Pas de valises, pas de hawala — juste des adresses hexadécimales
Le financement du terrorisme dans les années 1990 ressemblait à des films de série B : des courriers physiques, des comptes dans des paradis fiscaux, des transferts via le système hawala dans les bazars de Dubaï ou de Karachi. Aujourd’hui, ça ressemble à ça : 0x3f5CE5FBFe3E9af3971dD833D26bA9b5C936f0bE. Une adresse Ethereum. Trente-deux octets. Aucun nom dessus. Aucune nationalité. Aucune juridiction. L’argent y entre sous forme de stablecoins — des cryptomonnaies dont la valeur est indexée sur le dollar américain — et il en ressort transformé, fragmenté, réinjecté dans d’autres portefeuilles à travers ce qu’on appelle des « mixeurs » ou « tumblers » : des services qui mélangent les fonds de milliers d’utilisateurs pour rendre leur origine intraçable.
C’est ce que les enquêteurs américains ont tenté de démêler. L’OFAC — l’Office of Foreign Assets Control du Trésor américain — a développé depuis 2019 une capacité d’analyse blockchain qui lui permet de suivre ces fils numériques. En novembre 2023, l’OFAC avait déjà sanctionné un réseau de sociétés qui avait aidé l’Iran à convertir des cryptomonnaies en monnaies fiduciaires via des plateformes d’échange à Hong Kong et aux Émirats arabes unis. 344 millions de dollars gelés le 25 avril 2025 s’inscrivent dans cette continuité — mais à une échelle qui laisse sans voix.
Ce qui me frappe dans cette histoire, c’est l’ironie cruelle : la technologie blockchain a été inventée pour émanciper les individus des États, pour donner aux gens ordinaires — à Maryam l’ingénieure, à Ahmed le commerçant — un moyen d’échapper aux contrôles arbitraires. Elle est devenue un outil parfait pour que les États autoritaires, eux, échappent aux contrôles de la communauté internationale. La révolution a été capturée.
Le Hezbollah, les Houthis, le Hamas — même trésorerie numérique
Quand on parle de « fonds iraniens », il faut comprendre ce que cela signifie concrètement. Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et son bras opérationnel la Force Qods dirigent ce qu’on appelle « l’Axe de la résistance » : le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, les Houthis au Yémen, diverses milices chiites en Irak et en Syrie. Ces organisations ne sont pas des entités séparées qui reçoivent occasionnellement de l’argent de Téhéran. Elles sont des structures intégrées, financées, armées et coordonnées par la Force Qods. Selon le département d’État américain, l’Iran dépense entre 100 et 200 millions de dollars par an pour le seul Hezbollah. Pour les Houthis, les estimations varient entre 50 et 100 millions par an depuis 2015.
Ces chiffres doivent être mis en regard des 344 millions gelés. Si cette somme représente même une fraction de ce que l’Iran a réussi à convertir en cryptomonnaies ces trois dernières années, les implications pour le financement des conflits au Moyen-Orient sont vertigineuses. Chaque roquette tirée sur Tel Aviv depuis Gaza. Chaque drone Houthi lancé sur un navire commercial dans la mer Rouge. Chaque attaque de la milice Kataïb Hezbollah contre une base américaine en Irak. Quelque part dans la chaîne causale, il y a peut-être une transaction blockchain. Et peut-être une adresse hexadécimale qui ressemble à celle que les enquêteurs de l’OFAC ont finalement trouvée.
Ce que "prétendument" révèle sur la complexité de la preuve
L’attribution en cryptographie n’est jamais absolue
Le mot « prétendument » dans la dépêche initiale n’est pas un hedging journalistique de routine. Il dit quelque chose d’essentiel sur la nature de l’attribution en analyse blockchain. Sur une blockchain publique comme Ethereum ou Bitcoin, chaque transaction est visible par tous. Vous pouvez voir exactement combien d’argent est entré dans quelle adresse, à quelle heure, depuis quelle autre adresse. Ce que vous ne pouvez pas voir directement, c’est qui contrôle cette adresse. L’adresse elle-même est cryptographiquement neutre — elle n’a pas de nom, pas de passeport, pas de numéro de sécurité sociale attaché.
