Des mesures sans précédent par leur ampleur
Depuis février 2022, l’Union européenne a adopté dix-huit paquets de sanctions. Les États-Unis ont ciblé plus de 4 000 entités et individus russes. Le Royaume-Uni a gelé les avoirs de plus de 2 000 personnes et organisations. L’arsenal couvre les banques, l’énergie, la technologie, les transports, le luxe et les matières premières. Le SWIFT a exclu de nombreuses institutions financières russes. 300 milliards d’euros de réserves de la Banque centrale de Russie ont été gelés dans les juridictions du G7.
Aucun pays au monde n’avait jamais subi un tel volume de mesures restrictives simultanées. Pas l’Iran, pas la Corée du Nord, pas même la Cuba de 1962. L’objectif stratégique était de frapper la Russie sur tous les fronts en même temps, créant un effet de multiplicateur que chaque mesure isolée ne pourrait produire seule.
Les trois piliers de l’arsenal restrictif
Le premier pilier est financier : gel des réserves de change, exclusion du système SWIFT, interdiction pour les investisseurs occidentaux d’acheter des obligations souveraines russes. Le deuxième pilier est commercial : embargo sur le pétrole brut et les produits raffinés, interdiction d’exporter vers la Russie les biens à double usage et les technologies de pointe. Le troisième pilier est individuel : gel des avoirs personnels de milliers d’oligarques et de hauts responsables du régime de Poutine.
La Direction générale du Trésor français publie une liste constamment mise à jour des entités sanctionnées, incluant des banques de pays tiers accusées de faciliter le contournement. En 2025, cinq nouvelles banques russes et six banques de pays tiers ont été ajoutées à cette liste noire.
Le paradoxe de la croissance russe en 2023 et 2024
Des chiffres qui défient les prévisions initiales
En 2022, le PIB russe a reculé de 1,4 pour cent, selon la Chatham House. Un coup sévère, mais bien en deçà des prévisions les plus pessimistes du FMI et de l’OCDE, qui tablaient sur une contraction de 2,5 pour cent au pire. Puis, contre toute attente, l’économie russe a rebondi : +4,1 pour cent en 2023, puis environ +4 pour cent en 2024. Vladimir Poutine lui-même a reconnu en février 2026 que la croissance pour 2025 n’avait atteint que 1 pour cent.
Croître à 4 pour cent par an sous sanctions massives, c’est le signe non pas d’une économie en bonne santé, mais d’une économie dopée par les dépenses militaires. La question n’est pas « la Russie croît-elle ? » mais « que produit-elle et à quel prix ? »
Le moteur militaire comme substitut à l’investissement productif
Les dépenses militaires russes sont passées de 3 à 4 pour cent du PIB en 2019-2021 à environ 6,2 pour cent du PIB en 2025, selon le Congrès américain. Le SWP-Berlin évalue que les dépenses totales de défense et de sécurité atteignent entre 7 et 8 pour cent du PIB. Pour 2024, le budget militaire russe a dépassé 106 milliards d’euros, soit une hausse de 70 pour cent en un an selon la Revue Défense Nationale. Le CEPII évalue ces dépenses à près de 140 milliards de dollars.
Le Carnegie Endowment for International Peace décrit ce modèle comme un « pari économique » dont les coûts cachés s’accumulent. Au troisième trimestre 2024, la croissance du PIB avait déjà ralenti à 3,1 pour cent. Le NEST Centre qualifie le budget 2026-2028 de « budget sans avenir », prédisant une stagnation gérée.
Le réacheminement pétrolier vers l'Asie
La Chine et l’Inde comme nouveaux clients privilégiés
L’embargo pétrolier européen et le mécanisme de prix plafond instauré en décembre 2022 devaient priver Moscou de ses revenus énergétiques. La réalité a été différente. Selon Energy and Clean Air, la Chine a acheté 47 pour cent des exportations de brut russe, l’Inde 38 pour cent, l’Union européenne 6 pour cent et la Turquie 6 pour cent. En 2024, les revenus pétroliers et gaziers de la Russie ont augmenté de 26 pour cent, atteignant près d’un record de 11 100 milliards de roubles.
L’Inde, qui importait à peine de pétrole russe avant 2022, a vu sa part atteindre 35,8 pour cent de ses achats de brut au cours de l’exercice 2024-2025, selon le Carnegie Endowment. Le commerce bilatéral sino-russe a explosé pour atteindre 245 milliards de dollars en 2024, soit le double du niveau d’avant-guerre, selon la U.S.-China Economic and Security Review Commission (USCC).
