La plainte de décembre 2025 et l’escalade juridique
L’action juridique russe n’est pas tombée du ciel. Elle a été déposée en décembre 2025, au moment précis où les dirigeants de l’Union européenne débattaient des mécanismes pour utiliser les actifs russes gelés afin de financer la reconstruction et la défense de l’Ukraine. Le calendrier est éloquent. En intentant ce procès, Moscou envoyait un message à Bruxelles : toute tentative d’utiliser les actifs gelés serait contestée juridiquement, à l’échelle mondiale si nécessaire. En mai 2026, le tribunal arbitral de Moscou a rendu son verdict : Euroclear doit payer. Une demande d’exécution immédiate a ensuite été accordée — sans qu’aucune mesure concrète n’ait encore été prise, les actifs d’Euroclear étant protégés par le droit de l’UE.
La portée symbolique de ce jugement est immense, même si sa portée pratique est limitée. Reuters note que la décision a « probablement plus de portée symbolique que pratique, car le droit de l’UE protège Euroclear pour avoir respecté les sanctions« . Mais un symbole de 220 milliards n’est pas anodin. Il crée une incertitude juridique que les investisseurs mondiaux observent, et il complique politiquement toute décision de l’UE d’aller plus loin dans l’utilisation des actifs russes.
La stratégie de harcèlement judiciaire russe
Ce procès s’inscrit dans une stratégie plus large de harcèlement juridique que la Russie déploie depuis 2022. Elle multiplie les recours dans des juridictions qui ne lui sont pas nécessairement favorables, mais qui créent des coûts juridiques, des délais et de l’incertitude pour ses adversaires. Le risque évoqué par Reuters est concret : la Banque centrale russe pourrait chercher à saisir des actifs d’Euroclear hors de l’UE — notamment en Chine, aux Émirats arabes unis et au Kazakhstan, où le droit de l’UE ne s’applique pas. Ce n’est pas de la science-fiction. C’est une stratégie de contournement documentée dans d’autres contextes de sanctions internationales.
La Russie a compris quelque chose que l’Occident a mis du temps à saisir : les guerres modernes ne se gagnent pas seulement sur les champs de bataille. Elles se gagnent aussi dans les salles d’audience, les registres de propriété et les réseaux financiers offshore. Moscou joue dans ces espaces avec une agilité déconcertante.
Les 193 milliards d'Euroclear : le trésor immobilisé de la guerre
Pourquoi Euroclear détient autant d’actifs russes
Comment un dépositaire belge se retrouve-t-il à gérer 193 milliards d’euros d’actifs appartenant à la Banque centrale de Russie ? La réponse remonte à la globalisation financière des années 2000 et 2010. Euroclear est l’un des deux principaux dépositaires d’actifs dans le monde — avec Clearstream, basé au Luxembourg. Quand la Russie émettait des obligations souveraines sur les marchés internationaux, quand des investisseurs étrangers achetaient des actifs russes, les règlements transitaient par des dépositaires comme Euroclear. C’était la plomberie invisible de la finance mondiale. Et quand les sanctions ont été imposées en février 2022, cette plomberie s’est transformée en piège.
Les 193 milliards détenus par Euroclear représentent la majorité des quelque 300 milliards d’euros d’actifs russes gelés en Occident. Ces actifs ne sont pas détruits, ni confisqués — ils sont immobilisés. Les intérêts qu’ils génèrent — environ 3 milliards d’euros par an — sont depuis 2023 reversés à des fonds d’aide à l’Ukraine, en vertu d’une décision prise par le G7. Mais le capital reste gelé, sujet à débat juridique et politique sur ce qu’on peut légalement en faire.
L’audience du 25 juin et la suite judiciaire
L’audience préliminaire du 25 juin 2026 à Bruxelles a marqué le premier acte du procès opposant Euroclear à la Banque de Russie devant une juridiction belge. Les parties ont pu exposer leurs positions initiales. La Banque de Russie a déclaré avoir connaissance de la procédure et travailler à sa « stratégie et sa tactique de défense« . D’autres audiences sont prévues, selon Reuters. Il s’agit d’une procédure civile commerciale belge — et non d’un arbitrage international. Euroclear ne demande pas que la Banque de Russie lui paye quelque chose ; elle demande au tribunal de Bruxelles de déclarer inapplicable le jugement de Moscou.
