Un revirement que « personne ne comprend »
Donald Trump a construit une partie de son identité politique sur le rejet des guerres américaines. Il l’a martelé pendant sa dernière campagne présidentielle, promettant de ne pas démarrer de conflit. C’est précisément ce contraste que Moktar Gaouad, ancien rédacteur en chef de France 24 et de TV5 Monde, met en avant sur bel RTL. Selon lui, « personne ne comprend cette contradiction venant de lui qui a toujours été dans ses discours contre les guerres ». Le spécialiste va plus loin : sur cette guerre en Iran, Trump aurait « définitivement » perdu la bataille de l’opinion publique. Le décalage entre le candidat anti-guerre et le président qui frappe l’Iran par vagues successives n’est pas un détail de communication. C’est une faille politique qui s’ouvre à mesure que le conflit s’étire. Et cette faille, à l’approche des élections de mi-mandat, devient un problème intérieur autant qu’un problème stratégique.
Le revirement s’est fait par surenchère. Sylvain Gaillaud, cité par Franceinfo, décrit un président « pris à son propre piège, avec une surenchère rhétorique sur les négociations, pour finir par s’aligner sur les objectifs d’Israël, qui sont la fin du régime iranien ». Autrement dit, à force de hausser le ton pour peser dans une négociation, Trump se serait retrouvé prisonnier de ses propres mots. On ne recule pas facilement quand on a promis de « finir le boulot ». Le mot d’ordre anti-guerre s’est mué en logique de guerre, sans étape intermédiaire assumée devant l’opinion. La rhétorique est une porte qui ne s’ouvre que dans un sens : plus on la pousse pour intimider l’adversaire, moins on peut la refermer sans passer pour celui qui a cédé. Le piège commence là.
Des objectifs qui bougent sans arrêt
Nucléaire, missiles, régime : lequel est le but ?
La marque d’une guerre maîtrisée, c’est un objectif clair et stable. Or, sur l’Iran, les buts affichés par Washington n’ont cessé de se déplacer. Franceinfo relève que Donald Trump a « multiplié les déclarations contradictoires, assurant tour à tour vouloir mettre fin au programme nucléaire iranien, éradiquer les capacités balistiques du pays, aboutir à un changement de régime, ou encore contrer une menace imminente ». Quatre objectifs distincts, qui n’appellent ni les mêmes moyens, ni la même durée, ni la même sortie. Éradiquer un programme nucléaire, c’est une opération ciblée. Renverser un régime, c’est une entreprise d’une tout autre ampleur, historiquement longue et incertaine. En laissant flotter ces buts, l’administration américaine a rendu impossible toute lecture claire de ce qu’elle cherche vraiment, et donc de ce qui constituerait une victoire. Sans définition de la victoire, il n’y a pas de fin possible.
Les propres mots de Trump illustrent ce flottement. Une source relayée sur les réseaux le cite déclarant, à propos de l’Iran : « ce que nous faisons maintenant, c’est mettre fin à toute chance qu’ils aient un missile nucléaire », avant de corriger publiquement le mot « probablement » qu’il venait d’employer. Cette hésitation sur un seul mot dit tout du flou stratégique. Quelques jours plus tôt, il évoquait une guerre de « quatre semaines », puis lançait lors d’un meeting à Hebron, au Kentucky : « Nous ne voulons pas partir avant l’heure, n’est-ce pas ? Nous devons finir le boulot, non ? » Quand le calendrier passe de quatre semaines à « finir le boulot » sans qu’on redéfinisse le boulot, ce n’est plus une guerre qu’on mène : c’est une fuite en avant qu’on habille en détermination. L’objectif mouvant est le carburant du piège.
Le détroit d'Ormuz, verrou de l'engrenage
Un cinquième du pétrole mondial en otage
Il y a un point sur la carte où la théorie devient facture : le détroit d’Ormuz. Franceinfo rappelle que ce passage, contrôlé de facto par le pouvoir iranien, voit transiter un cinquième de la production mondiale de pétrole et de gaz naturel liquéfié. Son blocage n’est pas une menace abstraite. Courrier international, reprenant le New York Times, confirme que le détroit est « de nouveau bloqué » après la rupture du cessez-le-feu. Le prix du baril a frôlé cent vingt dollars en début de semaine, selon Franceinfo, avant de redescendre. Mais la crainte d’une flambée durable du coût de l’énergie reste entière. Voilà comment une guerre lancée au nom de la sécurité produit une insécurité économique mondiale, en frappant d’abord les portefeuilles de populations qui n’ont rien décidé. Le verrou d’Ormuz transforme un conflit régional en onde de choc planétaire.
Ce blocage n’est pas un dommage collatéral parmi d’autres : c’est peut-être le cœur du piège. Courrier international note que la guerre « a créé un nouveau problème qui paraît insoluble et entraîne l’obstruction du détroit d’Ormuz ». Autrement dit, l’action militaire censée résoudre une menace en a fabriqué une autre, potentiellement plus difficile à défaire. L’Iran dispose là d’un levier que les frappes américaines n’ont pas neutralisé, et qu’elles ont peut-être même incité à activer. Un cinquième des hydrocarbures mondiaux dépend d’un détroit que Téhéran peut fermer : c’est une carte que la puissance de feu américaine ne suffit pas à retourner. On peut détruire des sites et des états-majors ; on ne bombarde pas un point de passage maritime pour le rouvrir. Le levier iranien n’est pas militaire, il est géographique, et la géographie ne cède pas aux missiles.
