La Cour suprême réécrit les règles du jeu
La décision de la Cour suprême du 20 février 2026 dans les affaires Learning Resources, Inc. v. Trump et Trump v. V.O.S. Selections, Inc. constitue un tournant structurel dans la politique commerciale américaine. Les juges ont tranché : l’IEEPA, statut conçu pour bloquer des avoirs ennemis ou réguler des transactions financières en temps de crise, ne saurait être invoqué pour lever des droits de douane. Le pouvoir de taxer les importations appartient constitutionnellement au Congrès, et toute délégation de ce pouvoir au président doit être explicite. Elle ne l’était pas sous l’IEEPA.
Les conséquences ont été immédiates et brutales. Tous les tarifs dits réciproques imposés depuis avril 2025, le tarif de base de 10%, les surtaxes liées aux urgences sur le fentanyl, et surtout le tarif de 40% imposé spécifiquement au Brésil à l’été 2025 — tout cela s’est évaporé. Le gouvernement américain s’est retrouvé face à une ardoise potentielle de plus de 130 milliards de dollars en remboursements possibles à des importateurs lésés. La Cour a laissé les mécanismes de remboursement non résolus, un cadeau empoisonné pour les tribunaux inférieurs.
La Section 301, une arme plus lente mais imperméable aux tribunaux
L’USTR Jamieson Greer, dans un communiqué publié le jour même de l’arrêt de la Cour suprême, a tracé la voie de la reconstitution tarifaire : lancer de nouvelles investigations sous la Section 301 sur un calendrier accéléré. Cette section de la Loi de 1974 exige un processus formel — enquête, consultation publique, audience — mais elle est immunisée contre les contestations judiciaires qui ont emporté l’IEEPA. Les tarifs Section 301 imposés à la Chine depuis le premier mandat Trump n’ont jamais été renversés. C’est ce modèle juridique robuste que Washington veut désormais appliquer à Brasília.
L’enquête spécifique sur le Brésil avait été lancée dès le 15 juillet 2025, à la direction du président Trump. Elle portait déjà sur les six domaines évoqués plus haut. Le verdict de juin 2026 est donc la conclusion d’un processus entamé un an plus tôt, et sa publication intervient précisément au moment où l’administration cherche à reconstruire son arsenal commercial sur des bases juridiques plus solides. Ce n’est pas une coïncidence : c’est une stratégie.
Il faut rendre à César ce qui est à César : sur le plan procédural, la Section 301 est infiniment plus solide que l’IEEPA. L’administration Trump a appris la leçon douloureuse de ses premières années. Mais une arme plus légale n’est pas nécessairement une arme plus juste, et la légitimité procédurale ne saurait masquer les motivations politiques qui transparaissent dans le choix des cibles.
Les six griefs de l'USTR contre Brasília : le vrai et le prétexte
Des accusations hétéroclites qui mêlent le légitime et le politique
L’USTR a fondé sa détermination sur six catégories de pratiques brésiliennes jugées déraisonnables. Certaines de ces accusations méritent d’être prises au sérieux. La question des tarifs préférentiels injustes — le Brésil appliquant des grilles tarifaires qui défavorisent les marchandises américaines par rapport à celles de certains partenaires — est un grief commercial légitime. Il en va de même pour certains aspects de la protection de la propriété intellectuelle et de l’accès au marché de l’éthanol, où le Brésil applique depuis 2023 un tarif de 18% sur les importations américaines d’éthanol.
Mais d’autres accusations sont franchement politiques. La question de l’application des lois anticorruption est notoirement vague : aucun pays ne se voit normalement imposer des tarifs commerciaux parce que son système judiciaire n’est pas assez efficace contre la corruption interne. C’est un prétexte transparent pour cibler un gouvernement de gauche dont les poursuites contre l’ancien président Jair Bolsonaro — allié de Trump, accusé de tentative de coup d’État en janvier 2023 — irritent profondément la Maison Blanche. Les deux logiques — commerciale et politique — coexistent dans ce dossier sans jamais être clairement séparées.
Pix : quand un système de paiement national devient une arme de commerce
L’aspect le plus révélateur de l’accusation américaine concerne peut-être Pix, le système de paiement instantané brésilien développé par la Banque centrale du Brésil. Selon l’Atlantic Council, le mot Pix apparaît plus de vingt fois dans la détermination de l’USTR — ce qui en fait l’un des premiers cas dans l’histoire du droit commercial où un système de paiement national est traité comme une pratique commerciale déloyale au sens de la Section 301. Pix traite 6,7 trillions de dollars de transactions annuelles et devrait représenter la moitié du commerce électronique brésilien d’ici 2028.
