Vingt-cinq ans de données, ignorées en six mois
La mifépristone a été approuvée par la FDA en septembre 2000. Vingt-cinq ans de recul. Plus de cinq millions de femmes l’ont utilisée aux États-Unis. Le taux de complications graves : 0,3 %. Plus sûre que le Tylenol. Plus sûre que le Viagra. Plus sûre que la pénicilline.
En avril 2023, le juge Matthew Kacsmaryk, nommé par Donald Trump au tribunal fédéral d’Amarillo, Texas, a décidé seul que vingt-cinq ans de science étaient invalides. Il a écrit son opinion en soixante-sept pages. Il y citait des études retirées par leurs propres auteurs. Il y appelait l’embryon « l’enfant à naître ». Il n’avait jamais traité un seul patient de sa vie.
Le 5ᵉ circuit, ou la cour qui réécrit la médecine
La cour d’appel du 5ᵉ circuit, basée à La Nouvelle-Orléans, a partiellement confirmé Kacsmaryk en août 2023. Elle a maintenu l’approbation de la pilule, mais imposé : plus de téléconsultation, plus d’envoi postal, limitation à sept semaines au lieu de dix, trois visites obligatoires chez un médecin certifié.
Pour Sarah au Tennessee, ces restrictions équivalent à une interdiction. Le médecin certifié le plus proche est en Illinois. Trois visites. Onze heures aller. Onze heures retour. Trois fois. Soixante-six heures de route. Elle a deux enfants en bas âge. Elle gagne 54 000 dollars par an. Faites le calcul.
Je relis les arrêts du 5ᵉ circuit et je cherche le mot « femme ». Il apparaît rarement. On y parle de « l’agence », de « la procédure », de « l’intérêt à agir ». On ne parle jamais de Sarah. Ces juges ont écrit soixante-sept pages sur son corps sans jamais nommer son existence. C’est ça, la violence administrative.
GenBioPro et Danco — les fabricants qui ne voulaient pas devenir militants
Quand vendre un médicament devient une déclaration politique
Danco Laboratories est une entreprise privée basée à New York. Elle vend la pilule abortive depuis 2000. Elle a passé vingt-trois ans à essayer d’être invisible. Pas de publicité. Pas de communiqué. Pas de visage public. GenBioPro, le concurrent générique, fonctionne pareil. Ces deux entreprises ne voulaient pas se battre. Elles voulaient vendre un médicament approuvé.
Le 14 novembre 2025, elles ont déposé conjointement un writ of certiorari à la Cour suprême. Vingt-trois ans de silence rompus. Elles demandent à neuf juges de rétablir ce que la FDA avait validé pendant un quart de siècle. C’est l’aveu d’une époque : la science seule ne suffit plus à protéger une femme du Tennessee.
L’argument juridique : la FDA a-t-elle encore le droit d’exister ?
Au cœur du dossier, une question vertigineuse : si un juge fédéral peut annuler vingt-cinq ans d’approbation FDA, alors n’importe quel médicament peut être attaqué. L’insuline. Les vaccins. La chimiothérapie. Le précédent ouvrirait une boîte que personne ne saura refermer.
Et pourtant, en juin 2024, la Cour suprême a déjà eu l’occasion de trancher dans FDA v. Alliance for Hippocratic Medicine. Elle s’est défilée. Elle a rejeté l’affaire pour défaut de qualité pour agir des plaignants. Elle n’a jamais répondu sur le fond. Elle a botté en touche pendant seize mois. Aujourd’hui, l’affaire revient. Avec de nouveaux plaignants. Trois États conservateurs — Missouri, Idaho, Kansas — qui, eux, ont l’intérêt à agir.
Je trouve quelque chose d’obscène dans cette comédie procédurale. Pendant seize mois, des femmes ont avorté dans des conditions plus dures parce que neuf juges n’avaient pas envie de trancher. Seize mois. Combien de Sarah dans ce trou noir ? Personne ne compte. Personne ne veut compter.
Trois États en croisade — Missouri, Idaho, Kansas
L’argument du « préjudice à l’État »
Les procureurs généraux des trois États arguent que la pilule abortive « cause un préjudice fiscal et sanitaire » à leurs administrations. Andrew Bailey, procureur du Missouri, soutient que les complications post-pilule coûtent à Medicaid. Raul Labrador, procureur de l’Idaho, parle de « protéger l’intégrité du système de santé ». Kris Kobach, procureur du Kansas, ajoute que l’envoi postal viole le Comstock Act de 1873.
