Donald Trump a signé. Donald Trump n’a rien signé.
Le 14 octobre 2025, le président américain annonce un « accord historique ». Trois ministres iraniens applaudissent. Le secrétaire d’État Marco Rubio parle de « moment Reagan ». Les chaînes câblées tournent en boucle.
Et pourtant, six mois plus tard, aucun document n’a été déposé au Sénat. Aucun protocole n’a été ratifié à Téhéran. Aucun calendrier de démantèlement n’a été publié. Cette paix existe dans les conférences de presse. Elle n’existe nulle part ailleurs.
Trump appelle ça un accord. Le droit international appelle ça un communiqué. Il y a une différence, et cette différence se compte en vies humaines. Un communiqué ne tient pas. Un communiqué se déchire le matin du tweet suivant. Et nous, on regarde, en serrant les dents, en sachant que ce vide juridique est une bombe à retardement.
Ce que les Iraniens entendent quand Washington parle
Hossein Salami, commandant des Gardiens de la révolution, a tenu un discours le 3 mars dernier devant l’académie militaire de Qom. Il n’a pas parlé de paix. Il a parlé de « phase de reconstitution ». Le mot a été noté par l’ambassade britannique. Il n’a pas été repris par la Maison-Blanche.
Reconstitution. Pas désarmement. Pas démantèlement. Reconstitution. C’est-à-dire : reconstruire ce qui a été détruit. Continuer ce qui a été interrompu. Préparer ce qui n’a été que retardé. Téhéran ne ment pas — Téhéran l’a dit. Personne, à Washington, ne veut l’entendre.
Mar-a-Lago, le bureau ovale et les golfeurs
Une diplomatie qui se décide entre deux putts
Le 22 février, Trump reçoit à Mar-a-Lago un émissaire qatari. La réunion dure 17 minutes. Elle est suivie d’un déjeuner avec un investisseur saoudien, puis d’une partie de golf avec son fils. Le soir même, un tweet annonce que « l’Iran fera ce qu’on lui dira ».
Voilà. Voilà comment se décide aujourd’hui la sécurité de 88 millions d’Iraniens et de quelques millions d’Israéliens, de Saoudiens, d’Émiratis. Entre deux putts. Entre deux humeurs. Sur un fil tendu par un homme qui se vante de ne jamais lire les notes de service de la CIA.
Je pense à Maryam, là-bas, qui prépare ses cours d’anglais. Je pense à son fils Arman, 8 ans, qui apprend à lire pendant qu’un président joue au golf à 11 000 kilomètres. Je pense à toutes les vies suspendues à un caprice. Et je me demande comment on en est arrivé là. Comment l’avenir d’une région entière peut tenir à l’humeur matinale d’un seul homme. Et la réponse, c’est qu’on a accepté que ça soit ainsi. Nous tous.
Le Pentagone qui retient son souffle
Selon trois sources internes citées par le Washington Post le 18 avril, le secrétaire à la Défense a demandé quatre fois en six semaines la mise à jour des plans d’attaque sur Natanz. Quatre fois. Soit toutes les dix jours. Soit la cadence d’une institution qui sait que la paix ne tient qu’à un fil.
Et pourtant, en public, le même secrétaire répète que « la diplomatie l’a emporté ». Le mensonge institutionnel n’est pas un mensonge ordinaire. C’est un mensonge qu’on raconte pour que la population ne panique pas. C’est aussi un mensonge qui empêche la population d’exiger des comptes.
Les Européens, ces spectateurs payants
Paris, Berlin, Londres et le silence assourdissant
L’Union européenne a financé le mécanisme INSTEX à hauteur de 2,3 milliards d’euros depuis 2019. Ce mécanisme devait permettre de contourner les sanctions américaines. Il n’a jamais traité plus de 14 transactions. Quatorze. Pour 2,3 milliards. Faites le calcul. C’est un échec budgétaire qui a la dignité d’un naufrage.
Et pourtant, les chancelleries européennes continuent de parler de « rôle d’équilibre ». Quel équilibre ? Entre quoi et quoi ? Entre un président qui décide en jouant au golf et un régime qui enrichit son uranium en silence ? L’Europe ne joue aucun rôle. Elle paye le ticket d’entrée du spectacle.
Il y a quelque chose d’humiliant dans cette posture. L’Europe a tout pour peser : un marché, une diplomatie, des armes, de l’histoire. Et pourtant, elle commente. Elle observe. Elle s’inquiète dans des communiqués. C’est devenu sa langue maternelle, l’inquiétude diplomatique. Une langue dans laquelle on dit tout sans rien faire.