Je ne suis pas juriste. Mais je comprends ce que ce procès représente sur le plan symbolique : pour la première fois, un opérateur financier occidental attaque frontalement un jugement russe devant un tribunal européen. C’est une affirmation que l’ordre juridique occidental n’est pas négociable — y compris dans sa version financière.
La loi SABER et le nouveau front américain
Les sénateurs américains entrent dans la danse
Six jours avant le dépôt de la plainte d’Euroclear, le 18 juin 2026, un groupe bipartisan de sénateurs américains déposait la loi SABER — pour « Securing Assets for Building Europe and Restoration » selon certains commentaires, ou simplement un acronyme emblématique de la volonté d’utiliser les actifs russes gelés sous contrôle américain pour acheter des équipements militaires pour l’Ukraine. La vice-Première ministre ukrainienne Olha Stefanishyna a déclaré que le projet « ouvrait de nouvelles opportunités pour les actifs russes« . Selon le Kyiv Independent, la loi étendrait les autorités américaines existantes sur les avoirs gelés, permettant à Kyiv d’utiliser ces ressources pour renforcer ses capacités militaires.
La convergence des deux fronts — européen avec Euroclear, américain avec SABER — n’est pas fortuite. Elle reflète une prise de conscience croissante dans les capitales occidentales : les 300 milliards d’euros d’actifs russes gelés représentent une ressource massive qui peut financer une partie de la guerre sans solliciter davantage les contribuables. La difficulté politique et juridique est de franchir le pas de l’utilisation directe du capital — et non des seuls intérêts — sans créer un précédent qui effraierait les investisseurs étrangers dans les marchés occidentaux.
Le précédent qui inquiète les marchés financiers
Le risque est réel. Si l’Occident utilise les actifs russes gelés comme source de financement de la guerre, d’autres États — la Chine au premier chef, mais aussi des pays du Golfe et d’Asie — pourraient réévaluer la sécurité de leurs propres actifs détenus en Occident. « Si ça peut arriver à la Russie, ça peut m’arriver » est une pensée que peu d’États n’avoueront publiquement, mais que tous ont en tête. Euroclear en est parfaitement conscient : sa gestion prudente du dossier — refuser d’agir sans base juridique solide, porter le débat devant les tribunaux belges — est autant une protection pour sa réputation mondiale que pour la position juridique européenne.
C’est le dilemme de toute guerre économique sérieuse : si vous utilisez les actifs comme arme, vous érodez la confiance qui fait fonctionner le système que vous cherchez à défendre. Il n’existe pas de solution propre. Seulement des compromis moins mauvais que d’autres.
La position d'Euroclear : défendre Bruxelles comme juridiction suprême
Le droit de l’UE comme bouclier
Euroclear n’agit pas seul. Sa défense est adossée à l’architecture juridique de l’Union européenne, qui protège les opérateurs financiers ayant respecté les règles de gel des sanctions. En d’autres termes, Euroclear n’a pas gelé les actifs russes par caprice : elle a obéi à des obligations légales européennes. Et le droit de l’UE lui garantit qu’elle ne peut pas être pénalisée pour avoir obéi à la loi européenne. C’est la position juridique centrale qu’elle défend à Bruxelles.
Mais le droit de l’UE ne s’applique pas aux actifs qu’Euroclear détient hors de l’UE, ni aux éventuelles saisies d’actifs d’Euroclear dans des juridictions tierces. C’est là que la menace russe conserve une certaine substance : non pas à Bruxelles, mais à Shanghai, à Dubaï, à Almaty. La Russie cherche des poignées de levier là où le droit européen ne protège pas. Et elle a les moyens juridiques pour les chercher.
La décision de Moscou : plus de symbole que de substance ?
Selon Reuters, le jugement du tribunal arbitral de Moscou « a probablement plus de portée symbolique que pratique« . C’est vrai dans le court terme : il n’y a aucun mécanisme d’exécution immédiate contre des actifs belges protégés par le droit de l’UE. Mais la portée symbolique n’est pas négligeable. Chaque fois que la Russie peut affirmer qu’une institution occidentale a été condamnée par ses tribunaux, elle nourrit un récit dans les pays non-alignés : « l’Occident vole l’argent russe, et même leurs propres tribunaux le confirment« . Ce récit, dans les forums de l’ONU, du G20 ou de l’Union africaine, a une valeur diplomatique que Moscou exploite méthodiquement.