L’argument américain : la Banque centrale du Brésil joue à la fois le rôle de régulateur du marché des paiements et d’opérateur propriétaire de Pix, créant un conflit d’intérêt structurel qui désavantage les entreprises américaines comme Visa, Mastercard et PayPal. Brasília répond que Pix sert l’inclusion financière et qu’il est soumis à des règles non discriminatoires. Ce débat n’est pas anodin : comme le note l’Atlantic Council, si cette logique s’applique au Brésil, elle pourrait très vite s’appliquer à l’euro numérique que développe la Banque centrale européenne.
L’affaire Pix me trouble profondément, et je vais dire pourquoi. Je comprends que les entreprises américaines de paiement voient d’un mauvais œil un concurrent public bénéficiant d’une distribution obligatoire. Mais transformer cette inquiétude commerciale en grief tarifaire sous la Section 301, c’est ouvrir une brèche dans laquelle chaque banque centrale du monde qui développe une infrastructure de paiement nationale pourrait un jour se retrouver sous le coup d’une enquête américaine. C’est une extension dangereuse du droit commercial américain sur la souveraineté monétaire des États.
La dimension Bolsonaro : le tarif comme instrument de vengeance politique
Trump, Bolsonaro et la mémoire du 8 janvier 2023
Pour comprendre pleinement la cible choisie, il faut revenir sur l’histoire. Le 8 janvier 2023, des partisans de l’ancien président brésilien Jair Bolsonaro ont pris d’assaut le Congrès national, le Palais présidentiel et la Cour suprême à Brasília — un écho brésilien du 6 janvier 2021 américain. Bolsonaro, en exil à Washington à l’époque, était le symbole de cette droite populiste que Trump considère comme sa famille politique mondiale. Les poursuites judiciaires engagées par le gouvernement Lula contre Bolsonaro, pour tentative de coup d’État, ont enragé la Maison Blanche.
Dès juillet 2025, Trump avait explicitement lié les tarifs à la chasse aux sorcières contre son allié brésilien, annonçant un tarif de 50% sur les importations brésiliennes — le plus élevé annoncé contre n’importe quel pays — en disant ouvertement que c’était une réponse aux attaques contre Bolsonaro et contre la liberté d’expression. La Cour suprême brésilienne a par ailleurs déclaré Bolsonaro inéligible jusqu’en 2030, ce qui le prive de toute chance de revanche électorale lors de la présidentielle d’octobre 2026.
La riposte Section 301 : même cible, nouveau fusil
Avec la chute de l’IEEPA, Washington a dû trouver un nouveau vecteur juridique pour maintenir la pression sur Brasília. La Section 301 offre cette possibilité, mais elle impose un habillage économique. Les griefs doivent être commerciaux, pas politiques. C’est pourquoi le dossier de juin 2026 présente des accusations soigneusement formulées en langage commercial : pratiques déraisonnables, charge sur le commerce américain, discrimination contre les entreprises américaines. La dimension politique est réelle mais tue.
Brasília a parfaitement compris la manœuvre. Le gouvernement brésilien a estimé que les points jugés non négociables par Washington incluent justement des dossiers qui empiètent sur la souveraineté brésilienne : Pix, les accords commerciaux du Brésil avec la Chine et le Mexique. Brasília refuse catégoriquement de rompre ses traités avec d’autres pays pour satisfaire les exigences américaines. Selon le site brésilien Metrópoles, des proches du Planalto ont reconnu dès la mi-juin 2026 qu’ils voyaient peu de chances d’éviter la concrétisation du tarif de 25%.
Ce qui m’agace dans cette affaire, c’est précisément ce camouflage. Si Washington a des griefs commerciaux légitimes contre le Brésil — et il en a quelques-uns — qu’il les articule honnêtement, sans les mêler à une vengeance politique pour le sort de Bolsonaro. Ce mélange des genres ne rend service à personne : il affaiblit la crédibilité de la politique commerciale américaine, il renforce Lula sur sa propre scène politique, et il pousse Brasília vers Pékin. Trump est parfois un mal nécessaire pour recalibrer des partenaires trop à l’aise. Mais là, on est dans l’excès contre-productif.