Le Comstock Act. Une loi de 1873. Adoptée pour interdire l’envoi par la poste de matériel « obscène ». Réveillée en 2024 pour bloquer un médicament approuvé en 2000. Voilà où nous en sommes : une loi de l’ère victorienne contre une molécule du XXIᵉ siècle.
Les chiffres qui démontent l’argument
Les complications graves de la mifépristone : 0,3 %. Les hospitalisations : 0,03 %. Les décès : 5 sur 5,9 millions de patientes. À titre comparatif, l’accouchement à terme aux États-Unis tue 32,9 femmes sur 100 000. Le « préjudice sanitaire » invoqué par Bailey, Labrador et Kobach n’existe pas dans les données. Il existe dans leur imaginaire électoral.
J’ai relu trois fois le mémoire d’Andrew Bailey en cherchant une étude clinique citée correctement. Je n’en ai pas trouvé. Il cite des blogs. Il cite des « centres de grossesse en crise » qui ne sont pas des cliniques. Et c’est avec ça qu’on va décider du sort d’une femme du Tennessee. Avec des blogs.
La Cour suprême en 2025 — la composition qui change tout
Les six juges qui pèsent
La Cour compte aujourd’hui six juges conservateurs : John Roberts, Clarence Thomas, Samuel Alito, Neil Gorsuch, Brett Kavanaugh, Amy Coney Barrett. Trois progressistes : Sonia Sotomayor, Elena Kagan, Ketanji Brown Jackson. C’est cette même Cour qui a annulé Roe v. Wade en juin 2022. C’est cette même Cour qui a rejeté FDA v. Alliance en juin 2024 pour défaut procédural — pas par conviction.
Le calcul est cruel. Roberts veut préserver l’institution. Barrett a montré des signes de retenue dans Alliance. Kavanaugh est imprévisible. Trois voix conservatrices possibles plus les trois progressistes. Six contre trois pour rétablir l’accès. Possible. Pas garanti.
L’horloge tourne — et chaque mois compte
L’audience est attendue au printemps 2026. La décision tombera en juin 2026. Entre maintenant et juin 2026, sept mois. Sept mois pendant lesquels Sarah, au Tennessee, devra rouler. Sept mois pendant lesquels des femmes prendront des décisions qu’elles ne voulaient pas prendre. Sept mois de vies réorganisées par procédure.
Sept mois. Je dis sept mois et ça sonne court. Mais demande à une femme de 31 ans avec deux enfants ce que sept mois représentent quand chaque semaine compte une cellule de plus. Le temps des juges et le temps des femmes ne sont pas le même temps. C’est ça, la fracture.
Ce que les téléconsultations ont changé — et ce qu'on va perdre
La révolution silencieuse de 2021
En décembre 2021, la FDA a autorisé la téléconsultation pour la mifépristone. Pendant la pandémie. En urgence. Cette décision a transformé l’accès. Aid Access, une plateforme fondée par la médecin néerlandaise Rebecca Gomperts, a expédié plus de 110 000 doses en 2023. Hey Jane, autre plateforme, a desservi plus de 50 000 patientes dans 21 États. Sans clinique. Sans déplacement. Sans regard.
Pour les femmes des déserts médicaux — Mississippi, Alabama, Dakota du Sud — la téléconsultation n’était pas un luxe. C’était la seule option. La cour d’appel du 5ᵉ circuit a coupé cette option. Avec un trait de plume. Trois juges contre 50 000 patientes.
Les médecins qui prennent le risque
Le Dr Linda Prine, médecin de famille à New York, fait partie des praticiens qui continuent de prescrire à distance malgré les shield laws — lois-bouclier — adoptées par 14 États démocrates. Elle prescrit à des patientes du Texas, de Floride, du Tennessee. Elle risque la radiation. Elle risque la poursuite. Elle continue. Elle a 67 ans. Elle dit : « Je ne laisserai pas ces femmes seules. »
Linda Prine. Soixante-sept ans. Elle pourrait être à la retraite. Elle pourrait jardiner. Elle prescrit. Elle prend des risques juridiques que ses confrères ne prennent pas. Quand l’histoire de cette époque sera écrite, c’est elle qu’on citera. Pas Andrew Bailey.