La guerre narrative que la Russie mène dans les pays du Sud global est souvent sous-estimée par les commentateurs occidentaux. Moscou sait que sa vérité ne s’impose pas à Paris ou à Berlin — elle cherche à la vendre à Pretoria, à Brasilia, à Jakarta. Et un jugement de 220 milliards, même fictif, devient un argument dans ce déploiement narratif mondial.
Le Royaume-Uni et le programme ERA : un autre front des actifs russes
Fedorov et Reeves : urgence britannique
Le même 30 juin 2026, pendant qu’Euroclear déposait sa plainte à Bruxelles, le ministre ukrainien de la Défense Mykhailo Fedorov contactait la chancelière de l’Échiquier britannique Rachel Reeves pour demander un déblocage d’urgence du programme ERA — un programme de financement britannique qui s’appuierait sur les actifs russes gelés au Royaume-Uni. Les priorités déclarées : défense aérienne, munitions longue portée, drones ukrainiens. Selon Censor.net, des discussions étaient actives entre les deux pays sur ce mécanisme de financement.
Le Royaume-Uni gère séparément de l’UE sa politique d’actifs russes gelés depuis le Brexit. Sa flexibilité juridique est différente, ses contraintes politiques aussi. Fedorov cherche à exploiter chaque levier disponible — européen, britannique, américain — pour combler le déficit de financement de la défense ukrainienne. La convergence de ces démarches en l’espace d’une même journée dit quelque chose sur l’intensité de l’urgence ressentie à Kyiv.
Les différentes vitesses de l’Occident face aux actifs russes
L’UE utilise les intérêts générés par les actifs russes — environ 3 milliards par an — mais hésite sur le capital. Le Royaume-Uni explore le programme ERA mais n’a pas encore activé les transferts. Les États-Unis proposent la loi SABER mais n’ont pas encore voté. Pendant ce temps, Euroclear se défend à Bruxelles contre une décision de Moscou. Ces quatre histoires parallèles se jouent simultanément, sur des timelines différentes, avec des acteurs différents. C’est ce que l’on appelle la fragmentation de la réponse occidentale — non pas par manque de volonté, mais par complexité institutionnelle.
Si j’avais un seul conseil à donner aux dirigeants occidentaux sur ce dossier, ce serait celui-ci : coordonnez. Les actifs russes gelés sont une arme commune. Les utiliser en ordre dispersé — un pays à la fois, une loi à la fois, un programme à la fois — c’est diviser leur impact et multiplier les coûts juridiques de défense.
La géographie des actifs : Euroclear, Clearstream et les paradis juridiques
Les 300 milliards et leur distribution mondiale
Les quelque 300 milliards d’euros d’actifs russes gelés en Occident ne sont pas concentrés dans un seul coffre. 193 milliards sont chez Euroclear en Belgique. Une partie substantielle est chez Clearstream au Luxembourg. Des montants plus petits sont répartis entre des dépositaires en France, en Allemagne, aux États-Unis et au Royaume-Uni. Cette dispersion géographique complique la gestion unifiée, mais elle protège aussi contre les tentatives russes de saisie dans une juridiction unique.
Ce que la Russie cherche, au fond, c’est à récupérer ces actifs — ou à obtenir des compensations équivalentes — en multipliant les fronts judiciaires. Elle a intenté des procédures dans des pays aux systèmes juridiques plus accommodants, espérant créer des jurisprudences qui rendraient plus difficile pour l’Occident de maintenir le gel. C’est une stratégie à long terme, calculée pour le moment où les gouvernements occidentaux seront fatigués de gérer le dossier — un moment que Moscou attend avec patience.
Le rôle de la Chine dans la cartographie des saisies potentielles
La Chine est nommée explicitement par Reuters comme un territoire où la Banque centrale russe pourrait chercher à saisir des actifs d’Euroclear. Ce n’est pas une hypothèse abstraite. Pékin et Moscou ont approfondi leurs relations financières depuis 2022, avec des règlements en yuans, des dépôts dans des banques chinoises, des échanges bilatéraux qui contournent le système SWIFT dominé par l’Occident. Si Euroclear avait des actifs sous juridiction chinoise, et si la Chine reconnaissait le jugement de Moscou — un scénario peu probable mais pas impossible —, cela créerait un précédent financier sans équivalent depuis la guerre froide.