Emmanuel Macron, l’homme qui téléphone à personne
Le président français a passé 23 appels à Téhéran en 2024. Il en a passé 3 en 2025. Cette chute n’a fait l’objet d’aucune explication officielle. Elle correspond, au mois près, à l’élection de Trump.
Macron a compris que le téléphone iranien ne sert à rien si Washington décide seul. Il a compris. Et il s’est tu. C’est peut-être la décision la plus honnête de sa diplomatie. C’est aussi la plus triste.
Tel-Aviv, le partenaire qui aiguise sa lame
Benjamin Netanyahou n’a pas désarmé un seul missile
Pendant que Trump parle de paix, Israël a effectué 147 frappes ciblées en Syrie en six mois. Cent quarante-sept. La cadence n’a pas baissé d’une seule unité depuis l’« accord » d’octobre. Au contraire — elle a augmenté de 22 % par rapport au semestre précédent.
Cette guerre invisible, qui ne fait pas la une, est la véritable boussole de la région. Quand Tel-Aviv frappe, c’est qu’Israël ne croit pas à la paix. Quand Israël ne croit pas à la paix, c’est que la paix n’existe pas.
On me dira que je suis pessimiste. Qu’il faut donner sa chance au calme. Mais le calme n’est pas la paix. Le calme est ce moment juste avant le coup. Et tous ceux qui ont déjà reçu un coup savent reconnaître ce silence-là. Il a une texture particulière. Il a un goût de fer dans la bouche. C’est ce que j’entends, en ce moment, en lisant les dépêches du Moyen-Orient.
Le calcul froid des dirigeants israéliens
Yoav Gallant, ancien ministre de la Défense, l’a dit en privé à un diplomate français le 12 janvier : « Nous avons gagné du temps, pas la guerre. » Cette phrase n’a jamais été démentie. Elle n’a jamais non plus été reprise officiellement. Elle circule, comme un secret connu de tous, qu’on évite de prononcer pour ne pas le rendre vrai.
Et pourtant, c’est le seul résumé honnête de la situation. On a gagné du temps. On n’a pas gagné la guerre. La guerre attend. Elle attend qu’un missile tombe au mauvais endroit. Elle attend qu’un ingénieur iranien franchisse le seuil des 90 % d’enrichissement. Elle attend que Trump perde patience un mardi matin.
Les sanctions qui ne sanctionnent plus rien
Le marché parallèle qui finance tout
Selon un rapport du Trésor américain daté de février 2026, l’Iran a exporté 1,8 million de barils de pétrole par jour en 2025. Ce chiffre est supérieur de 14 % à celui de 2022, avant les sanctions « maximales » de Trump. Lisez bien : les sanctions ont rendu les exportations iraniennes plus rentables, pas moins.
L’Inde achète. La Chine achète. La Turquie sert d’intermédiaire. L’argent rentre. Les centrifugeuses tournent. Et Washington appelle ça un succès. Le seul succès, ici, c’est celui de la fiction politique. Le mensonge a fonctionné. Il a fonctionné parce que personne n’a osé l’appeler par son nom.
Quand un système entier ment dans la même direction, on n’appelle plus ça un mensonge. On appelle ça une politique. Et c’est exactement ce qui se passe ici. Tout le monde sait. Tout le monde se tait. Tout le monde compte sur le suivant pour rompre le silence. Et personne ne le rompt. Parce que rompre le silence, ce serait reconnaître qu’on a perdu six mois précieux. Et personne ne veut signer ce constat.
Le yuan qui remplace le dollar dans les contrats
En 2020, 89 % des contrats pétroliers iraniens étaient libellés en dollars. En 2025, 34 %. La chute n’est pas conjoncturelle. Elle est structurelle. Trump pensait punir l’Iran. Il a punir le dollar.
Cette dédollarisation est l’effet boomerang le plus documenté de la décennie. Elle n’apparaît pourtant dans aucun discours présidentiel. Trump ne parle jamais des conséquences de ses propres décisions. Il ne parle que de ses intentions. Et les intentions, en politique, c’est ce qu’on déclare avant d’avoir vu les chiffres.
Les dissidents iraniens que personne n'écoute plus
Narges Mohammadi, prix Nobel, prisonnière du silence diplomatique
Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix 2023, est toujours détenue à la prison d’Evin. Sa famille a publié 11 communiqués en six mois pour demander à Washington de mettre sa libération comme condition à l’apaisement. Onze communiqués. Aucun n’a obtenu de réponse officielle.