L’attribution — le lien entre une adresse et une entité du monde réel — se construit par accumulation d’indices. Des plateformes d’échange qui ont collecté des informations KYC (Know Your Customer) sur leurs utilisateurs. Des IP qui ont interagi avec ces adresses. Des patterns de transaction qui correspondent à des comportements connus. Des sources humaines. Des coopérations judiciaires internationales. C’est un travail d’enquêteur classique, appliqué à un terrain numérique. Robuste dans ses meilleurs cas. Faillible dans ses pires.
Le mot « prétendument » dit aussi ceci : nous sommes dans un contexte de pression diplomatique maximale sur l’Iran, avec des négociations nucléaires en cours en 2025, et une administration Trump qui a fait de la fermeté envers Téhéran un élément identitaire. Dans ce contexte, annoncer la saisie de 344 millions « liés à l’Iran » est aussi un message politique. La question factuelle et la question politique ne se séparent pas facilement. Ce n’est pas une raison de ne pas croire l’OFAC. C’est une raison de ne pas s’arrêter à cette annonce.
Quand la légitimité de la saisie devient un enjeu juridique
La saisie de cryptomonnaies par le gouvernement américain repose sur des fondements juridiques solides — mais pas illimités. L’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), invoqué pour la plupart des sanctions iranniennes, donne au président américain des pouvoirs extraordinairement larges pour bloquer les transactions et saisir des actifs en période d’urgence nationale. L’urgence nationale vis-à-vis de l’Iran a été déclarée par Jimmy Carter en 1979 — et renouvelée par chaque président depuis. Elle n’a techniquement jamais pris fin.
Mais saisir des actifs cryptographiques n’est pas comme saisir des comptes bancaires. Il faut obtenir les clés privées des portefeuilles concernés — soit en coopérant avec des plateformes d’échange centralisées qui les détiennent, soit en exploitant des failles de sécurité, soit, dans les meilleurs cas, en obtenant une coopération judiciaire. Si les fonds sont dans des portefeuilles auto-hébergés — ce qu’on appelle « cold wallets » — et que les clés privées sont en Iran, leur gel est essentiellement une fiction juridique : les autorités américaines peuvent déclarer les fonds gelés, mais elles ne peuvent pas y accéder. 344 millions gelés en théorie peuvent très bien être 344 millions toujours en mouvement en pratique.
L'hypocrisie des plateformes d'échange
Binance, Tether, OKX — les noms qu’on ne prononce pas assez fort
En novembre 2023, Binance — la plus grande plateforme d’échange de cryptomonnaies au monde — a plaidé coupable devant un tribunal américain pour avoir permis à des utilisateurs iraniens de conduire des transactions en violation des sanctions américaines. L’amende : 4,3 milliards de dollars. Le PDG Changpeng Zhao a personnellement plaidé coupable pour une infraction liée au blanchiment. Ce n’est pas une anecdote — c’est la confirmation que le système de contournement des sanctions n’aurait pas fonctionné sans la complicité, active ou passive, de plateformes d’échange dont certaines sont domiciliées dans des pays alliés des États-Unis.
Tether, l’émetteur du USDT — la cryptomonnaie stable la plus utilisée au monde, indexée sur le dollar américain — a été régulièrement identifiée dans des rapports d’analyse blockchain comme un vecteur privilégié pour les contournements de sanctions. En janvier 2024, la société d’analyse Chainalysis a documenté que des entités sanctionnées avaient reçu plus de 24 milliards de dollars en USDT en 2023. Vingt-quatre milliards. La somme gelée ce 25 avril représente 1,4% de ce chiffre annuel.
Binance a payé 4,3 milliards. Ses dirigeants ont plaidé coupable. Et la plateforme continue d’opérer, avec des centaines de millions d’utilisateurs dans le monde. Je ne suis pas en train de dire que la punition n’a pas eu lieu. Je suis en train de dire que quand une amenede de 4,3 milliards ne fait pas disparaître une entreprise, c’est qu’elle représente moins que le coût d’un changement de business model. Ce sont des maths simples. Et ces maths expliquent pourquoi le problème dure.
La réglementation court après la technologie avec dix ans de retard
Le cadre réglementaire mondial des cryptomonnaies a été conçu rétrospectivement, en réaction à des scandales et des saisies. Le Travel Rule du GAFI (Groupe d’action financière) — qui oblige les plateformes à transmettre des informations sur l’identité des émetteurs et bénéficiaires de transactions — a été adopté en 2019. Son implémentation effective dans les grandes économies du monde prend encore du temps en 2025. Entre l’adoption d’une norme et son application effective, il se passe des années. Dans ces années, les acteurs qui veulent contourner trouvent les failles.
