Une géographie qui décide du destin des empires
Pour comprendre l’ampleur du danger qui se profile, il faut d’abord regarder une carte. Le détroit d’Ormuz est une langue d’eau de quelques dizaines de kilomètres de large, coincée entre la côte iranienne et la pointe de la péninsule d’Oman. Chaque jour, près de vingt millions de barils de pétrole traversent ce goulot d’étranglement. Chaque jour, des dizaines de méthaniers transportent du gaz naturel liquéfié vers l’Asie, vers l’Europe, vers les marchés mondiaux. Si ce passage venait à se fermer, même partiellement, même pendant quelques jours, les conséquences seraient immédiates et brutales. Le baril de brut pourrait dépasser les deux cents dollars en quelques heures. Les bourses asiatiques s’effondreraient à l’ouverture. Les compagnies aériennes annonceraient des pertes massives. Les ménages européens verraient leur facture énergétique exploser à l’approche de l’hiver. Et tout cela ne serait que le commencement.
L’Iran connaît parfaitement cette équation. Depuis des décennies, Téhéran utilise la menace de fermeture comme une arme dissuasive, comme un levier dans toutes les négociations diplomatiques. Mais jusqu’à présent, jamais le régime n’avait été acculé au point d’envisager sérieusement le passage à l’acte. Aujourd’hui, la situation est différente. Les sanctions américaines ont étranglé l’économie iranienne au-delà du supportable. L’inflation dépasse les quatre-vingts pour cent dans certaines provinces. Le rial s’effondre. La jeunesse iranienne descend dans les rues, mais le pouvoir tient encore, durci, paranoïaque, prêt à tout pour survivre. Quand un régime n’a plus rien à perdre, il devient extraordinairement dangereux. Et c’est précisément cette équation que Donald Trump refuse de comprendre, persuadé que l’écrasement économique mène toujours à la capitulation politique. L’histoire récente, de Cuba à la Corée du Nord en passant par le Venezuela, démontre exactement l’inverse. Mais l’histoire n’intéresse pas le président. Seule l’intéresse la victoire immédiate, la photo gagnante, la phrase qui frappe.
Les généraux qui ne décrochent plus le téléphone
Dans les couloirs du Pentagone, quelque chose s’est brisé ces dernières semaines. Plusieurs hauts gradés, selon des fuites parvenues dans la presse spécialisée, refusent désormais de signer certaines ordres opérationnels considérés comme trop risqués. D’autres demandent des contre-signatures juridiques avant tout déploiement supplémentaire dans le Golfe. La défiance n’est plus murmurée dans les bureaux fermés, elle s’écrit noir sur blanc dans des mémorandums internes. Le secrétaire à la Défense, nommé sur des critères de loyauté plutôt que de compétence, perd progressivement le contrôle de sa propre hiérarchie. Cette fracture interne, inédite depuis la guerre du Vietnam, traduit une réalité simple : les militaires américains comprennent qu’on les pousse vers un conflit dont les paramètres n’ont pas été pensés sérieusement, et dont les conséquences excèdent largement les capacités d’absorption de l’armée la plus puissante du monde.
Les analystes du renseignement militaire ont produit, en mars dernier, un rapport classé secret défense dont les contours ont fuité dans la presse anglo-saxonne. Le document, d’une centaine de pages, modélise différents scénarios de confrontation avec l’Iran. Aucun de ces scénarios ne se termine bien pour les États-Unis. Tous prédisent une déstabilisation régionale durable, une explosion des prix de l’énergie, une multiplication des attaques asymétriques contre les bases américaines, et une fragilisation profonde des alliances occidentales. Le rapport conclut que la doctrine de la pression maximale a échoué et qu’une désescalade rapide est nécessaire. Le président, informé des conclusions, aurait jeté le document sur son bureau en qualifiant ses auteurs de défaitistes. Voilà où nous en sommes. Voilà comment se prennent désormais les décisions qui engagent la vie de millions de personnes.
