L’histoire n’a jamais été façonnée uniquement par les événements, car elle dépend également de ceux à qui l’on a permis d’étudier le passé, de publier des conclusions, d’accéder aux universités et d’obtenir une reconnaissance professionnelle. De nombreuses femmes ont produit des travaux de recherche originaux tout en travaillant en marge des institutions puissantes ou en étant considérées comme de simples assistantes de leurs collègues masculins. Dans le même temps, plusieurs hommes célèbres ont bénéficié d’une réputation qui dissuadait les lecteurs de remettre en question leurs préjugés et leurs limites. Ce bilan inégal apparaît clairement lorsqu’on examine le parcours de 10 historiennes qui n’ont jamais été reconnues à leur juste valeur et de 10 historiens qui ont été surévalués.
1. Ban Zhao
Ban Zhao a contribué à achever l’histoire officielle de la dynastie Han en Chine après que son frère, Ban Gu, fut décédé avant d’avoir pu la mener à bien. Pourtant, son travail a souvent été présenté comme l’achèvement du projet d’un parent masculin plutôt que comme une réalisation scientifique majeure à part entière.
2. Anna Komnène
Anna Comnène a rédigé une histoire détaillée du règne de son père, l’empereur byzantin Alexis Ier Comnène. Les débats autour de ses ambitions politiques ont souvent éclipsé les travaux de recherche, la formation et le talent narratif nécessaires à la réalisation d’un ouvrage d’une telle envergure.
3. Christine de Pizan
On se souvient surtout de Christine de Pizan pour avoir défendu la cause des femmes à travers ses poèmes et ses écrits philosophiques, mais elle était également une historienne politique de premier plan. Ses écrits ne s’inscrivant pas clairement dans les catégories académiques modernes, sa contribution à la recherche historique a souvent été moins mise en avant que sa réputation littéraire.
4. Mercy Otis Warren
Mercy Otis Warren a suivi les débats politiques et les conflits personnels liés à la Révolution américaine avec une perspicacité hors du commun. Les générations suivantes se sont souvent souvenues d’elle comme de l’épouse ou de la sœur d’hommes politiques éminents, plutôt que comme d’une historienne de premier plan à part entière.
5. Lucy Maynard Salmon
Lucy Maynard Salmon estimait que les historiens pouvaient tirer des enseignements des journaux, des objets ménagers, des tâches domestiques et d’autres sources que de nombreux universitaires jugeaient indignes d’intérêt. Ses méthodes ont anticipé l’histoire sociale et culturelle telle qu’elle s’est développée par la suite, mais les chercheurs à qui l’on attribue le mérite d’avoir élargi ce domaine étaient généralement des hommes.
6. Mary Ritter Beard
Mary Ritter Beard a soutenu que les femmes avaient toujours joué un rôle actif dans la politique, l’économie, le monde du travail et les institutions publiques. Son nom est devenu indissociable de leur interprétation commune de l’histoire américaine, tandis que la contribution intellectuelle de Mary Ritter Beard était souvent considérée comme secondaire.
7. Alice Clark
Alice Clark s’est penchée sur le travail des femmes en Angleterre avant et pendant l’essor du capitalisme industriel. Bien que les historiennes féministes qui lui ont succédé aient reconnu l’importance de son approche, ses travaux sont restés pendant des décennies en marge des débats principaux de la communauté historique.
8. Eileen Power
Eileen Power a mené des recherches sur le commerce médiéval, les couvents, l’agriculture, la vie familiale et le quotidien des gens ordinaires, à une époque où l’histoire politique occupait une place prépondérante dans les universités. Son décès prématuré a laissé plusieurs projets inachevés, et son influence a souvent été éclipsée par celle de collègues masculins ayant vécu plus longtemps.
9. Nellie Neilson
Nellie Neilson est devenue une référence reconnue en matière de droit et d’institutions médiévales anglaises à une époque où peu de femmes occupaient des postes universitaires stables. Son élection tardive a montré comment les femmes pouvaient gagner le respect de leurs pairs tout en se voyant refuser des postes à responsabilité, accordés plus volontiers aux hommes.
