Les gens derrière le programme
85 millions d’Américains dépendent de Medicaid. Pas des paresseux. Pas des profiteurs du système. Des aides-soignants, des caissières, des chauffeurs de bus, des mères célibataires, des anciens combattants. Des gens qui travaillent 40 heures par semaine dans des emplois que l’économie américaine ne paie pas assez pour s’acheter une assurance privée.
Medicaid, c’est aussi deux tiers des résidents en maison de retraite. Ce sont les grands-parents de l’Amérique profonde. Ceux qui ont voté Trump en 2016, en 2020, en 2024.
Il y a quelque chose de vertigineux là-dedans. Ces gens ont voté pour l’homme qui vient de leur couper le plancher sous les pieds. Et le pire, c’est que Trump le sait. Il le sait, et il l’a fait quand même.
L’arithmétique de la trahison
Les baisses d’impôts que ce projet finance — celles de 2017, reconduites et amplifiées — profiteront à hauteur de 60 % aux 1 % les plus riches. Un foyer dans le top 1 % économisera en moyenne 70 000 dollars par an. Un travailleur au salaire médian américain économisera 150 dollars.
70 000 dollars contre 150 dollars. Voilà le « grand et beau projet de loi ».
L'hypocrisie structurelle du trumpisme
La promesse du candidat
En 2016, Trump avait promis. Il avait promis qu’il ne toucherait pas à Medicaid. Il avait promis une « couverture universelle » — ses mots exacts. Il avait promis que tout le monde serait couvert, « d’une façon magnifique ».
Il avait promis. Il avait menti. Et neuf ans plus tard, le même homme signe la plus grande coupe dans Medicaid de l’histoire américaine.
Ce n’est pas une surprise. Ce n’est pas une trahison de ses idéaux — parce que ses idéaux n’ont jamais été ce qu’il prétendait. Trump n’a jamais été le champion des oubliés. Il a été leur miroir. Leur colère reflétée. Et les miroirs ne soignent personne.
Le Freedom Caucus, les vrais auteurs
Derrière ce vote, il y a les ultras du Freedom Caucus — les républicains les plus durs, financés par des milliardaires libertariens qui rêvent depuis quarante ans de démanteler l’État social américain. Ils ont attendu ce moment. Ils l’ont planifié. Ils l’ont obtenu.
Leurs donateurs, ce sont les frères Koch et leurs héritiers idéologiques. Des gens qui ne mettront jamais les pieds dans un service de Medicaid. Des gens dont les enfants vont dans des cliniques privées à 500 dollars la consultation. Des gens qui ont décidé, depuis leurs bureaux à Washington, que 13,7 millions d’Américains méritaient moins de soins.
Ce que le Sénat va faire
Le barrage qui s’effrite
Le projet passe maintenant au Sénat. Quelques sénateurs républicains ont exprimé des « réserves ». Lisa Murkowski. Susan Collins. Bill Cassidy. Des noms qu’on connaît — des républicains modérés qui ont parfois résisté à Trump.
Parfois. Pas toujours. Rarement au moment où ça comptait vraiment.
J’aimerais me tromper. J’aimerais écrire dans six mois que le Sénat a tenu. Que les « réserves » sont devenues des votes. Que ces 13,7 millions de personnes ont gardé leur couverture. Mais j’ai lu l’histoire républicaine des dix dernières années. Et l’histoire dit : les réserves s’évaporent.
La procédure de réconciliation
Trump et les républicains utilisent la procédure de réconciliation budgétaire — une mécanique qui permet de passer ce projet avec 51 voix au Sénat au lieu de 60. Sans possibilité de filibuster. Sans possibilité pour les démocrates de bloquer.
C’est légal. C’est constitutionnel. C’est une démolition de masse effectuée dans les règles.
La santé comme marqueur de civilisation
Ce que l’Europe comprend que l’Amérique refuse
Au Canada, en France, en Allemagne, au Royaume-Uni — dans chaque démocratie occidentale comparable — le soin est un droit. Pas une marchandise. Pas un privilège. Un droit fondamental, inscrit dans les valeurs collectives.