Les mixeurs — ces services qui brouillent la traçabilité des transactions — ont été sanctionnés par l’OFAC (Tornado Cash en 2022, Sinbad en 2023). Mais sanctionner un protocole décentralisé n’efface pas son code. Tornado Cash continue de fonctionner sur la blockchain Ethereum, son code étant accessible à quiconque veut le télécharger. Les développeurs peuvent être arrêtés — Roman Storm a été inculpé en 2023 — mais le code, lui, est immortel. C’est le paradoxe fondamental auquel les régulateurs font face : ils peuvent poursuivre des personnes, pas des algorithmes.
Les négociations nucléaires dans l'ombre des blockchains
Avril 2025 : la pression maximale rencontre le dialogue contraint
Le contexte de cette annonce n’est pas anodin. En avril 2025, des négociations entre les États-Unis et l’Iran sur le dossier nucléaire ont repris à Oman, sous médiation omanaise — les mêmes canaux discrets qui avaient servi en 2015 pour aboutir au JCPOA. L’envoyé spécial américain Steve Witkoff s’est rendu à Mascate pour des pourparlers dont la substance reste confidentielle. Téhéran a envoyé Abbas Araghchi, son ministre des Affaires étrangères.
Annoncer la saisie de 344 millions de dollars « liés à l’Iran » en plein milieu de ces négociations est rarement accidentel dans la diplomatie américaine. C’est un message adressé simultanément à plusieurs audiences : à l’Iran (« nous connaissons vos flux financiers »), au Congrès américain républicain (hostile à tout accord avec Téhéran), et aux alliés du Moyen-Orient — Israël en tête — qui surveillent avec anxiété tout signe de détente américano-iranienne. La cryptomonnaie est devenue un argument diplomatique. Les adresses blockchain sont des pièces sur l’échiquier des négociations.
Et pourtant, voilà ce qui me trouble profondément dans cette temporalité : si l’administration américaine sait exactement où sont les fonds iraniens en cryptomonnaies, et si elle est capable de les geler à hauteur de 344 millions, alors elle détient un levier considérable dans les négociations nucléaires. La question n’est pas de savoir si ce gel est légitime. Elle est de savoir pourquoi il est annoncé maintenant, à cet endroit précis du calendrier diplomatique. Les décisions de communication autour des saisies d’actifs ne sont jamais neutres.
L’enrichissement d’uranium payé en Bitcoin
L’Iran possède actuellement, selon les rapports de l’AIEA de début 2025, des stocks d’uranium enrichi à 60% — un niveau sans justification civile plausible, à quelques mois techniques de la bombe. Le programme nucléaire iranien coûte de l’argent. Les centrifugeuses avancées IR-6 installées à Natanz et Fordow. Les ingénieurs nucléaires. La sécurité des installations. La recherche sur les détonateurs. Rien de tout cela n’est gratuit.
L’administration Trump affirme que les fonds gelés sont « liés à l’Iran ». Mais « liés à » peut vouloir dire beaucoup de choses dans le langage de l’OFAC. Cela peut signifier directement contrôlés par le gouvernement iranien ou le CGRI. Cela peut signifier détenus par une entité sanctionnée qui a des relations d’affaires avec Téhéran. Les deux scénarios ont des implications très différentes quant à l’utilisation finale de ces fonds. Ce que l’administration n’a pas dit — et c’est significatif — c’est si ces 344 millions étaient destinés à financer le programme nucléaire, le Hezbollah, les Houthis, ou simplement à contourner les sanctions économiques pour des besoins d’importation.
344 millions : un chiffre qui humilie la géographie
Ce que cette somme achète dans les zones de conflit
Mettons 344 millions de dollars en perspective avec la réalité des guerres que l’Iran finance. Un missile balistique de type Shahab-3, la colonne vertébrale de l’arsenal iranien et de ses proxies, coûte entre 500 000 et 2 millions de dollars l’unité. 344 millions suffiraient à financer entre 170 et 688 missiles. Un drone Shahed-136 — le modèle utilisé massivement par les Houthis et par la Russie en Ukraine — coûte environ 20 000 à 50 000 dollars à produire. 344 millions financent entre 6 800 et 17 200 drones.
