L’histoire est écrite par les vainqueurs, les survivants et ceux qui ont eu la primeur des archives. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit entièrement fausse. Cela signifie simplement que la version qui finit par s’imposer dans les manuels scolaires a tendance à gommer les aspérités, à édulcorer les motivations et à omettre les éléments qui compliquent le parcours du héros. Les vingt moments présentés ci-dessous ne relèvent pas de la théorie du complot. Il s’agit de cas où le récit officiel et la réalité dans son ensemble ont toujours été assez éloignés l’un de l’autre. Voici 20 moments où la version officielle mérite qu’on y jette un second regard.
1. L'incident du golfe du Tonkin
L’administration Johnson a déclaré au Congrès que des bateaux nord-vietnamiens avaient attaqué des destroyers américains dans le golfe du Tonkin, ce qui a conduit le Congrès à autoriser l’escalade du conflit au Vietnam. La première attaque a été contestée. La seconde n’a très certainement jamais eu lieu. Robert McNamara l’a d’ailleurs reconnu par la suite. La guerre qui s’ensuivit a coûté la vie à plus de 58 000 Américains, et elle s’est en grande partie fondée sur un incident dont le gouvernement savait, dès l’époque, qu’il était douteux.
2. Le naufrage du Maine
Lorsque l’USS Maine explosa dans le port de La Havane en 1898, les journaux dirigés par William Randolph Hearst accusèrent l’Espagne et battirent le tambour de la guerre. Une enquête menée par la marine en 1976 conclut que l’explosion était très probablement due à un accident interne. L’Espagne n’y était presque certainement pour rien. La guerre hispano-américaine eut lieu malgré tout.
3. Christophe Colomb découvre l'Amérique
Colomb n’a pas découvert l’Amérique. Des millions de personnes y vivaient déjà, et des explorateurs nordiques y étaient arrivés cinq siècles plus tôt. Colomb n’a jamais mis les pieds sur le continent nord-américain. Ce que ses voyages ont en réalité marqué le début, c’est une période de conquête et de colonisation qui a entraîné la mort de dizaines de millions d’autochtones. Le récit de cette « découverte » a toujours été raconté selon un point de vue très particulier.
4. Les bombes atomiques qui ont mis fin à la Seconde Guerre mondiale
Selon la version officielle, ce sont les bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki qui ont contraint le Japon à capituler et mis fin à la guerre. Les historiens débattent de cette question depuis quatre-vingts ans. Certains éléments indiquent que le Japon envisageait déjà de capituler avant le largage des bombes, et la déclaration de guerre de l’Union soviétique au Japon, le 8 août, a peut-être joué un rôle tout aussi déterminant.
5. La chevauchée nocturne de Paul Revere
Revere a effectivement pris la route dans la nuit du 18 avril 1775. Il n’était pas seul, et il n’est pas allé jusqu’au bout. William Dawes a emprunté un autre itinéraire pour la même mission. Samuel Prescott les a rejoints en cours de route. Revere a été capturé par une patrouille britannique avant d’atteindre Concord. Prescott a quant à lui mené sa course à terme. Le poème de Longfellow a fait de Revere un héros hors du commun parce que le poème en avait besoin, et non parce que l’histoire l’exigeait.
6. La Boston Tea Party : une manifestation spontanée
On présente généralement la Boston Tea Party comme une manifestation spontanée de l’indignation des colons. Il s’agissait en réalité d’une opération coordonnée et planifiée à l’avance par les Fils de la Liberté, avec des participants déguisés et une cible commerciale bien précise. Les griefs étaient réels. La spontanéité, elle, ne l’était pas.
7. La dernière bataille de Custer
Depuis un siècle et demi, Custer est présenté comme un héros tragique mort courageusement à Little Bighorn. Il a divisé ses forces contre l’avis de ses éclaireurs, a ignoré les renseignements concernant l’effectif de l’ennemi et a lancé une attaque tactiquement imprudente. Les guerriers lakotas et cheyennes qui l’ont vaincu défendaient des terres que l’armée américaine s’était systématiquement appropriées, en violation de ses propres traités.
8. Les Pères fondateurs et l'esclavage
Plus de la moitié des signataires de la Déclaration d’indépendance possédaient des esclaves. Thomas Jefferson, qui a écrit que tous les hommes sont créés égaux, a possédé plus de 600 esclaves au cours de sa vie. La Constitution a protégé la traite négrière pendant vingt ans et considérait les esclaves comme représentant les trois cinquièmes d’une personne aux fins de la représentation politique.
9. Le récit épuré du jour J
Le débarquement en Normandie fut un véritable exploit militaire et un acte de courage collectif. Il faillit toutefois tourner au désastre à plusieurs reprises. Les parachutistes furent dispersés dans tous les sens. À Omaha Beach, des défaillances dans la planification entraînèrent des pertes bien supérieures aux prévisions. Le récit officiel a mis en avant l’héroïsme, qui était bien réel, tout en éludant discrètement la question de savoir si l’opération avait été aussi bien conçue que le laissent supposer ses résultats.
10. La simplicité héroïque du mouvement des droits civiques
La version qui s’est figée dans la mémoire officielle réduit ce mouvement à quelques moments marquants et à un parcours linéaire qui aboutit sans heurts à la justice. Elle a tendance à minimiser la politique économique radicale de Martin Luther King Jr., qui était profondément impopulaire au moment de son assassinat et qui était allé bien au-delà de la lutte pour les droits civiques pour s’opposer à la guerre du Vietnam et militer en faveur de la redistribution des richesses.