Les limites du pivot asiatique
Et pourtant, ce réacheminement comporte des fragilités structurelles. La Chine et l’Inde ont imposé à la Russie des rabais significatifs sur le prix du brut, estimés entre 15 et 30 dollars par rapport au cours du Brent. Le Congrès américain a sanctionné en octobre 2025 les géants pétroliers Rosneft et Lukoil ainsi que leurs filiales. L’Inde a réduit ses achats de brut russe de 38 pour cent en valeur à la fin de 2025, selon Euromaidan Press. Le tableau d’énergie de l’Atlantic Council confirme que les flux vers l’Asie commencent à ralentir sous la pression secondaire américaine.
Russie a remplacé l’Europe par l’Asie, mais au prix de marges amputées et d’une dépendance accrue envers deux clients qui tiennent maintenant les leviers. Le vendeur n’est plus en position de force quand il n’a plus le choix de ses acheteurs.
Le contournement systématique des contrôles à l'exportation
La Chine, fournisseur principal de technologies sensibles
Les contrôles à l’exportation occidentaux visaient à priver la Russie des composants électroniques, des semi-conducteurs et des technologies à double usage nécessaires à son industrie d’armement. La Commission européenne a publié un règlement interdisant la vente, le transfert ou l’exportation de biens et technologies à double usage vers la Russie. En pratique, la Chine est devenue le principal fournisseur de ces mêmes biens.
La U.S.-China Economic and Security Review Commission (USCC) a publié un rapport détaillé confirmant que la Chine est le plus grand fournisseur d’articles de technologie à double usage ayant permis à la Russie de construire et de maintenir ses opérations militaires en Ukraine. Entre 2021 et 2024, le prix des composants sensibles exportés de Chine vers la Russie a augmenté de 87 pour cent, selon une étude de la Banque de Finlande. Cette inflation des prix révèle à la fois le volume du commerce de contournement et le coût supplémentaire supporté par Moscou.
Les réseaux de façade et les intermédiaires
Le ridl.io (Russia Investigative Desk) a documenté l’existence de réseaux complexes de sociétés écrans en Arménie, au Kazakhstan, en Géorgie, aux Émirats arabes unis et en Turquie. Ces sociétés achètent les biens occidentaux, les reconditionnent parfois légèrement, puis les réexportent vers la Russie. Le CSIS estime que ces réseaux de contournement réduisent l’efficacité des sanctions de 30 à 50 pour cent pour certaines catégories de biens.
Les sanctions sont comme un mur : elles sont aussi solides que la surveillance qu’on leur consacre. L’Occident a construit le mur, mais n’a pas assigné suffisamment de gardiens aux portes de derrière.
L’IFRI (Institut français des relations internationales) a publié une analyse détaillée confirmant que les sanctions ont eu un impact significatif, mais que le contournement via les pays tiers en a amoindri considérablement la portée. Le rapport note que la Russie a adapté son économie en mobilisant des canaux alternatifs d’approvisionnement et de financement.
L'inflation galopante et le pouvoir d'achat rogné
Une inflation persistante qui ronge les ménages
La Banque centrale de Russie a dû porter son taux directeur à 21 pour cent fin 2024 pour tenter de juguler l’inflation. Le taux d’inflation annuel a dépassé 9 pour cent en 2024 et reste supérieur à 7 pour cent en 2025, bien au-dessus de l’objectif de 4 pour cent de la banque centrale. Les prix alimentaires ont augmenté encore plus vite, frappant durement les ménages les plus modestes.
Et pourtant, les revenus des ménages ont continué d’augmenter en termes nominaux, portés par les salaires versés dans le complexe militaro-industriel et les paiements aux soldats. L’Atlantic Council résume cette dynamique : les ménages s’enrichissent nominativement en échange des hommes tués et blessés, et supportent une inflation qui dévore une partie de ces gains. C’est un contrat social toxique que le régime de Poutine entretient délibérément.
Le rouble, un indicateur trompeur
Après s’être effondré à plus de 140 roubles pour un dollar au début du conflit, le rouble s’est stabilisé autour de 90 à 100 roubles pour un dollar grâce aux interventions de la Banque centrale et aux contrôles de capitaux stricts. Mais cette stabilité apparente masque une réalité moins reluisante : le rouble est devenu une monnaie non convertible dans les faits, les réserves de change accessibles ont fondu, et le gouvernement impose des obligations de vente de devises aux exportateurs.