Le paradoxe du surplus commercial américain face aux tarifs
Washington punit un pays avec lequel il commerce gagnant
L’un des aspects les plus frappants de ce dossier est souvent passé sous silence dans le débat américain : les États-Unis dégagent un surplus commercial avec le Brésil. Le Boston Globe a souligné dès le 2 juin 2026 que Washington proposait des tarifs de 25% en dépit d’un solde commercial positif. Le gouvernement brésilien l’a lui-même mis en avant, indiquant que le tarif moyen appliqué par le Brésil sur les importations américaines est de 2,7% — un niveau qui ne justifie nullement l’accusation selon laquelle les entreprises américaines seraient désavantagées dans l’accès au marché brésilien.
La logique de l’USTR est ailleurs. L’enjeu n’est pas un déficit commercial à corriger, mais un programme global de reconstruction du mur tarifaire américain sous une autorité juridique à l’épreuve des tribunaux. Le Brésil est une cible de choix : suffisamment grande pour servir d’exemple (10e économie mondiale), suffisamment liée politiquement à des dossiers sensibles pour justifier l’escalade, et suffisamment dépendante du marché américain pour ressentir la pression. Les produits brésiliens à fort enjeu — les aciers et fers semi-finis représentent par exemple 3,36 milliards de dollars d’exportations vers les États-Unis en 2025 — sont précisément dans le collimateur des nouvelles mesures.
Plus de 1200 exemptions : la générosité stratégique de Washington
Washington ne se tire pas non plus une balle dans le pied. La proposition de tarif de 25% s’accompagne d’une liste d’exemptions couvrant plus de 1 200 classifications du Harmonized Tariff Schedule, auxquelles s’ajoutent quelque 430 lignes tarifaires liées à l’aéronautique. En pratique, le bœuf brésilien, le café, le suc d’orange, certains minerais et terres rares, les avions Embraer, les produits pétroliers — autant d’articles que les États-Unis ne peuvent se permettre de se priver d’importer sans douleur économique — sont exemptés.
Le cabinet d’avocat King & Spalding a relevé que le tarif, tel que proposé, exclurait finalement plus de la moitié des importations américaines en provenance du Brésil. Ce n’est donc pas un tarif aveugle : c’est un instrument de pression ciblé, conçu pour faire mal là où le Brésil est vulnérable tout en préservant les intérêts américains qui comptent. C’est de la chirurgie commerciale, habillée en déclaration de guerre économique.
Il y a quelque chose d’intellectuellement honnête à reconnaître la sophistication de la manœuvre. Washington ne cherche pas à se priver de café brésilien. Il cherche à faire mal aux industries brésiliennes intermédiaires — acier, aluminium transformé, produits chimiques — tout en se préservant lui-même. C’est du protectionnisme intelligemment calibré, ce qui ne le rend pas pour autant acceptable sur le plan des principes.
La réaction de Lula : indignation, résistance et diversification
Un président qui refuse de négocier comme un petit pays
La réponse de Lula à l’annonce de l’USTR a été immédiate et tranchante. Dans une déclaration publique, il a dit avoir appris la nouvelle avec indignation, et a affirmé que le Brésil ne pouvait accepter ce traitement. Dans une interview au New York Times publiée en juillet 2025, lors de la première confrontation tarifaire, Lula avait déclaré : «À aucun moment le Brésil ne négociera comme si c’était un petit pays face à un grand pays.» Cette posture n’a pas changé — si tout, elle s’est renforcée.
Lula avait rencontré Trump à Washington en mai 2026, exprimant ensuite un certain optimisme quant à l’évolution des relations bilatérales. Deux semaines plus tard, l’USTR publiait sa détermination. La désillusion brésilienne est donc double : diplomatique et personnelle. Selon l’Agence Brasil, le gouvernement brésilien a immédiatement cherché à obtenir un accord de compromis avant le 15 juillet, tout en reconnaissant que les deux réunions déjà tenues avec la partie américaine n’avaient pas permis de clarifier quels points étaient réellement négociables.
Vers une diversification accélérée des partenaires
Face au mur américain, Brasília regarde ailleurs avec une urgence nouvelle. La Chine est partenaire commercial principal du Brésil depuis 2009, et les récentes tensions avec Washington ne font qu’accélérer ce rééquilibrage. Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, a exprimé lors d’un appel avec Celso Amorim, conseiller présidentiel brésilien, que Pékin soutient fermement le Brésil dans sa défense de la souveraineté nationale et s’oppose aux tarifs abusifs. L’ambassade de Chine à Brasília a posté sur X : «L’unité, c’est la force.»