11. La surprise d'octobre
Lorsque les otages américains en Iran ont été libérés le jour même de l’investiture de Reagan, beaucoup ont jugé cette coïncidence extraordinaire. Des allégations ont alors circulé selon lesquelles l’équipe de campagne de Reagan aurait secrètement négocié avec l’Iran pour repousser la libération au-delà des élections de 1980, privant ainsi Carter d’une issue qui aurait pu sauver sa présidence. Une enquête du Congrès n’a trouvé aucune preuve concluante. Depuis lors, des reportages ultérieurs et des documents déclassifiés ont laissé cette question en suspens, ce qui reste gênant.
12. La mort de Marilyn Monroe
Monroe est décédée en août 1962 ; la cause officielle a été une probable overdose de barbituriques, et son décès a été qualifié de suicide probable. Le rapport de police original a été égaré pendant des années. L’enquêteur en chef du médecin légiste a déclaré par la suite que l’affaire justifiait une enquête judiciaire qui n’a jamais eu lieu. La version officielle n’est pas impossible. Elle est également d’une clarté inhabituelle pour une affaire comportant autant de zones d’ombre.
13. Le Watergate : une opération menée de manière arbitraire
La version officielle s’est arrêtée à un cambriolage, à une tentative de dissimulation et à une démission. Ce que cette interprétation occulte, c’est le contexte plus large : un programme systématique de mises sur écoute illégales, de sabotage politique et d’utilisation des agences fédérales à des fins de harcèlement, qui durait depuis des années. Le Watergate est devenu le symbole d’un scandale, alors qu’il n’était en réalité que le symptôme d’un phénomène plus vaste et plus institutionnel qu’un simple cambriolage raté.
14. La seule réalisation de Lewis et Clark
On célèbre Lewis et Clark comme des explorateurs ayant traversé un continent inconnu. Le territoire qu’ils traversaient abritait pourtant des dizaines de nations bien établies qui le connaissaient déjà parfaitement et dont la coopération était essentielle à la survie de l’expédition. Si celle-ci a été couronnée de succès, c’est en grande partie grâce à l’aide des populations qui y vivaient déjà, alors que son objectif était justement de faciliter le déplacement futur de ces mêmes populations.
15. Les arguments humanitaires en faveur de la guerre hispano-américaine
On présente souvent cette guerre comme une intervention humanitaire visant à libérer Cuba de la domination espagnole. Mais la réalité est plus complexe : elle recouvre des intérêts commerciaux, une indignation médiatique orchestrée et des ambitions politiques qui avaient davantage à voir avec l’expansion dans le Pacifique qu’avec la liberté de Cuba. Les États-Unis s’emparèrent alors de Porto Rico, de Guam et des Philippines, où les forces américaines passèrent ensuite des années à réprimer un mouvement indépendantiste avec une brutalité considérable.
16. Thanksgiving
En 1621, les Pèlerins et les Wampanoag ont célébré ensemble une fête de trois jours. Ce qui s’ensuivit au cours des décennies suivantes fut la destruction quasi totale de la nation wampanoag, causée par la guerre, l’esclavage et les maladies. Cette fête fut officialisée par Lincoln en 1863 dans un souci d’unité nationale en temps de guerre. Ce n’est que bien plus tard que l’on y greffa le récit idyllique de la récolte.
17. La baie des Cochons : une simple incompétence
Le rapport officiel a imputé l’échec à une mauvaise planification et à la décision de Kennedy de ne pas fournir de soutien aérien. On s’est moins penché sur l’hypothèse plus générale de la CIA selon laquelle Kennedy n’aurait d’autre choix que d’engager les forces américaines une fois l’opération lancée, et sur le fait que l’agence n’avait pas été tout à fait honnête avec le nouveau président quant aux conditions réelles nécessaires à la réussite du plan.
18. La guerre de 1812 : une victoire américaine
On enseigne parfois aux Américains que la guerre de 1812 s’est soldée par une sorte de match nul. Les Britanniques ont incendié Washington, D.C. La victoire militaire américaine la plus célèbre de cette guerre, celle de Jackson à la Nouvelle-Orléans, a eu lieu deux semaines après la signature du traité de paix. Ce récit de la victoire a été élaboré au niveau national et a longtemps été enseigné dans les salles de classe américaines sans être vraiment remis en question.
19. Le tireur solitaire
La Commission Warren a conclu qu’Oswald avait agi seul. Une enquête du Congrès menée en 1979 a révélé que Kennedy avait probablement été assassiné à la suite d’un complot, sur la base de preuves acoustiques qui ont depuis été contestées. Les documents gouvernementaux pertinents sont restés classés secrets pendant des décennies. La théorie du tireur isolé est peut-être correcte. Elle n’a jamais fait l’objet d’un consensus établi, contrairement à ce que les versions officielles ont parfois laissé entendre.
20. Comment la Guerre froide a pris fin
Selon la version officielle américaine, ce sont le renforcement militaire de Reagan et sa clarté morale qui ont provoqué la chute de l’Union soviétique. Le tableau complet tient compte du programme de réformes de Mikhaïl Gorbatchev, des contradictions internes de l’économie soviétique et des décennies de pression exercée par les dissidents au sein du bloc de l’Est. Le rôle de Reagan a bel et bien été réel. La version selon laquelle un seul homme et un seul pays auraient remporté la Guerre froide à la seule force de leur volonté est un récit qui s’adresse à un public bien précis.