Le contexte historique de l’été 1943 et la naissance du mythe

À la fin de l’été 1943, le monde est plongé au cœur de la Seconde Guerre mondiale. Après la fin de la prétendue dominance navale japonaise lors de la bataille de Midway l’été précédent et l’arrêt de l’avancée allemande à Stalingrad au cours de l’hiver, les forces alliées sont fermement engagées dans une vaste offensive.
C’est dans ce contexte d’intense activité militaire qu’une des légendes urbaines les plus étranges de l’histoire a commencé à prendre forme. Comme le rappelle le journaliste Darren Orf, cette théorie du complot ne découle pas de rumeurs secrètes sur la fabrication d’une arme de destruction massive au Nouveau-Mexique ou sur des sous-marins opérant en silence dans les eaux ennemies.
Cette histoire concerne en réalité un escorteur de destructeurs plutôt ordinaire de classe Cannon, un bâtiment qui figurait parmi les plus de 500 escorteurs de destructeurs construits par les États-Unis durant le conflit mondial.
La légende de l’USS Eldridge et le phénomène de téléportation supposé

Selon le récit véhiculé par le mythe, l’USS Eldridge se trouvait en cale sèche au chantier naval de Philadelphie à la fin de l’été 1943. Équipé d’une technologie expérimentale inédite, le navire aurait été entouré d’une étrange lueur verte avant de disparaître complètement, devenant invisible aux radars ainsi qu’à l’œil nu.
Quelques heures plus tard, des membres d’équipage du navire marchand civil SS Andrew Furuseth auraient affirmé avoir aperçu l’USS Eldridge à la base navale d’exploitation de Norfolk, en Virginie. La légende prétend que les marins auraient été défigurés lors de cette expérience effroyable impliquant la téléportation et le voyage dans me temps, et que l’armée américaine conserverait l’événement sous le sceau du secret d’État depuis des décennies.
Mêlant secrets militaires du temps de guerre, vaisseau disparu et saut temporel, cette légende urbaine tenace possédait tous les éléments d’un scénario hollywoodien. C’est sans doute ce qui explique pourquoi elle a inspiré un film de science-fiction réalisé en 1984.
Les origines de la rumeur : Carl Allen et l’Office of Naval Research

Toute la documentation et les affirmations relatives à cette prétendue expérience trouvent en réalité leur origine dans l’esprit d’un unique individu nommé Carl Allen. Près de quinze ans après la date supposée des faits, ses écrits sur la théorie du champ unifié d’Albert Einstein sont arrivés jusqu’au bureau de l’Office of Naval Research (ONR), le service de recherche de la marine américaine.
Ces déclarations délirantes figuraient initialement sous forme d’annotations marginales dans un livre consacré aux OVNIs, écrit par l’astronome amateur Morris Jessup. Pour des motifs restés inexpliqués, l’ONR a publié plus de 100 exemplaires de ce livre en y incluant l’intégralité de ces annotations.
Cette décision administrative inattendue de l’armée a involontairement semé les graines de la théorie du complot autour de l’Expérience de Philadelphie, lui donnant une visibilité inespérée auprès du public passionné d’énigmes militaires.
La réalité scientifique : la démagnétisation face aux fantasmes d’invisibilité

La marine américaine a formellement réfuté ces allégations en fournissant l’historique détaillé des déplacements de l’USS Eldridge et du SS Andrew Furuseth. Des recherches poussées dans les archives militaires n’ont révélé aucun document confirmant des travaux sur l’invisibilité ou le voyage temporel, démontrant que les assertions d’Allen ne reposent sur aucun fait établi.
L’un des éléments techniques détournés par la légende est l’installation à bord d’un dispositif de démagnétisation (« degaussing ») visant à brouiller la signature magnétique des navires. Si cette technologie offrait une forme d’invisibilité ciblée, elle n’avait rien à voir avec les théories de téléportation formulées par Carl Allen.
Comme l’indique une publication du Naval History and Heritage Command : « L’équipement de démagnétisation était installé dans la coque des navires de la Marine et pouvait être activé chaque fois que le bâtiment se trouvait dans des eaux susceptibles de contenir des mines magnétiques, généralement des eaux peu profondes dans des zones de combat. On pourrait dire que le démagnétisme, lorsqu’il est effectué correctement, rend un navire ‘invisible’ aux capteurs des mines magnétiques, mais le navire reste visible à l’œil humain, au radar et aux dispositifs d’écoute sous-marine. »
Anatomie d’un canular : l’analyse de Jacques Vallée sur la longévité du mythe

Malgré les preuves accumulées et les démentis répétés, le mythe de l’Expérience de Philadelphie persiste. Les spécialistes qui se sont penchés sur ce canular estiment que sa longévité exceptionnelle s’explique par le haut niveau de précision géographique et temporel apporté à l’histoire.
Dans une étude parue en 1994 et intitulée Anatomie d’un canular : l’Expérience de Philadelphie cinquante ans plus tard, l’auteur français Jacques Vallée résumait le phénomène : « Les histoires floues sur des événements simplement curieux ou inhabituels ne parviennent naturellement pas à retenir l’intérêt d’un public très longtemps. Ainsi, pour qu’un canular atteigne des proportions mythiques, comme c’est le cas pour l’Expérience de Philadelphie, il doit être véritablement étonnant par l’audace de ses affirmations, et il doit posséder une localisation bien définie dans le temps et dans l’espace. »
En définitive, l’héritage durable de l’Expérience de Philadelphie témoigne moins de prétendues avancées scientifiques secrètes sur la maîtrise du temps que du fonctionnement fascinant de la psychologie humaine face aux récits extraordinaires.
Selon la source : popularmechanics.com
La marine américaine a testé des navires « invisibles » : un homme est aujourd’hui au cœur du complot de l’« expérience de Philadelphie »