Peu de boissons alcoolisées ont fait l’objet d’autant de spéculations que l’absinthe. Son mélange d’armoise et d’anis, sa forte teneur en alcool et son rituel de service mémorable ont contribué à en faire l’un des spiritueux les plus emblématiques du XIXe siècle. Très vite, les artistes se sont mis à la peindre, les médecins l’ont rendue responsable de diverses maladies, et les partisans de la prohibition l’ont associée à la criminalité et au déclin social. Bon nombre des allégations les plus effrayantes concernant l’absinthe ne tiennent pas la route, mais cela ne signifie pas pour autant que son histoire doive être embellie. Ces 20 faits retracent le parcours de la « Fée verte », depuis ses origines médicinales jusqu’à la culture des cafés, en passant par sa renommée artistique, la prohibition et son retour légal.
1. L'absinthe
L’absinthe, ou Artemisia absinthium, était utilisée à des fins médicinales depuis des siècles avant l’invention de la boisson. Cette plante au goût extrêmement amer entrait dans la composition de préparations traditionnellement utilisées pour traiter les troubles digestifs et les parasites intestinaux.
2. Origines incertaines
L’absinthe moderne a vu le jour dans le Val-de-Travers, en Suisse, au XVIIIe siècle, bien que plusieurs personnes aient été désignées comme ses inventeurs. Selon une tradition, c’est le médecin Pierre Ordinaire qui en serait l’inventeur, vers 1792, tandis qu’une autre attribue à la famille Henriod une préparation antérieure à base d’absinthe.
3. Henri-Louis Pernod
Henri-Louis Pernod est devenu une figure clé de l’essor commercial de l’absinthe. En 1905, il a ouvert une distillerie à Pontarlier, en France, contribuant ainsi à faire sortir cette boisson de son cadre régional.
4. Les soldats français
Au XIXe siècle, l’absinthe s’est étroitement associée aux troupes françaises en service en Algérie, où les préparations à base d’absinthe et les alcools forts faisaient partie intégrante de la vie militaire. À leur retour en France, les soldats ont ramené avec eux le goût pour cette boisson.
5. L’« heure verte » quotidienne
À la fin du XIXe siècle, l’absinthe était monnaie courante dans les cafés français, surtout en début de soirée. Ce moment de la journée, où les clients se retrouvaient pour prendre l’apéritif, fut baptisé « l’heure verte ».
6. Les plantes
Les principaux ingrédients de l’absinthe classique sont l’armoise, l’anis et le fenouil, mais les distillateurs peuvent également utiliser des herbes telles que l’hysope, la mélisse, la menthe et la coriandre. Malgré ces variations, l’absinthe traditionnelle conserve généralement cette saveur amère, herbacée et fortement anisée qui la rend si facilement reconnaissable.
7. La « fée transparente » ?
« La Fée verte » est un surnom populaire donné à cette boisson, mais l’absinthe traditionnelle peut être aussi bien verte que claire. Historiquement, les versions vertes tiraient leur couleur des plantes et de la chlorophylle, mais l’absinthe claire était le « choix de vivre » en Suisse.
8. Ajouter du sucre
La préparation classique de l’absinthe consiste à ajouter lentement de l’eau froide à l’alcool, parfois à travers un morceau de sucre posé sur une cuillère perforée au-dessus du verre. Ce mélange permettait de diluer cet alcool fort et d’atténuer quelque peu son amertume.
9. Une transformation nébuleuse
Lorsque l’on ajoutait de l’eau froide à l’absinthe, le liquide devenait souvent trouble ou laiteux. Ce phénomène était appelé « louche ». D’un point de vue scientifique, cela signifiait que les huiles essentielles se dissolvaient et formaient de minuscules gouttelettes à mesure que la boisson était diluée. Ces gouttelettes confèrent à l’absinthe cet aspect pâle et trouble que l’on associe souvent à un verre d’absinthe correctement préparé.
10. Ses atouts
L’absinthe est généralement mise en bouteille avec un degré d’alcool bien plus élevé que celui du vin ou de la bière, ce qui explique pourquoi on la diluait traditionnellement avec de l’eau. Cette forte teneur en alcool contribue également à expliquer les nombreux cas d’intoxication grave rapportés par le passé, et la raison pour laquelle elle fait aujourd’hui l’objet d’un contrôle très strict.