Un rouble stable sous contrainte administrative, ce n’est pas une monnaie forte. C’est une monnaie sous respirateur artificiel, maintenue en vie par des décrets et non par la confiance des marchés.
La pénurie de main-d'œuvre et la démographie sacrifiée
Un marché du travail sous tension extrême
La Russie fait face à une pénurie de main-d’œuvre sans précédent. L’IFO Institut de Munich note que le marché du travail russe reste extrêmement tendu, ce qui alimente la croissance des salaires mais aussi l’inflation. Plusieurs facteurs se conjuguent : l’émigration massive de centaines de milliers de Russes qualifiés depuis 2022, la mobilisation militaire qui a retiré des centaines de milliers d’hommes du marché civil, et le vieillissement démographique structurel du pays.
Le NEST Centre estime que la Russie a perdu entre 500 000 et 1 000 000 de travailleurs depuis le début de l’invasion, entre l’exil volontaire, les pertes militaires et la réorientation vers l’armée. Cette hémorragie touche disproportionnellement les secteurs de la technologie, de l’ingénierie et de l’enseignement supérieur, précisément ceux dont l’économie a le plus besoin pour se moderniser.
Le coût humain traduit en chiffres économiques
Les pertes humaines ne se mesurent pas seulement en vies brisées. Elles se traduisent en pertes de productivité, en charges sociales pour les familles endeuillées, en coûts de reconstruction et en déficit de main-d’œuvre pour les décennies à venir. Julien Vercueil, économiste et chercheur, a estimé que la guerre et les sanctions ont coûté à la Russie entre 5 et 6 pour cent de son PIB sur la période, un chiffre cité par l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale).
Chaque pourcentage de PIB perdu contient des milliers de vies humaines. Réduire la guerre à une équation comptable est obscène, mais c’est la seule langue que le Kremlin comprend : celle des chiffres.
La Chatham House souligne dans son rapport de septembre 2025 que la « Forteresse Russie » a bien adapté son économie à la pression, mais que la stagflation qui s’installe présente une opportunité pour l’Occident de renforcer ses mesures. Le rapport note que la résistance russe jusqu’ici est « loin du pronostic des gouvernements occidentaux des premiers jours de la guerre selon lequel les sanctions allaient faire s’effondrer l’économie russe ».
Le complexe militaro-industriel comme moteur du PIB
Un modèle de croissance perverse
L’Atlantic Council décrit l’économie russe de 2025 comme étant « entre stagnation et militarisation ». La croissance observée en 2023 et 2024 n’a pas été tirée par l’investissement productif, l’innovation ou la consommation des ménages, mais presque exclusivement par les commandes de l’État au complexe militaro-industriel. Les usines produisent des obus, des drones et des blindés au lieu de biens de consommation, de machines-outils ou de technologies civiles.
Ce modèle économique est fondamentalement non reproductible et non soutenable. Il détruit le capital productif au lieu de le créer. Un obus de 152 millimètres tiré sur Kharkiv ou Pokrovsk ne génère aucune valeur économique future. Il est consommé une fois et disparaît. Les usines qui le fabriquent auraient pu produire des biens d’équipement, des composants civils ou des infrastructures. Ce choix a un coût d’opportunité gigantesque que le PIB actuel ne capte pas.
L’effet d’éviction sur l’économie civile
Le Carnegie Endowment alerte sur un phénomène d’éviction : l’investissement militaire absorbe les ressources disponibles (capital, travail, matières premières) au détriment des secteurs civils. Les entreprises civiles peinent à recruter car les salaires offerts par l’industrie de défense sont nettement supérieurs. Le GIS Reports note que les dépenses de défense et de sécurité pèsent désormais sur plus de 40 pour cent du budget fédéral russe, laissant peu de marge pour les investissements dans les infrastructures, la santé ou l’éducation.
Une économie qui ne produit plus que des armes est une économie qui se prépare à mourir. La croissance militaire n’est pas de la croissance : c’est de la consommation de capital déguisée en production.
Le gel des réserves et l'isolement financier
300 milliards d’euros immobilisés
Le gel des réserves de change de la Banque centrale de Russie constitue l’une des mesures les plus symboliques et les plus efficaces de l’arsenal occidental. Environ 300 milliards d’euros d’avoirs souverains ont été immobilisés dans les juridictions du G7. Cette mesure a privé le Kremlin d’un coussin de sécurité considérable et a envoyé un signal puissant à tout État qui serait tenté de suivre la voie de l’agression armée.