Les femmes qui meurent — parce qu'on ne dit pas leur nom
Amber Thurman, Géorgie, 28 ans
Amber Nicole Thurman, mère célibataire, assistante médicale, est morte le 19 août 2022, à 28 ans, à l’hôpital Piedmont Henry, en Géorgie. Elle avait pris la mifépristone hors État. Elle avait développé une septicémie. Les médecins de Géorgie ont attendu vingt heures avant de pratiquer le curetage qui aurait pu la sauver. Pourquoi ? Parce que la loi géorgienne sur l’avortement les terrorisait. Ils craignaient la poursuite criminelle.
Amber laisse un fils de six ans. Pro-Publica a publié son histoire en septembre 2024. La gouverneure Brian Kemp n’a fait aucun commentaire. Le procureur général Chris Carr n’a fait aucun commentaire. Personne n’a démissionné. Personne n’a pleuré publiquement. Amber est morte parce que des juges et des élus ont rendu les médecins trop peureux pour la soigner.
Candi Miller, Géorgie, 41 ans, trois enfants
Candi Miller, 41 ans, mère de trois enfants, atteinte de lupus, a commandé la pilule par la poste en novembre 2022. Elle avait peur d’aller à l’hôpital. Elle est morte chez elle. Sa famille l’a trouvée dans son lit, son enfant de 3 ans à côté d’elle. La cause : complication non traitée. Elle n’a pas appelé les secours. Elle avait peur d’être arrêtée.
Je tape ces noms — Amber, Candi — et je m’arrête. Parce que dans les mémoires juridiques que je viens de lire, ces noms n’apparaissent pas. Pas une fois. Vingt-trois pages d’arguments du procureur du Missouri, et zéro mention d’Amber Thurman. Comme si elle n’avait jamais existé. Comme si son fils de six ans n’attendait pas sa mère qui ne reviendra pas. Voilà ce que c’est, écraser quelqu’un par procédure : on l’efface du texte.
L'industrie pharmaceutique réveillée — par peur
PhRMA prend position — fait rarissime
Pharmaceutical Research and Manufacturers of America — le lobby qui représente Pfizer, Merck, Eli Lilly, Johnson & Johnson — a déposé un amicus brief en faveur de Danco et GenBioPro. C’est rarissime. PhRMA évite les sujets politiques. Sauf que cette fois, l’enjeu dépasse l’avortement. Si un juge texan peut annuler la FDA, tout le pipeline pharmaceutique américain devient instable.
L’industrie pèse 635 milliards de dollars. Elle emploie 4,8 millions de personnes. Elle ne se mobilise pas pour des principes. Elle se mobilise quand son modèle d’affaires est menacé. Cette mobilisation est une preuve : l’attaque contre la pilule est une attaque contre l’État réglementaire lui-même.
Les anciens commissaires de la FDA s’unissent
Quatre anciens commissaires de la FDA — Margaret Hamburg, Robert Califf, David Kessler, Jane Henney — démocrates et républicains confondus, ont signé un mémoire commun. Ils écrivent : « Si la décision du 5ᵉ circuit tient, l’agence ne peut plus fonctionner. » Quatre commissaires sur les six derniers en vie. Une alarme institutionnelle sans précédent.
Quand quatre anciens chefs de la FDA, dont deux nommés par des présidents républicains, se mobilisent pour défendre une pilule abortive, ce n’est plus un débat sur l’avortement. C’est un débat sur l’existence même d’un État qui régule. Et pourtant, les médias parlent d’« avortement ». Toujours « avortement ». Comme si le mot suffisait à congeler la pensée.
Le Comstock Act — la bombe à retardement de 1873
Une loi vieille de 152 ans, soudain réactivée
Le Comstock Act a été adopté le 3 mars 1873, signé par Ulysses S. Grant. Il interdit l’envoi par la poste de tout matériel « obscène, lascif ou indécent », y compris « toute substance servant à provoquer un avortement ». La loi n’a jamais été abrogée. Elle est restée dormante pendant cinquante ans. Jusqu’en 2023, où le juge Kacsmaryk l’a réveillée.