11. Une catastrophe dans un vignoble
À la fin du XIXe siècle, un insecte nuisible appelé « phylloxéra » a ravagé les vignobles dans toute la France et gravement perturbé la production viticole. Le vin devenant plus cher, l’absinthe, élaborée à partir d’alcool industriel facilement accessible, est devenue une alternative attrayante pour de nombreux consommateurs.
12. Construire la légende
L’absinthe s’est étroitement liée aux artistes et aux écrivains du Paris de la fin du XIXe siècle, ce qui a conféré à cette boisson une dimension culturelle bien au-delà du simple cadre du bar. Édouard Manet, Edgar Degas, puis Pablo Picasso l’ont tous représentée dans leurs œuvres. Des écrivains tels que Paul Verlaine et Arthur Rimbaud ont également été associés à la culture plus large qui s’est développée autour de l’absinthe et de la vie bohème en ville.
13. « L’Absinthe » de Degas
Le tableau d’Edgar Degas communément appelé « L’Absinthe », réalisé dans les années 1870, offre une vision bien moins joyeuse de la vie dans les cafés. La scène repliée sur elle-même et l’atmosphère globalement morose qui se dégage de l’œuvre ont contribué à renforcer le lien entre l’absinthe, la solitude, l’excès et la face cachée de la vie urbaine moderne.
14. « Le verre à absinthe » de Picasso
En 1914, Pablo Picasso a créé Le Verre à absinthe, une œuvre alliant un verre sculpté à une véritable cuillère à absinthe perforée. Six exemplaires en bronze ont été réalisés, chacun peint à la main. Cette œuvre témoignait à quel point l’absinthe et son rituel de dégustation étaient devenus emblématiques à cette époque.
15. « L’absinthisme »
Certains médecins du XIXe siècle affirmaient que les personnes qui consommaient de l’absinthe en grande quantité et pendant de longues périodes souffraient d’une affection appelée « absinthisme ». Parmi les symptômes figuraient des crises convulsives, des hallucinations, des troubles du sommeil, de l’irritabilité, des comportements violents et un déclin mental. Nous savons aujourd’hui que bon nombre de ces symptômes sont également courants en cas de consommation prolongée d’alcool.
16. L'expérimentation animale
En 1869, le médecin Valentin Magnan a exposé des animaux à de l’huile d’absinthe concentrée et a constaté des réactions graves au niveau de leur système nerveux, notamment des convulsions. Cette expérience est devenue un argument de poids dans la campagne contre l’absinthe, bien que la teneur en absinthe de la boisson elle-même fût bien inférieure.
17. Thujone
L’absinthe contient de la thujone, un composé susceptible d’agir sur le système nerveux et de devenir toxique à des doses suffisamment élevées. Ce composé a alimenté les rumeurs concernant les effets psychiques inhabituels de l’absinthe. La quantité normalement présente dans l’absinthe n’est toutefois pas suffisante pour provoquer une expérience psychédélique ou hallucinogène.
18. Briser un mythe
Des bouteilles authentiques d’absinthe fabriquées avant les interdictions historiques ont montré que les anciennes versions contenaient généralement bien moins de thuyone que ne le laissaient entendre certaines rumeurs. En réalité, l’absinthe d’avant l’interdiction n’était pas une boisson hallucinogène particulièrement puissante. L’alcool lui-même reste l’explication la plus plausible des effets graves liés à une consommation excessive de cette « fée ».
19. Le carburant de la prohibition
En 1905, Jean Lanfray, un ouvrier suisse, a assassiné sa femme enceinte et leurs deux jeunes filles après avoir bu de grandes quantités d’alcool tout au long de la journée. L’absinthe ne représentait qu’une petite partie de ce qu’il avait consommé, mais c’est cette partie qui a retenu le plus l’attention. Les partisans de la prohibition ont alors utilisé ce crime comme un argument de poids dans leur campagne visant à faire interdire cette boisson.
20. Ça existe toujours
La Suisse a interdit l’absinthe sur l’ensemble de son territoire en 1910, les États-Unis l’ont interdite en 1912 et la France en a interdit la fabrication, la vente et la circulation en 1915. La production n’a toutefois pas complètement disparu, et la distillation clandestine s’est poursuivie dans certaines régions de Suisse pendant les années d’interdiction. Par la suite, les gouvernements ont préféré réglementer la teneur en thuyone plutôt que d’interdire purement et simplement l’absinthe, ce qui a permis à la « Fée verte », autrefois tristement célèbre, de faire son retour en toute légalité.