Steve Witkoff, l’homme d’affaires transformé en diplomate
Steve Witkoff, promoteur immobilier new-yorkais devenu envoyé spécial de Trump, incarne parfaitement l’ère trumpienne de la diplomatie : pas de carrière dans les affaires étrangères, pas de formation en droit international, mais un réseau de relations personnelles avec des dirigeants du monde entier, cultivé au fil des transactions immobilières de luxe. Witkoff avait déjà rencontré Poutine à Moscou en décembre 2025, en compagnie de Kushner, lors d’une session de cinq heures qui n’avait abouti à aucun accord concret.
Son profil est à la fois sa force et sa faiblesse : il peut parler directement à Poutine sans les filtres protocolaires habituels, mais il ne maîtrise pas les subtilités du droit international humanitaire, des traités d’armistice ou des mécanismes de vérification. Il négocie comme on achète un immeuble — en cherchant le prix acceptable pour les deux parties, sans trop s’attarder sur les clauses annexes. Pour l’Ukraine, ces clauses annexes sont souvent une question de survie nationale.
Jared Kushner, l’ombre du gendre de président
Jared Kushner, gendre de Trump et ancien conseiller à la Maison Blanche pendant le premier mandat, a refait surface comme acteur diplomatique avec la réélection de son beau-père. Son expérience des négociations au Moyen-Orient — notamment les Accords d’Abraham de 2020 — lui confère une légitimité réelle dans les couloirs des chancelleries arabes. À Moscou, son rôle est moins évident : les Russes le voient comme le canal le plus direct vers Trump, ce qui en fait un interlocuteur valué pour le Kremlin.
Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a déclaré le 24 juin 2026 que les deux envoyés étaient « occupés par d’autres dossiers » mais que les discussions reprendraient « dès qu’ils seraient disponibles ». Cette formulation patiemment bureaucratique masque l’impatience réelle de Moscou : le Kremlin veut négocier avec Trump directement, et Witkoff-Kushner sont les seuls câbles qui connectent les deux présidents sur l’Ukraine.
Kushner et Witkoff ne sont pas des diplomates au sens classique — ils sont des facilitateurs de deals. Ce qui peut fonctionner pour une transaction immobilière ou des accords de normalisation arabes est-il adapté à la complexité d’une guerre qui dure depuis plus de quatre ans ? Je n’en suis pas certain. Mais dans le système Trump, ce sont les cartes disponibles.
Le mémorandum d'Islamabad : ce qui a libéré les négociateurs
Quatorze points pour une paix iranienne
Le mémorandum d’Islamabad, signé numériquement le 14 juin 2026 et confirmé par les présidents le 17 juin, est un accord en 14 points négocié sous médiation pakistanaise avec le soutien du Qatar, de l’Arabie Saoudite, de la Turquie et de l’Égypte. Il prévoit notamment la fin des hostilités, la réouverture du détroit d’Ormuz, la levée du blocus naval américain des ports iraniens, des exemptions immédiates sur les exportations de pétrole iranien, et un fonds de reconstruction d’au moins 300 milliards de dollars.
Pour les négociations sur l’Ukraine, ce mémorandum a un effet indirect mais immédiat : il libère Witkoff et Kushner de leur engagement prioritaire à Téhéran et leur permet de se retourner vers Moscou. Poutine l’a dit explicitement lors d’une interview télévisée le 28 juin : « Nous attendons qu’après que les événements soient terminés, après que la phase active de la piste iranienne soit passée, nous verrons arriver les représentants de l’administration américaine avec lesquels nous avons déjà rencontré répétitivement à Moscou. »
L’accord iranien et le soulagement économique russe
La résolution de la crise iranienne a des implications économiques importantes pour la Russie — et pas toutes positives. Selon l’analyse de Carnegie Endowment, la guerre entre les États-Unis et l’Iran avait provoqué une hausse des prix du pétrole qui avait représenté un aubaine financière pour Moscou. En mai 2026 seul, la Russie avait encaissé 175 milliards de roubles supplémentaires (2,3 milliards de dollars) en revenus pétroliers et gaziers grâce à cette hausse.