Ces chiffres ne sont pas là pour impressionner. Ils sont là pour incarner ce que représente concrètement de l’argent dans une économie de guerre. Leila, 27 ans, sage-femme à Sana’a, opère depuis 2015 dans un hôpital qui reçoit des blessés de guerre civile. Elle n’a plus accès aux antibiotiques de base depuis six mois à cause du blocus portuaire. Le dernier convoi humanitaire qu’elle a vu arriver à Hodeidah remonte à mars. Elle ne sait pas ce qu’est une blockchain. Elle sait que les bombes continuent de tomber et que les médicaments n’arrivent plus. Les 344 millions gelés en avril 2025 ne reconstruiront pas l’hôpital où elle travaille.
Et pourtant — et c’est le « et pourtant » le plus difficile à écrire — geler ces fonds ne suffit pas si on ne comprend pas pourquoi ils existent. L’Iran contourne les sanctions parce que les sanctions, appliquées pendant 46 ans, n’ont pas changé le comportement du régime. Elles ont appauvri les Iraniens ordinaires. Elles n’ont pas arrêté le programme nucléaire. Elles n’ont pas mis fin au soutien aux proxies. Quelque chose dans l’architecture de la pression n’a pas fonctionné. Et continuer à appeler ça « pression maximale » sans interroger les résultats, c’est se raconter une histoire confortable.
L’Iran, premier État à maîtriser la crypto-diplomatie de contournement
L’Iran n’est pas seul dans cette catégorie. La Corée du Nord, selon le rapport du groupe d’experts de l’ONU de 2024, aurait volé plus de 3 milliards de dollars en cryptomonnaies entre 2017 et 2023 pour financer son programme nucléaire et balistique. La Russie utilise les cryptomonnaies pour contourner les sanctions post-février 2022. La Syrie d’Assad l’a fait avant sa chute.
Mais l’Iran présente une spécificité : c’est le premier État à avoir industrialisé le minage de cryptomonnaies comme politique économique d’État, avec des installations de minage légales et déclarées qui servent de couverture à des opérations illicites. La Banque centrale iranienne a même envisagé à plusieurs reprises de créer une cryptomonnaie nationale indexée sur l’or. Ce n’est pas un régime qui subit la technologie — c’est un régime qui l’a intégrée dans son architecture de survie économique.
La complicité silencieuse de l'écosystème occidental
Les fonds passent par des serveurs à Francfort, Amsterdam, Singapour
Il y a un détail dans toutes ces enquêtes sur le financement cryptographique iranien que les communiqués officiels mentionnent rarement clairement : pour qu’un fonds iranien se convertisse en valeur utilisable dans le monde réel, il doit passer par des nœuds d’infrastructure qui ne sont pas en Iran. Les serveurs des grandes plateformes d’échange sont à Malte, à Singapour, aux États-Unis, dans les Pays-Bas. Les nœuds de validation des blockchains sont répartis dans le monde entier — y compris dans des pays de l’OTAN.
Quand un fonds iranien passe par un mixeur hébergé sur un serveur aux Pays-Bas, puis sort converti sur une plateforme d’échange basée à Singapour, des ingénieurs dans des villes occidentales ont écrit le code qui a rendu possible cette transaction. Ce ne sont pas des complices actifs dans leur écrasante majorité. Ce sont des développeurs qui ont créé des outils neutres — et qui ont préféré ne pas trop réfléchir aux usages qui en seraient faits. Cette neutralité a un coût. Ce coût est compté en dollars de financement du terrorisme. Et quelquefois, en vies.
Nous avons tous, collectivement, financé l’infrastructure qui rend cela possible. Pas directement. Mais en achetant des cryptomonnaies sans nous demander d’où venait la liquidité du marché. En applaudissant la « révolution DeFi » sans interroger qui d’autre bénéficiait de cette désintermédiation. En acceptant que « le code est la loi » soit une réponse suffisante à la question de la responsabilité. L’idéologie de la neutralité technologique a fourni une couverture intellectuelle à des usages que ses défenseurs les plus sincères auraient été les premiers à condamner.