La leçon des guerres sans fin
L’illusion de la guerre courte
Ce que vivent les États-Unis en Iran n’est pas inédit. Courrier international, citant le New York Times, place ce conflit dans une lignée sombre : après le Vietnam, l’Irak et l’Afghanistan, Washington serait tombé « dans le piège d’un nouveau conflit sans issue ». La comparaison n’est pas gratuite. Elle repose sur un mécanisme identifié par Lawrence D. Freedman, professeur émérite au King’s College de Londres et spécialiste reconnu de la guerre, auteur en 2025 d’un article intitulé « L’ère des guerres sans fin » dans la revue Foreign Affairs. Selon lui, les dirigeants puissants dotés d’armées puissantes cèdent à « l’illusion de la guerre courte ». Ils pensent, dit-il, « pouvoir l’emporter rapidement et sans conséquences défavorables ». Cette illusion n’est pas une faiblesse individuelle : c’est un piège structurel qui guette quiconque surestime ce que la force militaire peut accomplir seule.
Freedman ne s’arrête pas à Trump. Il place le président américain et Vladimir Poutine dans la même catégorie d’erreur : ceux qui « ne savent pas apprécier les limites de la force militaire, de sorte qu’ils fixent des objectifs qui ne peuvent être atteints qu’à l’issue d’une lutte prolongée, si tant est qu’ils puissent même l’être ». Le rapprochement mérite qu’on s’y arrête. Poutine, en Ukraine, a cru à une guerre de quelques jours ; il en est à plus de quatre ans. La comparaison ne met pas les deux causes sur le même plan moral, et je ne le ferai pas : l’agression russe contre l’Ukraine reste une invasion condamnable. Mais sur le plan de la lucidité stratégique, l’avertissement de Freedman vaut pour tous : croire qu’on gagne vite, c’est déjà avoir commencé à perdre lentement, une décision précipitée après l’autre.
La diplomatie dans l'impasse
Un accord vu comme « la guerre par d’autres moyens »
Il y avait un accord. Il ne tient plus. Courrier international, s’appuyant sur le New York Times, décrit une situation où le cessez-le-feu est rompu et où l’entente entre Téhéran et Washington semble « dans l’impasse ». Un expert cité par le quotidien américain formule l’échec de façon frappante : les deux belligérants auraient vu dans l’accord « le prolongement de la guerre par d’autres moyens et non un tremplin vers la paix ». Autrement dit, personne ne négociait vraiment pour arrêter les combats. Chacun cherchait un avantage tactique. Cette lecture explique pourquoi la trêve n’a pas survécu : un cessez-le-feu qui n’est pas voulu comme une paix n’est qu’une pause avant la reprise. Et la reprise a eu lieu. Les plans de Donald Trump, note Courrier international, sont « contrariés » : la guerre a repris, le cessez-le-feu est rompu, le détroit est bloqué.
Un désaccord précis a nourri l’effondrement. Selon le site Dreuz, qui défend une lecture favorable à Trump, l’Iran et les États-Unis ont interprété « de manière fondamentalement différente » une clause du protocole d’accord concernant le détroit d’Ormuz, ce qui a contribué à l’échec. Ce même média présente ce flou comme un piège volontairement tendu par Trump pour gagner du temps — une interprétation que rien, dans les sources indépendantes, ne permet d’établir comme un fait. Je la signale comme une lecture partisane, pas comme une vérité démontrée. Marco Rubio, secrétaire d’État, a déclaré ne pas abandonner la voie diplomatique, ce qui indique au moins que Washington ne considère pas la négociation comme close. Quand un accord meurt d’une clause mal comprise sur un détroit, ce n’est pas la diplomatie qui a échoué : c’est qu’aucun des deux camps n’avait vraiment décidé d’arrêter de se battre.
Le front intérieur américain
Une opinion qui se retourne avant les mi-mandats
La guerre en Iran ne se joue pas seulement au Moyen-Orient. Elle se joue aussi dans les sondages américains. RTL rappelle qu’à l’approche des élections de mi-mandat, la gestion du conflit « fragilise Donald Trump, confronté à une opinion publique majoritairement défavorable et à un climat politique incertain ». Pour un président qui avait fait du refus des guerres un argument électoral, c’est une contradiction coûteuse. Moktar Gaouad insiste sur ce décalage : une partie de l’électorat ne reconnaît plus l’homme qui promettait de tenir l’Amérique à l’écart des conflits lointains. Le piège se referme donc sur deux fronts simultanés. À l’extérieur, une guerre sans objectif stable ni sortie visible. À l’intérieur, une base électorale déstabilisée par un revirement qu’elle n’avait pas anticipé et que l’entourage présidentiel peine à justifier.