L’avocate Jennifer Mascott, du Project 2025, a déclaré publiquement que le Comstock Act pourrait être utilisé pour « interdire l’envoi de tout matériel d’avortement, y compris les instruments chirurgicaux ». Si la Cour suprême valide cette lecture, l’avortement chirurgical lui-même devient impossible à pratiquer dans 50 États. Pas seulement la pilule. Tout.
Le piège que personne ne voit venir
Le Project 2025 de la Heritage Foundation, document programmatique de l’administration Trump, mentionne le Comstock Act 14 fois. Pages 562, 583, 612. Le projet est explicite : utiliser une loi de 1873 pour contourner l’absence d’interdiction fédérale de l’avortement. C’est juridiquement audacieux. C’est politiquement explosif. Et c’est en ce moment même devant la Cour suprême.
1873. Le téléphone n’existait pas. Les femmes n’avaient pas le droit de vote. Et c’est avec ça qu’on légifère sur le corps de Sarah, comptable à Memphis, en 2026. Cherche le mot « anachronisme » dans le dictionnaire. Tu trouveras ce dossier.
Les États-bouclier — la résistance silencieuse
Quatorze États contre le tsunami
14 États démocrates ont adopté des shield laws : New York, Californie, Massachusetts, Washington, Illinois, Colorado, Connecticut, Vermont, Maine, New Jersey, Maryland, Minnesota, Hawaii, Oregon. Ces lois protègent les médecins qui prescrivent la pilule à des patientes hors État. Elles refusent l’extradition. Elles refusent la coopération judiciaire.
C’est la première fois depuis la guerre de Sécession que des États fédérés américains adoptent des lois explicitement destinées à contrer les lois d’autres États. Kathy Hochul, gouverneure de New York, l’a dit en septembre 2024 : « Aucun médecin de cet État ne sera extradé vers le Texas pour avoir aidé une femme. » C’est la fragmentation juridique du pays.
L’Illinois en première ligne
L’Illinois est devenu, depuis 2022, l’épicentre de l’avortement du Midwest. 40 000 patientes hors État y ont avorté en 2024. Les cliniques de Chicago, Granite City, Carbondale reçoivent des femmes du Tennessee, du Kentucky, du Missouri, de l’Indiana. Les rendez-vous se prennent six semaines à l’avance. Sarah, du Tennessee, devra patienter jusqu’en janvier 2026. Elle sera enceinte de 16 semaines. Au-delà du délai légal de l’Illinois sans procédure complémentaire.
Six semaines de liste d’attente. Pour un médicament qui se prend en quelques heures. Voilà ce que la « victoire » de la cour du 5ᵉ circuit a produit : des bouchons humains. Des femmes en file. Des semaines qui passent. Des choix qui se ferment. C’est ça, la mécanique de la cruauté procédurale.
Trump, le retour, et la consigne du DOJ
Janvier 2025 — la bascule
Le 20 janvier 2025, Donald Trump a prêté serment pour la deuxième fois. Pam Bondi, procureure générale, a été confirmée le 4 février 2025. Le 17 mars 2025, le Department of Justice a retiré l’opposition fédérale à l’affaire en cours. Le gouvernement Biden défendait la FDA. Le gouvernement Trump l’a abandonnée. Sans communiqué. Sans audience publique. Par lettre de trois pages.
Cette manœuvre change tout. Les fabricants — Danco, GenBioPro — se retrouvent seuls face aux trois États conservateurs. Le ministère de la Justice américain, qui aurait dû défendre sa propre agence sanitaire, a choisi de ne pas se présenter. C’est, dans l’histoire récente, sans précédent.
L’arme cachée — Robert Kennedy Jr. à la Santé
Robert F. Kennedy Jr., secrétaire à la Santé depuis le 13 février 2025, a la capacité administrative de demander à la FDA de réévaluer la mifépristone. Il l’a fait. Le 22 mai 2025, il a ordonné une « revue de sécurité ». Cette revue est conduite par Marty Makary, commissaire FDA, nommé par Trump, opposé personnel à la pilule. Le résultat est connu d’avance.
