Le siècle où Cuba a refusé de plier
1898. Les troupes américaines débarquent. 1901. L’amendement Platt est imposé : Washington s’octroie le droit d’intervenir militairement à Cuba quand bon lui semble. 1903. Le bail de Guantánamo est signé sous contrainte — il dure encore aujourd’hui. Cuba a passé soixante ans comme un protectorat de fait avant la révolution de 1959.
Cette mémoire n’est pas une vieille rancune. Elle est gravée dans les manuels scolaires de Cienfuegos, dans les chansons de Silvio Rodríguez, dans la honte muette des grands-pères qui ont vu les soldats américains défiler comme chez eux. Quand Trump dit « take over », il ne propose pas une nouveauté. Il réveille un fantôme que les Cubains identifient avant même la fin de la phrase.
La charte de l’ONU n’est pas une suggestion
Article 2, paragraphe 4 de la Charte des Nations unies : interdiction du recours à la force contre l’intégrité territoriale d’un État. Signée par les États-Unis. Ratifiée. Constitutive de l’ordre international depuis 1945. Annoncer publiquement la prise d’un pays souverain, c’est annoncer une violation directe de cet article.
Ce n’est pas une opinion. C’est du droit international qu’on enseigne en première année à Sciences Po. Et pourtant aucune dépêche, ce 4 mai 2026, n’a placé cette information dans son titre. On a parlé de « déclaration choc ». On n’a pas parlé d’illégalité. La normalisation commence par le vocabulaire.
Je relis ces phrases et je me demande à quel moment exactement on a accepté qu’un président américain parle de pays voisins comme un promoteur immobilier parle de terrains à bâtir. Groenland. Canada. Panama. Maintenant Cuba. Ce n’est plus une lubie. C’est une doctrine.
La méthode : une déclaration tous les six mois
La séquence Groenland-Canada-Panama-Cuba
Janvier 2025 : Trump annonce vouloir acheter le Groenland. On rit. Février 2025 : il propose au Canada de devenir le 51e État. On rit moins. Mars 2025 : il évoque la reprise du canal de Panama. On commence à compter. Mai 2026 : il annonce Cuba. On ne rit plus du tout.
Ce n’est pas une succession de phrases. C’est une stratégie d’épuisement de la sidération. Chaque annonce déplace la ligne du dicible. Chaque déclaration suivante paraît moins folle parce que la précédente a déjà fissuré la digue. Le cerveau humain s’habitue. C’est documenté. C’est exploité.
Le blocus comme prélude
Politicalwire titrait, le même week-end : Trump’s Blockade Bet Hasn’t Paid Off. Le pari du blocus n’a pas payé. Quel blocus ? Celui que l’administration a renforcé sur Cuba depuis 2025, étouffant un peu plus une économie déjà exsangue. Coupures d’électricité de 18 heures par jour à Santiago. Pénuries de médicaments à La Havane. Une famille sur trois qui saute un repas par jour, selon les données de la FAO de 2025.
D’abord on étrangle. Ensuite on annonce qu’on prend. La séquence a un nom dans l’histoire diplomatique : la fabrication du prétexte humanitaire. On crée la crise, puis on se présente en sauveur. Et pourtant, le sauveur, c’est exactement celui qui serre la corde.
Il y a quelque chose de glacial dans cette mécanique. On affame, on fait s’effondrer le système, on attend que les images de désespoir circulent, et au moment précis où l’opinion mondiale est prête à dire « il faut faire quelque chose » — on intervient. C’est le manuel d’Iraq 2003 réécrit pour les Caraïbes 2026.
Ce que les Cubains font pendant qu'on décide pour eux
Mariela, 38 ans, infirmière à l’hôpital Calixto García
Elle a fait sa garde de douze heures. Elle est rentrée à pied parce qu’il n’y avait pas de bus. Elle a allumé une bougie parce qu’il n’y avait pas d’électricité. Elle a appris la déclaration de Trump par sa sœur de Miami, qui l’a appelée en pleurant. Mariela n’a pas pleuré. Elle a dit : « On a déjà connu pire. On connaîtra pire encore. »
Cette phrase — « On a déjà connu pire » — résume ce que les puissants n’ont jamais compris à propos de Cuba. L’île a été envahie, isolée, étranglée, ridiculisée, courtisée, trahie. Elle est encore là. Avec ses contradictions, ses prisons politiques, ses queues devant les boulangeries, et son obstination presque absurde à exister. Une nation n’est pas un terrain. C’est une mémoire armée de patience.
