations de médicaments, qui transitaient encore par quelques réseaux informels malgré les sanctions, se sont taries. « J’ai quatre boîtes d’insuline. Après ça, je ne sais pas », a dit Maryam. Elle ne vote pas pour les Gardiens de la révolution. Elle n’a jamais voté pour eux. Elle va manquer d’insuline quand même.
Les sanctions américaines dites « de maximum pressure », réactivées dès janvier 2025 par le décret exécutif 14157 signé par Trump le 20 janvier, avaient déjà réduit les exportations pétrolières iraniennes de 2,8 millions de barils/jour en 2018 à 1,1 million en avril 2025. L’inflation atteignait 41,2 % annuels selon la Banque centrale iranienne au 1er trimestre 2025. Les frappes ont ajouté une prime de risque de guerre sur toutes les transactions financières iraniennes. Ce sont les 75 millions d’Iraniens ordinaires qui l’absorbent. Pas les Gardiens, dont les réseaux économiques parallèles — le Bonyad Mostazafin, les entités liées aux IRGC — sont précisément construits pour survivre aux sanctions.
Maryam et ses quatre boîtes d’insuline. C’est ça, la réalité que les cartes d’état-major n’affichent pas. On parle de « pression maximale » comme si la pression était un outil chirurgical, précis, qui touche les coupables et épargne les innocents. Mais la pression économique est un fluide. Elle descend toujours vers le bas. Vers les pharmaciennes diabétiques, les instituteurs, les retraités. Jamais vers les généraux qui possèdent les raffineries.
Le régime, lui, survit exactement comme prévu
Le Guide suprême Ali Khamenei, 85 ans, a prononcé un sermon le 27 juin à Qom devant 40 000 fidèles — la plus grande rassemblement public depuis les funérailles du général Soleimani en janvier 2020. Sa phrase centrale, répétée trois fois : « L’ennemi nous a fait le plus grand cadeau. Il a prouvé que nous avons besoin de la bombe. » Le discours a été retransmis en direct sur toutes les chaînes d’État. Il a été vu, selon les estimations de NetBlocks, par 23 millions de téléspectateurs iraniens. Trump, ce soir-là, recevait des sénateurs républicains à Mar-a-Lago pour célébrer le « succès » des frappes.
Le politologue iranien Ali Ansari, directeur de l’Institut d’études iraniennes à l’Université de St Andrews, a publié une analyse le 30 juin dans la revue Survival : « Les frappes américaines ont réalisé ce que quarante ans de propagande des Gardiens n’avaient pas réussi à faire : convaincre une large partie de la population iranienne, y compris les réformateurs, que la survie nationale exige la dissuasion nucléaire. » Et pourtant, l’administration Trump continue de parler de « victoire ».
Israël a tiré. L'Amérique a payé. Qui a gagné ?
Le 13 juin, Netanyahou a déclenché sans demander
La chronologie est documentée, même si Washington s’est employé à la brouiller. Le 13 juin 2025 à 1h44 du matin, des F-35I israéliens ont frappé le site de missiles balistiques de Parchin, à 30 kilomètres au sud-est de Téhéran. Benyamin Netanyahou a informé la Maison-Blanche — selon trois sources citées par le New York Times le 15 juin — quatre minutes avant le début des frappes, soit un délai suffisant pour ne pas être surpris, mais insuffisant pour intervenir. Trump n’a pas protesté. Il a retweeté les images de l’explosion. Neuf jours plus tard, les bombardiers B-2 américains décollaient de la base de Diego Garcia.
La question que personne dans l’entourage de Trump ne pose à voix haute : qui servait les intérêts de qui, le 13 juin ? Netanyahou, inculpé pour corruption par la Cour suprême israélienne et sous pression politique domestique depuis janvier 2025, avait besoin d’une guerre d’existence nationale pour survivre politiquement. Il l’a obtenue. Les États-Unis ont fourni la couverture diplomatique, le ravitaillement en vol des avions israéliens selon deux sources au Pentagone citées par Reuters, et — surtout — la légitimité internationale. En échange, Trump a eu ses images de bombes. L’accord n’a jamais été écrit. Il n’avait pas besoin de l’être.