Avec la signature du mémorandum et la réouverture progressive du détroit d’Ormuz, les prix du pétrole ont immédiatement baissé — un coup dur pour les finances du Kremlin. La chute des prix survient au pire moment : le budget militaire russe est sous pression, et les déficits creusés par la guerre en Ukraine exigent des revenus pétroliers élevés pour être couverts. Dans ce contexte, Poutine a un intérêt objectif à négocier rapidement sur l’Ukraine — pas par volonté de paix, mais pour réduire la pression budgétaire.
Voici un paradoxe que j’aurais du mal à inventer : la résolution de la guerre entre Washington et Téhéran affaiblit économiquement Moscou. Poutine a profité de la distraction iranienne pour souffler sur le front ukrainien — et maintenant que cette distraction disparaît, il va se retrouver face au double problème d’un budget en déficit et d’envoyés américains disponibles. C’est peut-être le meilleur argument pour une négociation rapide. Mais « négociation » ne signifie pas « capitulation ukrainienne ».
Anchorage, Moscou, et l'histoire d'une diplomatie suspendue
Les réunions préalables qui ont posé les bases
Les discussions entre Witkoff-Kushner et le Kremlin ont une histoire. La première rencontre à Moscou de décembre 2025 avait duré cinq heures sans aboutir à un accord. Des propositions américaines en 28 points, dont certaines avaient fuité, avaient provoqué la consternation des dirigeants européens qui estimaient qu’elles accommodaient trop les demandes de Moscou — notamment sur la question de l’OTAN et le contrôle russe sur environ un cinquième du territoire ukrainien.
Poutine a fait référence, le 28 juin, aux discussions d’Anchorage avec Trump lui-même, indiquant que la reprise des pourparlers à Moscou s’inscrirait dans la continuité de ce qui avait été discuté lors de cette rencontre directe entre les deux présidents. Ce cadrage posé par Poutine révèle sa stratégie : utiliser le canal Trump pour contourner les intermédiaires ukrainiens et européens, et ancrer les futures négociations dans les concessions déjà sur la table.
Zelensky et la conversation « positive » avec les envoyés américains
Le 8 juin 2026, avant la signature du mémorandum d’Islamabad, Zelensky avait décrit sa conversation avec Witkoff et Kushner comme « positive » et souligné leur « volonté d’engagement ». Il avait relevé que les deux hommes avaient « évalué positivement la position de l’Ukraine » — une formulation ambiguë qui suggère que les envoyés américains reconnaissaient la solidité de la position ukrainienne sans nécessairement s’engager à la soutenir pleinement.
Zelensky avait également évoqué la possibilité de discussions lors du G7 en France — discussions qui ont effectivement eu lieu dans ce cadre, avec Trump déclarant le 28 juin que la Russie devrait « faire un accord avec l’Ukraine » et que Zelensky se défendait « plutôt bien » sur le front. Ce glissement de vocabulaire de Trump — de « Zelensky n’a pas les cartes pour gagner » à « il se défend plutôt bien » — est un indicateur subtil mais réel d’un rééquilibrage de la perception américaine.
Trump dit aujourd’hui que Zelensky « se défend plutôt bien ». Il y a quelques mois, il disait qu’il n’avait pas les cartes. Ce changement de ton n’est pas anodin — il reflète soit une évolution sincère de l’analyse américaine de la situation militaire en Ukraine, soit une adaptation rhétorique aux réalités du terrain. Dans les deux cas, c’est une meilleure nouvelle pour Kyiv que le contraire.
Moscou joue le jeu de la disponibilité conditionnelle
Peskov et l’art de promettre sans s’engager
La déclaration du porte-parole Dmitri Peskov du 24 juin 2026 — les pourparlers reprendront quand Witkoff et Kushner « seront disponibles » — est un exemple classique de la communication diplomatique du Kremlin : affirmer l’ouverture sans fixer aucune condition précise, aucun calendrier, aucun contenu. Cette ouverture de façade est calculée pour signaler la bonne volonté à Washington tout en ne concédant rien sur le fond.
Le Kremlin a tout intérêt à maintenir l’illusion d’une disponibilité à négocier tant que les conditions militaires sur le terrain ne lui sont pas défavorables. Les avancées russes — modestes mais continues — dans des secteurs comme Kupyansk, Kostyantynivka ou Huliaipole permettent à Poutine d’entrer en négociation en position de relatif avantage territorial. Négocier maintenant, c’est peut-être figer des gains que de nouvelles contre-attaques ukrainiennes pourraient éroder.