Cette dimension intérieure change la nature du problème. Une guerre impopulaire à quelques mois d’un scrutin national devient un enjeu de survie politique autant qu’un dossier stratégique. Le président se retrouve tiraillé : reculer, ce serait admettre l’échec devant une opinion déjà sceptique ; persévérer, ce serait creuser le fossé avec une part de son électorat anti-guerre. Aucune des deux voies n’est confortable. C’est la définition même d’un piège politique : chaque issue possible comporte un coût que le décideur cherchait précisément à éviter. Un président peut gagner des batailles à l’étranger et perdre la seule qui compte pour lui à quelques mois d’un scrutin : celle du récit qu’il avait vendu à ses propres électeurs. Le calcul intérieur pèse désormais sur chaque frappe.
Ce que le piège coûte, et à qui
Une guerre d’usure aux conséquences diffuses
À qui profite, à qui coûte cet enlisement ? Les experts interrogés par Franceinfo « imaginent un enlisement durable du conflit, avec de possibles conséquences délétères ». L’objectif décrit par le média serait d’« installer une guerre d’usure ». Ce terme dit tout : l’usure ne connaît pas de vainqueur rapide, seulement une érosion lente des ressources, de la patience et des vies. Le coût énergétique mondial en est la première manifestation tangible, avec la menace d’une flambée durable du prix de l’énergie liée au détroit d’Ormuz. Ce coût-là ne frappe pas d’abord les décideurs. Il frappe les ménages, les entreprises, les économies déjà fragiles, partout dans le monde. Une décision prise à Washington et à Téhéran se traduit en factures dans des pays qui n’ont pas voix au chapitre. C’est la marque des guerres d’usure : elles diffusent leur coût bien au-delà du champ de bataille.
Sur le terrain, l’engrenage se poursuit. Selon Dreuz, l’armée américaine a achevé un neuvième cycle de frappes contre des centres de commandement et des sites de défense aérienne iraniens, tandis que l’Iran s’adapte en tirant des missiles manœuvrables à grande vitesse sur les bases américaines de la région. Le même média rapporte une affirmation d’un propagandiste iranien évoquant une possible invasion terrestre du Koweït pour s’emparer de bases américaines — une allégation attribuée à une source unique et hostile, que je rapporte comme telle sans la valider. Neuf cycles de frappes, un adversaire qui s’adapte, un détroit verrouillé : ce n’est pas le bilan d’une guerre qu’on gagne, c’est l’inventaire d’une machine qui tourne toute seule. L’usure a déjà commencé son travail.
Conclusion
Le piège reste ouvert
Le mot « piège » revient dans toutes les analyses sérieuses, et ce n’est pas un hasard. Gaouad parle d’un homme prisonnier de sa propre rhétorique. Gaillaud décrit un président pris à son propre piège. Freedman range Trump parmi les dirigeants victimes de l’illusion de la guerre courte. Le New York Times, via Courrier international, l’inscrit dans la lignée du Vietnam, de l’Irak et de l’Afghanistan. Ces voix ne partagent pas la même sensibilité politique, et pourtant elles convergent. Elles décrivent le même mécanisme : une promesse de paix transformée en surenchère, des objectifs qui se déplacent, une diplomatie vidée de sa substance, un détroit bloqué, une opinion qui se retourne. Chaque pièce s’emboîte dans la suivante. Et plus le temps passe, plus les issues rétrécissent. Ce n’est pas une prédiction : c’est un état des lieux daté du 20 juillet 2026.
Reste une question que personne, à ce stade, ne peut trancher. Comment sort-on d’une guerre dont on n’a jamais défini clairement le but ? Trump avait promis de ne pas en déclencher. Il en mène une qui dure, dont le coût se répand bien au-delà de ses frontières, et dont il ne contrôle plus le calendrier. La force militaire n’a pas de bouton pour rouvrir un détroit ni pour rembobiner une promesse rompue. C’est peut-être là le vrai visage du piège : non pas une défaite éclatante, mais une impossibilité tranquille de dire quand et comment cela s’arrête. Les guerres sans fin ne se terminent pas par une reddition ; elles s’éteignent par épuisement, quand plus personne ne se souvient de ce qu’on cherchait à gagner en les commençant. La porte, pour l’instant, reste fermée de l’intérieur. Et pendant qu’on débat de la stratégie à Washington et à Téhéran, ce sont des populations sans voix au chapitre qui paient la facture d’un piège qu’aucune d’elles n’a contribué à tendre.
Signé Jacques PJ Provost, chroniqueur
Sources
Note de méthode : cet article a été construit à partir de sources secondaires reconnues consultées le 20 juillet 2026, croisant plusieurs experts nommés (Moktar Gaouad, Sylvain Gaillaud, Lawrence D. Freedman) et une reprise du New York Times par Courrier international. Le lien du Journal de Montréal ayant motivé la commande n’a pas pu être ouvert et vérifié directement; il n’est donc pas cité comme source. Les données sur les frappes, le détroit d’Ormuz et les prix du pétrole reflètent une situation évolutive à cette date. Certaines affirmations issues du site Dreuz, de sensibilité pro-Trump, ont été signalées comme lectures partisanes non corroborées.
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