Il y a quelque chose de presque insoutenable à observer ce moment. Une lucidité partagée par presque tous, sauf par celui qui tient le détonateur. Une lucidité impuissante, étouffée, écartée d’un revers de main. Je pense aux familles de soldats déployés dans le Golfe. Je pense aux opérateurs des plateformes pétrolières. Je pense aux pêcheurs omanais. Tous prisonniers d’une décision qu’aucun d’eux n’aura prise.
Section 3 : L'isolement progressif d'un président tout-puissant
Quand les fidèles commencent à reculer
Le cercle rapproché de Donald Trump n’a jamais été homogène. Il s’est construit par strates successives, mêlant fidèles historiques, opportunistes de la dernière heure, idéologues sincères et carriéristes purs. Cette composition hétéroclite a longtemps fonctionné parce que le président savait jouer des rivalités internes, alternant promotions spectaculaires et limogeages humiliants. Mais ce mécanisme, qui exigeait une forme de virtuosité politique, montre aujourd’hui ses limites. Plusieurs figures clés de la première année du second mandat ont quitté l’administration, soit par démission discrète, soit par éviction brutale. Les remplaçants, souvent moins expérimentés, peinent à imposer leur autorité dans les agences fédérales. Le résultat est une bureaucratie présidentielle de plus en plus fragmentée, où les ordres se contredisent, où les notes se perdent, où les décisions se prennent dans l’urgence sans concertation réelle.
Certains observateurs, y compris parmi les soutiens historiques du président, commencent à parler ouvertement de chaos institutionnel. Les comparaisons avec les dernières semaines de l’administration Nixon, à l’été 1974, reviennent dans plusieurs éditoriaux conservateurs. Bien sûr, les contextes sont différents. Trump n’est pas confronté à une enquête parlementaire d’envergure équivalente au Watergate, et son socle électoral demeure solide. Mais le sentiment d’enfermement est comparable. Le président se replie de plus en plus sur un noyau restreint de conseillers ultra-loyaux, qui n’osent plus lui présenter d’informations contradictoires. Les briefings du matin, autrefois nourris par des analyses pluridisciplinaires, se résument désormais à des résumés de coverage médiatique favorable. La déconnexion entre la perception présidentielle et la réalité du monde devient vertigineuse. Et c’est précisément dans ces moments de déconnexion que les pires décisions se prennent, parce qu’elles reposent sur une cartographie mentale qui n’existe plus.
Les milliardaires technologiques qui font leurs valises
L’alliance spectaculaire entre Donald Trump et certains des hommes les plus riches de la planète, scellée pendant la campagne présidentielle de 2024, semblait indestructible. Elle ne l’est plus. Plusieurs figures majeures de la Silicon Valley qui avaient publiquement soutenu le retour du président prennent désormais leurs distances, certains discrètement, d’autres publiquement. Les raisons sont multiples. Les guerres commerciales déclenchées contre la Chine, l’Europe et le Mexique pèsent lourdement sur les chaînes d’approvisionnement des géants technologiques. Les politiques migratoires restrictives privent leurs entreprises de talents indispensables. Les attaques répétées contre les universités américaines fragilisent le vivier de recherche scientifique sur lequel reposent leurs innovations. Et surtout, la perspective d’une confrontation militaire majeure au Moyen-Orient terrifie des dirigeants qui ont construit leur fortune sur la mondialisation et la stabilité des marchés financiers.
Cette défection progressive des élites économiques a un effet politique considérable. Elle prive le président d’une partie de sa légitimité narrative. Trump s’était présenté comme l’homme capable de réconcilier la classe ouvrière blanche et les capitaines de l’industrie technologique, comme le pont entre l’Amérique périphérique et l’Amérique innovante. Cette synthèse improbable était son chef-d’œuvre politique. Sa dislocation laisse le président face à une coalition rétrécie, fondée presque exclusivement sur la mobilisation identitaire et le ressentiment culturel. Une telle coalition peut gagner des élections, mais elle ne suffit pas à gouverner un pays aussi complexe que les États-Unis, encore moins à gérer une crise internationale majeure. Le président se retrouve seul avec ses obsessions, et les forces qui auraient pu le tempérer ont déserté le champ de bataille.