L’accord UE-Mercosur, longtemps bloqué par des résistances européennes notamment françaises, reprend vie dans ce contexte. Économistes et analystes voient dans le bras de fer américano-brésilien une opportunité pour accélérer la conclusion d’un traité transatlantique sud-américain. Le Brésil assure en 2025 la présidence du G20, et Lula a tout intérêt à se projeter en leader du Sud global défiant unilatéralement le protectionnisme américain.
Là où Trump croit affaiblir Lula, il le fortifie. C’est l’une des ironies les plus frappantes de cette politique commerciale. Les sondages brésiliens publiés après les premières escalades tarifaires de l’été 2025 montraient une remontée spectaculaire des cotes de Lula, qui avaient atteint leur plus bas historique avant la crise. En cherchant à punir un gouvernement de gauche, Washington a fourni à ce gouvernement exactement le ressort nationaliste dont il avait besoin pour l’élection présidentielle d’octobre 2026. C’est une faute stratégique grossière.
La reconstruction du mur tarifaire : stratégie et calendrier
Section 122, Section 301, Section 232 : les trois piliers du nouveau régime
Après l’effondrement de l’IEEPA, l’administration Trump a déployé une architecture tarifaire à trois étages. La Section 122 de la Loi de 1974 a fourni le filet de sécurité immédiat : un tarif global de 10% applicable jusqu’au 24 juillet 2026, avec un plafond légal de 15% et une durée maximale de 150 jours. Ce tarif transitoire expire juste au moment où les nouvelles mesures Section 301 — dont le tarif brésilien — doivent entrer en vigueur. Le calendrier n’est pas accidentel : Washington veut une transition sans rupture dans les recettes douanières.
La Section 232, qui couvre la sécurité nationale et permet des tarifs sur l’acier, l’aluminium, le cuivre et les automobiles, n’a jamais été touchée par l’arrêt de la Cour suprême. Elle reste pleinement en vigueur. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent avait lui-même promis que la combinaison des sections 122, 232 et 301 produirait des recettes tarifaires quasiment inchangées par rapport à l’ère IEEPA. C’est une promesse de continuité de pression économique sur fond de reconstruction juridique.
Un agenda global, pas un ciblage brésilien isolé
Il serait réducteur de voir la proposition contre le Brésil comme un acte isolé. Dans la même période, l’USTR a lancé des investigations Section 301 visant 16 économies pour surcapacité industrielle et 60 économies pour insuffisance dans la lutte contre le travail forcé — dont le Brésil, qui écope aussi d’un tarif additionnel potentiel de 12,5% à ce titre, portant le cumul possible à 37,5%. Cette inflation tarifaire globale est systémique : il s’agit de reconstruire sous Section 301 la structure tarifaire que l’IEEPA avait érigée, mais qui s’est effondrée sous les coups des juges.
Le cabinet BDO USA l’a noté dans une analyse publiée le 19 juin 2026 : la proposition brésilienne de 25%, bien que formulée comme un tarif universel sur tous les biens, est en réalité plus étroite que les précédentes mesures IEEPA en raison de l’étendue des exemptions. Ce qui frappe sur le papier, c’est moins dévastateur en pratique — mais le signal politique, lui, est intact.
Ce qui m’inquiète le plus dans cette reconstruction tarifaire globale, c’est son caractère systématique et sa résistance probable aux contestations judiciaires futures. La Section 301 a tenu face à tous les recours concernant la Chine depuis 2018. Si l’administration Trump parvient à bâtir un mur tarifaire Section 301 aussi solide que le mur anti-chinois, nous entrons dans une ère de protectionnisme américain durable qui va remodeler le commerce mondial pour une décennie.
Les enjeux pour les relations hémisphériques : au-delà du Brésil
L’Amérique latine face à une nouvelle doctrine Monroe commerciale
L’offensive contre Brasília s’inscrit dans une vision plus large de la politique de Trump envers l’Amérique latine. Depuis le début de son second mandat, il a multiplié les interventions dans les affaires de la région : pression militaire au Venezuela, renforcement de la présence américaine dans les Caraïbes, soutien aux gouvernements de droite de la région. Lula, figure de proue de la gauche latino-américaine, incarne l’opposition à cette vision. S’attaquer commercialement au Brésil, c’est aussi envoyer un signal à toute la région : aligner-vous, ou payez le prix.
Cette nouvelle Doctrine Monroe commerciale fragilise les architectures multilatérales de l’hémisphère. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) — que le Brésil a d’ailleurs saisie lors de la première vague tarifaire de l’été 2025 — est délibérément contournée par la logique Section 301. Washington n’a pas besoin de l’aval de Genève pour imposer ses tarifs : il lui suffit que son propre processus administratif soit respecté. C’est une érosion de la gouvernance commerciale mondiale aussi préoccupante que les tarifs eux-mêmes.