Le facteur prix du pétrole dans l’équation diplomatique
L’analyse de Carnegie Endowment est lucide sur les intérêts réels de Moscou : le « statu quo boueux » entre guerre et paix avec l’Iran était idéal pour la Russie — prix du pétrole élevés, attention mondiale détournée de l’Ukraine, flux d’armes occidentales vers Kyiv perturbés. Avec la signature du mémorandum et la perspective d’une reprise des exportations pétrolières iraniennes, ce windfall se dissipe.
En mai 2026, les exportations agricoles russes vers l’Iran avaient augmenté de 81 % via la mer Caspienne, et le trafic dans les ports russes de la Caspienne avait doublé dans certains cas. Cette dynamique commerciale entre Moscou et Téhéran, née de la guerre iranienne, risque de se réduire avec la normalisation. La Russie a donc un intérêt objectif à compenser ces pertes commerciales et financières par une résolution diplomatique rapide sur l’Ukraine — mais selon ses propres termes.
Ce que Carnegie démontre avec rigueur, c’est que Poutine n’est pas un stratège irrationnel — c’est un opportuniste rationnel. Il a profité de la distraction iranienne pour respirer économiquement et freiner le soutien occidental à l’Ukraine. Maintenant que cette fenêtre se ferme, il va recalibrer. Et recalibrer pour lui ne signifie pas céder — ça signifie chercher une nouvelle position d’avantage.
L'Ukraine face à la reprise des pourparlers
Zelensky entre méfiance et pragmatisme
Zelensky a navigué avec une habileté remarquable dans cette période de paralysie diplomatique induite par la crise iranienne. Il a maintenu le soutien européen, renforcé les partenariats bilatéraux avec le Royaume-Uni, la Pologne, et les pays nordiques, et utilisé la fenêtre de relative désattention américaine pour pousser ses propres offensives — notamment les frappes profondes sur les infrastructures militaires russes qui ont caractérisé juin 2026.
Face à la reprise probable des discussions Witkoff-Kushner-Moscou, la position ukrainienne est plus forte qu’elle ne l’était en décembre 2025 : les frappes sur la raffinerie de Kapotnya à Moscou, les attaques sur les défenses aériennes en Crimée, et la campagne de saturation documentée par Meduza ont démontré que l’Ukraine peut frapper loin et faire mal. Ce n’est pas négligeable à la table de négociation.
Les lignes rouges ukrainiennes et la résilience de Kyiv
Les lignes rouges de l’Ukraine sont connues et documentées : aucune concession territoriale sans référendum, aucune exclusion de l’adhésion à l’OTAN, garanties de sécurité contraignantes pour tout accord. Ces positions n’ont pas changé malgré la pression américaine et les propositions de Witkoff-Kushner qui auraient, selon les fuites, accommodé certaines demandes russes.
Le Trump d’aujourd’hui — qui dit que la Russie doit « faire un accord » et que Zelensky se défend bien — est potentiellement plus utile à l’Ukraine que le Trump de décembre 2025. Si cette évolution de posture est réelle et non purement cosmétique, elle pourrait modifier les paramètres des futures discussions à Moscou. L’Ukraine a toujours su jouer sur la variabilité de l’humeur trumpienne — c’est un art diplomatique en soi.
Je ne peux pas me permettre de croire aveuglément au changement de ton de Trump. Cet homme a dit tellement de choses contradictoires sur l’Ukraine en quelques mois que chaque déclaration favorable doit être pondérée par le souvenir des précédentes. Mais je refuse aussi le cynisme total : si Trump utilise vraiment son influence pour pousser Moscou vers un accord équitable, cela change la donne. L’Ukraine a besoin que ce soit vrai.
Witkoff à Moscou : scénarios pour la reprise des discussions
Que peut-on attendre d’une troisième visite ?
La troisième visite de Witkoff et Kushner à Moscou — si elle se concrétise dans les semaines suivant le mémorandum d’Islamabad — s’inscrira dans un contexte militaire et diplomatique substantiellement différent de celui de décembre 2025. L’Ukraine frappe maintenant à des profondeurs médianes de plusieurs dizaines de kilomètres derrière les lignes russes ; la Crimée est soumise à une pression logistique croissante ; et les rapports de l’ISW confirment que l’Ukraine a dégradé de nombreuses défenses antiaériennes russes.