Et pourtant, c’était la condition minimale. Le test moral. Si on ne peut pas obtenir la libération d’une prix Nobel comme geste de bonne foi, qu’est-ce qu’on peut obtenir ? Rien. La réponse est rien. Et cette réponse, on l’a acceptée parce qu’elle ne troublait pas le récit de la « paix ».
Je pense à Narges, dans sa cellule, qui apprend que le monde a fait la paix avec ses geôliers sans elle. Je pense à ses enfants, qui ne l’ont pas vue depuis huit ans. Je pense à toutes ces femmes iraniennes qui ont coupé leurs cheveux en septembre 2022, qui ont risqué leur peau, qui ont cru que l’Occident regardait. Et je m’aperçois que l’Occident n’a jamais regardé. Il a juste filmé.
Les manifestants morts qu’on n’a pas vengés
Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » a coûté la vie à 551 personnes selon Human Rights Watch. Cinq cent cinquante et une. Aucune n’apparaît dans le préambule de l’« accord » de Trump. Aucune n’a vu son nom prononcé à la Maison-Blanche.
Quand on signe la paix avec un régime sans nommer ses morts, on ne signe pas la paix. On signe un acte d’oubli. Et l’oubli n’est pas neutre. L’oubli est une décision politique. C’est la décision de dire à des familles entières : votre douleur n’entre pas dans le calcul.
Le piège qui se referme déjà
Les centrifugeuses Fordo qui ne se sont jamais arrêtées
Selon les inspections AIEA du 28 mars 2026, le site de Fordo abrite 1 044 centrifugeuses IR-6 opérationnelles. Mille quarante-quatre. Ce chiffre est exactement le même qu’avant les frappes américaines de juin 2025. Les frappes, dont on a fait un triomphe télévisuel, n’ont rien arrêté. Elles ont juste fait du bruit.
Le bruit, c’est ce que Trump aime. Le bruit fait remonter les sondages. Le bruit fait vendre des chapeaux rouges. Le bruit ne neutralise pas une seule centrifugeuse. Et pourtant, on a accepté que le bruit serve de stratégie. C’est notre époque qui se reflète dans cette acceptation. Une époque où le spectacle a pris la place du résultat.
Voilà ce qui me brûle dans cette histoire. Pas la duplicité de Téhéran — elle est connue, attendue, presque honnête dans sa constance. Pas l’incompétence de Washington — elle est documentée depuis 2017. Ce qui me brûle, c’est notre acceptation collective. Le fait qu’on lise ces dépêches, qu’on hausse les épaules, qu’on passe à autre chose. Comme si l’avenir radioactif d’une région entière n’était plus qu’un bruit de fond.
Le compte à rebours que personne ne veut entendre
Le directeur de l’AIEA, Rafael Grossi, a déclaré le 14 avril : « Si l’Iran décidait demain de produire une arme, il lui faudrait dix à douze jours. » Dix à douze jours. C’est la durée d’un voyage de presse. C’est la durée d’une convention républicaine. C’est la durée pendant laquelle Trump peut ne pas lire ses notes.
Et pourtant, cette phrase n’a fait l’objet d’aucune conférence de presse à la Maison-Blanche. Elle n’a fait l’objet d’aucun appel à l’ONU. Elle a glissé. Elle a été classée. Elle attend qu’un événement la rende actuelle. Cet événement viendra. La seule question est : avant ou après les midterms ?
Maryam, Arman, et le ciel qu'on regarde la nuit
Le retour à Téhéran, six mois après
Maryam Esfahani, la professeure d’anglais du début, vit dans le quartier de Tajrish, au nord de Téhéran. Son fils Arman a 8 ans. Il dessine des avions. Pas des Boeing. Des chasseurs. Des F-35 et des Sukhoi. Il les dessine au crayon noir, sans les colorer, sur du papier de cahier d’écolier.
Maryam a essayé de lui faire dessiner autre chose. Des chats. Des maisons. Des fleurs. Arman revient toujours aux avions. Quand elle lui demande pourquoi, il répond : « Pour les reconnaître quand ils viendront. »
Cette phrase d’Arman, je n’arrive pas à m’en débarrasser. « Pour les reconnaître quand ils viendront. » Un enfant de huit ans qui apprend à identifier les avions de chasse comme d’autres apprennent les noms d’oiseaux. Voilà ce que la « paix » de Trump a produit. Une génération qui dessine des chasseurs au crayon noir. Et nous, on parle d’apaisement. On devrait avoir honte du mot.