Quand un commissaire FDA est nommé pour démanteler la FDA de l’intérieur, ça porte un nom. Ça s’appelle de la capture institutionnelle. Et ça se passe en ce moment, sous nos yeux, pendant que les chaînes d’info parlent du dernier tweet présidentiel. La vraie histoire est administrative. Elle est silencieuse. Et elle écrase Sarah.
Les chiffres qu'on n'imprime jamais — coût humain réel
L’arithmétique brutale du déplacement
Une femme du Mississippi qui veut avorter doit rouler en moyenne 583 kilomètres. Une femme du Texas : 772 kilomètres. Une femme du Dakota du Sud : 515 kilomètres. Coût moyen : 1 200 à 1 800 dollars, incluant transport, hôtel, garde d’enfants, perte de salaire, procédure. Pour 49 % des Américaines, cette somme est impossible.
L’étude Turnaway Study, conduite par Diana Greene Foster à l’UCSF, suit depuis 2008 des femmes à qui l’avortement a été refusé. Résultats à cinq ans : quatre fois plus de probabilité de vivre sous le seuil de pauvreté, trois fois plus de probabilité d’élever seules un enfant, deux fois plus de violence conjugale subie. Ces chiffres ne sont pas des opinions. Ce sont des vies cassées par des juges qui n’ont jamais lu l’étude.
Les enfants déjà nés — les invisibles du débat
61 % des femmes qui avortent aux États-Unis sont déjà mères. Elles ont déjà des enfants. Elles connaissent le poids économique d’élever un enfant. Sarah, du Tennessee, n’avorte pas pour fuir la maternité. Elle avorte pour protéger les enfants qu’elle a déjà. Cette donnée n’apparaît jamais dans les communiqués de Bailey, Labrador, Kobach. Elle dérange leur récit. Alors elle disparaît.
Quand on dit qu’une femme « refuse la maternité », on ment. La plupart d’entre elles l’ont déjà acceptée, vécue, traversée. Elles savent ce que c’est. Elles savent combien de couches, combien de nuits blanches, combien de visites à l’urgence pour une fièvre. Et c’est précisément parce qu’elles le savent qu’elles disent : pas une troisième fois. Pas maintenant. Pas dans ces conditions. Et on les insulte d’« égoïstes » en retour.
L'Europe regarde — et ne comprend plus
La France, le Royaume-Uni, l’Allemagne — l’incompréhension
En France, l’avortement est un droit constitutionnel depuis le 4 mars 2024. La pilule abortive y est disponible en pharmacie, sans téléconsultation requise, jusqu’à 9 semaines. Au Royaume-Uni, la téléconsultation est légale et stable. En Allemagne, après le scandale Kristina Hänel, la loi a été libéralisée en 2022.
Les diplomates européens basés à Washington rapportent en off que les responsables américains qui voyagent en Europe font face à des questions de plus en plus directes : « Comment pouvez-vous laisser ça se faire ? » L’image américaine — phare des libertés individuelles — s’effondre dossier par dossier. La pilule abortive est devenu un marqueur civilisationnel.
Le Canada — le voisin discret qui accueille
Au Canada, la mifépristone (vendue sous le nom Mifegymiso) est disponible gratuitement dans les 10 provinces depuis 2017. Aucune ordonnance médicale spécialisée requise. Téléconsultation autorisée. Mark Carney, premier ministre depuis mars 2025, a réaffirmé en septembre 2025 que les Américaines transfrontalières « seront accueillies sans question ». Les cliniques de Windsor, Niagara, Vancouver ont vu leur fréquentation hors-frontière exploser de 340 % entre 2022 et 2025.
Une Américaine du Michigan qui traverse le pont Ambassador pour avorter à Windsor. Voilà la carte postale de 2026. Ce que les États-Unis n’arrivent plus à offrir à leurs citoyennes, le Canada le fait par défaut, gratuitement, sans drame. C’est l’humiliation silencieuse d’une superpuissance qui ne sait plus protéger ses femmes.
Et pourtant — la science n'a jamais été aussi claire
L’étude Cochrane 2024 — la synthèse définitive
La Cochrane Library, référence mondiale en médecine fondée sur les preuves, a publié en juillet 2024 une méta-analyse de 87 études portant sur 1,2 million d’utilisations de la mifépristone. Conclusion : « L’efficacité dépasse 97 %, les complications graves sont inférieures à 0,4 %, et l’accès par téléconsultation ne modifie pas significativement le profil de sécurité. » C’est, en science médicale, ce qu’on appelle un consensus écrasant.