Dans ce contexte, les envoyés américains devront choisir : présenter à Poutine le même paquet de propositions accommodantes qui avait choqué les Européens en décembre, ou venir avec un mandat révisé tenant compte de l’évolution du rapport de force. Le premier scénario bénéficie à Moscou ; le second pourrait créer les bases d’un accord que l’Ukraine pourrait accepter sans se suicider politiquement.
Le rôle des Européens dans cette équation
L’Europe est fondamentalement mal positionnée dans ce processus : absente des discussions directes entre Washington et Moscou, mais indispensable à toute garantie de sécurité crédible post-conflit. Le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne ont chacun exprimé des préoccupations sur un accord qui contournerait les intérêts européens et ukrainiens.
La visite de Zelensky à Bratislava prévue prochainement, les consultations intergouvernementales bilatérales Ukraine-Slovaquie à Lviv, et le dialogue stratégique Ukraine-Royaume-Uni de juin 2026 s’inscrivent dans cette logique : Kyiv multiplie les ancres diplomatiques européennes pour que personne ne puisse négocier au-dessus de sa tête. C’est de la diplomatie préventive — et elle est indispensable.
L’Europe a un problème structurel dans cette affaire : elle finance largement l’effort de guerre ukrainien, elle sera responsable de la reconstruction, mais elle n’est pas à la table quand Trump et Poutine se parlent. Cette asymétrie entre responsabilité financière et pouvoir diplomatique est une anomalie qu’aucune déclaration solennelle ne corrige. Tant que l’Europe ne pestera pas assez lourd militairement pour imposer sa présence, elle restera dans l’antichambre.
L'Iran et l'Ukraine : deux crises, une seule politique américaine
La doctrine Trump des « deals » en série
La politique étrangère de l’administration Trump dans son deuxième mandat s’est structurée autour d’une logique de « deals » successifs : d’abord fermer le dossier iranien, puis se retourner vers l’Ukraine. Cette approche sérielle reflète à la fois les contraintes de l’attention présidentielle et une philosophie de la négociation qui préfère les accords bilatéraux aux architectures multilatérales complexes.
Le mémorandum d’Islamabad a coûté des concessions significatives à Washington : 300 milliards de dollars de fonds de reconstruction, déblocage des avoirs iraniens gelés, exemptions pétrolières immédiates. Si Trump applique la même logique à l’Ukraine — trouver le deal acceptable pour les deux parties — les concessions ukrainiennes pourraient être considérables. C’est le scénario qui terrorise Kyiv et Bruxelles.
Le précédent iranien comme avertissement pour l’Ukraine
Le mémorandum d’Islamabad n’est pas un traité de paix — c’est un cadre d’armistice qui laisse les questions les plus difficiles (nucléaire iranien, missiles balistiques, réseau de proxies) à des négociations ultérieures. L’analogie avec un futur accord sur l’Ukraine est troublante : un cessez-le-feu « gel des positions » qui repousserait les questions fondamentales de souveraineté territoriale et de garanties de sécurité à plus tard.
Pour l’Ukraine, ce scénario équivaudrait à geler une défaite partielle tout en maintenant l’illusion de la négociation. C’est précisément pour cette raison que Zelensky refuse toute formule qui ne serait pas accompagnée de garanties de sécurité contraignantes, comparables à l’article 5 de l’OTAN. La leçon iranienne, vue de Kyiv, c’est que les accords cadres peuvent devenir des pièges — si les détails ne sont jamais finalisés.
L’Iran a accepté un accord imparfait parce qu’il n’avait pas le choix après des frappes massives sur ses infrastructures. L’Ukraine n’est pas dans cette position : elle résiste, elle frappe, elle tient. Zelensky aurait tort d’accepter un accord qui ressemble à l’Islamabad MoU pour l’Ukraine — flou sur les points essentiels, rempli de bonnes intentions non contraignantes. La dignité a un prix, et ce prix se négocie maintenant.