Je repense à ces images de janvier 2025, quand les patrons des plus grandes entreprises mondiales se pressaient au premier rang de l’inauguration. Combien d’entre eux décrochent encore le téléphone aujourd’hui ? Combien restent par calcul, combien par crainte, combien par conviction ? L’histoire montrera que les vrais courageux ne sont pas ceux qui crient le plus fort, mais ceux qui partent quand il aurait été plus rentable de rester.
Section 4 : Une économie mondiale au bord de la rupture
Les marchés qui sentent l’orage avant qu’il n’éclate
Les marchés financiers possèdent une intuition collective qui dépasse souvent la lucidité des dirigeants politiques. Ces dernières semaines, plusieurs signaux faibles trahissent une nervosité grandissante. Les primes de risque sur les obligations souveraines des pays exportateurs de pétrole montent. Les contrats à terme sur le brut affichent une volatilité inhabituelle. Les fonds spéculatifs accumulent discrètement des positions défensives. Le dollar, malgré la rhétorique présidentielle qui le voudrait souverain, montre des signes de fragilité face à l’euro et au yen. Les banques centrales asiatiques diversifient leurs réserves en accélérant leurs achats d’or, atteignant des niveaux inédits depuis les années 1970. Tous ces indicateurs racontent la même histoire : les acteurs économiques anticipent une crise majeure et se préparent en silence, pendant que l’administration américaine continue d’affirmer que tout va bien.
Le commerce international souffre déjà des décisions tarifaires prises depuis février 2025. Les exportations agricoles américaines vers la Chine se sont effondrées de plus de quarante pour cent. Les constructeurs automobiles allemands ont annoncé des plans de réduction de production. Les entreprises de semi-conducteurs taïwanaises hésitent à confirmer leurs investissements promis sur le sol américain. Le tissu économique mondial, déjà fragilisé par les pandémies, les guerres et les transitions énergétiques, supporte de moins en moins les chocs répétés. Une fermeture du détroit d’Ormuz, même brève, ferait basculer ce système dans une crise dont les contours dépasseraient largement celle de 2008. Les économistes les plus pessimistes parlent déjà d’une possible dépression mondiale, avec un effondrement durable du commerce, une explosion du chômage dans les pays développés et une famine de masse dans les pays dépendants des importations alimentaires.
L’Europe paralysée, l’Asie inquiète, le Sud abandonné
L’Union européenne traverse ses propres turbulences politiques, entre montée des extrêmes, fragilité du couple franco-allemand et incertitudes ukrainiennes. Bruxelles ne dispose ni de la cohésion ni des moyens militaires pour s’opposer frontalement à une décision américaine. Les capitales européennes multiplient les démarches diplomatiques, organisent des sommets d’urgence, publient des communiqués prudents, mais leur capacité d’influence réelle sur la Maison Blanche est devenue marginale. Donald Trump méprise ouvertement les institutions européennes, qu’il considère comme des bureaucraties parasitaires. Cette posture, longtemps tempérée par les conseillers diplomatiques de son entourage, est désormais assumée sans filtre. Les Européens regardent la crise se développer avec un sentiment d’impuissance qui rappelle les années 1930, quand les démocraties continentales assistaient, paralysées, à la montée des périls.