La tentation du Sud global et le recul de l’influence américaine
Les chiffres sont éloquents. Selon les données citées par l’Atlantic Council, la confiance des Brésiliens dans la Chine comme première puissance économique mondiale est passée de 30% en 2023 à 36% en 2025, tandis que la confiance en les États-Unis tombait de 42% à 40% sur la même période. Simultanément, 63,2% des Brésiliens avaient une opinion négative de Trump après les premières escalades tarifaires. Ce n’est pas une anecdote : c’est une tendance structurelle qui érode l’influence américaine dans son propre hémisphère.
Le conseiller présidentiel brésilien Celso Amorim a déclaré au Financial Times que les critiques de Trump renforcent paradoxalement les liens du Brésil avec les nations BRICS. C’est exactement l’effet inverse de ce que Washington cherche à produire. En cherchant à punir Brasília pour ses alliances avec Pékin, Washington pousse précisément Brasília encore davantage dans les bras de Pékin. C’est une boucle de rétroaction contre-productive qui devrait alarmer tous ceux qui se soucient réellement de l’influence occidentale dans l’hémisphère.
Je suis profondément pro-Occident. Je crois que l’Occident doit rester le centre de gravité du monde ordonné, des droits humains, de la démocratie libérale. Et c’est précisément pourquoi cette politique commerciale à l’égard du Brésil me préoccupe : elle abîme ce que nous cherchons à défendre. Chaque point de popularité que Trump grappille au Brésil pour Bolsonaro, c’est un point de moins pour l’influence occidentale au sein de la 10e économie mondiale, un pays de 215 millions d’habitants qui vote dans dix-huit mois.
La question de la déforestation : griefs légitimes, instrumentalisation évidente
Un argument environnemental dans la bouche d’une administration anti-environnement
L’argument de la déforestation illégale est peut-être le plus révélateur des contradictions de cette affaire. L’USTR a déterminé que les pratiques brésiliennes en matière de déforestation illégale sont déraisonnables et chargent le commerce américain. Cette formulation permet d’invoquer un grief environnemental dans le cadre d’une procédure commerciale. Sur le fond, la déforestation est un problème réel — mais elle a massivement reculé sous le gouvernement Lula, comme les données du ministère brésilien de l’Environnement le montrent clairement pour mai 2026.
Par contraste, l’administration Trump a systématiquement démantelé les protections environnementales américaines depuis 2025 : retrait de l’Accord de Paris, affaiblissement de l’Environmental Protection Agency, promotion des énergies fossiles. Invoquer la déforestation brésilienne comme justification commerciale depuis une position d’abandon environnemental américain relève de l’instrumentalisation pure. Lula lui-même l’a dit sans ambages : il allait prouver que les États-Unis se trompent en présentant les données officielles de déforestation.
Le risque de précédent : quand tout devient une arme commerciale
L’affaire brésilienne ouvre une boîte de Pandore dans la jurisprudence commerciale internationale. Si la politique de paiement numérique, la déforestation, et l’application des lois anticorruption d’un pays peuvent faire l’objet d’une détermination Section 301, alors pratiquement n’importe quelle politique intérieure d’un partenaire commercial peut être retournée en grief tarifaire. C’est une extension déstabilisante du droit commercial américain dans des domaines de souveraineté nationale.
L’Atlantic Council l’a souligné dans son analyse du 12 juin 2026 sur Pix : l’action américaine contre le système de paiement brésilien devrait faire sonner des alarmes à Bruxelles, qui développe l’euro numérique sur une infrastructure publique similaire. Si ce précédent est validé, chaque banque centrale qui développe une solution nationale de paiement pourrait un jour se retrouver visée par une enquête Section 301 américaine. Ce serait la privatisation forcée de l’infrastructure monétaire mondiale au profit des grandes plateformes financières américaines.
Ce précédent Pix me semble être l’élément le plus dangereux de tout ce dossier, et c’est celui dont on parle le moins. Il ne s’agit pas d’un tarif sur le café ou le soja — il s’agit d’un signal envoyé à tout gouvernement du monde qui oserait construire une infrastructure numérique publique nationale : faites-le, et vous risquez une enquête commerciale américaine. C’est une nouvelle forme de colonialisme financier qu’il faut nommer clairement.
L'impact économique réel : qui paie vraiment les tarifs ?