Poutine parle, et ses mots révèlent une stratégie
Les déclarations du 28 juin et leur double lecture
Les mots de Poutine le 28 juin 2026 méritent une analyse précise. « Nous sommes prêts à continuer les négociations et à discuter de tous les détails et modalités — si ce ne sont pas des accords, du moins les sujets discutés à Anchorage. » Cette formulation est révélatrice : elle signale que Poutine considère les discussions d’Anchorage comme le point de départ des futures négociations — et non les positions ukrainiennes ou européennes.
En se référant à Anchorage plutôt qu’aux précédentes rondes de discussions avec les envoyés, Poutine cherche à ancrer les futures négociations dans le cadre le plus favorable à la Russie — celui d’un dialogue direct entre les deux grandes puissances, sans intermédiaires ukrainiens ou européens imposants. C’est une manœuvre diplomatique classique du Kremlin : affirmer la primauté du canal bilatéral Russie-États-Unis sur tout autre format.
Le silence de Moscou sur les conditions de fond
Ni Poutine ni Peskov n’ont évoqué publiquement de conditions précises pour une reprise des discussions formelles sur l’Ukraine. Pas de demande de cessez-le-feu préalable, pas de conditions territoriales explicitement posées, pas de demande de retrait ukrainien des zones de friction. Ce silence calculé maintient une ambiguïté utile : il permet à Moscou de ne pas fermer de porte tout en ne s’engageant sur rien.
Pour les observateurs de la diplomatie russe, ce silence est lui-même un signal : Poutine est ouvert à la discussion mais ne ressent pas de pression urgente à conclure. Les pertes en territoire, la pression budgétaire induite par la baisse des prix du pétrole, et la perspective d’un soutien occidental renforcé à l’Ukraine pourraient accélérer le calendrier. Mais pour l’instant, le Kremlin joue la montre.
Poutine maîtrise l’art du silence stratégique mieux que quiconque. Quand il ne dit rien sur les conditions de fond, ce n’est pas de l’ignorance — c’est de la réserve calculée. Chaque semaine qui passe sans négociation est une semaine où ses troupes peuvent avancer de quelques centaines de mètres sur le terrain. La montre et la carte sont ses deux meilleurs alliés.
L'espace diplomatique post-Islamabad : opportunité ou piège ?
Une fenêtre d’opportunité étroite
La signature du mémorandum d’Islamabad crée une fenêtre diplomatique que certains analystes qualifient d’opportunité pour relancer les discussions sur l’Ukraine. Witkoff et Kushner ont leur attention disponible ; les prix du pétrole qui baissent créent une pression économique sur Moscou ; et Trump semble disposé à pousser pour un accord. Ces trois facteurs convergents pourraient théoriquement accélérer des discussions sérieuses.
Mais cette fenêtre est étroite et fragile. Le mémorandum iranien lui-même est un accord cadre plein d’incertitudes — la possibilité d’une reprise des hostilités entre Washington et Téhéran existe. Si la crise iranienne reprend, les envoyés américains retournent en Arabie Saoudite ou au Qatar, et l’Ukraine retombe dans la file d’attente. Kyiv doit donc agir rapidement pour solidifier ses acquis diplomatiques pendant que l’attention américaine est momentanément disponible.
La menace d’un accord imposé
Le scénario le plus redouté à Kyiv reste celui d’un accord imposé — où Washington et Moscou s’entendent sur un cadre qui contraint l’Ukraine à accepter des conditions auxquelles elle aurait refusé de souscrire librement. Les fuites sur les propositions américaines de décembre 2025 avaient déclenché une alarme légitime chez les alliés européens qui voyaient dans ces 28 points une accommodation dangereuse des demandes russes.
La capacité de l’Ukraine à résister à un tel scénario dépend de deux facteurs : sa performance militaire sur le terrain, qui maintient un rapport de force qui lui est pas défavorable, et la solidité de son soutien européen, qui peut contrebalancer une pression américaine excessive. Les deux sont en meilleur état aujourd’hui qu’ils ne l’étaient il y a six mois — ce qui est une bonne nouvelle pour Kyiv.
L’accord imposé est le cauchemar ukrainien — et il est possible. Trump a démontré qu’il peut décider vite et mettre ses alliés devant le fait accompli. Si Witkoff et Kushner reviennent de Moscou avec un deal que Zelensky est censé signer dans les 72 heures, l’Ukraine devra se battre politiquement comme elle se bat militairement. Ce n’est pas une défaite préprogrammée — mais c’est un danger réel.