Les développeurs de Tornado Cash et la question de la responsabilité
Roman Storm, 34 ans, développeur américano-russe, a été arrêté le 23 août 2023 à Washington. Il est co-créateur de Tornado Cash, le mixeur de cryptomonnaies le plus utilisé par des entités sanctionnées — dont, selon l’OFAC, des agents iraniens et le groupe nord-coréen Lazarus. Storm dit qu’il a créé un outil de confidentialité. Le gouvernement américain dit qu’il a créé une infrastructure de blanchiment d’argent au service de la Corée du Nord et de l’Iran.
Les deux affirmations sont vraies simultanément — et c’est précisément la difficulté. Tornado Cash a bien été utilisé pour des transferts légitimes de personnes soucieuses de leur vie privée. Il a également été utilisé par des acteurs sanctionnés pour déplacer des centaines de millions de dollars. La question juridique que le tribunal fédéral de Manhattan doit trancher n’est pas seulement celle de la culpabilité de Roman Storm. C’est celle de la responsabilité des créateurs d’infrastructure vis-à-vis des usages qui en sont faits — une question qui n’a pas encore de réponse stable dans le droit américain.
Ce que l'administration Trump fait — et ce qu'elle ne fait pas
Geler n’est pas démanteler
L’annonce du gel de 344 millions est présentée comme une victoire de la « pression maximale » renouvelée. Mais geler n’est pas démanteler. Des actifs gelés peuvent être dégelés dans le cadre d’un accord. Ils peuvent faire l’objet de contestations judiciaires qui durent des années. Ils peuvent avoir été déjà partiellement déplacés avant la saisie effective. L’histoire des saisies d’actifs iraniens par les États-Unis est une histoire de fonds immobilisés pendant des décennies — les 6 milliards de dollars d’actifs iraniens gelés puis dégelés puis regelés dans le cadre des négociations sur les otages illustrent cette réversibilité.
Ce que l’administration Trump ne fait pas non plus, c’est s’attaquer aux conditions structurelles qui rendent ce contournement possible. Les Émirats arabes unis restent le principal hub de conversion des cryptomonnaies iraniennes en dirhams et en actifs physiques. Dubaï est depuis des années décrit par les enquêteurs du Trésor américain comme la plaque tournante du blanchiment d’argent iranien. Les EAU sont aussi un partenaire stratégique des États-Unis, siège de bases militaires américaines dans le Golfe, signataires des Accords d’Abraham. La pression maximale s’arrête là où les intérêts géopolitiques commencent.
Et pourtant — deuxième et pourtant — il serait intellectuellement malhonnête de balayer cette saisie d’un revers de main. 344 millions gelés, c’est 344 millions qui ne financeront peut-être pas le prochain chargement d’armes vers les Houthis. Peut-être. Je ne peux pas certifier la destination finale de ces fonds. Personne ne le peut avec certitude. Mais dans l’économie de la pression sur un régime, chaque friction compte. Le problème n’est pas que cette action est inutile. Le problème est qu’on nous la vend comme suffisante.
La stratégie de la « pression maximale » : bilan après sept ans
Trump a réinstauré la « pression maximale » dès son retour au pouvoir en janvier 2025, signant des décrets qui renforcent encore les sanctions contre le secteur pétrolier iranien. Depuis 2018, les exportations pétrolières iraniennes sont passées d’environ 2,5 millions de barils par jour à quelques centaines de milliers — mais pas à zéro, parce que la Chine continue d’acheter du pétrole iranien à prix réduit, en yuan, en cryptomonnaies, ou via des structures d’entreprises fantômes. Le chiffre exact en 2024 était d’environ 1,4 million de barils par jour exportés malgré les sanctions, selon l’Agence internationale de l’énergie.
Le programme nucléaire iranien, lui, a avancé. En 2018, l’Iran enrichissait à 3,67% — le plafond du JCPOA. Aujourd’hui, il enrichit à 60%. La masse d’uranium enrichi s’est multipliée par 30. Si la pression maximale était censée arrêter le programme nucléaire, le bilan est catastrophique. Si elle était censée appauvrir le régime pour provoquer son effondrement, le régime est toujours là. Les Iraniens ordinaires, eux, sont effectivement appauvris. La politique de sanctions maximales a réussi à punir la population. Elle n’a pas réussi à changer le régime.