L’Asie, et particulièrement la Chine, observe la situation avec un mélange de prudence stratégique et de calcul opportuniste. Pékin importe une part considérable de son énergie via le détroit d’Ormuz. Une crise majeure affecterait directement son économie, déjà ralentie par ses propres défis démographiques et immobiliers. Mais une humiliation américaine au Moyen-Orient renforcerait la stature internationale chinoise et accélérerait la dédollarisation des échanges asiatiques. Le calcul de Xi Jinping est complexe, fait de retenue affichée et de préparation discrète. La Russie, quant à elle, voit dans la crise une formidable opportunité de redorer son blason militaire affaibli par les opérations ukrainiennes. Le Sud global, lui, regarde tout cela avec amertume, conscient qu’il paiera le prix le plus lourd d’une crise dont il n’est ni l’auteur ni le bénéficiaire.
Il y a une violence particulière à voir comment l’égo d’un seul homme peut entraîner des continents entiers dans des tourments dont les premières victimes seront, comme toujours, les plus pauvres. Les ouvriers du Bangladesh dont les usines fermeront. Les paysans éthiopiens dont les prix alimentaires exploseront. Les familles pakistanaises dont les transferts d’argent depuis le Golfe s’arrêteront. Ces vies-là ne pèsent rien dans les calculs présidentiels, mais elles seront les premières à se briser.
Section 5 : Le piège mental d'un président convaincu de son invincibilité
La psychologie du dernier rempart
Pour comprendre pourquoi Donald Trump ne peut pas se sauver lui-même de cette trajectoire, il faut interroger sa psychologie politique profonde. Le président a construit toute sa vie publique sur une seule règle : ne jamais reculer, ne jamais admettre une erreur, ne jamais montrer la moindre faiblesse. Cette doctrine personnelle a fonctionné dans le monde de l’immobilier new-yorkais, dans la téléréalité, dans la campagne présidentielle de 2016, dans la gestion de son premier mandat, dans sa traversée des poursuites judiciaires et dans sa reconquête de la Maison Blanche. Elle a forgé un personnage politique d’une cohérence redoutable, capable d’absorber des chocs qui auraient brisé n’importe quel autre dirigeant. Mais cette même doctrine devient mortifère quand elle se heurte à une réalité géopolitique qui exige souplesse, écoute, capacité de revoir une trajectoire.
Le problème central n’est pas l’intelligence du président. Il est dans son système de valeurs personnel, où la capitulation tactique équivaut à l’humiliation publique, où admettre que les sanctions n’ont pas produit l’effet attendu reviendrait à reconnaître une faute, où négocier réellement avec Téhéran trahirait des années de promesses de campagne. Tous les présidents américains ont dû, à un moment ou à un autre, ajuster leur ligne politique face à des réalités contraires. Trump en est psychologiquement incapable. Il préfère doubler la mise, multiplier les menaces, accroître la pression, dans l’espoir que l’adversaire cédera avant lui. Cette stratégie peut fonctionner face à un partenaire commercial vulnérable, face à un État allié dépendant, face à un opposant politique fragile. Elle est suicidaire face à un régime théocratique qui a placé la résistance à l’Amérique au cœur de son identité fondatrice depuis 1979.
L’absence d’adultes dans la pièce
Pendant le premier mandat de Donald Trump, plusieurs hauts responsables avaient joué le rôle d’amortisseurs face aux décisions les plus dangereuses. Jim Mattis au Pentagone, Rex Tillerson au département d’État, John Kelly à la Maison Blanche, et même, dans une certaine mesure, le vice-président Mike Pence. Ces hommes, malgré leurs limites et leurs compromissions, avaient parfois bloqué, ralenti ou réorienté des impulsions présidentielles particulièrement dangereuses. Le deuxième mandat a été construit délibérément pour éviter cette dynamique. Tous les freins ont été démontés. Les nominations se sont faites sur des critères de loyauté absolue, écartant systématiquement ceux qui auraient pu exprimer des réserves. Le résultat est une administration où plus personne n’ose contredire le chef, où les contre-pouvoirs internes ont été méthodiquement éliminés.