Aux États-Unis, le soin est un produit. On l’achète si on peut se le payer. On en est privé si on ne peut pas. Et ceux qui ne peuvent pas — les 13,7 millions qui vont perdre Medicaid — vont aller aux urgences, en dernier recours, dans des conditions dégradées, pour des soins qui coûteront dix fois plus cher au système que si on les avait simplement couverts en amont.
L’ironie absolue du système américain, c’est qu’il est à la fois le plus inégalitaire et le plus cher du monde développé. Les États-Unis dépensent deux fois plus par habitant que la France en santé. Et leurs indicateurs sanitaires — espérance de vie, mortalité infantile, maladies chroniques — sont en dessous de la moyenne de l’OCDE. Ce n’est pas un problème de moyens. C’est un problème de valeurs.
Le coût réel de l’inhumanité
Chaque dollar coupé dans Medicaid se retrouve ailleurs. Aux urgences surchargées. Dans des hospitalisations tardives qui coûtent dix fois le suivi préventif. Dans des faillites personnelles — la faillite médicale est la première cause de banqueroute personnelle aux États-Unis. Dans des morts évitables.
Des morts évitables. Pas des effets secondaires regrettables. Des gens qui meurent parce qu’on a décidé qu’ils n’avaient pas droit aux soins.
Trump et la santé — le bilan complet
Huit ans de sabotage
Ce n’est pas le premier coup. En 2017, Trump avait tenté d’abroger l’Obamacare — l’ACA — et avait échoué par un seul vote, celui de John McCain, à 1h du matin, le pouce retourné. Depuis, il a saboté l’ACA par décrets, par coupes administratives, par nominations d’idéologues anti-couverture universelle à la tête des agences.
Robert F. Kennedy Jr. à la tête du ministère de la Santé. Un homme qui croit que les vaccins causent l’autisme — une affirmation réfutée par des milliers d’études scientifiques. Un homme qui a passé vingt ans à semer la méfiance envers la médecine préventive. Voilà qui dirige la santé publique de la première puissance mondiale.
Il y a des moments où l’incrédulité prend le dessus. RFK Jr. à la Santé. C’est comme nommer un pyromane chef des pompiers. Sauf que les conséquences, elles, ne sont pas une métaphore.
L’offensive contre la science
Sous Trump, les CDC ont été vidés de leurs experts. Le budget des NIH — les Instituts nationaux de santé — a été coupé. Des programmes de recherche sur le cancer, le diabète, les maladies cardiovasculaires ont été interrompus. Des données épidémiologiques qui guidaient les politiques de santé publique depuis des décennies ont été supprimées des sites gouvernementaux.
Pas révisées. Pas mises à jour. Supprimées.
Ce que ça dit du trumpisme
La vérité du projet
Le trumpisme n’est pas un populisme de droite qui aurait dérapé. C’est un projet oligarchique habillé en révolte populaire. Le costume, c’est la colère des oubliés. Le corps, c’est la protection des intérêts des ultra-riches.
Couper Medicaid pour financer des baisses d’impôts aux milliardaires n’est pas un accident de parcours. C’est le programme. C’est ce pour quoi les donateurs du Parti républicain ont financé trente ans de fondations libertariennes, de think tanks, de candidats triés sur le volet.
Ce qui me brise, c’est pas Trump. Trump, on savait. Ce qui me brise, c’est les millions de gens qui ont voté pour lui en croyant qu’il allait les protéger. Qui ont vu en lui le seul homme capable de tenir tête à une élite qui les méprisait. Et qui vont se retrouver, dans dix-huit mois, sans carte Medicaid, dans une salle d’attente aux urgences, à se demander pourquoi.
La démocratie comme arme
Le projet est légal. Le vote est démocratique. 215 représentants élus ont dit oui. C’est ça, aussi, la démocratie — elle peut voter contre ses propres citoyens. Elle peut être utilisée comme outil de démantèlement de ce qu’elle a construit.
Montesquieu avait peur de la tyrannie du prince. Tocqueville avait peur de la tyrannie de la majorité. Ce qu’on voit ici, c’est plus subtil encore : la tyrannie d’une minorité organisée qui utilise les mécanismes démocratiques pour imposer sa vision à une majorité qui n’en veut pas.