La géopolitique du portefeuille numérique
Quand le dollar perd sa capacité de coercition
L’architecture du dollar comme arme économique repose sur une prémisse simple : les transactions mondiales passent par le système financier américain ou des systèmes qui en dépendent. Les paiements en dollars compensent via des banques correspondantes aux États-Unis. Exclure une entité du système SWIFT ou de la compensation en dollars, c’est l’exclure du commerce mondial. Cette architecture a fonctionné avec une efficacité redoutable pendant trente ans.
La montée en puissance des cryptomonnaies crée une bifurcation dans cette architecture. Bitcoin, Ethereum, et surtout les stablecoins comme l’USDT offrent une infrastructure de paiement internationale qui ne passe pas par les États-Unis. Pas par la Fed. Pas par les banques correspondantes américaines. Pas par SWIFT. L’ironie est que l’USDT — le dollar numérique le plus utilisé pour contourner les sanctions américaines — est indexé sur le dollar américain et émis par une société (Tether) qui coopère formellement avec les autorités américaines. Mais sa circulation, une fois émis, échappe largement au contrôle de Washington.
Ce qui se joue ici dépasse l’Iran. Ce qui se joue ici, c’est la question de savoir si les démocraties occidentales garderont la capacité d’utiliser leur système financier comme outil de politique étrangère dans les vingt prochaines années. Si la réponse est non — si les cryptomonnaies deviennent suffisamment liquides et accessibles pour que n’importe quel État sanctionné puisse financer ses opérations — alors tout l’édifice des sanctions s’effondre. L’Iran teste en ce moment les limites de cette architecture. La Corée du Nord l’a déjà dépassée sur plusieurs points. Et personne dans les capitales occidentales ne semble vouloir regarder ce problème en face.
Pékin comme facilitateur silencieux
Il y a un acteur absent de toutes les déclarations officielles sur les 344 millions gelés : la Chine. Pékin achète le pétrole iranien. Les banques chinoises — pas les grandes institutions, mais des banques régionales et des entités d’État de second rang — facilitent des transactions avec des entités iraniennes sanctionnées. Le yuan numérique (e-CNY), encore limité dans son déploiement international, est présenté par certains experts comme le potentiel successeur de l’USDT pour les États sanctionnés cherchant à s’affranchir du dollar.
En 2023, les exportations iraniennes vers la Chine ont atteint un niveau record de 14 milliards de dollars, selon les données douanières chinoises. Une grande partie de ces transactions s’effectue via des mécanismes opaques — troc de pétrole contre équipements, règlements en yuan dans des banques sous-radar, utilisation d’intermédiaires dans des pays tiers. Les 344 millions en cryptomonnaies gelés par Washington ne représentent qu’une fraction du système parallèle que Pékin entretient pour permettre à Téhéran de respirer économiquement malgré les sanctions. Et sanctionner la Chine pour cela ? L’équivalent d’une guerre économique mondiale. Personne ne le fera.
Ce que personne n'ose dire
L’échec documenté de quarante-six ans de sanctions
Voici ce que les communiqués du Trésor américain ne diront jamais : quarante-six ans de sanctions n’ont pas changé la politique fondamentale du régime islamique iranien. Pas sur le nucléaire. Pas sur le soutien aux proxies. Pas sur la répression interne. Les mollahs ont survécu à Carter, Reagan, Bush père, Clinton, Bush fils, Obama — avec l’intermède JCPOA —, Trump, Biden, et revoilà Trump. Ils ont survécu aux sanctions, aux assassinats ciblés, aux sabotages, au Stuxnet, à l’isolement diplomatique.
Cela ne signifie pas que les sanctions sont inutiles. Cela signifie que les sanctions seules sont insuffisantes. Et qu’annoncer avec fanfare le gel de 344 millions en cryptomonnaies, sans l’inscrire dans une stratégie plus large qui répond à la question « quel comportement iranien précis voulons-nous changer, et comment ces 344 millions gelés contribuent-ils à ce changement ? » — c’est confondre l’action et la politique. C’est faire quelque chose pour avoir l’air de faire quelque chose.
Et pourtant — troisième et dernier et pourtant — je ne suis pas en train de plaider pour la levée des sanctions. Je suis en train de plaider pour l’honnêteté intellectuelle sur leurs limites. Il y a une différence entre affaiblir un régime et le changer. Les sanctions font la première chose. Elles échouent systématiquement à faire la seconde. Tant que les décideurs occidentaux ne distingueront pas ces deux objectifs, ils continueront à célébrer chaque saisie comme une victoire stratégique alors qu’elle n’est qu’une victoire tactique dans une guerre qu’ils ne définissent pas clairement.