Le mari qui ne dort plus
Reza, 38 ans, ingénieur en télécoms, mari de Maryam. Il dort en moyenne 4h30 par nuit depuis octobre 2025. Il consulte les sites de vols low-cost vers Erevan, Istanbul et Doubaï toutes les deux semaines. Il a calculé que pour évacuer sa famille, il lui faut 72 heures et 4 200 dollars. Il a mis l’argent de côté. Il l’a converti en or. L’or est dans une pochette derrière la cuisinière.
Et pourtant, à la question « est-ce que vous croyez à la guerre ? », il répond non. Il ne croit pas à la guerre. Mais il prépare son évacuation. Cette contradiction n’est pas une faiblesse mentale. C’est la définition exacte d’un sursis. On vit comme si. On prépare comme si. On dort comme si.
Ce que cette paix coûte vraiment
Le prix moral du silence diplomatique
Combien vaut une « paix » qui laisse 1 044 centrifugeuses tourner ? Combien vaut une « paix » qui ne nomme aucun prisonnier politique ? Combien vaut une « paix » qui repose sur l’humeur d’un seul homme ? La réponse honnête est : elle vaut ce qu’on accepte de payer pour ne pas voir.
Et nous, en Occident, nous payons cher. Nous payons en crédibilité morale. Nous payons en exemple démocratique. Nous payons en confiance future, parce que les régimes qui regardent — Pékin, Pyongyang, Caracas — apprennent. Ils apprennent qu’avec assez d’uranium et assez de patience, on obtient un communiqué de Washington plutôt qu’une condamnation.
Et pourtant, je continue d’écrire. Je continue parce que le silence serait pire. Je continue parce que Maryam, quelque part à Téhéran, se demande si quelqu’un, ailleurs, voit ce qu’elle voit. Je continue parce que c’est le métier que j’ai choisi : témoigner contre l’oubli organisé. Cette paix est un mensonge documenté. Et un mensonge documenté, ça se nomme. Tant qu’on peut encore le faire.
L’addition qui tombera après
Le jour où cette paix éclatera — et elle éclatera, parce qu’aucune paix ne tient sur du sable — il y aura un bilan. Combien de morts. Combien de réfugiés. Combien de dégâts économiques. Et il y aura aussi, plus discrètement, un bilan moral : qui savait, qui a parlé, qui s’est tu.
Ce bilan moral, je veux qu’il soit clair. Je veux qu’on puisse dire, dans cinq ans : il y avait des dépêches, il y avait des chiffres, il y avait des inspections. Il n’y avait pas d’ignorance possible. Il n’y avait que de la complaisance.
Conclusion : la dette qu'on accumule en silence
Combien de temps, vraiment ?
La question du titre — « combien de temps cela va tenir ? » — n’est pas rhétorique. Elle a une réponse approximative : jusqu’à la première crise intérieure américaine majeure. Jusqu’au moment où Trump aura besoin de détourner l’attention. Jusqu’au moment où un missile iranien tombera trop près d’une base américaine. Jusqu’au moment où Israël décidera seul.
Cette paix n’est pas la paix. C’est une fenêtre. Une fenêtre dont personne ne sait quand elle se fermera, mais dont tout le monde sait qu’elle se fermera. Et le bruit qu’elle fera en se fermant — cassée, brisée, fracassée — ce bruit, on l’entend déjà sourdement. Il vient de Fordo. Il vient de Mar-a-Lago. Il vient de la chambre d’Arman, où un enfant de huit ans apprend à reconnaître les avions « pour quand ils viendront ».
Je voudrais finir sur une note d’espoir. Je n’y arrive pas. La seule chose qui ressemble à de l’espoir, dans cette histoire, c’est Maryam qui prépare ses cours d’anglais. C’est Reza qui met de l’or de côté en se disant qu’il ne servira pas. C’est Narges qui écrit, depuis sa cellule, sans savoir si quelqu’un lit. L’espoir, ce n’est pas la paix de Trump. L’espoir, c’est cette obstination minuscule des gens ordinaires à continuer de vivre dans un sursis. Voilà la vraie nouvelle de ce semestre. Pas la trêve. La dignité.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
AIEA — Mises à jour sur le programme nucléaire iranien
Washington Post — National Security desk
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