Le défi du recensement multi-espèces

En Afrique, les grands carnivores ne se partagent pas le territoire de manière uniforme. Les lions occupent les plus vastes étendues, tandis que les léopards privilégient leurs propres corridors de déplacement. À l’inverse, la genette, dont la taille s’apparente à celle d’un chat domestique, passe l’intégralité de son existence sur une parcelle ne représentant qu’une fraction de cette surface.
Jusqu’à présent, recenser l’ensemble de ces prédateurs simultanément, à partir d’un unique réseau de pièges photographiques, n’avait jamais été réalisé. Comme le rapporte une étude publiée dans le journal « Scientific Data », une équipe de recherche a décidé de relever ce défi complexe en déployant un dispositif novateur en Afrique du Sud.
La méthode employée, affublée du nom technique de « capture-recapture spatiale », repose sur un concept simple : les chercheurs dispersent des caméras, puis associent chaque photographie à un animal précis grâce à ses marques corporelles. Cette technique permet d’estimer la population locale et l’étendue de ses déplacements, mais elle ne fonctionnait jusqu’alors de manière optimale que pour une seule espèce à la fois.
L’innovation technologique : un réseau à double niveau

Les réseaux de surveillance classiques sont généralement calibrés pour un seul animal cible, réduisant les autres espèces au rang de prises accessoires. Laura C. Gigliotti, biologiste de la faune sauvage à la West Virginia University, a souhaité concevoir un maillage capable de dénombrer de multiples prédateurs simultanément, contournant ainsi le problème de l’espace vital propre à chaque animal.
Pour expérimenter cette approche, l’équipe s’est installée dans la réserve de Munywana, un espace de 285 kilomètres carrés (110 milles carrés) situé dans l’est de l’Afrique du Sud. Le dispositif a été déployé en deux temps. Les chercheurs ont d’abord installé 60 caméras destinées aux léopards, le félin parcourant les plus grandes distances au sein de la réserve. Ensuite, ils ont inséré 40 caméras supplémentaires dans les espaces vides, ciblant spécifiquement les petits animaux à faible rayon d’action qui échappaient au premier passage.
Ces deux strates combinées ont formé un quadrillage qu’aucun recensement standard n’aurait pu produire. Les appareils ont été espacés d’environ 800 mètres (un demi-mille), regroupés de manière inégale pour s’adapter aux distances parcourues par chaque espèce. La disposition a été inspirée par une méthode distincte conçue pour des espèces de tailles variées. Les caméras jumelées ont été fixées à 30 centimètres (1 pied) du sol le long des pistes en terre de la réserve, capturant ainsi les deux flancs de chaque animal.
Les résultats d’observation sur le terrain

Entre septembre 2021 et janvier 2022, les caméras ont permis d’identifier 438 animaux répartis sur six espèces de prédateurs. L’écart des populations est saisissant : le recensement a dénombré 21 lions et 6 guépards d’un côté, contre plus de 300 genettes à grandes taches de l’autre.
Entre ces deux extrêmes, le dispositif a capturé des léopards, des hyènes tachetées, ainsi que des servals, un félin élancé de taille moyenne. Un logiciel a d’abord signalé les correspondances potentielles, avant que l’équipe ne confirme manuellement chaque individu en étudiant attentivement les taches et les rosettes présentes sur leur pelage.
Les lions, dépourvus de taches corporelles, ont nécessité une approche spécifique. L’équipe les a identifiés grâce aux marques de leurs vibrisses (les taches des moustaches) et à leurs anciennes cicatrices. Ces éléments distinctifs ont ensuite été minutieusement comparés à un catalogue de la réserve, tenu rigoureusement à jour depuis les années 1990.
Précision des données et limites du dispositif

Le taux d’identification s’est révélé globalement très élevé. Il a dépassé les neuf photographies sur dix pour les lions et a atteint l’exhaustivité totale pour les guépards. Cependant, la précision a légèrement diminué lorsqu’il s’agissait de repérer les hyènes et les genettes.
L’installation de caméras le long des routes présente un coût statistique connu. Une étude portant sur des installations similaires a démontré que les animaux évitant les routes peuvent fausser les comptages. Ainsi, les guépards, particulièrement méfiants, sont probablement passés entre les mailles du filet en plus grand nombre que ne le suggère leur décompte final de six individus.
Malgré cette limite inhérente aux espèces craintives, la combinaison du repérage logiciel et de la vérification humaine a permis de consolider le tout premier ensemble de données publiques de cette envergure. L’étude prouve qu’un réglage asymétrique des capteurs sur le terrain permet d’obtenir un instantané particulièrement fidèle de la biodiversité locale.
Perspectives pour la gestion des écosystèmes

Avant cette avancée, aucun ensemble de données publiques par caméra n’avait réussi cet exploit pour toutes les espèces simultanément. Si des enquêtes antérieures avaient pu regrouper plusieurs animaux, aucune n’était suffisamment fiable pour l’ensemble d’entre eux, ni rendue publique pour être réutilisée par d’autres chercheurs. La présence de chaque prédateur sur une seule grille permet désormais d’analyser le partage de l’espace, et d’observer si les grands félins chassent les petits prédateurs de leur territoire.
Cette vision à l’échelle de la communauté est essentielle pour la gestion des écosystèmes, comme le soulignent des travaux récents. L’avantage pratique est également très concret. Une réserve qui devait autrefois organiser des recensements distincts pour chaque prédateur peut désormais les fusionner, réduisant ainsi les coûts et le travail pour des équipes souvent en sous-effectif. De plus, ces données fournissent aux statisticiens des chiffres réels pour tester de nouvelles méthodes d’analyse.
Le résultat obtenu est une carte prête à l’emploi indiquant précisément où six prédateurs se sont déplacés dans une réserve africaine, chaque animal étant associé à la caméra qui l’a capturé. Les réserves disposent dorénavant d’un modèle fonctionnel : au lieu de sélectionner un animal à étudier par saison, un réseau unique de caméras peut surveiller l’ensemble de la communauté des carnivores. Cette méthode est désormais ouverte à toute équipe souhaitant la reproduire sur son propre terrain.
Selon la source : earth.com
Une cartographie inédite révèle la répartition cachée des carnivores en Afrique du Sud