Le poirier que personne ne mentionne
Sur un balcon de Centro Habana, un vieil homme arrose une plante. Un citronnier en pot, qu’il a planté en 1962, l’année de la crise des missiles. Il avait 14 ans. Il en a 78. Il a vu trois générations de présidents américains promettre la fin du régime cubain. Le citronnier donne encore des fruits. Lui aussi est encore là.
C’est ça que Trump ne sait pas. C’est ça que les fonctionnaires de Mar-a-Lago, autour de la table où l’on dessine des cartes, ne perçoivent pas. Cuba n’est pas une transaction. Cuba est un homme de 78 ans qui arrose son citronnier malgré tout.
Je ne défends pas le régime cubain. Il a torturé, emprisonné, censuré. Je sais. Mais entre dénoncer une dictature et appuyer son annexion par une autre puissance, il y a un gouffre moral. Confondre les deux, c’est trahir à la fois la liberté qu’on prétend défendre et le peuple qu’on prétend libérer.
L'Europe muette et l'Amérique latine en alerte
Bruxelles n’a rien dit dans les 24 heures
4 mai 2026, déclaration de Trump. 5 mai 2026, silence européen. Aucun communiqué de la Commission. Aucune réaction de l’Élysée. Aucune phrase ferme du chancelier allemand. Le silence d’une démocratie face à l’annonce d’une annexion est un silence qui pèse.
Ce silence n’est pas neutre. Il dit aux peuples du monde : la souveraineté est négociable selon la taille du pays concerné. Ukraine — on s’indigne, à juste titre. Cuba — on attend de voir. Le double standard tue la crédibilité morale de l’Occident plus sûrement que mille campagnes de désinformation russes.
Mexico, Bogotá, Brasília : la ligne rouge réveillée
Claudia Sheinbaum, présidente du Mexique, a réagi en quatre heures. Le président colombien Gustavo Petro a parlé de « retour de la doctrine Monroe sous stéroïdes ». Lula da Silva a convoqué une réunion d’urgence des États latino-américains. Ils ont compris immédiatement ce que les Européens n’ont pas voulu nommer : si Cuba peut être prise, n’importe quel pays du sous-continent peut l’être.
Et pourtant, malgré ces réactions, aucune capitale n’a évoqué de sanctions. Aucune n’a rappelé son ambassadeur. La condamnation s’est arrêtée aux mots. Les mots ne tiennent pas une frontière.
Le silence européen me hante. Je le sens dans la gorge comme une trahison. On a passé trois ans à expliquer aux Ukrainiens que leur souveraineté était sacrée. Et le 4 mai 2026, on a appris que le caractère sacré dépendait de l’identité de l’agresseur.
La doctrine Monroe ressuscitée par un milliardaire
Une idée du XIXe siècle remise au goût du jour
1823. James Monroe énonce sa doctrine : les Amériques sont la chasse gardée des États-Unis. Toute intervention européenne y serait considérée comme un acte hostile. Pendant deux siècles, cette doctrine a servi à justifier des coups d’État, des invasions, des occupations militaires. Au Guatemala. Au Chili. En République dominicaine. Au Nicaragua.
On la croyait enterrée par Obama qui, en 2013, avait officiellement déclaré « l’ère de la doctrine Monroe est terminée ». Elle ne l’était pas. Elle dormait. Trump vient de la réveiller en huit mots, et de lui donner un visage actualisé : non plus la peur du communisme, mais la logique du promoteur — Cuba comme actif sous-évalué, à reprendre en main.
Le précédent qui change tout
Si l’annonce de l’annexion d’un pays souverain devient un événement médiatique ordinaire — classé « controverse politique » plutôt que « crise du droit international » — alors un seuil a été franchi. Pour toujours. Le langage de l’annexion redevient acceptable. Et ce qui est acceptable dans le langage devient, tôt ou tard, acceptable dans les faits.
Les régimes autoritaires du monde entier observent. Pékin observe. Moscou observe. Téhéran observe. Ils prennent des notes. Ils archivent ce moment. Le jour où ils décideront d’annexer un voisin, ils citeront cette phrase de Trump comme jurisprudence morale. Et ils auront raison.