Le CSIS souligne que ce gel a effectivement « sérieusement impacté » l’économie russe, même si sa résilience a été « continuellement sous-estimée ». La Russie a été contrainte de restructurer fondamentalement ses flux financiers, s’appuyant davantage sur le yuan chinois pour ses échanges internationaux et développant un système de messagerie financière domestique, le SPFS, pour remplacer le SWIFT.
La dépendance au yuan comme faille stratégique
La transition vers le yuan pour les règlements commerciaux avec la Chine et d’autres partenaires asiatiques crée une nouvelle forme de vulnérabilité. La Russie dépend désormais de la bonne volonté de Pékin pour l’essentiel de ses transactions internationales. Si la Chine décidait, pour quelque raison que ce soit, de restreindre ces flux, l’économie russe se retrouverait encore plus isolée qu’elle ne l’est déjà.
En cherchant à échapper à l’hégémonie du dollar, la Russie est tombée dans l’orbite du yuan. Elle a remplacé une dépendance par une autre, en sacrifiant sa souveraineté monétaire au passage.
Le rôle des pays tiers dans la persistance commerciale
L’Asie centrale, le Caucase et la Turquie comme relais
Les pays d’Asie centrale (Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizistan), le Caucase (Géorgie, Arménie) et la Turquie sont devenus des plaques tournantes du commerce de contournement. Les exportations de l’Union européenne vers ces pays ont explosé dans des catégories de biens qui correspondent précisément aux besoins de l’industrie russe. L’IFRI et le CEPII ont documenté ce phénomène en détail.
La Direction générale du Trésor français a répondu en sanctionnant des banques de pays tiers impliquées dans ces schémas de contournement. Le dix-huitième paquet de sanctions européen a abaissé le prix plafond imposé au pétrole russe et élargi la liste des interdictions. Mais les spécialistes du CSIS estiment que les mesures secondaires (sanctionnant les facilitateurs tiers) restent insuffisamment appliquées.
Les Émirats arabes unis et les circuits financiers opaques
Les Émirats arabes unis, et en particulier Dubaï, ont joué un rôle croissant comme plateforme de contournement financier et commercial. Des sociétés russes y ont été créées ou relocalisées. Des transactions financières transitent par des banques émiraties avant d’atteindre la Russie. Le SWP-Berlin identifie ce contournement comme l’un des défis majeurs pour l’efficacité du régime de sanctions.
Les sanctions occidentales ressemblent à un filet avec des mailles trop larges. Les poissons les plus gros sont pris, mais les plus agiles glissent entre les mailles en passant par Dubaï, Istanbul ou Almaty.
Les failles du prix plafond sur le brut russe
Un mécanisme ambitieux mais contournable
Le prix plafond sur le pétrole brut russe, instauré par le G7 en décembre 2022 à 60 dollars le baril, visait à maintenir les approvisionnements mondiaux tout en limitant les revenus de Moscou. Le mécanisme interdisait aux entreprises occidentales de fournir des services d’assurance, de finance et de transport pour le pétrole russe vendu au-dessus de ce plafond.
Dans les faits, ce mécanisme a été largement contourné. La Chine et l’Inde n’ont pas adhéré au mécanisme et ont acheté le brut au prix qu’elles ont négocié, même si ces prix restaient inférieurs au cours du Brent. Une flotte dite « d’ombre » de pétroliers vieillissants, souvent assurés par des sociétés basées en Russie ou dans des juridictions non coopératives, s’est constituée pour transporter le brut hors du contrôle occidental.
Les sanctions de 2025 contre Rosneft et Lukoil
En octobre 2025, les États-Unis ont annoncé des sanctions contre les géants pétroliers Rosneft et Lukoil et leurs filiales, avec une date d’entrée en vigueur fixée au 21 novembre 2025. Le Carnegie Endowment a analysé l’impact de ces sanctions sur les importations indiennes de pétrole russe, notant que New Delhi a commencé à réduire ses achats avant même l’entrée en vigueur des mesures.
Le ridl.io souligne que la Russie a gagné 122 milliards de dollars en exportations pétrolières en 2025, un montant considérable mais en recul par rapport au pic de 2023-2024. Les revenus gaziers, en revanche, restent sous pression car le marché européen est largement fermé et les infrastructures d’exportation vers l’Asie sont limitées.
Le prix plafond n’a pas tué les revenus pétroliers russes, mais il les a amputés et a obligé Moscou à accepter des conditions commerciales dégradées. C’est un demi-échec, pas un échec total.