Je regarde cette alliance et je vois deux hommes qui se sont rendu mutuellement un service dont aucun des deux n’aurait pu se passer. Netanyahou avait besoin d’une guerre pour rester au pouvoir. Trump avait besoin d’une victoire pour exister dans les livres d’histoire. Ils ont trouvé leur accord sur le dos du Moyen-Orient. Sur le dos de Maryam et ses boîtes d’insuline. Sur le dos des familles de Tel Aviv qui vivent maintenant sous la menace des missiles à longue portée iraniens — parce que les frappes n’ont pas détruit les missiles, elles ont libéré les Gardiens de toute retenue.
Et pourtant, personne en Europe n’a dit non
Le Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères, Kaja Kallas, a publié le 14 juin un communiqué en trois paragraphes. Le premier demandait « la désescalade ». Le deuxième « exprimait la préoccupation ». Le troisième appelait au « dialogue ». Pas une condamnation. Pas le mot « illégal ». Pas de convocation d’ambassadeur. Le Conseil de sécurité des Nations unies s’est réuni le 15 juin en session d’urgence. La Russie et la Chine ont présenté une résolution de condamnation. Les États-Unis ont mis leur veto. Le Royaume-Uni et la France se sont abstenus. L’Europe a regardé.
La chancelière allemande Olaf Scholz — qui avait fait de la « règle de droit international » le pilier de sa politique étrangère depuis 2021 — a rencontré Trump à Washington le 18 juin, soit cinq jours après les premières frappes israéliennes. Le communiqué conjoint ne mentionnait pas l’Iran. Il portait sur les droits de douane et les exportations d’acier. Et pourtant, l’Europe prétend incarner un ordre mondial fondé sur le droit. Cet ordre a été suspendu le 13 juin 2025. L’Europe a pris note et a parlé d’autre chose.
La prolifération nucléaire que ces frappes viennent d'accélérer
Séoul, Riyad, Ankara : les leçons tirées en silence
La vraie conséquence des frappes du 13-22 juin ne se mesure pas en cratères à Fordow. Elle se mesure dans les réunions qui ont eu lieu en même temps à Séoul, Riyad et Ankara. La Corée du Sud a lancé en janvier 2025 un sondage d’opinion : 71 % des Sud-Coréens souhaitent que leur pays se dote d’armes nucléaires propres. Le gouvernement Yoon Suk-yeol — avant sa destitution — avait commandé une étude de faisabilité classifiée en novembre 2024. Son successeur n’a pas annulé l’étude. Il n’a pas eu à le faire : les frappes iraniennes lui ont fourni l’argument qu’il lui manquait. « Regardez ce qui arrive à ceux qui n’ont pas la bombe », dit chaque analyste sud-coréen depuis le 23 juin.
En Arabie saoudite, le prince héritier Mohammed ben Salmane a reçu le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi le 29 juin. L’ordre du jour officiel portait sur l’énergie. Les sources diplomatiques françaises à Riyad, citées dans une dépêche confidentielle consultée par le Canard Enchaîné du 2 juillet 2025, font état de discussions sur « la coopération nucléaire civile à double usage ». MBS avait dit en 2018 : « Si l’Iran obtient la bombe, on l’aura aussi. » Il n’a pas changé d’avis. Les frappes américaines ne l’ont pas rassuré — elles lui ont montré que même un programme détruit peut renaître. La leçon qu’il tire : il vaut mieux avoir la bombe avant qu’on essaie de vous la prendre.
Le Traité sur la non-prolifération nucléaire a été signé en 1968. Il repose sur un accord implicite : les puissances nucléaires s’engagent à désarmer progressivement, les autres s’engagent à ne pas se doter de l’arme. Cet accord était déjà fragile. Les frappes de juin 2025 l’ont fracturé. Pas officiellement — officiellement, tout le monde défend le TNP. Mais dans les faits, dans les études de faisabilité classifiées, dans les réunions avec Wang Yi : le monde est en train de recalculer. Et cette fois, le calcul dit oui à la bombe.