Les industries brésiliennes de transformation en première ligne
La liste des exemptions est révélatrice de ce qui sera réellement frappé. Avec les principaux produits bruts exemptés — café, bœuf, pétrole, terres rares, avions Embraer — ce sont surtout les produits transformés et les biens industriels intermédiaires qui resteraient sous le coup du tarif de 25%. Les produits semi-finis de fer et d’acier, par exemple, représentaient 3,36 milliards de dollars d’exportations brésiliennes vers les États-Unis en 2025. Ce sont aussi des industries à haute valeur ajoutée et forte intensité d’emploi au Brésil.
Il faut rappeler — et c’est une vérité souvent omise dans le débat américain — que les tarifs d’importation sont en réalité des taxes sur les importateurs américains et in fine sur les consommateurs américains. L’analyse Goldman Sachs citée lors de la crise de l’été 2025 avait estimé le taux effectif de tarification sur les exportations brésiliennes vers les États-Unis à environ 30,8%, en raison des nombreuses exemptions. Si le tarif Section 301 de 25% se cumule avec d’autres charges existantes, certains segments industriels brésiliens pourraient faire face à un mur tarifaire de 37,5% — un niveau qui rendrait leurs exportations vers les États-Unis quasiment non compétitives.
Un surplus américain malgré tout : l’incohérence assumée
Comme l’a relevé l’Agence Brasil, le gouvernement brésilien a mis en avant un argument cinglant : les États-Unis dégagent un surplus commercial avec le Brésil. En termes de pur équilibre des échanges, Washington n’a donc aucun déficit à corriger avec Brasília. L’argument traditionnel de Trump — les tarifs sont une riposte aux déficits commerciaux américains — ne tient pas ici. L’USTR lui-même a contourné cet embarrassant problème en fondant ses griefs non sur l’équilibre commercial global, mais sur des pratiques sectorielles jugées déloyales.
Cette approche ciblée par secteur est en réalité plus sophistiquée, et potentiellement plus durable, que les tarifs réciproques généraux de 2025. Elle permet à Washington de maintenir une pression asymétrique — frapper là où le Brésil est vulnérable, se préserver là où il est indispensable — tout en bénéficiant d’une base juridique solide. C’est du commerce coercitif de précision, et les entreprises brésiliennes des secteurs visés n’ont aucune illusion sur ce qui les attend si la négociation échoue avant le 15 juillet.
Il y a une ironie mordante à voir Washington punir un partenaire commercial avec lequel il a un surplus. Je ne nie pas que des griefs sectoriels puissent être légitimes indépendamment du solde global. Mais lorsqu’on utilise la Section 301 contre un pays avec lequel on commerce positivement, on envoie un signal aux autres partenaires commerciaux : le surplus ne vous protège pas, la loyauté non plus, seule la capitulation fonctionne. C’est une doctrine dangereuse pour l’ordre commercial mondial.
La posture de l'Europe face à ce précédent
Bruxelles observe, l’euro numérique dans le collimateur indirect
L’affaire brésilienne ne concerne pas que l’hémisphère américain. Bruxelles suit cette évolution avec une anxiété croissante. La Banque centrale européenne développe l’euro numérique — décrit par le membre du directoire Piero Cipollone comme «un équivalent numérique des billets», une infrastructure publique sur laquelle les entreprises privées peuvent bâtir des services. Cette description est frappante de similitude avec le modèle Pix. Si l’USTR peut traiter Pix comme une pratique commerciale déloyale, l’euro numérique pourrait un jour se retrouver dans le même collimateur.
L’Atlantic Council note que la BCE a invoqué la souveraineté des paiements depuis 2019, développant une stratégie de paiements paneuropéens en réponse à la dépendance du continent envers les systèmes non européens — environ 61% des transactions par carte dans la zone euro en 2022 utilisaient des systèmes de carte internationaux. Treize pays de la zone euro dépendaient entièrement de ces systèmes étrangers. La logique d’indépendance monétaire est fondée — mais elle est désormais exposée à une charge commerciale américaine si la jurisprudence Pix se consolide.
L’Inde et la tentation d’une coalition des systèmes de paiement nationaux
Le Brésil n’est pas seul dans cette situation. L’Unified Payments Interface de l’Inde — rapide, peu coûteux, adossé à des transferts de compte à compte — fait l’objet d’une attention similaire de la part des officiels américains. Le rapport National Trade Estimate 2026 de l’USTR mentionne que les politiques de paiement électronique de l’Inde semblent favoriser les fournisseurs domestiques au détriment des étrangers. La logique est la même. Si Pix est condamnable, UPI l’est peut-être aussi.