Cette situation crée un phénomène que les politologues appellent la cascade informationnelle inversée. Les conseillers, sachant que le président ne tolère pas les analyses contradictoires, présentent leurs notes avec des biais favorables. Les agences fédérales filtrent les informations pour qu’elles correspondent aux préjugés présidentiels. Les ambassadeurs et les officiers de renseignement censurent leurs propres rapports par crainte de représailles personnelles. Au sommet de la pyramide, le président reçoit une vision tronquée, embellie, conforme à ses attentes. Cette dynamique pathologique a déjà produit des catastrophes historiques. Elle est en train de produire la prochaine. Et le tragique de la situation est que ceux qui pourraient encore alerter, par devoir patriotique ou par conscience morale, savent que leur démarche serait inutile, peut-être même contre-productive. Le système s’est verrouillé sur lui-même.
Section 6 : Les opposants démocrates incapables de structurer une riposte
Une opposition fragmentée et démoralisée
Face à la dérive du second mandat Trump, le Parti démocrate aurait dû jouer un rôle d’alerte républicaine, au sens noble du terme, c’est-à-dire de défense des institutions et des contre-pouvoirs constitutionnels. Mais l’opposition démocrate, lessivée par sa défaite de novembre 2024, déchirée par ses guerres internes entre progressistes et centristes, peine à incarner une alternative crédible. Les ténors traditionnels du parti, marqués par leur âge ou par leur association à des défaites récentes, n’ont plus la légitimité nécessaire pour fédérer. Les nouveaux visages, plus jeunes et plus diversifiés, manquent encore d’expérience et de notoriété nationale. Le résultat est une cacophonie politique où chaque sénateur, chaque représentant, chaque gouverneur démocrate développe sa propre stratégie sans coordination réelle.
Cette fragmentation profite directement à l’exécutif présidentiel, qui peut multiplier les transgressions sans craindre une riposte unifiée. Les commissions parlementaires démocrates, quand elles existent encore après les redécoupages électoraux, peinent à imposer un agenda d’enquête capable de mobiliser l’opinion publique. Les médias progressistes, économiquement affaiblis par des années de polarisation et de baisse des revenus publicitaires, n’ont plus les moyens d’investigations approfondies. La société civile démocrate, syndicats, associations, mouvements écologistes, traverse une période de désorganisation après les coupes massives de financement décidées par le Congrès républicain. Tout cela compose un paysage politique où les contre-pouvoirs traditionnels existent encore formellement mais ne fonctionnent plus efficacement. L’isolement présidentiel n’est donc pas seulement intérieur à l’administration, il est aussi systémique, structurel, lié à un effondrement plus large des mécanismes de régulation démocratique.
Le risque d’un autoritarisme mou installé durablement
Plusieurs analystes politiques, dont des historiens spécialistes des transitions autoritaires, alertent depuis des mois sur un phénomène plus profond que la simple personnalité présidentielle. Les États-Unis sont en train de glisser, lentement mais sûrement, vers une forme d’autoritarisme institutionnel qui ne dit pas son nom. Pas une dictature classique avec coup d’État militaire ou suspension de la Constitution. Quelque chose de plus subtil et de plus durable : un affaiblissement systématique de la presse indépendante, une politisation profonde de l’administration fédérale, une nomination judiciaire orientée vers la loyauté politique, un harcèlement des contre-pouvoirs locaux par des moyens administratifs et financiers.