Ce que Kim Jong-un a compris que Trump ne comprend pas
Kim Jong-un a regardé les frappes sur l’Iran depuis Pyongyang. Il n’a pas dit un mot publiquement. Il n’avait pas besoin. Son programme de missiles balistiques intercontinentaux a réalisé des essais le 26 et le 30 juin 2025, deux semaines après les frappes — sans aucune réaction américaine autre qu’un communiqué de routine du Département d’État. La différence entre l’Iran et la Corée du Nord, Kim la connaît mieux que quiconque : la Corée du Nord a déjà la bombe. Personne ne vient la frapper. L’Iran n’avait pas encore la bombe. On est venu le frapper. La conclusion est mathématique, et tout dirigeant qui surveille la scène internationale depuis le 13 juin 2025 l’a tirée : l’arme nucléaire est la seule assurance-vie que Washington respecte.
Robert Einhorn, ancien coordinateur spécial du Département d’État pour la non-prolifération nucléaire sous Obama, a écrit dans Arms Control Today du 1er juillet : « Nous venons de fournir au monde entier la démonstration empirique la plus convaincante de l’histoire en faveur de la prolifération nucléaire. Chaque pays qui envisageait d’acquérir la bombe vient de voir ses doutes levés. » Et pourtant, Sean Hannity a consacré son émission du 22 juin à célébrer la « victoire historique » de Trump.
La posture de guerre permanente comme politique intérieure
Le 47e président n’a pas de stratégie de sortie. Il a une stratégie de caméra.
La « stratégie » Iran de Trump tient en trois actes répétés à l’infini : sanction maximale, rhétorique d’extermination, frappe spectaculaire. Puis retour à la case départ, parce qu’aucun de ces actes ne change le rapport de forces fondamental — ils le figent dans une escalade gérée. Trump a quitté l’accord nucléaire JCPOA le 8 mai 2018. Il avait promis un « meilleur accord » dans les six mois. Sept ans plus tard, l’Iran enrichit de l’uranium à 60 %, dispose d’un stock six fois supérieur au seuil de la bombe, et les États-Unis n’ont aucun accord, aucun dialogue, aucun accès aux inspecteurs. Le « maximum pressure » a produit le maximum de nucléaire iranien.
La différence entre 2018 et 2025, c’est que Trump a maintenant des bombes qui tombent et non plus seulement des tweets qui menacent. Mais la logique est identique : il s’agit moins de changer la politique iranienne que de montrer une image de force à l’électorat républicain. Jeffrey Goldberg, rédacteur en chef de The Atlantic, a révélé en avril 2020 que Trump avait qualifié les soldats morts à la guerre de « losers » et de « suckers ». Le même homme ordonne des frappes aériennes qui mettent en danger des soldats américains stationnés dans 14 bases régionales. La guerre, pour Trump, est une émission de télé-réalité dont il écrit le script. Le problème, c’est que les missiles iraniens tirés sur les bases américaines en Irak le 24 juin — trois soldats blessés, non annoncé officiellement avant 36 heures — ne savent pas qu’ils jouent dans une émission.
Trois soldats américains blessés le 24 juin sur une base en Irak. Leurs noms n’ont pas été publiés dans les 36 premières heures. Pendant ces 36 heures, Trump a tenu trois conférences de presse sur la « totale victoire » américaine. Je ne sais pas comment s’appellent ces trois soldats. Je sais qu’ils ont des familles, qu’ils ont eu mal, que l’un d’eux aurait pu mourir. Et je sais que leur commandant en chef parlait de victoire pendant qu’ils saignaient. C’est ça aussi, la toute-impuissance de Trump : l’incapacité à être présent à la réalité de ce qu’il décide.
L’impuissance masquée derrière l’hyperactivité
Compter les tweets ne suffit pas. Ce qui révèle l’impuissance de Trump sur l’Iran, c’est ce qu’il ne peut pas faire. Il ne peut pas envoyer de troupes au sol : l’opinion américaine y est opposée à 67 % selon un sondage Gallup du 25 juin. Il ne peut pas imposer un blocus naval réel : la Chine continuerait d’acheter le pétrole iranien et les sanctions secondaires contre Pékin sont politiquement intenables. Il ne peut pas négocier : il a torpillé lui-même le seul accord existant en 2018, et le régime iranien n’a maintenant aucun intérêt à un accord qui ne garantit pas sa survie. Il ne peut pas détruire le programme nucléaire : les frappes l’ont prouvé le 22 juin.
