Du cinéma à la réalité : la genèse de l’opération Coldfeet

Dans le film à succès The Dark Knight sorti en 2008, Bruce Wayne interroge son ingénieur Lucius Fox sur le moyen d’embarquer à bord d’un avion « sans que celui-ci ne se pose ». Avec un sourire ironique, Fox lui répond : « La CIA disposait dans les années 1960 d’un programme pour exfiltrer ses agents des zones chaudes, appelé Skyhook. Nous pourrions nous y intéresser. »
Cette ligne de dialogue repose sur des faits historiques parfaitement authentiques. Durant la Guerre froide, l’agence de renseignement américaine a réellement mis au point un dispositif permettant d’arracher des individus ou du matériel du sol sans le moindre atterrissage. L’histoire réelle de cette technologie dépasse largement le cadre de la fiction cinématographique.
L’année 1961 constitue l’un des moments les plus tendus de l’affrontement Est-Ouest, marqué par l’échec du débarquement de la baie des Cochons, la construction du mur de Berlin, le sommet houleux de Vienne et le face-à-face des chars soviétiques et américains au Checkpoint Charlie. Dans ce climat d’extrême vulnérabilité, le moindre avantage stratégique devenait une question de survie nationale pour Washington. C’est en mai 1961 qu’un appareil de la marine américaine repère par hasard, lors d’un vol de routine d’analyse aéromagnétique, une station dérivante soviétique abandonnée au milieu des glaces arctiques.
L’énigme des stations dérivantes soviétiques dans l’Arctique

Les États-Unis utilisaient déjà des installations similaires sur la banquise pour surveiller les mouvements des sous-marins soviétiques. Pouvoir inspecter les équipements et les recherches laissés sur place par l’URSS représentait une opportunité inestimable. Quelques jours après la découverte américaine, Moscou confirme publiquement que la station NP9 a été évacuée. Une crête de pression avait en effet détruit la piste d’atterrissage en glace, empêchant tout ravitaillement par voie aérienne. Pour en savoir plus sur ce type d’installation scientifique, vous pouvez consulter un dossier consacré aux stations dérivantes arctiques.
Convaincus que l’environnement polaire engloutirait rapidement leurs secrets, les Soviétiques avaient abandonné le site en toute confiance. Selon un historique de la CIA, la station NP9 était « trop profondément ancrée dans la banquise pour être atteinte par un brise-glace, et elle se trouvait hors de portée des hélicoptères ». L’extraction classique semblait impossible.
Face à ce défi logistique sans précédent, l’état-major américain devait trouver un moyen inédit d’amener des hommes sur la station et de les récupérer sans jamais poser d’appareil sur le sol gelé. C’est alors que les travaux d’un inventeur excentrique sont venus apporter une solution inattendue.
Robert Fulton Jr. et l’invention du système Skyhook

Fils du président de la Mack Truck Company, Robert Edison Fulton Jr. est né à New York en 1909. Portant son deuxième prénom en l’honneur de Thomas Edison, un ami proche de son grand-père, cet aventurier avait déjà étudié l’architecture à Vienne, visité le tombeau de Toutânkhamon en 1923 et traversé 32 pays à moto lors d’un périple de 17 mois. Il avait également travaillé pour Pan Am comme photographe avant d’inventer le « Gunairstructor » pendant la Seconde Guerre mondiale, un simulateur destiné à l’entraînement des mitrailleurs aériens. Ses pérégrinations sont détaillées dans un avis de décès du New York Times consacré à Robert Fulton Jr..
Après la guerre, Fulton s’inspire du système d’accrochage postal de la compagnie All American Aviation pour concevoir en 1958 le système Skyhook. Son principe repose sur un harnais relié à une corde en nylon tressé de 150 mètres. Au moment de la récupération, un ballon gonflé à l’hélium élève le câble dans les airs, où il est capturé par des fourches métalliques fixées sur le nez d’un avion volant à environ 145 km/h.
Testé d’abord avec des mannequins, puis avec un porc qui est « arrivé à bord intact mais dans un état désorienté », le dispositif est essayé sur des humains à l’été 1958. Les cobayes ont rapporté que la secousse était plus douce que l’ouverture d’un parachute, comparant la sensation à « un coup de pied aux fesses ». Le capitaine John Cadwalader propose alors d’utiliser cette invention pour l’opération baptisée Project Coldfeet.
Infiltration extrême : l’assaut secret sur la station NP8

L’opération nécessitait le feu vert de la Marine, en collaboration avec la CIA, la Defense Intelligence Agency et l’Office of Naval Research. Craignant un échec mortel — d’autant que l’un des hommes sélectionnés, le géophysicien antarctique et lieutenant Leonard A. LeSchack, n’avait aucune expérience en parachutisme et a dû suivre une formation express —, le commandement tarde à donner son accord. Lorsque l’autorisation arrive enfin, NP9 a dérivé trop loin. Mais en mars 1962, la découverte d’une autre station désertée par les Soviétiques, NP8, relance le projet à seulement 600 milles de la base canadienne de Resolute Bay.
Le 28 mai 1962, après une tentative manquée le 26 mai en raison de la visibilité, un bombardier B-17 Flying Fortress appartenant à Intermountain Aviation (une société écran de la CIA) décolle avec le lieutenant LeSchack et le commandant James Smith, parachutiste et linguiste expert en russe. Les deux hommes sont largués avec succès sur la banquise pour une mission d’exploration limitée à 72 heures.
Sur place, les deux spécialistes rassemblent environ 68 kilos de matériel d’intérêt stratégique, comprenant des films développés, des documents et des échantillons d’équipements. Alors que la récupération prévue le 31 mai est repoussée en raison de tempêtes, l’extraction se déroule finalement le 2 juin dans des conditions extrêmes, sous des vents de 30 nœuds et une visibilité médiocre donnant à la glace une teinte grisâtre.
Révélations de la Guerre froide et postérité d’une technologie hors norme

Malgré les bourrasques de vent qui menaçaient d’emporter les sacs de précieux documents, l’extraction au moyen du Skyhook est un succès total. L’analyse des objets rapportés révèle que l’URSS possédait une avance considérable dans la recherche océanographique et les technologies de lutte anti-sous-marine en milieu polaire. Le capitaine Cadwalader souligne à l’époque que ces découvertes témoignent d’une « longue expérience dans ce domaine et de la grande importance que leur gouvernement y attache ».
Le système Skyhook, ultérieurement nommé STAR (Surface-to-Air Recovery), continue d’être exploité pour l’exfiltration d’agents jusqu’à un accident mortel survenu en 1982 lors des exercices Flintlock, comme l’indiquent des documents d’archives de la bibliothèque Ronald Reagan. La technologie reste utilisée pour la récupération de matériel jusqu’au milieu des années 1990, avant d’être remplacée par des hélicoptères à long rayon d’action équipés pour le ravitaillement en vol.
Au-delà du domaine militaire, le Skyhook a marqué la culture populaire en apparaissant dès 1965 dans le film de James Bond Opération Tonnerre, puis en 1968 dans Les Bérets verts. Robert E. Fulton Jr. s’est éteint en 2004 à l’âge de 95 ans. Son invention continue d’inspirer les histoires d’espionnage, faisant le lien entre les exploits réels de la Guerre froide et les fictions modernes.
Selon la source : popularmechanics.com
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