Des chiffres qui ne laissent aucune place au doute
Selon les données de la banque Barclays citées par Reuters, la Chine a représenté à elle seule 85 % des installations mondiales de robots humanoïdes l’an dernier. Ce chiffre, à lui seul, résume l’ampleur du fossé technologique et industriel qui sépare aujourd’hui l’Europe des deux géants que sont la Chine et les États-Unis dans ce secteur en pleine explosion.
Evert Jaap Lugt décrit la situation sans détour : « L’Europe est presque nulle part, comme toujours, avec toutes ces nouvelles technologies. Et c’est vraiment terrifiant, parce que cela concerne les futurs modèles économiques de notre société. » Une phrase qui résonne comme un signal d’alarme adressé autant aux industriels qu’aux décideurs politiques européens.
La Chine visible partout, sauf en Europe
Selon le reportage de Reuters, des robots de toutes formes et de toutes tailles sont désormais visibles un peu partout en Chine : dans les hôtels, les centres commerciaux et les usines. Cette omniprésence contraste violemment avec la rareté de ces technologies sur le sol européen, où la robotique humanoïde reste largement cantonnée aux laboratoires de recherche et aux salons technologiques.
Voir un robot accueillir des clients dans un hôtel chinois pendant que l’Europe débat encore de la pertinence du concept, c’est la meilleure illustration du décalage de rythme entre deux visions du progrès technologique.
Une stratégie de rattrapage plutôt que de compétition frontale
Ne pas courir la même course, mais choisir son terrain
Face à un retard aussi marqué dans la fabrication et le développement des robots eux-mêmes, Evert Jaap Lugt propose une approche différente pour l’Europe : miser sur les usages et l’adoption plutôt que sur la production brute. « Nous sommes en retard. La seule opportunité que nous ayons probablement, c’est de nous concentrer sur les applications et l’adoption de cette technologie. Peut-être pouvons-nous prendre l’avantage sur ce terrain-là », explique-t-il.
Cette stratégie consiste à ne pas tenter de rivaliser directement avec les géants chinois et américains sur la fabrication de robots, un domaine où l’écart industriel est déjà considérable, mais à devenir des experts de l’intégration intelligente de ces machines dans les processus économiques concrets des entreprises européennes.
Une bottleneck identifiée : la connaissance, pas la technologie
Selon Bright.nl, le centre part d’un constat clé : le principal obstacle à l’adoption des robots humanoïdes en Europe n’est pas tant la technologie elle-même, qui progresse à une vitesse fulgurante grâce à l’intelligence artificielle, mais bien le manque de connaissances pratiques, d’expérience d’implémentation et de compétences techniques chez les entreprises européennes.
C’est une nuance importante et souvent négligée dans le débat technologique : parfois, ce n’est pas la machine qui manque, mais les gens formés pour savoir quoi en faire, et c’est précisément cette lacune que ce centre néerlandais tente de combler.
Des robots choisis pour leurs usages, pas pour leurs sponsors
Une diversité de marques sur le plancher du centre
Le centre accueille des robots de plusieurs fabricants reconnus dans l’industrie, dont UBTech, Agibot, Unitree, Boston Dynamics et EngineAI, selon les informations rapportées par Bright.nl. Cette diversité permet aux entreprises visiteuses de comparer concrètement les capacités de chaque modèle avant de faire un choix d’investissement.
Fait notable souligné par le média néerlandais : la sélection des robots présents sur le site n’est pas basée sur des accords de sponsoring avec les fabricants, mais uniquement sur la pertinence de chaque robot pour résoudre un problème industriel précis. Cette approche se veut un gage de neutralité technique dans un secteur où les intérêts commerciaux sont considérables.
Un lieu pour expérimenter, pas pour applaudir
Le centre permet aux visiteurs de circuler littéralement parmi des robots en mouvement, en train d’accomplir des tâches réelles, plutôt que d’assister à une simple démonstration figée. Des expérimentations, des projets pilotes et divers tests peuvent y être menés directement par les entreprises intéressées.