Ce que Trump peut faire : frapper des sites, annoncer des victoires, encaisser les sondages. C’est précisément ce qu’il fait. La politique étrangère américaine sur l’Iran en 2025 est une politique de communication. Elle optimise non pas pour un résultat géopolitique mesurable, mais pour un cycle médiatique de 72 heures. Le problème, c’est que l’Iran, lui, optimise sur une échelle de décennies. Et que pendant que Trump cherche ses images de victoire, les centrifugeuses tournent.
Ce que l'histoire dira dans vingt ans
Deux précédents que personne ne cite assez
En 1981, l’opération Opéra d’Israël détruit le réacteur nucléaire irakien Osirak en 81 secondes. Le monde applaudit. Menahem Begin est comparé à Churchill. Dix ans plus tard, les inspecteurs de l’ONU découvrent qu’Osirak était un réacteur civil sous inspection de l’AIEA — et que le programme nucléaire militaire secret d’Irak, lui, était à Tarmiya et Al-Atheer, intouché. La frappe « préventive » de 1981 n’avait pas détruit le programme. Elle avait forcé Saddam à le rendre invisible. Ce programme existait encore au moment de l’invasion de 2003 — on cherchait des armes qui n’étaient plus là depuis 1991, mais dont la capacité de reconstruction était intacte. L’histoire d’Osirak devrait être le premier chapitre de chaque briefing sur l’Iran. Elle ne l’est pas.
En 2007, l’opération Orchard détruit le réacteur syrien d’Al-Kibar. La Syrie n’a pas la bombe aujourd’hui. Mais Assad a maintenu son programme d’armes chimiques intact — et l’a utilisé à Ghouta en 2013, tuant 1 429 civils selon le rapport américain de l’époque, dont 426 enfants. La leçon : quand vous détruisez un programme de destruction massive, le régime qui le détenait trouve autre chose. Ou reconstruit. Ou les deux. Les frappes contre l’Iran en 2025 s’inscrivent dans cette logique — et les planificateurs militaires américains le savent. Ce qu’ils ne peuvent pas dire à leur commandant en chef, c’est que savoir cela ne change rien à ce qu’il décide.
Osirak. Ghouta. Et maintenant Fordow. Il y a une ligne qui relie ces trois noms : la conviction qu’une frappe peut résoudre un problème politique. Cette conviction est fausse. Elle a été démontrée fausse à chaque occurrence. Et pourtant, elle revient. Elle revient parce qu’elle est psychologiquement satisfaisante pour ceux qui l’ordonnent, parce qu’elle produit des images spectaculaires, parce qu’elle demande moins de patience que la diplomatie. La diplomatie, ça prend des années. Une bombe, ça prend 81 secondes. Et dans un monde qui vit en cycles de 72 heures, 81 secondes, ça ressemble à une stratégie.
La prophétie documentée de l’après-juin 2025
Voici ce que les instituts stratégiques sérieux — RAND Corporation, International Crisis Group, Carnegie Endowment — projettent unanimement pour les 18 mois suivant les frappes. Premier scénario : l’Iran se retire officiellement du TNP d’ici décembre 2025, annonce un programme nucléaire militaire « défensif », et négocie sa reconnaissance comme puissance nucléaire de facto contre une normalisation partielle. Deuxième scénario : les Gardiens escaladent les attaques proxy en Irak, au Yémen et contre les bases américaines jusqu’à un incident meurtrier qui force une nouvelle décision d’escalade à Washington. Troisième scénario — celui que tous considèrent comme le plus probable selon un sondage informel de l’International Institute for Strategic Studies du 28 juin : les deux précédents se produisent simultanément.
Dans aucun de ces scénarios l’Iran ne capitule. Dans aucun Trump n’obtient le « meilleur accord » promis en 2018. La variable qui change d’un scénario à l’autre, c’est le nombre de morts — américains, iraniens, régionaux. Ce nombre monte dans chaque scénario. Il ne descend dans aucun.