Et pourtant, devant la Cour suprême des États-Unis, on va débattre comme si la science était encore ouverte. Comme si Cochrane n’existait pas. Comme si vingt-cinq ans de FDA pesaient le même poids qu’un blog cité par un procureur du Missouri.
L’OMS qui prend position
L’Organisation mondiale de la santé a inscrit la mifépristone sur sa Liste des médicaments essentiels en 2019. Aux côtés de la pénicilline. Aux côtés de l’insuline. Aux côtés de la morphine. Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général, a déclaré en octobre 2025 : « Les restrictions sur la mifépristone sont une question de droits humains, pas de science. » L’OMS ne fait jamais ce genre de déclaration politique. Sauf cette fois.
Quand l’OMS, normalement diplomate jusqu’à l’os, déclare que les États-Unis violent les droits humains, ce n’est pas un détail. C’est un séisme institutionnel. Et chez nous, ça fait deux paragraphes en page 14. Voilà comment une démocratie s’enfonce : en ne lisant plus la page 14.
Sarah, deux ans plus tard — l'épilogue qu'on n'écrira pas
Le scénario impossible
Imaginons que la Cour suprême tranche en juin 2026 en faveur de Danco et GenBioPro. La pilule redevient accessible par téléconsultation et envoi postal. Sarah, qui aura déjà accouché en juillet 2026 d’un enfant qu’elle ne voulait pas, ne profitera de rien. Pour elle, la décision arrive trop tard. Elle élève maintenant trois enfants. Elle quitte son emploi. Son couple se fissure. Elle entre dans la cohorte de la Turnaway Study.
Imaginons l’inverse. La Cour suprême confirme les restrictions. La pilule reste inaccessible dans 21 États. Le Comstock Act est validé. L’avortement chirurgical devient lui aussi attaquable. Le pipeline pharmaceutique américain entre en crise réglementaire. Des dizaines de milliers de femmes prennent la route, ou ne la prennent pas. Certaines meurent, comme Amber. Certaines survivent dans la pauvreté, comme dans la Turnaway. Aucune n’oublie.
Ce qui reste, dans tous les cas
Quel que soit le verdict, une chose est désormais établie : le corps des femmes américaines est une zone de droit fragmentée. À 2 heures du matin, dans une cuisine du Tennessee, une femme calcule l’essence pour aller en Illinois. À 2 heures du matin, dans un appartement de Manhattan, une autre commande sa pilule comme un livre. Même pays. Même devise. Même drapeau. Pas le même droit.
Et au milieu de tout ça, neuf personnes en robe, dans un bâtiment de marbre à Washington, vont décider lesquelles des deux a la bonne adresse postale.
J’ai écrit cet article en pensant à Sarah qui n’existe pas et qui existe partout. Je ne connais pas son vrai nom. Je sais qu’elle est là, ce soir, dans une cuisine du Tennessee, à essayer de comprendre comment sa vie en est arrivée là. Je voudrais lui dire que la justice viendra. Mais je n’en suis plus sûr. Ce que je sais, c’est qu’elle ne mérite pas ce qu’on lui inflige. Et que celui ou celle qui a écrit le dernier mémoire procédural contre elle, à Jefferson City ou à Boise, a oublié qu’il y avait un humain au bout de sa phrase. Voilà la vraie maladie de cette époque : on a oublié les humains au bout des phrases.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
The Week — Abortion pill makers ask Supreme Court to lift ban — novembre 2025
Supreme Court of the United States — FDA v. Alliance for Hippocratic Medicine — 13 juin 2024
FDA — Mifepristone Information — Mise à jour 2025
Cochrane Database — Medical methods for first trimester abortion — juillet 2024
OMS — Abortion care guideline — 2022, mises à jour 2024-2025
Sources secondaires
ProPublica — Amber Thurman: A Preventable Death — septembre 2024
ProPublica — Candi Miller’s Death — septembre 2024
UCSF ANSIRH — The Turnaway Study — Diana Greene Foster
Heritage Foundation — Project 2025 — Mandate for Leadership
Guttmacher Institute — State Abortion Policy Landscape post-Dobbs — 2025
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