Refuser de transformer ce centre en vitrine marketing pour privilégier l’expérimentation brute, c’est un choix qui manque cruellement dans un secteur technologique souvent plus doué pour le spectacle que pour la preuve concrète de valeur.
Le cas concret d'une entreprise de construction
Des maisons préfabriquées qui manquent de bras
Niels Langenhuizen, directeur d’une entreprise spécialisée dans la construction de maisons préfabriquées destinées à atténuer la crise du logement aux Pays-Bas, prévoit d’introduire son premier robot humanoïde sur l’un de ses chantiers d’ici la fin de l’année, selon Reuters. Son entreprise se heurte actuellement à une limite structurelle : elle dépend entièrement de la main-d’œuvre humaine.
« Tant que nous dépendrons du travail manuel, nous n’atteindrons jamais une production continue 24 heures sur 24, et nous n’arriverons jamais à 100 000 maisons par an », explique Langenhuizen, faisant référence à l’objectif gouvernemental néerlandais de construction annuelle de logements.
Le logement, un test grandeur nature pour la robotique
« Nous avons besoin de robots humanoïdes pour accélérer ce processus, rendre le logement plus abordable, plus flexible et plus rapide », ajoute le dirigeant. Ce cas concret illustre parfaitement la logique du centre : ne pas vendre du rêve technologique abstrait, mais résoudre un problème économique et social bien réel, celui de la crise du logement qui touche les Pays-Bas comme plusieurs autres pays européens.
Relier un robot humanoïde à la crise du logement plutôt qu’à un fantasme de science-fiction, c’est exactement le type d’ancrage concret qui pourrait convaincre des entrepreneurs sceptiques d’investir enfin dans cette technologie.
Une ambition affichée jusqu'en 2033
Devenir la référence européenne de la robotique humanoïde
Le centre s’est fixé un objectif de long terme précis, selon Bright.nl : devenir, d’ici 2033, l’adresse européenne de référence où les entreprises apprennent à comprendre, construire et déployer à grande échelle la robotique humanoïde. Cette ambition dépasse largement le simple statut de vitrine technologique régionale.
Les objectifs chiffrés annoncés pour cette échéance sont ambitieux : plus de cent entreprises actives impliquées dans l’écosystème du centre, plus de mille professionnels formés aux usages de cette technologie, et des millions d’heures de travail effectuées conjointement par des humains et des machines.
Un pari sur la formation autant que sur la machine
Au-delà des robots eux-mêmes, le centre prévoit des programmes de formation destinés aux ingénieurs, aux gestionnaires et à d’autres professionnels qui devront apprendre à intégrer ces machines dans leurs processus de travail quotidiens. Cette dimension pédagogique est présentée comme tout aussi centrale que la présence physique des robots sur le site.
Miser sur la formation autant que sur la machine, c’est reconnaître une vérité simple que beaucoup d’initiatives technologiques oublient : un robot sans personnel compétent pour le déployer n’est qu’un objet coûteux qui prend la poussière.
Une vision qui dépasse l'industrie, jusqu'au foyer
Des robots compagnons pour combler l’absence
Dans une déclaration plus spéculative rapportée par Reuters, Evert Jaap Lugt évoque un futur où des proches disparus pourraient être remplacés au sein du foyer par des robots compagnons humanoïdes, conçus pour ressembler et se comporter comme la personne décédée, dotés de cerveaux artificiels puissants alimentés par l’intelligence artificielle.
« D’ici cinq ans, vous ne verrez plus la différence entre un être humain et un robot si vous êtes, disons, à cinq mètres de lui », affirme le dirigeant, une prédiction audacieuse qui illustre à quel point la frontière entre l’humain et la machine pourrait devenir floue dans un avenir proche.
Entre promesse et vertige éthique
Cette vision, aussi fascinante soit-elle sur le plan technique, soulève des questions éthiques considérables sur le deuil, l’identité et la place de la technologie dans les moments les plus intimes de la vie humaine. Le centre néerlandais ne prétend pas résoudre ces questions, mais leur simple évocation publique par son propre directeur montre à quel point la robotique humanoïde s’apprête à sortir du seul cadre industriel.