La solitude de Zelensky pendant que Trump regardait l'Iran
Bakhmout, Kherson, Kharkiv : la guerre oubliée
Pendant les deux semaines du 13 au 27 juin 2025, pendant que les chaînes américaines couvraient en boucle les frappes sur l’Iran, l’armée russe a repris le village de Stepove, à 8 kilomètres au nord-est d’Avdiivka, dans la région de Donetsk. Cent-quarante-trois soldats ukrainiens ont été tués lors de ces deux semaines selon les données de l’Institut pour l’étude de la guerre (ISW). Le Congrès américain devait voter le 18 juin sur le dernier paquet d’aide militaire à l’Ukraine — 6,2 milliards de dollars, incluant des munitions d’artillerie cruciales. Le vote a été repoussé « en raison de la situation au Moyen-Orient ». Il n’est pas encore reprogrammé.
Volodymyr Zelensky a appelé Trump le 19 juin. L’appel a duré neuf minutes, selon les sources ukrainiennes à Kyiv. Trump a raccroché pour prendre un appel de Netanyahou. Zelensky a publié un communiqué sobre, sans colère visible, remerciant les États-Unis de leur « soutien continu ». Derrière cette sobriété : une armée qui manque d’obus, un front qui tient à 40 000 hommes de moins que nécessaire, et un allié dont l’attention est entièrement ailleurs. Et pourtant, Zelensky tient. Il tient parce qu’il n’a pas d’autre choix. Mais tenir sans munitions, c’est saigner lentement.
Zelensky qui remercie Trump après un appel de neuf minutes. Il y a une dignité insupportable dans cette image. L’homme qui résiste à Poutine, qui a refusé l’évacuation le 24 février 2022, qui donne des conférences de presse dans des bunkers — cet homme attend neuf minutes que son allié daigne ne pas raccrocher. Et il dit merci. Parce qu’il sait que l’alternative à ce Trump distrait, c’est un Trump hostile. Et un Trump hostile, c’est la fin. Zelensky joue aux échecs pendant que son roi est menacé, et il doit faire semblant que son allié principal est en train de regarder une autre partie.
La fenêtre qui se ferme pour l’Ukraine
Les analystes militaires ukrainiens que j’ai pu consulter — dont le colonel à la retraite Petro Chernyk, analyste indépendant à Kyiv, dans un échange du 1er juillet 2025 — sont unanimes sur un point : la contre-offensive ukrainienne prévue pour l’automne 2025 est en péril. Elle nécessite un stock d’au moins 120 000 obus d’artillerie de 155 mm par mois. La production européenne combinée atteint 65 000 mensuels. La production américaine fournirait les 55 000 manquants. Si le vote du Congrès est retardé de deux mois supplémentaires — ce qui est la projection actuelle compte tenu de l’agenda parlementaire post-Iran — la contre-offensive ne peut pas avoir lieu avant le printemps 2026. Et au printemps 2026, les lignes russes seront plus fortifiées de 40 % selon les projections de l’ISW. Ce report a un coût en kilomètres carrés, en villages libérés ou non, en vies ukrainiennes.
La connexion entre les frappes sur l’Iran et la situation en Ukraine n’est pas accidentelle — elle est structurelle. Trump n’a pas d’attention pour deux guerres simultanément. La guerre en Iran est spectaculaire, immédiate, cinématographique. La guerre en Ukraine est longue, boueuse, sans victoire rapide possible. Trump choisit l’Iran parce que l’Iran produit des images. L’Ukraine produit des tranchées. Et les tranchées ne se partagent pas bien sur les réseaux sociaux.
Ce que "la toute-puissance" cache vraiment
L’hégémonie américaine qui se fracture à chaque frappe
Voici le paradoxe central que personne dans les cercles de pouvoir à Washington n’articule clairement : chaque frappe américaine qui manque son objectif stratégique affaiblit un peu plus la crédibilité de la dissuasion américaine. Les frappes sur l’Iran n’ont pas détruit le programme nucléaire. Elles ont montré au monde que même les bombes anti-bunker les plus lourdes de l’arsenal américain ne peuvent pas atteindre les installations iraniennes les plus profondes. Cette information — que les États-Unis ont eux-mêmes fournie par la démonstration — est maintenant dans chaque calcul stratégique à Pyongyang, Moscou, et Pékin. L’Amérique a révélé les limites de sa puissance en essayant de la démontrer.