La guerre financière entre l’Occident et la Russie-Chine se joue sur un terrain que la plupart des citoyens ne comprennent pas et que la plupart des journalistes ne couvrent pas assez. Pourtant, c’est là, dans les registres des dépositaires et les salles d’audience de commerce, que se décide une partie du futur de l’Ukraine.
Les implications pour la reconstruction ukrainienne
Le capital gelé comme financement de l’avenir
La reconstruction de l’Ukraine — estimée à plusieurs centaines de milliards d’euros par la Banque mondiale et l’Union européenne — ne pourra pas reposer uniquement sur la générosité des contribuables occidentaux. Le débat sur l’utilisation du capital russe gelé — pas seulement ses intérêts — est directement lié à la question de qui va payer pour reconstruire Kharkiv, Marioupol, les infrastructures énergétiques, les ponts, les hôpitaux, les logements. Du point de vue de l’Ukraine, la réponse est évidente : ce doit être la Russie, dont les actifs gelés constituent une ébauche de réparation.
Du point de vue juridique occidental, la réponse est plus complexe. La confiscation du capital — par opposition au gel temporaire ou à l’utilisation des intérêts — nécessite une base juridique solide, soit un accord international, soit une décision judiciaire contraignante dans chaque juridiction concernée. C’est exactement pour cela que la procédure d’Euroclear à Bruxelles est un acte fondateur : elle établit que c’est bien la juridiction belge — et par extension, la juridiction européenne — qui est compétente. Elle ferme la porte au détour judiciaire russe.
Le signal pour les futurs agresseurs
Au-delà de l’Ukraine, la manière dont l’Occident gère les actifs russes gelés envoie un signal à tout État qui envisagerait une agression militaire à l’avenir. Si Moscou réussit à récupérer ces actifs — ou à les neutraliser juridiquement — le message est désastreux : l’outil des sanctions financières est impuissant face à une puissance nucléaire déterminée. Si, au contraire, Euroclear gagne à Bruxelles, si la loi SABER est adoptée, si le programme ERA britannique se déploie, le message inverse s’impose : agresser un État souverain coûte non seulement des vies, mais aussi des actifs financiers permanents.
C’est la vraie enjeu de ce procès que beaucoup ne lisent qu’en termes de milliards. Si l’architecture des sanctions survit à cette attaque juridique russe, elle devient un outil crédible pour l’avenir. Si elle cède, elle ne dissuadera plus rien ni personne.
Les enjeux pour la stabilité financière mondiale
Les investisseurs étrangers et le risque de précédent
Les marchés financiers observent le procès Euroclear avec une attention que les déclarations officielles ne reflètent pas toujours. La question sous-jacente est simple : si un État peut geler les actifs d’un autre État dans un dépositaire occidental, et si ce dépositaire peut ensuite être condamné à 220 milliards par les tribunaux de l’État lésé, qu’est-ce que cela dit de la sécurité des placements dans les dépositaires occidentaux ? Pour les investisseurs institutionnels des pays du Golfe, d’Asie du Sud-Est et d’Amérique latine, c’est une question qui se pose concrètement.
Euroclear gère des actifs pour des milliers d’institutions dans des dizaines de pays. Sa crédibilité repose sur la certitude que ses obligations légales sont cohérentes et prévisibles. Tout ce qui crée de l’incertitude — même une procédure russe dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle n’a pas de valeur pratique — fragilise légèrement cette certitude. C’est pourquoi la direction d’Euroclear a décidé de contre-attaquer juridiquement plutôt que de laisser le jugement de Moscou rester sans réponse.
Le précédent de la guerre froide et ses limites
Il n’existe pas de précédent historique parfaitement analogue à la situation d’Euroclear. Pendant la guerre froide, les actifs des États communistes en Occident étaient limités. Les sanctions de l’ère post-2022 contre la Russie sont d’une ampleur sans précédent dans l’histoire du droit international des sanctions. Les juristes, les économistes et les responsables politiques avancent en terrain inconnu. C’est précisément ce que Moscou exploite : là où il n’y a pas de précédent, il y a de l’incertitude ; là où il y a de l’incertitude, il y a de l’espace pour des recours juridiques créatifs. Le procès de Bruxelles est une tentative de créer ce précédent avant que Moscou ne le crée à sa place.