L’écran de fumée de la rhétorique anti-crypto
Il y a aussi, dans la réaction de certains commentateurs à cette annonce, une tentation de faire des cryptomonnaies elles-mêmes le problème. Ce serait une erreur d’analyse. Avant les cryptomonnaies, l’Iran utilisait l’or physique, le système hawala, des sociétés écrans dans des juridictions complaisantes, le pétrole vendu à prix cassé. Les outils changent. La volonté de contourner, elle, est constante. Interdire les cryptomonnaies n’arrêterait pas l’Iran. Cela pousserait les flux vers d’autres canaux — probablement moins traçables encore.
Ce qui peut faire une différence, c’est une régulation intelligente des plateformes d’échange — pas leur interdiction, mais leur responsabilisation effective, avec des sanctions pénales personnelles pour les dirigeants qui regardent ailleurs, des obligations de déclaration proactives, et une coopération judiciaire internationale structurée. Ces mécanismes existent partiellement. Ils sont sous-appliqués parce qu’ils créent des frictions dans un secteur qui génère des milliards de revenus fiscaux et qui emploie des dizaines de milliers de personnes dans des circonscriptions électorales qui comptent. La politique, encore.
Conclusion
344 millions gelés — et la question qui reste
Le 25 avril 2025, l’administration Trump a gelé 344 millions de dollars en cryptomonnaies liées à l’Iran. C’est réel. C’est significatif. Et ce n’est probablement pas suffisant pour changer quoi que ce soit à la trajectoire fondamentale du régime islamique, ni à celle des conflits qu’il finance. Ce n’est pas une raison de ne pas le faire. C’est une raison de ne pas s’arrêter là.
Ce que cette saisie révèle, c’est l’architecture d’un problème que les démocraties occidentales ont été lentes à reconnaître dans sa pleine ampleur : le système financier international qu’elles ont construit contient désormais des corridors qu’elles ne contrôlent plus. Pas seulement pour l’Iran. Pour tous les acteurs qui ont intérêt à s’affranchir des règles. La blockchain n’est pas le problème. Elle est le révélateur d’un problème plus profond : la gouvernance mondiale du système financier n’a pas évolué à la vitesse de la technologie qui le sous-tend.
Ce qui me reste, après avoir suivi ce fil depuis les adresses hexadécimales jusqu’aux négociations de Mascate, c’est une image : Leila, la sage-femme de Sana’a, qui opère à la lumière d’une lampe de poche parce que le générateur est tombé en panne et qu’il n’y a plus de fuel. Quelque part dans les flux financiers que les enquêteurs de l’OFAC ont remontés pendant des mois, il y avait peut-être de l’argent destiné à financer le drone qui a détruit le dépôt de carburant de son hôpital. Peut-être. Elle, elle ne saura jamais. Et nous, nous aurons lu l’annonce des 344 millions, hoché la tête, et scrollé vers la prochaine alerte.
La dernière image
Dans un entrepôt quelque part — peut-être à Téhéran, peut-être à Dubaï, peut-être dans un data center anonyme quelque part en Asie centrale — des centaines de machines ronronnent. Des ventilateurs soufflent. Des processeurs brûlent de l’électricité à 7 centimes le kilowattheure, subventionnée par l’État. Des hashes sont calculés. Des blocs sont validés. De l’argent est créé, mouvement après mouvement, dans un registre que personne ne possède et que tout le monde peut lire.
344 millions de ce flux ont été gelés vendredi dernier. Le flux, lui, continue.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources principales
Département du Trésor américain — OFAC, sanctions contre Tornado Cash (août 2022)
Département de la Justice américain — Binance plaide coupable, amende 4,3 milliards (novembre 2023)
Sources complémentaires
Elliptic — Iran Bitcoin mining revenues (2021)
Chainalysis — Crypto Crime Report 2024
AIEA — Déclaration sur le programme nucléaire iranien (février 2025)
Groupe d’experts ONU — Rapport sur la Corée du Nord et les cryptomonnaies (2024)
GAFI — Recommandations sur les actifs virtuels et le Travel Rule
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