La Russie, l'Iran, et les nouvelles routes commerciales
Le commerce caspien et ses implications
La guerre entre les États-Unis et l’Iran avait eu un effet inattendu : elle avait forcé l’Iran à intensifier son commerce avec la Russie via la mer Caspienne. 2 millions de tonnes de blé russe — habituellement acheminées via la mer Noire — ont été redirigées vers l’Iran par voie caspienne. Les exportations agricoles russes vers l’Iran ont augmenté de 81 % en 2026. Les ports russes de la Caspienne ont vu leur trafic doubler.
Avec la fin de la crise iranienne, certains de ces flux commerciaux pourraient se réorienter. L’Iran retrouvera accès à ses ports du Golfe et à ses routes commerciales habituelles. La Russie perdra une partie de sa position de monopole commercial avec Téhéran. C’est un effet collatéral du mémorandum d’Islamabad que peu d’analyses mentionnent : la normalisation régionale réduit la dépendance iranienne à la Russie, ce qui affaiblit l’axe Moscou-Téhéran à moyen terme.
L’axe Moscou-Téhéran après Islamabad
La Russie fournissait des pièces de drones à l’Iran, notamment pour les Geran-2 développés à partir des Shahed-136 iraniens. Ces livraisons circulaient via la Caspienne. L’Iran tentait de transformer la Caspienne en « route de la vie » pour ses importations alimentaires et militaires. Cette symbiose militaro-commerciale — Russie fournissant de la technologie, Iran fournissant des modèles de drones — est un des fondements de la coopération militaire russo-iranienne qui a alimenté la guerre en Ukraine.
La résolution de la crise iranienne pourrait réduire l’urgence de cette coopération pour Téhéran — mais elle est peu susceptible de l’éliminer à court terme. Les contrats en cours, les dépendances établies, et les intérêts stratégiques partagés entre Moscou et Téhéran sont trop profonds pour être effacés par un accord cadre de soixante jours. Pour l’Ukraine, cela signifie que les drones iraniens utilisés par l’armée russe ne vont pas disparaître du jour au lendemain.
On sous-estime systématiquement la profondeur de l’axe Moscou-Téhéran dans ce conflit. Ce n’est pas seulement une alliance de circonstance — c’est une infrastructure commerciale, technologique et militaire qui s’est construite sur des années. Un accord de cessez-le-feu entre Washington et Téhéran ne démantèle pas cette infrastructure. Il faudrait un effort diplomatique bien plus soutenu pour couper ce cordon. Et personne ne semble prêt à le faire.
Portrait croisé : Witkoff-Kushner face à Peskov-Ushakov
Des négociateurs aux styles radicalement différents
Le contraste entre les deux paires de négociateurs est saisissant. D’un côté, Witkoff et Kushner — deux hommes d’affaires aux manières directes, habitués aux négociations sans protocole et aux accords rapides. De l’autre, Dmitri Peskov et l’aide présidentiel Yuri Ushakov — des bureaucrates du Kremlin forgés dans des décennies de diplomatie soviétique et post-soviétique, maîtrisant l’art de dire beaucoup sans s’engager sur rien.
Cette asymétrie de style est en soi un facteur diplomatique. Les Américains cherchent la clôture rapide ; les Russes jouent dans la durée. Les Américains sont disposés à concéder sur les détails pour obtenir le principe ; les Russes négocient les détails avec la même férocité que les principes, sachant que les diables se cachent dans les clauses annexes. Pour l’Ukraine, espérer que Witkoff et Kushner obtiennent le meilleur accord possible face à des négociateurs aussi aguerris est peut-être optimiste.
L’équipe ukrainienne et sa position dans le processus
La position de l’Ukraine dans ce processus triangulaire est structurellement délicate : elle est concernée au premier chef mais n’est pas à la table Washington-Moscou. Zelensky maintient ses contacts directs avec les envoyés américains, mais sa capacité d’influence sur ce que Witkoff et Kushner diront à Poutine est limitée à ce que Trump voudra bien prendre en compte.
