Pablo Picasso fait partie de ces figures avec lesquelles l’histoire ne cesse de devoir composer, car son œuvre est véritablement extraordinaire et sa vie a été véritablement terrible. Pas terrible au sens d’une vie compliquée, ni au sens d’une vie imparfaite mais humaine, mais au sens d’un comportement constamment cruel envers les femmes et les enfants qui lui étaient les plus proches. Ces deux aspects coexistent et aucun n’annule l’autre. Voici 10 raisons pour lesquelles l’étiquette de « monstre » lui convient, et 10 raisons pour lesquelles celle de « génie » lui colle à la peau depuis plus d’un siècle.
1. Il a poussé deux femmes au suicide
Marie-Thérèse Walter et Jacqueline Roque se sont toutes deux donné la mort, à quelques années d’intervalle. Marie-Thérèse s’est pendue en 1977, quatre ans après sa mort. Jacqueline s’est tiré une balle en 1986. Toutes deux avaient entièrement organisé leur vie autour de lui, et aucune n’a réussi à se remettre de ce que cela leur avait coûté.
2. Il a commencé à courtiser Marie-Thérèse alors qu'elle avait 17 ans
Il avait 45 ans lorsqu’il l’a abordée devant un grand magasin parisien en 1927 et lui a dit qu’ils allaient accomplir de grandes choses ensemble. Elle ne savait pas qui il était. Il a gardé leur relation secrète pendant des années, tandis qu’elle restait presque totalement isolée, dépendante et invisible.
3. Il se montrait ouvertement cruel envers son fils Paulo
Paulo Picasso a grandi en étant largement ignoré par son père, qui le trouvait sans intérêt et ne s’en cachait pas. Paulo a passé la majeure partie de sa vie d’adulte à errer, à lutter contre l’alcoolisme et à travailler comme chauffeur de son père. Il est mort à 54 ans, deux ans après Picasso, sans avoir jamais réussi à se construire une vie digne de ce nom hors de l’ombre indifférente de son père.
4. Il a dit à Françoise Gilot que les femmes étaient soit des déesses, soit des paillassons
Il ne l’a pas dit à titre de simple constat. Il l’a dit comme un cadre de référence, une manière de classer les femmes de sa vie en fonction de ce qu’il attendait d’elles à un moment donné. Françoise Gilot, qui fut l’une des rares femmes à l’avoir réellement quitté tout en s’en sortant indemne, en a parlé avec une précision sans concession dans ses mémoires publiées en 1964.
5. Il a déshérité sa fille Paloma et son fils Claude.
À sa mort, en 1973, Picasso n’avait pas laissé de testament. En vertu de la législation française de l’époque, les enfants nés hors mariage ne disposaient que de droits successoraux limités, ce qui signifiait que Claude et Paloma, ses enfants avec Françoise Gilot, ont reçu une part bien inférieure à celle de ses héritiers légitimes. Claude a passé des années à se battre devant les tribunaux à ce sujet. Picasso n’avait rien fait pour les protéger.
6. Il a démantelé psychologiquement les femmes qu’il peignait
Dora Maar, qui était à ses côtés pendant les années où il a peint Guernica, a décrit leur relation comme marquée par une violence émotionnelle quasi permanente. Il l’a représentée à maintes reprises sous les traits d’une femme en larmes, une silhouette déformée et brisée. Elle a fait une dépression nerveuse après qu’il l’eut quittée pour Françoise Gilot et a été hospitalisée dans un établissement psychiatrique. Il aurait déclaré à son entourage qu’elle était folle.
7. Il s'est servi de sa notoriété comme d'un bouclier
Au moment où le pire était déjà arrivé, il était devenu si célèbre que pratiquement personne dans son entourage n’osait le contredire. Marchands d’art, critiques, amis et collègues artistes gravitaient tous prudemment autour de lui. Le déséquilibre des pouvoirs entre lui et ceux qu’il blessait n’était pas fortuit. Il était structurel, et il en a tiré parti.
8. Il a refusé de voir son petit-fils Pablito avant de mourir
Pablito Picasso, le fils de Paulo, s’est vu refuser l’accès à l’hôpital où Picasso était en fin de vie et on lui a dit qu’il ne pouvait pas entrer. Trois jours après la mort de Picasso, Pablito a avalé une bouteille d’eau de Javel. Il est décédé trois mois plus tard. Il avait 24 ans.
9. Il était membre du Parti communiste français, mais menait une vie d'aristocrate
Il a adhéré au parti en 1944 et en est resté membre jusqu’à la fin de sa vie, peignant des colombes de la paix et prêtant son nom à des causes politiques. Il a également amassé une immense fortune, acquis de nombreux domaines et constitué une collection de ses propres œuvres qu’il refusait de vendre, alors que ses proches vivaient souvent dans la précarité. Cette contradiction ne semblait pas trop le troubler.
10. Il a effacé de sa mémoire les femmes qui l'ont influencé
Dora Maar était déjà une photographe surréaliste accomplie avant de le rencontrer. Françoise Gilot était une peintre sérieuse à part entière. Marie-Thérèse est devenue un sujet, et non plus une personne. L’histoire, largement façonnée par la réputation colossale de Picasso lui-même, a passé des décennies à traiter ces femmes comme des accessoires de son histoire plutôt que comme des artistes et des individus dotés d’une œuvre qui leur est propre.