Nous construisons en temps réel un nouveau droit international des sanctions. C’est fascinant et terrifiant à la fois. Fascinant parce que c’est de l’histoire qui s’écrit. Terrifiant parce que les erreurs dans ce domaine auront des conséquences financières mondiales que personne ne peut pleinement anticiper.
Les prochaines étapes : entre Bruxelles, Washington et les acteurs du G7
Le calendrier judiciaire et politique
La procédure à Bruxelles va s’étendre sur des mois, voire des années. Entre-temps, la loi SABER doit traverser le Congrès américain — processus dont nul ne peut garantir la vitesse. Le programme ERA britannique attend un signal politique de Downing Street. Et en Russie, la Banque centrale « développe sa stratégie de défense » — terme délicieusement bureaucratique pour une institution qui a perdu ses actifs et veut les récupérer.
Ce qui est certain, c’est que l’issue de cette bataille juridique et financière aura des conséquences bien au-delà de l’Ukraine. Elle déterminera si les sanctions économiques imposées à une grande puissance peuvent tenir dans la durée face à une contre-offensive juridique déterminée. Elle déterminera si les actifs gelés peuvent devenir une source de financement de la reconstruction. Elle déterminera, finalement, quelle est la puissance effective de l’ordre financier occidental face à un État qui décide de le défier.
Euroclear comme ligne de défense de l’Occident
On n’imagine pas nécessairement une institution financière en première ligne d’une guerre. Et pourtant, c’est exactement là que se trouve Euroclear depuis le 30 juin 2026. Ses avocats à Bruxelles défendent non seulement les intérêts de l’entreprise — ils défendent la validité des sanctions occidentales, la primauté du droit européen, et indirectement, la capacité future de Kyiv à accéder à des actifs russes pour financer sa reconstruction. Ce n’est pas leur rôle naturel. Mais c’est devenu leur rôle réel.
Je termine ce récit avec le sentiment que nous assistons à la naissance d’un droit de guerre financière qui n’a pas encore de nom, pas encore de doctrine, pas encore de manuels. Euroclear à Bruxelles est en train d’en écrire les premières lignes. J’espère que ses avocats sont à la hauteur.
Les acteurs ukrainiens : entre attente et pression
Kyiv et la bataille pour ses propres ressources
Kyiv est l’acteur central de cette histoire qui se tient, pour l’essentiel, dans des salles que les Ukrainiens ne contrôlent pas. Les actifs russes sont gelés dans des pays tiers. Les jugements se rendent à Moscou ou à Bruxelles. Les lois se débattent à Washington et à Londres. L’Ukraine plaide sa cause à chaque forum disponible — Fedorov appelle Reeves, Stefanishyna salue la loi SABER, Zelensky interpelle les dirigeants européens. Mais le verdict final ne lui appartient pas.
Ce décalage entre l’urgence ukrainienne et la lenteur des processus occidentaux est l’une des tensions structurelles de cette guerre. L’Ukraine se bat en temps réel, sous des bombes qui tombent chaque nuit, avec des soldats qui meurent chaque jour. Les capitales alliées légifèrent, plaident, négocient — à leur rythme. C’est la nature des démocraties. C’est aussi leur faiblesse face à un adversaire autocratique qui décide vite et exécute sans débat.
La solidarité qui ne suffit pas encore
La communauté internationale a, dans son ensemble, manifesté une solidarité avec l’Ukraine que peu auraient prédite en 2021. Le gel des actifs russes, le vote des sanctions, les livraisons d’armes, les prêts massifs — tout cela représente un engagement occidental historique. Mais cet engagement reste partiel, fragmenté, conditionnel. Les 220 milliards en jeu à Bruxelles ne serviront pas à reconstruire Kharkiv demain matin. La loi SABER n’a pas encore passé le Sénat. Le programme ERA n’a pas encore versé un euro. L’écart entre la volonté déclarée et les fonds débloqués reste béant — et c’est dans cet écart que se mesure, concrètement, le prix de la liberté.
Je ne dis pas cela pour accabler les alliés. Je le dis pour nommer ce qui est. La solidarité sans vitesse d’exécution est de la bienveillance, pas de la politique. L’Ukraine mérite mieux que de la bienveillance.