C’est pourquoi la stratégie ukrainienne consiste à multiplier les lignes d’ancrage : soutien européen consolidé, opinion publique occidentale mobilisée, résultats militaires sur le terrain, et avancées diplomatiques multilatérales comme l’accès à la Réserve de cybersécurité de l’UE ou les sanctions ukrainiennes contre le complexe militaro-industriel russe. Chaque ancre supplémentaire rend un peu plus difficile un accord qui marginaliserait Kyiv.
Zelensky est dans la position la plus ingrate de la diplomatie internationale : il est l’objet principal de la négociation mais pas son sujet décideur. Il doit convaincre ses alliés de maintenir leur soutien, surveiller ce que les envoyés américains proposent à Moscou, et en même temps gagner la guerre sur le terrain. C’est un exercice d’équilibriste dont on sous-estime la difficulté.
Vers Moscou : ce que la diplomatie peut espérer
Les conditions d’un accord acceptable pour l’Ukraine
Un accord sur l’Ukraine qui serait acceptable pour Kyiv devrait inclure au minimum : un cessez-le-feu sur les lignes actuelles, des garanties de sécurité juridiquement contraignantes pour l’Ukraine impliquant des pays dotés d’un arsenal nucléaire, une voie crédible vers l’adhésion à l’OTAN ou un mécanisme équivalent, et la question des réparations — reliée aux avoirs russes gelés que l’UE a commencé à mobiliser via le mécanisme de la Commission internationale des réclamations.
Aucun de ces éléments ne figure dans les propositions américaines leakées de décembre 2025. Cela ne signifie pas qu’ils ne peuvent pas y figurer dans une prochaine version — mais cela signifie que Zelensky devra exercer une pression maximale sur Trump avant que Witkoff et Kushner ne s’envolent pour Moscou. La diplomatie se joue avant le départ, pas pendant la réunion.
Ce que la Russie peut concéder — et ce qu’elle ne cédera pas
Poutine peut accepter un gel des positions actuelles si cela lui permet de maintenir le contrôle des territoires occupés et d’obtenir des garanties de neutralité pour l’Ukraine. Il ne cédera pas sur l’adhésion ukrainienne à l’OTAN — c’est sa ligne rouge absolue depuis 2022. Il ne cédera pas sur la Crimée, qu’il considère comme définitivement russe depuis son annexion illégale de 2014. Ces deux points définissent l’espace dans lequel toute négociation doit opérer.
Ce qui reste dans la zone de négociation possible : les frontières précises sur les quatre oblasts annexés en 2022 (Donetsk, Louhansk, Zaporizhzhia, Kherson) dont les forces russes ne contrôlent pas l’intégralité, les modalités du statut de neutralité ukrainien, la levée partielle ou totale des sanctions, et la question des prisonniers de guerre. C’est dans ces zones que la négociation pourrait effectivement produire quelque chose — si les acteurs le veulent.
Je ne croirai à un accord sérieux que lorsque je verrai une proposition américaine qui protège réellement l’Ukraine plutôt que de l’apaiser. Witkoff et Kushner ont été capables de conclure l’Islamabad MoU — c’est réel et pas rien. Mais l’Ukraine n’est pas l’Iran. Et Zelensky n’est pas Pezeshkian — il a une légitimité démocratique et un peuple derrière lui qui mérite mieux qu’un accord de façade.
La doctrine de négociation ukrainienne — ce que Kyiv exige en échange de la paix
Les conditions minimales de Zelensky — une ligne rouge qui tient
Pendant que Witkoff et Kushner multiplient les navettes diplomatiques, la position de Zelensky sur les conditions d’un règlement reste documentée et cohérente. L’Ukraine exige le retrait complet des forces russes des territoires occupés, des garanties de sécurité juridiquement contraignantes — pas de simples déclarations — incluant de préférence une adhésion à l’OTAN, et la responsabilisation des auteurs de crimes de guerre. Ces conditions ne sont pas négociables dans leur substance, même si leur séquençage et leur mise en œuvre pourraient l’être.
Cette ligne rouge ukrainienne crée une tension fondamentale avec les ambitions de médiation de l’administration Trump, qui semble préférer un cessez-le-feu rapide sur les lignes actuelles à une restauration complète de la souveraineté territoriale ukrainienne. La distance entre les deux positions est immense — et Witkoff comme Kushner le savent. C’est pourquoi leurs missions à Moscou et à Islamabad semblent viser à construire une architecture de confiance progressive, espérant que de petits pas successifs créent une dynamique irréversible vers un règlement plus global.
