Avant l’apparition des appareils photo, la seule trace de l’apparence d’une personne était ce qu’un peintre décidait de reproduire sur la toile. Et les peintres étaient soumis aux mêmes contraintes que celles auxquelles les êtres humains sont toujours confrontés : satisfaire leurs mécènes, flatter les puissants et, parfois, régler leurs comptes. Certains personnages étaient adoucis, idéalisés et mis en valeur sous leurs meilleurs angles. D’autres étaient peints par des ennemis ou caricaturés par des rivaux qui avaient un compte à régler. Voici 10 personnages historiques dont les portraits leur ont rendu un grand service, et 10 qui n’ont pas eu cette chance.
1. Henri VIII
Les portraits de Holbein montrent un titan : aux épaules larges, d’une prestance physique imposante, dégageant une grande autorité grâce à sa posture campée. À l’époque où ces tableaux ont été réalisés, Henri était probablement obèse, souffrait d’ulcères aux jambes et avait du mal à marcher. Les peintres de la cour savaient ce que leur métier exigeait.
2. Louis XIV
Le Roi Soleil mesurait apparemment environ 1,63 mètre et compensait cette petite taille par des perruques imposantes, des chaussures à talons hauts et une culture de cour axée sur une magnificence ostentatoire. Ses portraits, où abondent l’hermine et les poses héroïques, font tout leur possible pour effacer ces quelques centimètres, et ses dents, notoirement en mauvais état, n’apparaissent curieusement jamais.
3. La reine Élisabeth Ire
Les derniers portraits d’Élisabeth relevaient moins de la peinture que de la propagande : le visage lissé jusqu’à en paraître intemporel, la peau d’un blanc d’albâtre, le regard souverain et impénétrable. À soixante ans, elle avait perdu la plupart de ses dents et dissimulait ses cicatrices de variole sous une épaisse couche de maquillage à base de plomb, ce que les portraits ne laissaient en rien transparaître.
4. Napoléon Bonaparte
Les grandes toiles de David représentant Napoléon traversant les Alpes sur un cheval cabré relèvent du pur spectacle. La traversée aurait en réalité eu lieu à dos de mule, dans des conditions bien moins spectaculaires, un détail que David n’a pas été chargé de représenter.
5. George Washington
Le portrait de Gilbert Stuart figurant sur le billet d’un dollar a été peint alors que Washington avait une soixantaine d’années et portait un dentier mal ajusté qui déformait sa mâchoire. On raconte que Stuart l’aurait délibérément laissé inachevé afin de pouvoir continuer à en faire des copies pour gagner sa vie. L’image rigide et distante que nous connaissons tient autant au modèle économique de Stuart qu’au visage réel de Washington.
6. Cléopâtre
La Cléopâtre idéalisée de la peinture européenne doit davantage à l’imagination de la Renaissance qu’aux sources historiques. Les pièces frappées sous son règne représentent une femme aux traits marqués, qui avait l’allure d’une souveraine et non d’un idéal romantique, et les sources antiques laissent entendre que son pouvoir tenait à son intelligence et à son éloquence. Les peintres ont pour la plupart ignoré cela.
7. Marie, reine d'Écosse
Les images douces et mélancoliques qui ont défini son image ont été peintes bien après son exécution et reflètent davantage le récit d’une martyre que la femme elle-même. Les témoignages de l’époque la décrivent comme une femme grande et imposante plutôt que comme une beauté au sens conventionnel du terme, et les portraits ont été réalisés pour correspondre à la légende.
8. Jules César
Nous ne disposons d’aucun portrait de César réalisé avec certitude d’après nature, mais l’image d’un génie militaire au visage fin et aux traits marqués perdure à travers les siècles. Les bustes antiques suggèrent un visage plus marqué par les années, et il semblerait qu’il fût complexé par ses cheveux clairsemés, ce que les sculpteurs ont su traiter avec une discrète bienveillance.
9. Richard Cœur de Lion
L’image du roi-guerrier intrépide qu’on attribue à Richard Ier est en grande partie une construction victorienne, conçue pour répondre aux besoins d’une époque qui avait besoin que ses héros médiévaux aient l’allure de tels héros. Les sources contemporaines décrivent un homme grand et imposant, mais la tradition visuelle héroïque est apparue plusieurs siècles plus tard et servait des intérêts bien précis.
10. Charlemagne
Les portraits officiels de Charlemagne ont été réalisés plusieurs siècles après sa mort. Son biographe Einhard décrivait un homme au ventre bedonnant, à la voix fluette et au cou trop court par rapport à sa carrure. L’image de cet empereur majestueux en grande tenue d’apparat relève presque entièrement de l’idéalisation.