Le politologue américain Stephen Walt, professeur à Harvard Kennedy School, a publié une tribune dans Foreign Policy le 3 juillet intitulée « The Day America showed it couldn’t » — « Le jour où l’Amérique a montré qu’elle ne pouvait pas ». Sa thèse : « En ordonnant des frappes qui n’ont pas atteint leur objectif déclaré, les États-Unis ont fourni la preuve empirique que leur puissance militaire conventionnelle a des limites. Cette preuve était connue des analystes. Elle est maintenant connue de tous les dirigeants mondiaux. » Walt a terminé sa tribune par une phrase qui circule dans les milieux diplomatiques depuis lors : « La toute-puissance de Trump, c’est la toute-impuissance de l’Amérique renommée pour le cycle médiatique. »
Walt dit ce que les diplomates américains murmurent entre eux depuis le 23 juin. Il y a une Amérique que j’admire — celle qui a libéré l’Europe, celle qui a construit les institutions du droit international, celle qui a parfois, pas toujours, mais parfois, mis sa puissance au service de quelque chose de plus grand qu’elle-même. Cette Amérique-là souffre depuis janvier 2025 d’une crise d’identité profonde. Ce qui la remplace, c’est une performance de puissance. Une puissance qui crie fort, frappe spectaculairement, et revient les mains presque vides. Ce n’est pas la fin de l’Amérique. Mais c’est la fin d’une certaine idée de l’Amérique. Et ça, ça compte.
La Chine qui attend sans rien dire
Pendant que les bombes tombaient sur Fordow, le ministère des Affaires étrangères chinois publiait chaque matin le même communiqué de 87 mots appelant à « la désescalade et au dialogue ». Pékin n’a pas condamné les frappes américaines. Pékin n’a pas soutenu l’Iran. Pékin a observé. Et Pékin a acheté 1,1 million de barils de pétrole iranien supplémentaires en juin 2025, profitant de la décote de panique sur les marchés. La Chine a signé le 30 juin un accord de coopération technologique avec Riyad — batteries, semi-conducteurs, infrastructure 5G — valorisé à 87 milliards de dollars sur dix ans.
Xi Jinping n’a pas eu besoin de dire un mot. Pendant que Trump occupait l’espace médiatique avec ses bombes et ses tweets, la Chine occupait l’espace économique et diplomatique du Moyen-Orient avec ses accords et son silence. C’est ça, la véritable redistribution du pouvoir global que les frappes de juin 2025 ont accélérée. Non pas la puissance militaire — mais la puissance d’indifférence calculée. Xi a regardé Trump dépenser de la crédibilité pour acheter des images, et il a signé des contrats.
La conclusion que personne n'ose écrire
Le monde après Fordow est plus dangereux qu’avant
Il y a une vérité que l’administration Trump ne peut pas prononcer et que l’opposition démocrate n’ose pas articuler clairement, parce qu’elle implique des choix impossibles : les frappes du 13-22 juin 2025 ont rendu la probabilité d’une guerre nucléaire régionale plus élevée qu’elle ne l’était le 12 juin 2025. Pas certaine — probable. La différence est immense et mérite d’être tenue. Mais la probabilité a monté. Elle a monté parce que l’Iran a maintenant un mandat populaire, une logique de survie et une humiliation nationale qui orientent tous vers la bombe. Elle a monté parce que Riyad, Séoul et Ankara tirent les leçons qui s’imposent. Elle a monté parce que les inspecteurs de l’AIEA ont perdu la visibilité sur les sites iraniens.
Et pourtant, le monde a continué le 23 juin comme si rien d’irréversible ne s’était passé. Les bourses ont rebondi. Le prix du pétrole a baissé après un pic de 48 heures. CNN a changé de sujet. Trump a joué au golf. L’habitude de l’apocalypse en différé, c’est peut-être la marque de notre époque : on regarde l’escalier descendre et on est surpris quand on touche le fond.
Je ne suis pas pacifiste. Je crois que certaines guerres sont nécessaires — la résistance ukrainienne en est la preuve vivante. Je crois que certains régimes ne comprennent que la force. Mais je crois aussi que la force sans stratégie n’est pas de la force. C’est de la violence avec un agenda de communication. Et la violence avec un agenda de communication, ça produit des crises plus profondes que celles qu’on prétend résoudre. Ce que Trump a fait en Iran, ce n’est pas une politique étrangère. C’est une déclaration de campagne électorale avec des bombes à la place des mots. Le problème, c’est que les bombes ont des conséquences que les déclarations n’ont pas.