Cette approche américaine risque de provoquer exactement ce que Washington craint le plus : une coalition de puissances émergentes cherchant à construire des architectures financières alternatives au dollar et aux plateformes américaines, accélérant la fragmentation du système monétaire international. La Chine, le Brésil, l’Inde et potentiellement l’Europe pourraient se retrouver sur la même ligne défensive face à l’impérialisme des plateformes de paiement américain — une alliance géopolitique que Washington serait bien en peine de gérer.
Je vais être direct : la question de la souveraineté des paiements est l’une des plus importantes de la prochaine décennie, et elle dépasse largement la querelle commercial entre Washington et Brasília. L’Occident ne peut pas affirmer défendre la souveraineté des nations tout en imposant la domination commerciale de ses propres plateformes financières. C’est contradictoire — et dangereux. Trump a tort sur ce point, et l’Europe devrait le dire clairement plutôt que d’observer en silence.
L'élection brésilienne de 2026 dans l'ombre des tarifs
La pression américaine comme carburant de la campagne de Lula
Le président brésilien Lula da Silva a déjà annoncé que si cela s’avérait nécessaire, il serait candidat à un quatrième mandat lors de la présidentielle d’octobre 2026. Sa cote de popularité avait atteint son plus bas niveau historique en début d’année 2025 — avant que les menaces tarifaires de Washington ne lui fournissent un effet de rallye autour du drapeau. Selon les données de l’Atlas/Bloomberg publiées en juillet 2025, après la première vague tarifaire, l’approbation de Lula avait dépassé pour la première fois depuis octobre 2024 son taux de désapprobation : 50,2% d’approbation contre 49,7% de désapprobation.
Le sondage Genial/Quaest de juillet 2025 montrait une remontée à 43% d’approbation, contre 40% en mai. Et surtout, 61% des Brésiliens estimaient que Lula représentait mieux le Brésil que Bolsonaro sur la scène mondiale — contre 51% en novembre 2023. Les tarifs américains ont paradoxalement renforcé le narratif luliste : le Brésil souverain, debout face aux intimidations du Nord.
Bolsonaro hors-jeu, Lula maître du terrain
La Cour suprême brésilienne a déclaré Bolsonaro inéligible jusqu’en 2030, pour abus de pouvoir politique et détournement des médias. Son allié Trump peut bien agiter les tarifs en représailles — cela ne changera pas le verdict judiciaire brésilien. Le procès pour tentative de coup d’État se poursuit indépendamment des pressions de Washington, et Lula en sort renforcé dans son image de défenseur des institutions démocratiques.
Cette dimension politique est fondamentale pour comprendre pourquoi l’administration Trump est coincée dans une impasse stratégique au Brésil. Les tarifs ne libèrent pas Bolsonaro. Ils ne suspendent pas les poursuites judiciaires. Ils ne changent pas le verdict électoral de 2022. En revanche, ils donnent à Lula exactement ce dont il a besoin pour l’élection de 2026 : un ennemi extérieur puissant, un narratif de résistance nationale, et une légitimité internationale renforcée.
Ce qui me rend perplexe, c’est l’incapacité apparente de la stratégie Trump à saisir cette dynamique. Utiliser des tarifs commerciaux pour influer sur un processus judiciaire souverain d’un allié potentiel, c’est non seulement inefficace — c’est contre-productif. Chaque menace tarifaire renforce Lula, fragilise l’influence américaine, et pousse le Brésil vers la Chine. Ce n’est pas de la politique étrangère : c’est de la politique intérieure américaine habillée en diplomatie.
La chronologie critique : de juillet à l'été 2026
Un calendrier serré qui laisse peu de place au compromis
La ligne de temps de cette crise commerciale est précise. L’investigation formelle avait été lancée le 15 juillet 2025. La détermination de l’USTR a été publiée le 1er juin 2026. Les commentaires écrits des parties intéressées devaient être soumis avant le 1er juillet 2026. Les demandes de témoignage à l’audience publique devaient être déposées avant le 22 juin 2026. L’audience publique officielle de l’USTR est fixée au 6 juillet 2026. Et la date limite légale pour que l’USTR prenne une décision finale est le 15 juillet 2026 — soit exactement un an après le lancement de l’enquête.
Ce calendrier ultra-serré laisse au Brésil très peu de temps pour négocier un accord. Les équipes du Planalto reconnaissent elles-mêmes que les négociations sont bloquées, les Américains n’ayant pas clarifié quels points sont réellement négociables. Certains dossiers — Pix, les accords commerciaux brésiliens avec la Chine et le Mexique — sont considérés comme non-négociables par Washington mais aussi par Brasília, qui refuse de rompre ses traités avec d’autres partenaires pour satisfaire des demandes unilatérales américaines.