Ce que ce récit ne peut pas raconter
Les limites du chroniqueur face à la complexité juridique
J’écris ce récit en m’appuyant sur des sources ouvertes — Reuters, Kyiv Independent, Censor.net, les déclarations publiques d’Euroclear et de la Banque de Russie. Je ne suis pas juriste. Je ne peux pas prédire l’issue de la procédure bruxelloise, ni analyser les arguments juridiques techniques avec la précision d’un avocat spécialisé en droit international des sanctions. Ce que je peux faire, c’est situer cet événement dans son contexte politique, stratégique et moral.
Ce que je sais avec certitude : le 30 juin 2026, Euroclear a choisi de se battre plutôt que de subir. C’est un acte de résistance institutionnelle dont les conséquences se déploieront bien au-delà du dossier ukrainien. Et c’est, à mes yeux, la bonne décision.
Les angles que je n’ai pas couverts
Ce récit n’a pas couvert la position des créanciers privés russes qui avaient des actifs chez Euroclear — des particuliers, des fonds d’investissement, des entreprises. Leurs intérêts sont gelés comme ceux de la Banque centrale. Leur situation juridique est distincte et complexe. Je n’ai pas non plus couvert les négociations en cours sur un éventuel traité de paix qui inclurait des dispositions sur la restitution ou l’utilisation des actifs russes. Ces angles existent. Ce récit a choisi de se concentrer sur le duel central : Euroclear contre la Banque de Russie, Bruxelles contre Moscou, le droit occidental contre la coercition russe.
Tout récit est un choix. Ce que j’ai inclus, ce que j’ai laissé de côté, les angles que j’ai privilégiés — tout cela reflète ma lecture de ce qui compte le plus dans cette histoire. Je pourrais me tromper. C’est pour ça qu’il y a une section Sources à la fin.
Ce procès dans l'histoire de la guerre économique
Une jurisprudence en construction
Dans dix ou vingt ans, les manuels de droit international des sanctions citeront peut-être le procès d’Euroclear contre la Banque de Russie à Bruxelles comme un moment fondateur. Ils analyseront comment le tribunal belge a ou n’a pas reconnu sa compétence exclusive. Ils mesureront si la décision a renforcé ou fragilisé le système des sanctions internationales. Pour l’instant, en juillet 2026, nous sommes dans le chapitre d’introduction de ce manuel — le moment où les faits se déroulent mais où les conséquences ne sont pas encore écrites.
Ce que nous pouvons dire, c’est que la Russie a choisi d’attaquer le système financier occidental par les mêmes voies que ce système lui a imposées : les tribunaux, les dépositaires, les registres de propriété. C’est une ironie de l’histoire que Poutine n’aurait peut-être pas appréciée en 2021, quand il pensait que l’invasion serait rapide et les sanctions tolérables. En 2026, il se retrouve à plaider devant des institutions dont il voulait s’affranchir. Et elles résistent.
L’Ukraine comme catalyseur d’un ordre financier renouvelé
La guerre en Ukraine a forcé l’Occident à repenser ses outils. Le système des sanctions avait toujours été un instrument imparfait — contournable, contesté, aux effets diffus. La mise sous pression d’Euroclear par un jugement russe à 220 milliards d’euros est la démonstration que ces outils, pour fonctionner, doivent être défendus avec la même détermination que les armes physiques. Euroclear à Bruxelles le 30 juin 2026 a fait exactement cela : défendre l’outil. L’Ukraine, dans les tranchées et les couloirs diplomatiques, attend que cet outil soit pleinement mis à son service.
Je referme ce récit avec une conviction simple : les guerres ne se gagnent pas seulement avec des tanks et des drones. Elles se gagnent aussi avec des juges, des avocats et des signatures sur des contrats qui engagent l’avenir. Euroclear, en ce sens, est aussi un soldat.
La flotte fantôme et l'économie de guerre russe : les tentacules que les sanctions n'ont pas encore saisi
Le contournement des sanctions par les routes maritimes grises
Pendant que Euroclear plaide à Bruxelles, la Russie continue de financer sa guerre via d’autres canaux que les actifs gelés ne touchent pas : la « flotte fantôme« , ces navires naviguant sous des pavillons de complaisance qui transportent le pétrole russe vers l’Asie, l’Afrique et même certains marchés européens détournés. Fedorov avait abordé ce sujet dans ses discussions avec Reeves — la lutte contre cette flotte était une priorité déclarée. C’est parce que chaque baril vendu via ces canaux alimente directement le budget de guerre russe, compensant en partie l’effet des sanctions financières.