Et voici maintenant 10 raisons pour lesquelles on le qualifie encore aujourd’hui de génie.
1. « Les Demoiselles d'Avignon » a tout bouleversé
Lorsqu’il l’acheva en 1907, cette œuvre ne ressemblait à rien de ce qui avait existé auparavant. Les figures fragmentées, l’influence des masques africains, le rejet total de la perspective conventionnelle… Tout cela déconcerta tous ceux qui la virent, y compris ses amis les plus proches. Georges Braque déclara que c’était comme boire du kérosène. Elle est aujourd’hui largement considérée comme le tableau qui a marqué le début de l’art moderne.
2. Il a cofondé le cubisme
En collaborant avec Braque entre 1908 et 1914 environ, Picasso a contribué à développer un langage visuel qui rejetait le point de vue unique et fixe sur lequel reposait la peinture occidentale depuis des siècles. Le cubisme n’a pas seulement révolutionné la peinture. Il a également transformé la sculpture, l’architecture, le graphisme et la manière même dont les artistes concevaient la représentation de la réalité.
3. Il a peint « Guernica »
En 1937, après que l’aviation nazie eut bombardé la ville basque de Guernica à la demande de Franco, Picasso réagit en réalisant une immense toile en noir, blanc et gris, qui devint l’une des images anti-guerre les plus emblématiques jamais créées. Il refusa que l’œuvre retourne en Espagne tant que la démocratie n’y serait pas rétablie. Elle resta exposée au MoMA pendant des décennies, en exil en quelque sorte, exactement comme il l’avait voulu.
4. Sa « période bleue » continue de laisser les gens bouche bée
Entre 1901 et 1904, alors qu’il vivait à Paris dans une quasi-pauvreté et qu’il était anéanti par le suicide de son ami proche Carlos Casagemas, Picasso a réalisé une série de tableaux aux tons froids de bleu et de bleu-vert représentant les pauvres, les isolés et les marginaux. La charge émotionnelle qui se dégage de ces tableaux n’est pas le fruit d’une technique. Elle apparaît comme tout à fait authentique, et cela reste vrai aujourd’hui encore.
5. C'était un enfant prodige au sens le plus littéral du terme
Son père, professeur de dessin, aurait lui-même renoncé à la peinture après avoir découvert le talent de son fils âgé de 13 ans. Dès le milieu de son adolescence, Picasso produisait des œuvres académiques d’une qualité que la plupart des artistes mettaient des décennies à atteindre. Il a passé le reste de sa vie à démanteler délibérément ces compétences, à la recherche de quelque chose de plus sincère, ce qui constitue en soi une forme de discipline.
6. Il a travaillé jusqu'à l'âge de 91 ans
Il a réalisé plus de 20 000 œuvres dans les domaines de la peinture, de la sculpture, de la céramique, de la gravure et de la scénographie. Il continuait à créer de nouvelles œuvres jusqu’aux dernières années de sa vie. Quelle que soit la force qui l’animait, celle-ci ne s’est jamais affaiblie, et ses peintures de fin de vie, autrefois considérées comme la production frénétique d’un vieil homme, ont fait l’objet d’une réévaluation en profondeur au cours des dernières décennies.
7. Il a compris l'art africain et ibérique bien avant la plupart des personnes de son entourage
À une époque où les artistes européens commençaient tout juste à découvrir les masques et la sculpture africains, Picasso y a perçu quelque chose qui allait au-delà de l’exotisme de surface. Son engagement envers ces formes, aussi complexes que fussent les rapports de force qui l’entouraient, a donné naissance à certaines des innovations formelles les plus marquantes de l’histoire de l’art occidental.
8. Il a révolutionné la conception de la sculpture
Ses sculptures construites du début des années 1910, des assemblages de tôle, de fil de fer et de matériaux de récupération, ont contribué à ancrer l’idée que la sculpture ne devait pas nécessairement être sculptée ou moulée. Elle pouvait être construite. Ce changement a influencé des générations d’artistes, de David Smith à Anthony Caro, en passant par pratiquement tous les artistes spécialisés dans l’assemblage qui leur ont succédé.
9. Ses gravures sont aussi sérieuses que ses peintures
La « Suite Vollard », composée de 100 gravures réalisées entre 1930 et 1937, figure parmi les plus grands ensembles d’œuvres graphiques du XXe siècle. Il abordait la gravure, la lithographie et la linogravure avec le même sérieux que celui qu’il consacrait à la peinture, et ces œuvres ont su s’imposer pleinement par leurs propres mérites.
10. Il a créé, en 75 ans de carrière, des œuvres que l'on continue de contempler aujourd'hui
Il exposait à Barcelone dans les années 1890 et continuait à créer dans les années 1970. Au cours de cette longue période, il a traversé tant de phases et de styles distincts que d’autres artistes ont bâti toute leur carrière sur l’influence d’un seul d’entre eux : la période des roses, l’œuvre néoclassique, la céramique. N’importe laquelle de ces phases constituerait à elle seule un héritage considérable. Prises ensemble, elles sont presque impossibles à appréhender comme l’œuvre d’une seule et même personne.