Deux scénarios à partir du 15 juillet
À partir du 15 juillet 2026, deux scénarios se dessinent. Dans le premier, Trump décide de finaliser le tarif de 25% — éventuellement combiné au tarif additionnel de 12,5% lié au travail forcé, portant le total à 37,5%. Les industries brésiliennes de transformation subissent un choc direct, les relations bilatérales plongent, et Brasília intensifie sa diversification géopolitique vers la Chine et le Mercosur européen. Dans le second scénario, un accord de dernière minute est trouvé — peut-être sous forme de concessions symboliques brésiliennes sur quelques dossiers techniques comme l’éthanol ou la propriété intellectuelle — permettant à Trump d’annoncer une victoire.
Selon les sources proches du Planalto citées par Metrópoles et Poder360 à la mi-juin 2026, la deuxième hypothèse est jugée peu probable. Le gouvernement brésilien ne voit pas de flexibilité côté américain et considère que les tarifs seront probablement finalisés. Ce pessimisme brésilien n’est pas de la résignation : c’est une lecture froide des rapports de force et du calendrier politique américain, où un accord avec un gouvernement de gauche latin-américain n’apporte aucun dividende électoral à Trump.
Si je devais parier, je miserais sur la finalisation du tarif. Non pas parce que c’est la meilleure décision pour les intérêts américains à long terme — elle ne l’est pas —, mais parce que Trump n’a aucune incitation à faire un cadeau politique à Lula à dix-huit mois de l’élection brésilienne. La logique de la punition prime sur la logique du compromis. C’est ce qui rend cette affaire si préoccupante : elle n’est pas gouvernée par la raison commerciale, mais par la revanche politique.
Conclusion : une riposte commerciale qui rate sa cible politique
Le paradoxe d’une arme qui renforce son adversaire
La proposition de tarif de 25% de l’USTR contre le Brésil est, à bien des égards, une démonstration de force qui se retourne contre son auteur. Juridiquement solide, grâce à la Section 301 qui résiste aux tribunaux, elle atteint ses objectifs de nuisance économique sur certains secteurs brésiliens. Mais politiquement, elle offre à Lula exactement ce dont il avait besoin : un ennemi crédible, une cause nationale, et un récit de souveraineté qui mobilise. Les sondages brésiliens l’ont démontré à chaque escalade : la pression américaine donne des points de popularité au président brésilien.
Sur le plan des relations hémisphériques, le bilan est encore plus sombre. Chaque tarif américain contre le Brésil est une invitation faite à Pékin de consolider sa présence dans l’économie brésilienne. La Chine n’a pas manqué l’occasion — Wang Yi l’a dit explicitement. Le Brésil explore l’accord UE-Mercosur avec un enthousiasme renouvelé. Les BRICS se serrent les coudes. Et l’influence américaine dans son propre hémisphère recule à mesure que le ressentiment s’accumule.
L’Occident ne gagne pas en punissant ses alliés potentiels
Il faut dire la vérité, même inconfortable : le Brésil n’est pas un ennemi de l’Occident. C’est une démocratie de 215 millions d’habitants, une économie de premier rang, un partenaire indispensable pour la transition énergétique — en termes de terres rares, de biéthanol, d’agroalimentaire. Traiter Brasília comme une économie adverse parce que son président est de gauche et parce qu’il respecte les verdicts de ses tribunaux est une erreur de catégorie. Trump, en tant que mal nécessaire pour recalibrer certaines relations commerciales déséquilibrées, peut être défendu sur d’autres dossiers — pas sur celui-ci.
L’Occident ne renforcera pas son centre de gravité en transformant ses partenaires naturels du Sud global en adversaires contraints. La vraie menace qui pèse sur le monde ordonné, c’est la Chine, la Russie et leurs alliés — pas un Brésil qui vote, condamne les coups d’État, et cherche à commercer avec tout le monde. Chaque dollar de tarif imposé à Brasília est un dividende offert à Pékin. Ce calcul, visiblement, n’a pas encore convaincu la Maison Blanche.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
USTR — Détermination officielle Section 301 sur le Brésil, Federal Register — 1er juin 2026
Atlantic Council — Analyse : quand l’USTR vise le système de paiement Pix du Brésil — 12 juin 2026
BDO USA — Analyse des développements majeurs Section 301 impliquant le Brésil — 19 juin 2026
Sources secondaires
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