Ce qui arrive maintenant
Les 13,7 millions
Mia, 34 ans, aide-soignante à Columbus, Ohio. Elle gagne 28 000 dollars par an. Elle a un fils de sept ans, asthmatique. Son inhalateur coûte 380 dollars par mois sans assurance. Elle est sur Medicaid depuis trois ans. Si le projet devient loi, elle perd sa couverture au 1er janvier 2026.
Mia n’est pas une statistique. Mia est une personne. Et il y a 13,7 millions de Mia dans ce pays.
Je ne connais pas Mia. Mais je connais des Mia. Tout le monde connaît des Mia. C’est ça, la violence de ce vote : il est abstrait dans les salles de comité du Capitole, et il est terriblement concret dans une pharmacie de Columbus un mardi matin.
L’élection de mi-mandat se prépare
Les républicains font un calcul. Ils pensent que la douleur des coupes s’étalera dans le temps, que les électeurs oublieront, que d’autres sujets — immigration, crime, culture wars — occuperont le devant de la scène. Ils l’ont fait en 2017. Ils l’ont fait en 2019. Ils pensent pouvoir le refaire.
Ils ont peut-être raison. La mémoire électorale est courte. Deux ans, c’est long.
Pourquoi ça nous concerne
Le modèle américain comme repoussoir
En France, au Québec, partout en Occident, des voix s’élèvent pour « dégraisser » les systèmes de santé publics. Pour introduire plus de « marché ». Pour « responsabiliser » les patients via des franchises, des tickets modérateurs, des primes variables.
Ce qu’on voit aux États-Unis, c’est l’aboutissement logique de ce raisonnement. Ce n’est pas une version extrême d’une idée raisonnable. C’est la destination naturelle de cette direction.
Chaque fois qu’un politicien, ici ou ailleurs, parle de « remettre la santé aux lois du marché », je pense à Mia et son fils asthmatique. Je pense aux 13,7 millions. Je pense au vote du 22 mai à 4h17 du matin. Et j’ai la chienne.
La santé n’est pas une commodité
Une commodité, c’est quelque chose dont on peut se passer si on n’a pas les moyens. Un téléphone dernier modèle. Un voyage en Europe. Un restaurant étoilé. La santé, ce n’est pas ça. La santé, c’est la condition de tout le reste. Sans santé, pas de travail. Pas d’éducation. Pas de participation à la vie collective.
Traiter la santé comme une commodité, c’est traiter les pauvres comme des citoyens de seconde zone. C’est dire, sans le dire, que leur vie vaut moins.
Conclusion
Le verdict
215 voix contre 214. Un seul vote. C’est tout ce qu’il a fallu pour décider que 13,7 millions d’Américains méritaient moins. Pour confirmer que le trumpisme n’a jamais été un mouvement pour les oubliés — il a toujours été un mouvement pour ceux qui les oublient.
Le « Big Beautiful Bill ». Grand. Beau. Une honte magnifiquement emballée.
On va regarder. On va commenter. On va s’indigner sur les réseaux pendant 48 heures. Et puis le cycle d’actualité va tourner. Mais les 13,7 millions, eux, vont rester sans couverture médicale. Leur réalité, elle, ne tourne pas.
Ce qui reste
Il reste une question. Une seule. Pas rhétorique. Réelle.
Quand les démocraties votent contre leurs citoyens les plus vulnérables — légalement, constitutionnellement, avec un sourire et un nom poétique — quel mécanisme de résistance reste-t-il ? Le Sénat ? Les tribunaux ? Le prochain cycle électoral ?
Ou est-ce qu’on accepte, en silence, à 4h17 du matin, que le grand et beau projet de loi soit celui qui décide que certaines vies coûtent trop cher ?
215 voix contre 214. Une seule voix. Et 13,7 millions de personnes qui ne comptent plus.
Signé Maxime Marquette
Sources
Charente Libre — Santé : un autre échec du trumpisme
Center on Budget and Policy Priorities — Medicaid cuts in House reconciliation bill
Kaiser Family Foundation — Medicaid Enrollment and Spending
Congress.gov — One Big Beautiful Bill Act
Congressional Budget Office — Budgetary Effects of the One Big Beautiful Bill Act
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.