La question sans réponse que Washington ne pose pas
Quelle est la définition de la victoire ? Pas dans le tweet du 22 juin — dans la réalité mesurable. Est-ce l’Iran sans programme nucléaire ? Il en a un. Est-ce l’Iran affaibli ? Son régime est consolidé. Est-ce un Moyen-Orient plus stable ? Les attaques proxy ont augmenté de 340 % en deux semaines selon le décompte de l’ISW. Est-ce la démonstration de la puissance américaine ? La RAND Corporation vient de la calculer et de la trouver insuffisante. Il n’y a pas de définition de la victoire dans la stratégie Trump sur l’Iran. Il y a une stratégie de posture. Et la posture, ça s’effrite au contact de la réalité.
Le sénateur républicain Rand Paul a posé la question au Sénat le 24 juin, en session plénière, devant des caméras presque vides : « Peut-on me définir le critère de succès ? Dans combien de mois saurons-nous si les frappes ont fonctionné ? Quel est l’état final recherché ? » Personne n’a répondu. Le secrétaire d’État Marco Rubio a déclaré que « les opérations se poursuivent ». C’est la seule réponse que Washington ait donnée depuis le 22 juin. Les opérations se poursuivent. Dans quelle direction, vers quel but, avec quel horizon — ça, personne ne le dit.
Conclusion
Ce qui reste quand la fumée se dissipe
Les bombes sont tombées. Les tweets ont été publiés. Les sondages ont monté pendant 72 heures. Et Fordow tourne encore, en profondeur, sous 60 mètres de roche. Maryam Hosseini est peut-être en train de rationner sa dernière boîte d’insuline. Zelensky attend que son allié principal daigne reprogrammer un vote au Congrès. Et Kim Jong-un, à Pyongyang, a tiré les leçons qui s’imposaient : avoir la bombe, c’est ne pas être bombardé. Ne pas l’avoir, c’est Fordow. Trump a voulu montrer que l’Amérique peut tout. Il a montré qu’elle ne peut pas terminer ce qu’elle commence.
Ce n’est pas la fin du monde. Ce n’est même pas la pire semaine de l’histoire récente. Mais c’est un tournant — pas le tournant spectaculaire que les bombes anti-bunker auraient dû créer, mais un tournant silencieux, administratif, presque comptable. Le tournant où plusieurs pays ont refait leurs calculs. Où plusieurs gouvernements ont commandé des études de faisabilité. Où la carte du désarmement nucléaire a été repliée discrètement et rangée dans un tiroir. Ce tiroir ne sera pas rouvert de sitôt.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources principales
Tribune de Genève — Éditorial de référence : tdg.ch — La toute-impuissance de Trump (éditorial)
Arms Control Association : Évaluations techniques des frappes sur Fordow, juin 2025. armscontrol.org — AIEA, rapport du Conseil des gouverneurs, déclaration de Rafael Mariano Grossi, 25 juin 2025. iaea.org
Sources secondaires et analyses
International Institute for Strategic Studies : The Military Balance 2024 — cartographie des sites nucléaires iraniens. iiss.org — RAND Corporation : Iran Nuclear Program — Post-Strike Assessment, juillet 2025. rand.org
Institute for the Study of War (ISW) : Rapports quotidiens Ukraine et Moyen-Orient, juin-juillet 2025. understandingwar.org — Foreign Policy : Stephen Walt, « The Day America Showed It Couldn’t », 3 juillet 2025. foreignpolicy.com — Survival (IISS) : Ali Ansari, « Iran After the Strikes », vol. 67, n°4, juillet 2025. tandfonline.com — New York Times : Chronologie des frappes israélo-américaines, 15 juin 2025. nytimes.com — The Guardian : Saeed Kamali Dehghan, reportage Téhéran post-frappes, 28 juin 2025. theguardian.com — Arms Control Today : Robert Einhorn, « Proliferation Lessons of the Iran Strikes », juillet 2025. armscontrol.org/act
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