L’architecture des garanties — ce que l’histoire enseigne
Le précédent le plus douloureux pour l’Ukraine dans la question des garanties de sécurité est le Mémorandum de Budapest de 1994 : en échange de l’abandon de l’arsenal nucléaire soviétique sur son territoire, l’Ukraine a reçu des garanties de souveraineté et d’intégrité territoriale des États-Unis, du Royaume-Uni et de la Russie. Ces garanties se sont révélées sans valeur pratique quand la Russie a annexé la Crimée en 2014 puis lancé l’invasion totale en 2022.
Toute architecture de garanties de sécurité dans un éventuel règlement doit donc être radicalement différente du Mémorandum de Budapest — avec des mécanismes de déclenchement automatiques, des forces prépositionnées, et des engagements militaires concrets plutôt que de simples déclarations politiques. L’Ukraine, instruite par la trahison de 1994, insiste sur ce point avec une clarté absolue. Et c’est une insistance parfaitement justifiée.
Budapest 1994. Ce mémorandum hante chaque conversation diplomatique sur l’Ukraine. L’Ukraine a donné ses armes nucléaires en échange de papier. Elle a appris cette leçon à un coût terrible. Quiconque négocie un accord de paix avec l’Ukraine doit comprendre pourquoi les garanties creuses sont inacceptables. Et proposer quelque chose de substantiellement différent.
Conclusion : la diplomatie reprend, l'Ukraine ne doit pas baisser la garde
Un moment pivot dans la guerre diplomatique
La signature du mémorandum d’Islamabad et les déclarations de Poutine du 28 juin 2026 marquent un moment pivot : les conditions d’une reprise des pourparlers Washington-Moscou sur l’Ukraine sont réunies pour la première fois depuis des mois. Witkoff et Kushner seront bientôt à Moscou. Poutine les attend. Trump pousse pour un deal. La fenêtre est ouverte.
Mais une fenêtre ouverte n’est pas une garantie de résultat favorable. L’Ukraine doit utiliser les semaines à venir pour consolider ses positions militaires, renforcer ses ancres diplomatiques européennes, et s’assurer que le mandat américain porte réellement ses intérêts. Zelensky l’a compris — c’est pourquoi il multiplie les visites, les accords bilatéraux, et les démonstrations de capacité militaire.
L’enjeu final : une paix juste ou un armistice fragile
Le monde espère une paix. L’Ukraine veut une paix juste. La différence entre les deux est immense — et c’est dans cet espace que Witkoff, Kushner, Poutine et Zelensky vont négocier les prochains chapitres de cette guerre. Radkivka est tombée. Des soldats meurent chaque jour. L’histoire ne peut pas attendre un deal parfait — mais elle ne doit pas non plus accepter un deal qui prépare la prochaine guerre.
L’Ukraine a résisté. Elle résiste encore. Les envoyés américains retournent à Moscou. Ce n’est ni une victoire ni une défaite — c’est le début du prochain chapitre. Et dans ce prochain chapitre, Zelensky mérite des alliés qui négocient avec sa force et non malgré elle.
La diplomatie reprend. Les navettes s’enchaînent. Les mémorandums se signent à Islamabad. Et pendant ce temps, des soldats meurent à Kupyansk, à Bakhmut, à Avdiivka. La paix n’arrivera pas parce que Witkoff et Kushner veulent un succès médiatique. Elle arrivera quand Poutine comprendra que le coût de la guerre dépasse définitivement ses bénéfices. Ce moment, nous devons travailler à l’accélérer — pas à précipiter une paix qui ressemblerait à une capitulation ukrainienne.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
The Guardian — Ukraine war briefing: Putin expects US negotiators in Moscow — 2026-06-28
Carnegie Endowment — Simmering U.S.-Iran Conflict Is Moscow’s Ideal Outcome — 2026-06-24
The Soufan Center — Great Power Implications of the War in Iran — 2026-06-26
Sources secondaires
RBC Ukraine — Kremlin says when it expects Trump’s envoys to visit Russia — 2026-06-16
Bloomberg — Russia Ready to Continue Discussing Ukraine With US, Putin Says — 2026-06-28
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