La fuite des cerveaux et le décrochage technologique
Un exode de talents sans précédent
Depuis février 2022, plusieurs centaines de milliers de citoyens russes hautement qualifiés ont quitté le pays. Les programmeurs, les ingénieurs, les scientifiques, les journalistes et les entrepreneurs ont fui en masse vers des pays comme la Géorgie, la Turquie, l’Arménie, l’Allemagne, l’Israël et les États-Unis. Ce brain drain prive l’économie russe d’un capital humain qui a fallu des décennies à former.
L’Institut supérieur d’économie de Moscou (HSE) a estimé que l’exode a concerné entre 300 000 et 500 000 personnes au cours de la première année du conflit, dont une proportion significative de professionnels du secteur technologique. Le NEST Centre note que cet exode continue, alimenté par la mobilisation militaire et la détérioration des perspectives économiques à moyen terme.
L’impossible rattrapage technologique
Sans accès aux technologies occidentales, la Russie ne peut pas maintenir le rythme d’innovation nécessaire pour rivaliser avec les économies avancées. L’AEI (American Enterprise Institute) a analysé l’impact des sanctions sur les semi-conducteurs, notant que la Russie dépend presque entièrement des importations pour les puces électroniques avancées. Les contournements via la Chine permettent d’obtenir des composants plus anciens et plus chers, mais pas les technologies de pointe nécessaires au secteur civil.
On peut contourner les sanctions sur les composants. On ne peut pas contourner le retard technologique accumulé. Chaque année perdue creuse un écart que des rabais sur des puces de génération précédente ne combleront jamais.
Le rapport de l’IFO Institut de Munich confirme que malgré les efforts d’adaptation, l’économie russe s’oriente vers une trajectoire de croissance faible, privée des gains de productivité que procurerait l’accès aux technologies occidentales et japonaises. Le CASE Center estime que l’impact des sanctions sur la croissance à long terme pourrait atteindre plusieurs dixièmes de point de PIB par an sur la période 2025-2035.
La stagnation qui s'annonce pour 2025 et au-delà
Le tournant de 2025 : croissance en berne
L’année 2025 marque un tournant. La croissance ralentit nettement, passant de 4 pour cent en 2024 à environ 1,5 pour cent selon les prévisions, voire 1 pour cent selon les propres chiffres de Poutine en février 2026. Les taux d’intérêt élevés freinent l’investissement privé. La pénurie de main-d’œuvre limite la capacité de production. Les dépenses militaires continuent de croître mais à un rythme ralenti : seulement 0,1 point de pourcentage d’augmentation entre 2024 et 2025, selon le Guardian.
Et pourtant, certains observateurs voient dans ce ralentissement la preuve que les sanctions finissent par mordre. La Chatham House parle d’une « stagflation » qui « présente une opportunité pour l’Occident ». Le GIS Reports prédit des « années de faible croissance » pour l’économie russe. Le NEST Centre décrit un scénario de « stagnation gérée » pour la période 2026-2028.
Le dilemme « canons contre beurre » s’intensifie
L’Atlantic Council identifie le dilemme fondamental auquel fait face la Russie : la pression entre les dépenses militaires et les besoins de la population, ce qu’il appelle « guns versus butter ». Jusqu’à présent, le régime a choisi les canons. Mais les signes de tension sociale se multiplient. L’inflation élevée érode les revenus réels. Les pénuries de produits importés affectent le quotidien. Les pertes humaines de la guerre sont de plus en plus difficiles à cacher.
La stagnation n’est pas l’effondrement. Mais l’effondrement n’est pas nécessaire pour que les sanctions atteignent leur objectif. Si la Russie ne peut plus financer sa guerre à terme, les sanctions auront gagné, même sans crise spectaculaire.
La dette extérieure et les contraintes structurelles
Une dette réduite mais un accès fermé
Paradoxalement, la dette extérieure de la Russie a considérablement diminué depuis 2022, passant de 480 milliards de dollars à environ 320 milliards de dollars. Mais cette réduction n’est pas le signe d’une santé financière : elle reflète l’impossibilité pour les entreprises russes d’emprunter sur les marchés internationaux. Le CSIS note que l’accès au financement international est quasiment fermé pour les entités russes non sanctionnées elles-mêmes, car les banques occidentales refusent par précaution de s’exposer au risque russe.
La Banque mondiale et le FMI ont révisé à la baisse leurs prévisions de croissance à long terme pour la Russie. Le ScienceDirect a publié une étude évaluant les impacts des sanctions pétrolières, confirmant que l’embargo européen et le prix plafond ont réduit les revenus nets de la Russie, même en tenant compte du réacheminement vers l’Asie.