Voici 10 personnages historiques dont les portraits ne leur rendaient pas justice.
1. Richard III
Lorsque le squelette de Richard III a été découvert sous un parking de Leicester en 2012, il présentait une scoliose, mais avec une courbure moins prononcée que ne le suggérait la tradition, et aucun bras atrophié. Le méchant bossu de Shakespeare avait servi de modèle visuel pendant des siècles, et il s’agissait en grande partie de propagande des Tudor, menée par des personnes ayant de bonnes raisons de justifier la dynastie qui l’avait remplacé.
2. Anne de Clèves
Henri VIII rejeta Anne de Clèves après l’avoir rencontrée, alors qu’il avait été séduit par le portrait flatteur réalisé par Holbein. Des témoignages de l’époque indiquent qu’elle était tout à fait présentable. L’insulte de la « jument des Flandres » venait d’Henri lui-même, qui n’était plus vraiment en mesure de juger les apparences à ce stade, mais cette calomnie l’a tout de même suivie à travers l’histoire.
3. Oliver Cromwell
Les portraits de Cromwell sont particulièrement peu flatteurs comparés à ceux de presque tous les autres dirigeants puissants de son époque : ils le représentent comme un homme aux traits grossiers, aux bajoues tombantes, sans concession. Que cela reflète son aversion puritaine pour la vanité ou une tradition de portraits hostiles, l’histoire nous a légué un Cromwell sans charme plutôt que la figure imposante que ses contemporains décrivaient également.
4. Catherine de Médicis
Les portraits de Catherine, en particulier ceux diffusés par ses ennemis, la représentent sous un jour particulièrement sévère : toujours vêtue de noir de veuve, le visage impassible, l’air froid. Les pamphlétaires protestants en ont fait une sorte de sorcière. La réalité d’une femme qui a su préserver la couronne de France tout au long de décennies de guerres de religion est bien plus intéressante que ne le suggère aucun tableau.
5. Vlad III de Valachie
L’image emblématique de ces yeux morts et fixes et de cette bouche cruelle provient de portraits gravés sur bois réalisés spécialement pour effrayer le public d’Europe occidentale. La légende de Dracula doit davantage à ces gravures qu’à tout autre type de portrait digne de ce nom. Il était certes brutal, mais cette tradition visuelle visait à horrifier, et non à documenter.
6. Marie Ire d'Angleterre
Les historiens ultérieurs et les propagandistes protestants ont fait de « Marie la Sanglante » un personnage caricaturalement sinistre, et les portraits ont suivi le mouvement. Les sources contemporaines décrivent une femme de petite taille, souvent malade, soumise à une pression politique immense, dont les méthodes n’étaient pas en décalage avec celles de son père Henri, mais qui n’avait pas son talent pour charmer, et les portraits n’ont jamais cherché à compenser cela.
7. Ivan le Terrible
Le surnom d’Ivan IV en russe, « Grozny », se traduit davantage par « redoutable » que par « terrible », un choix de traduction qui a influencé tous les portraits ultérieurs en anglais. Les images ont privilégié la version « terrible » : regard hagard, aspect monstrueux. C’était certes un souverain violent, mais cette tradition visuelle reflétait autant un cadrage délibéré de la part des étrangers que la réalité.
8. Thomas Cromwell
Holbein a également peint Thomas Cromwell, mais alors qu’il flattait Henri, le portrait de Cromwell est sans concession : on y voit un homme de main accomplissant une tâche difficile, sans chercher à le dissimuler. Après son exécution, son image est devenue le symbole de toute la corruption de la politique des Tudor. Celui qui avait passé des décennies à faire fonctionner la machine gouvernementale a été réduit à un visage servant d’avertissement.
9. Socrate
Les bustes de Socrate, réalisés après sa mort, ont exagéré ses traits, réputés peu attrayants, jusqu’à en faire une caricature : nez retroussé exagéré, yeux exorbités. Il semble qu’il ait lui-même exploité cet aspect pour illustrer une réflexion philosophique sur la beauté intérieure par opposition à la beauté extérieure, mais les artistes qui lui ont succédé ont à leur tour amplifié cette tendance, ancrant ainsi une image qui exagérait sans doute ce qui n’était qu’un visage ordinaire.
10. Agrippine l'Aînée
Les bustes romains représentant Agrippine montrent un visage fort et déterminé, mais les sources écrites ont été rédigées presque exclusivement par des historiens masculins qui percevaient son ambition politique comme une menace. Une femme faisant preuve de la même détermination que celle attribuée à la grandeur des hommes romains était décrite comme dangereuse plutôt que redoutable, et cette perception s’est imposée.