Cette dérive, comparable à ce qu’ont vécu la Hongrie sous Viktor Orbán, la Turquie sous Recep Tayyip Erdoğan ou l’Inde sous Narendra Modi, transforme progressivement les démocraties libérales en régimes hybrides où les élections continuent d’exister mais où les conditions de la compétition politique sont systématiquement biaisées. Dans ce contexte, une crise internationale majeure comme celle qui se profile autour du détroit d’Ormuz devient un accélérateur formidable. L’état d’urgence permet de suspendre des droits, de censurer des médias, d’arrêter des opposants au nom de la sécurité nationale. Donald Trump n’a pas besoin d’organiser une crise pour en profiter politiquement. Il lui suffit de laisser se développer celle qu’il a lui-même créée, puis de récolter les bénéfices autoritaires de la peur collective. Cette logique est l’une des plus inquiétantes du moment présent, parce qu’elle suggère que l’incapacité présidentielle à se sauver de lui-même n’est peut-être pas un bug, mais une fonctionnalité du système qu’il a contribué à construire.
J’ai longtemps cru que la démocratie américaine était indestructible, protégée par ses contre-pouvoirs, par ses traditions, par son immense vitalité civique. Je le crois moins aujourd’hui. Pas parce que les institutions ont disparu, mais parce qu’elles continuent de fonctionner formellement pendant que leur substance s’évapore. C’est cette substance qui me manque le plus quand je regarde Washington en ce printemps 2026.
Section 7 : Les scénarios possibles pour les prochaines semaines
Le scénario de l’escalade incontrôlée
Le scénario le plus inquiétant, et malheureusement le plus probable selon plusieurs analystes du renseignement européen, est celui d’une escalade incontrôlée dans les semaines à venir. Téhéran, acculé économiquement, pourrait décider de tester la détermination américaine en menant une opération limitée mais spectaculaire : attaque contre un navire commercial, saisie d’un pétrolier occidental, mouvement militaire visible vers le détroit. Cette provocation calculée chercherait moins à fermer effectivement le passage qu’à montrer la capacité iranienne de le faire, dans l’espoir d’obtenir un assouplissement diplomatique. Mais cette manœuvre suppose, du côté américain, un président capable de réponse mesurée. Or, Donald Trump fonctionne sur le mode du surenchérissement systématique. Une provocation iranienne déclencherait probablement une riposte américaine massive, qui à son tour pousserait Téhéran à passer à l’acte plus radicalement, et ainsi de suite jusqu’à la confrontation ouverte.
Dans ce scénario, la fermeture effective du détroit d’Ormuz interviendrait sans qu’aucune des deux parties ne l’ait véritablement choisie. Elle résulterait d’une accumulation de réactions automatiques, d’engrenages diplomatiques et militaires que personne ne contrôle vraiment. C’est ainsi que les grandes catastrophes géopolitiques se produisent généralement, par dérapage incrémental plutôt que par décision claire. Les historiens de la Première Guerre mondiale ont longuement documenté ce mécanisme, où des dirigeants raisonnables se sont retrouvés à déclencher un conflit dont aucun ne voulait, simplement parce que chacun pensait que l’autre céderait au dernier moment. Cette logique pourrait se reproduire en 2026, avec des conséquences potentiellement plus graves encore, compte tenu de la mondialisation économique et de la prolifération nucléaire.
Le scénario de la sortie négociée in extremis
Un scénario alternatif, moins probable mais possible, serait celui d’une désescalade de dernière minute, sous la pression conjointe des marchés financiers, des alliés européens et asiatiques, et de quelques personnalités encore influentes au sein du Parti républicain. Ce scénario supposerait que Donald Trump accepte, sous une forme ou une autre, d’ouvrir une négociation discrète avec Téhéran. Plusieurs médiateurs potentiels pourraient faciliter cette ouverture : le sultan d’Oman, qui dispose historiquement de canaux directs avec les deux capitales, l’émir du Qatar, qui a déjà joué ce rôle lors de précédents épisodes de tension, voire la Turquie, dont les relations avec l’administration Trump se sont récemment réchauffées. Une telle négociation, si elle aboutissait, permettrait probablement un assouplissement partiel des sanctions américaines en échange d’un gel du programme nucléaire iranien et d’une garantie de libre passage dans le détroit.