La convergence entre la bataille juridique des actifs gelés et la lutte contre la flotte fantôme illustre la complexité de la guerre économique moderne. Les sanctions ne fonctionnent que si elles couvrent l’ensemble des canaux financiers et commerciaux — pas seulement les dépositaires d’actifs. Moscou a compris depuis 2022 que sa survie économique dépendait de sa capacité à diversifier ses routes d’exportation et ses circuits financiers. La flotte fantôme est l’un des résultats de cette adaptation.
Ce que les 220 milliards ne compensent pas
Même si Euroclear gagne à Bruxelles, même si la loi SABER est adoptée, même si le programme ERA britannique se déploie, les actifs russes gelés ne représentent pas la totalité de la guerre économique. La Russie continue de vendre des hydrocarbures. Elle continue de recevoir des technologies à double usage via des intermédiaires. Elle continue de recruter des alliés dans le Sud global par des contrats d’armement et des accords agricoles. Les 220 milliards d’Euroclear sont un levier important — mais pas la seule levier de cette guerre. L’Ukraine et ses alliés doivent mener une guerre économique sur tous ces fronts simultanément.
La guerre économique contre la Russie ressemble parfois à un tonneau des Danaïdes : on bouche un trou, deux autres apparaissent. La flotte fantôme, les technologies chinoises, les voies de transit kazakhes. Moscou adapte. L’Occident doit adapter plus vite.
Conclusion : Bruxelles, dernier rempart d'un système sous pression
Le verdict qui déterminera plus qu’un montant
Le verdict que rendra le tribunal de commerce de Bruxelles sur la plainte d’Euroclear contre la Banque de Russie déterminera bien plus que la validité d’un jugement de 220 milliards. Il déterminera si les institutions financières occidentales peuvent maintenir leur indépendance juridique face à des contre-attaques judiciaires d’États autoritaires. Il déterminera si les actifs russes gelés peuvent éventuellement être mobilisés pour la reconstruction ukrainienne. Il déterminera si le système des sanctions de l’UE a les fondations juridiques pour durer.
Ces trois questions valent bien plus que 220 milliards d’euros. Elles valent l’architecture de la sécurité collective occidentale dans les prochaines décennies. Et elles se plaident, ces semaines-ci, dans une salle d’audience bruxelloise dont les murs ne savent peut-être pas tout à fait le poids de l’histoire qu’ils portent.
L’Ukraine, spectatrice d’un combat mené en son nom
Zelensky, Fedorov, Stefanishyna — les dirigeants ukrainiens suivent ce dossier depuis Kyiv. Chaque avancée juridique vers l’utilisation des actifs russes est une avancée vers les ressources dont l’Ukraine a besoin pour survivre, se reconstruire, et un jour prospérer. Chaque victoire d’Euroclear est une victoire ukrainienne par procuration. Ce récit voulait rendre visible cette connexion — entre une salle d’audience belge et les tranchées du Donbas, entre des arguments juridiques en français et des vies qui se jouent sous les bombes. La connexion est réelle. Elle mérite d’être nommée.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Je n’ai pas de certitudes sur l’issue de cette bataille juridique. Je n’en ai jamais eu dans ce conflit. Ce que j’ai, c’est la conviction que les institutions qui résistent — judiciaires, financières, diplomatiques — sont aussi importantes que les soldats qui tiennent les lignes. Ce récit était pour elles.
Un dernier mot sur la méthode : j’ai construit ce récit sur des faits documentés. Les interprétations sont miennes, identifiées comme telles. Si j’ai fait des erreurs, les sources citées permettent de les corriger. C’est la seule honnêteté que je puisse offrir.
Sources
Sources primaires
Reuters — Euroclear sues Russian central bank over 220 billion euros damages claim — 30 juin 2026
Censor.net — Ukraine and UK working on financing defense using Russian assets — 30 juin 2026
Sources secondaires
Kyiv Independent — Ukraine faces possible power outages if Russia resumes major attacks — juin 2026
NewsUkraine RBC — US senators push to speed up delivery of military aid to Ukraine — juin 2026
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