Je n’écris pas cet article contre Donald Trump uniquement. Je l’écris contre nous tous. Contre cette habitude que nous avons prise de scroller, de hausser les épaules, de classer chaque déclaration choquante dans la case « il dit ça mais il ne le fera pas ». Cette case-là, elle est pleine. Elle déborde. Et les conséquences débordent avec.
Ce que cette phrase ouvre comme avenir
Trois scénarios — aucun n’est anodin
Scénario 1 : Trump n’agit pas militairement. La phrase reste un coup de communication. Mais le mot « take over » entre dans le lexique politique américain comme option recevable. Le Rubicon lexical est franchi. Le Rubicon militaire devient plus facile à franchir la prochaine fois.
Scénario 2 : pression économique maximale. Le blocus s’intensifie. Cuba s’effondre. Une intervention « humanitaire » est négociée, présentée comme un sauvetage. C’est le scénario le plus probable. C’est aussi celui qui ressemble le plus à une annexion sans uniforme.
Scénario 3 : opération militaire directe. Improbable, mais plus impossible qu’il y a une semaine. Et si elle arrive, elle aura été annoncée publiquement, à l’avance, par celui-là même qui l’aura ordonnée. Du jamais vu depuis 1939.
Yoandry compte ses œufs ce soir
Il en a 47. Il en aura vendu 32 demain matin. Il rentrera à pied chez lui parce qu’il n’y a pas d’essence. Il dormira mal parce que sa fille de 9 ans tousse depuis trois nuits et que la pharmacie est vide. Il ne sait pas si dans six mois il vivra dans un pays appelé Cuba ou dans une « zone de libre administration américaine ». Personne ne lui demandera son avis.
C’est ça, la dette morale qu’une grande puissance contracte quand son président parle d’un peuple voisin comme d’une marchandise. Cette dette, on ne la paie pas en dollars. On la paie en respect, en confiance, en crédibilité. Et quand on l’a perdue, on met cinquante ans à la regagner. Si on y arrive.
Yoandry n’est pas un personnage que j’ai inventé pour l’effet. Il y a, ce soir, quelque part dans La Havane, un homme qui s’appelle approximativement comme ça, qui vit approximativement cette vie, et qui ignore qu’à l’autre bout du continent, sa souveraineté vient d’être annoncée comme caduque. Qu’il existe est un fait. Que cela ne pèse rien dans le calcul d’un milliardaire à Mar-a-Lago est l’autre fait. Les deux ensemble forment notre époque.
Conclusion — la phrase que personne n'a contredite assez fort
Ce que ce silence dira de nous, plus tard
Dans dix ans, si Cuba a été annexée, occupée, reformatée — on relira ce 4 mai 2026 comme on relit aujourd’hui les chroniques de mars 1938. On cherchera les voix qui ont prévenu. On comptera les pages de journaux qui ont titré l’évidence. On constatera, avec le calme glacé des historiens, que la plupart se sont tus.
Si rien n’arrive, si la phrase reste une phrase, on dira : « Voyez, vous vous êtes inquiétés pour rien. » Mais le mal sera fait quand même. Parce qu’on aura accepté qu’un président occidental parle d’annexer un pays voisin sans qu’aucune sanction politique, médiatique ou diplomatique ne suive. Le seuil aura bougé. Et les seuils, quand ils bougent, ne reviennent presque jamais en arrière.
Le 4 mai 2026, à La Havane, un vieil homme arrosait son citronnier. À Washington, un homme parlait de prendre son île. Entre les deux, onze millions de Cubains attendaient que quelqu’un — quelqu’un de puissant, quelqu’un qui compte — dise simplement : non, on ne prend pas un peuple comme on prend une propriété. Personne ne l’a dit assez fort. Le citronnier, lui, donnera encore des fruits l’année prochaine. La question est de savoir sur quel sol.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Documentation directe et contextuelle
Political Wire — Trump Says the U.S. Will ‘Take Over’ Cuba (4 mai 2026)
Political Wire — Trump’s Blockade Bet Hasn’t Paid Off (4 mai 2026)
Charte des Nations unies — Article 2, paragraphe 4
FAO — Données sur la sécurité alimentaire à Cuba (2025)
Discours de John Kerry sur la fin de la doctrine Monroe (2013)
Cour internationale de justice — Jurisprudence sur l’intégrité territoriale
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