Mais ce scénario se heurte à plusieurs obstacles structurels. Premièrement, la psychologie présidentielle, déjà évoquée, rend difficile toute reconnaissance implicite d’erreur stratégique. Deuxièmement, l’écosystème politique autour de Trump, fait d’idéologues anti-iraniens convaincus, résisterait farouchement à toute désescalade. Troisièmement, le régime de Téhéran lui-même, divisé entre faucons et pragmatiques, pourrait ne pas être en mesure d’offrir des garanties suffisantes pour rendre l’accord politiquement vendable à Washington. Quatrièmement, le calendrier électoral américain, avec les élections de mi-mandat à l’horizon, incite plutôt à la fermeté affichée qu’à la souplesse diplomatique. Pour toutes ces raisons, le scénario de la sortie négociée, bien qu’il soit le plus désirable du point de vue de la stabilité mondiale, demeure peu probable dans les conditions politiques actuelles. L’espoir existe, mais il est mince.
Conclusion : Quand l'orgueil d'un seul devient le fardeau de tous
Une responsabilité historique qui dépasse la personne du président
L’histoire jugera sévèrement la séquence politique que nous traversons. Elle jugera Donald Trump, évidemment, pour son incapacité à mesurer les conséquences de ses propres décisions, pour son refus chronique d’écouter les expertises, pour sa transformation de la politique étrangère américaine en théâtre personnel. Mais elle jugera aussi, et peut-être plus durement, tous ceux qui auraient pu freiner cette dérive et qui ont choisi de ne pas le faire. Les sénateurs républicains qui ont validé toutes les nominations problématiques. Les juges fédéraux qui ont avalisé les décrets les plus contestables. Les chefs d’entreprise qui ont signé des chèques pour assurer leur tranquillité fiscale. Les commentateurs médiatiques qui ont normalisé l’inacceptable au nom de l’objectivité journalistique. Les électeurs, surtout, qui ont accordé un second mandat à un homme dont le premier avait déjà démontré la dangerosité.
Cette responsabilité collective n’efface pas la responsabilité individuelle du président. Mais elle remet en perspective le drame qui se joue. Donald Trump n’est pas tombé du ciel. Il est le produit d’une société qui a perdu confiance dans ses élites traditionnelles, d’une économie qui a abandonné des régions entières, d’un système éducatif qui n’a pas su transmettre les anticorps démocratiques, d’une culture politique qui a remplacé le débat par le spectacle. Le détroit d’Ormuz n’est que le symptôme aigu d’une maladie chronique qui ronge les démocraties occidentales depuis des décennies. Soigner ce symptôme ne suffira pas. Il faudra un jour, après cette crise, après le naufrage probable, après le décompte des dégâts, reconstruire patiemment les fondations d’une démocratie capable de produire des dirigeants raisonnables et des contre-pouvoirs effectifs. Cette reconstruction prendra du temps. Elle exigera des sacrifices. Elle réclamera une lucidité collective dont nous ne sommes pas encore certains d’être capables.
Je termine ce texte avec une étrange sensation, mélange de colère contenue et de lassitude profonde. J’aurais aimé écrire autre chose. J’aurais aimé décrire un sursaut, une prise de conscience, un retour de la raison. Mais je ne vois rien de tel à l’horizon. Je vois seulement un homme seul dans un bureau ovale, entouré de courtisans muets, persuadé qu’il peut encore tout retourner à son avantage. Et je vois, au loin, les eaux étroites du détroit d’Ormuz, sous un ciel qui se charge lentement de nuages. Personne ne pourra le sauver de lui-même cette fois. Et nous, nous le saurons trop tard.
Signé Jacques Pj Provost, chroniqueur
Sources
AlterNet — No one can save Trump from himself this time — 19 mai 2026
Reuters Middle East — Couverture continue de la crise du détroit d’Ormuz — Mai 2026
Foreign Affairs — Analyses sur la doctrine de pression maximale et ses limites — Avril 2026
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