Les entreprises occidentales parties à jamais
L’exode des entreprises occidentales est un autre volet souvent sous-estimé de l’impact des sanctions. Des centaines d’entreprises américaines, européennes, japonaises et sud-coréennes ont quitté la Russie ou suspendu leurs opérations. McDonald’s, Apple, Shell, BP, Renault, Nike, et des centaines d’autres ont fermé leurs portes. Les succursales russes ont souvent été rachetées à prix bradé par des locaux, avec une perte de savoir-faire, de technologies et de connexions internationales irréversible.
Quand Shell et BP quittent la Russie, ils emportent avec eux des décennies d’expertise technique que les remplaçants locaux mettront des années à reconstituer, si tant est qu’ils y parviennent un jour.
Conclusion
Étouffement différé, mais pas absent
Les sanctions occidentales n’ont pas provoqué l’effondrement immédiat et spectaculaire que beaucoup espéraient en 2022. Mais elles n’ont pas échoué non plus. Elles ont privé la Russie de 300 milliards d’euros de réserves, fermé l’accès aux technologies occidentales, provoqué l’exode de centaines de milliers de talents, érodé le pouvoir d’achat de la population et acculé le Kremlin à une dépendance sans précédent envers Pékin. La croissance de 2023-2024 était artificielle, tirée par les dépenses militaires qui détruisent le capital productif au lieu de le créer.
Le tournant de 2025 confirme que le modèle est épuisé. La stagnation s’installe. L’inflation persiste. La main-d’œuvre manque. Les technologies font défaut. Les revenus pétroliers amputés ne pourront pas indéfiniment financer une machine de guerre de plus en plus gourmande. Les sanctions ont transformé la Russie en une économie de forteresse assiégée : elle résiste, mais elle ne prospère pas.
Les sanctions ont changé la nature du régime, pas seulement son économie
L’impact le plus profond des sanctions n’est peut-être pas économique mais politique. Elles ont accéléré la transformation de la Russie en un État prédateur entièrement tourné vers la guerre, où le complexe militaro-industriel domine le budget, où la société civile est étouffée et où l’avenir est sacrifié au présent guerrier. C’est une victoire à la Pyrrhus. Vladimir Poutine a choisi d’échanger la prospérité future de son pays contre des gains territoriaux éphémères en Ukraine.
Les sanctions n’ont pas tué l’économie russe. Elles l’ont métamorphosée en quelque chose de pire : une économie de guerre qui ne sait plus produire que des armes et de la souffrance. Le verdict final appartient à l’Histoire, pas aux économistes.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Transparence
Engagement de transparence
Cet article respecte un engagement de transparence envers ses lecteurs. Toutes les sources citées sont vérifiables et accessibles publiquement. Les chiffres proviennent d’institutions officielles, de rapports de think tanks reconnus, de publications scientifiques évaluées par des pairs ou d’enquêtes journalistiques collaboratives. Aucune information n’a été inventée, extrapolée ou tirée de sources non identifiées. L’auteur déclare ne pas recevoir de financement d’aucun gouvernement, d’aucune organisation politique et d’aucun lobby.
Méthodologie et limites
La recherche s’appuie sur des recherches web menées en juillet 2025. Les sources ont été sélectionnées selon leur fiabilité institutionnelle et leur indépendance éditoriale. Les données économiques russes sont par nature imprécises car le Rosstat (service fédéral des statistiques) et la Banque centrale de Russie opèrent sous le contrôle du Kremlin. Lorsque des estimations divergent, elles sont clairement attribuées à leur source d’origine. Le présent article ne prétend pas à l’exhaustivité.
Sources
Sources primaires
Conseil européen — Incidence des sanctions sur l’économie russe
Conseil européen — Impact des sanctions (version française)
Atlantic Council — The Russian Economy in 2025: Between Stagnation and Militarization
Energy and Clean Air — Analyse mensuelle des exportations de combustibles fossiles russes, juin 2025
Sources secondaires
CSIS — Down But Not Out: The Russian Economy Under Western Sanctions
Chatham House — The Fortress Russia Economy Has Adapted Well to Pressure
IFRI — Impact et contournement des sanctions occidentales en Russie
Carnegie Endowment — Russia’s Economic Gamble: The Hidden Costs of War-Driven Growth
SWP-Berlin — The Russian Economy at a Turning Point
NEST Centre — A Budget Without a Future: How the Russian Economy Stays Afloat
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