Il y a quelque chose de vertigineux, presque inconfortable, dans l’idée d’un robot qui imiterait un être aimé disparu ; la technologie peut résoudre bien des problèmes concrets, mais elle ne devrait jamais prétendre remplacer le deuil lui-même.
Ce que ce pari dit de l'indépendance technologique européenne
Une dépendance qui inquiète au-delà des robots
Le retard européen dans la robotique humanoïde s’inscrit dans un constat plus large sur la dépendance technologique du continent face à la Chine et aux États-Unis, dejà observée dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle générative et les batteries pour véhicules électriques. La robotique humanoïde risque de devenir un nouveau chapitre de cette même histoire si aucune initiative concrète n’est prise rapidement.
Le choix des Pays-Bas d’investir dans un centre d’application plutôt que dans une usine de fabrication de robots reflète une lecture réaliste des rapports de force industriels actuels. Plutôt que de tenter de bâtir un concurrent direct à des géants déjà installés depuis des années, le pays choisit de bâtir une expertise sur la manière d’utiliser ces machines efficacement.
Un modèle qui pourrait inspirer d’autres pays européens
Si l’approche néerlandaise fait ses preuves, elle pourrait servir de modèle à d’autres pays européens confrontés au même constat de retard face aux géants asiatiques et américains de la robotique. Une stratégie coordonnée à l’échelle de l’Union européenne, s’appuyant sur plusieurs centres d’application similaires, pourrait renforcer considérablement la position négociée du continent dans cette course technologique mondiale.
Sans une telle coordination, chaque pays risque de reproduire isolément des efforts limités, sans jamais atteindre la masse critique nécessaire pour réellement concurrencer les écosystèmes industriels chinois et américains déjà très avancés.
Un seul hangar à Schiedam ne suffira jamais à renverser un rapport de force aussi déséquilibré ; mais si cette initiative néerlandaise inspire une dizaine d’autres centres similaires à travers l’Europe, la donne pourrait progressivement changer.
Conclusion : l'Europe choisit son terrain de bataille
Un retard assumé plutôt que nié
Le Humanoid Application Center de Schiedam n’a pas la prétention de rattraper en quelques années l’avance industrielle massive prise par la Chine, qui représente à elle seule 85 % des installations mondiales de robots humanoïdes. Son pari est différent : transformer une faiblesse structurelle en occasion stratégique, en misant sur l’intégration intelligente et l’adoption pratique plutôt que sur la course à la fabrication.
Ce choix reflète une lucidité rare dans le débat technologique européen, souvent tiraillé entre le déni du retard et le fatalisme face aux géants asiatiques et américains. Reconnaître publiquement, comme le fait Evert Jaap Lugt, que l’Europe est en retard tout en proposant un plan d’action concret est une posture qui mérite d’être saluée.
Un test décisif pour l’avenir économique européen
Si l’expérience de Schiedam réussit à démontrer que des entreprises comme celle de Niels Langenhuizen peuvent réellement transformer leur productivité grâce à ces machines, elle pourrait devenir un modèle réplicable ailleurs en Europe. Dans le cas contraire, elle restera un symbole isolé d’une ambition louable mais insuffisante face à l’ampleur du défi technologique posé par la Chine et les États-Unis.
Le vrai test ne se jouera pas dans ce hangar de Schiedam, mais dans les années qui suivront, lorsqu’on saura si l’Europe a profité de ce départ tardif pour bâtir quelque chose de solide, ou si elle a simplement pris acte de son retard sans jamais vraiment le combler.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Schiedam24 — Un centre de test pour robots s’installe à Schiedam
Sources secondaires
Reuters — Lancement du centre de robotique humanoïde néerlandais, 2 juillet 2026
Euractiv — Le pôle de robotique néerlandais dans la course Europe-Chine
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