10. Anna Julia Cooper
Anna Julia Cooper a obtenu un doctorat d’histoire à l’Université de Paris en 1925, devenant ainsi l’une des premières femmes noires américaines à décrocher un doctorat. Malgré ses réalisations universitaires, les barrières raciales et de genre l’ont empêchée d’accéder aux postes universitaires et aux réseaux professionnels qui permettent de se forger une réputation durable.
1. Hérodote
Hérodote a conservé une quantité extraordinaire d’informations sur la Méditerranée antique, l’Afrique du Nord et l’Empire perse. Cependant, le qualifier de seul « père de l’histoire » revient à négliger les traditions historiques antérieures en Égypte, en Mésopotamie, en Judée, en Chine et ailleurs. Le fait qu’il se soit appuyé sur des récits oraux, des légendes et des anecdotes divertissantes signifie également que ses récits doivent être considérés avec plus de prudence que ne le laisse parfois entendre son célèbre titre.
2. Thucydide
Thucydide s’est attiré une renommée durable pour son analyse des intérêts politiques, des décisions militaires et des comportements humains pendant la guerre du Péloponnèse. Ses discours ont été reconstitués, sa sélection des événements reflétait son jugement personnel, et ses propres expériences politiques ont influencé ce récit prétendument neutre.
3. Edward Gibbon
L’imposante histoire de Rome écrite par Edward Gibbon s’est illustrée par son élégance, son assurance et sa description saisissante du déclin de l’Empire. Des recherches ultérieures ont abouti à des explications bien plus complexes, mais l’autorité de la prose de Gibbon donnait souvent à ses interprétations un caractère plus définitif que ne le justifiaient les preuves.
4. Thomas Carlyle
Thomas Carlyle a popularisé l’idée selon laquelle les dirigeants masculins exceptionnels sont les principaux moteurs des changements historiques. La théorie du « grand homme » a conservé son influence en partie parce que la réputation de Carlyle donnait à cette interprétation restrictive de l’histoire un caractère de plénitude intellectuelle.
5. George Bancroft
George Bancroft a présenté l’histoire des États-Unis comme une progression constante vers la liberté et un régime démocratique. Son récit patriotique, empreint d’assurance, minimisait l’esclavage, le déplacement des peuples autochtones, les inégalités et le sort des personnes exclues des promesses politiques de la nation.
6. Leopold von Ranke
Leopold von Ranke a apporté d’importantes contributions en mettant l’accent sur les archives, les documents primaires et l’analyse minutieuse des sources. Cette réputation occulte toutefois les chercheurs qui l’ont précédé, les traditions historiques non européennes et ses contemporains qui ont eux aussi développé des méthodes rigoureuses, tandis que l’importance qu’il accordait aux gouvernements et à la diplomatie a renforcé une conception élitiste de l’histoire.
7. Francis Parkman
Francis Parkman a rédigé des récits très captivants sur la rivalité entre la France et la Grande-Bretagne en Amérique du Nord. Il dépeignait souvent les nations autochtones à travers des préjugés raciaux et culturels courants chez les écrivains du XIXe siècle ; pourtant, son talent littéraire a permis à ces distorsions de conserver leur crédibilité bien après que les chercheurs les eurent remises en cause.
8. James Anthony Froude
James Anthony Froude a séduit les lecteurs victoriens grâce à ses récits captivants sur l’histoire de l’Angleterre, la Réforme et l’Empire britannique. La force de ses opinions donnait souvent à ses conclusions un caractère plus fiable que ne le justifiaient ses méthodes de recherche.
9. Arnold J. Toynbee
Arnold J. Toynbee a tenté d’expliquer le développement et le déclin des civilisations à travers un vaste cadre comparatif. De nombreux historiens ont jugé ses catégories sélectives, difficiles à vérifier et reposant excessivement sur de grandes généralisations, mais sa renommée a conféré à cette théorie une certitude qu’elle ne méritait pas.
10. Oswald Spengler
Oswald Spengler affirmait que les civilisations suivaient des étapes prévisibles, comparables à la naissance, à la maturité et au déclin. Cette approche reposait sur des comparaisons sélectives et considérait des cultures complexes comme des entités figées ; pourtant, sa simplicité spectaculaire lui a permis de toucher un public bien plus large que ne le justifiait sa fiabilité scientifique.