Les récits ne sont pas toujours racontés par des observateurs neutres, et les femmes d’autrefois le savent mieux que quiconque. Celles qui irritaient les hommes de pouvoir découvraient souvent à quel point une rumeur malveillante pouvait s’ancrer durablement. Adversaires politiques, autorités, maris, rédacteurs en chef et dramaturges ont transformé ces femmes réelles en ce qu’ils voulaient bien en faire — souvent sans la moindre preuve. Certains historiens s’efforcent encore, des siècles plus tard, d’évaluer les dégâts, et il est indéniable que ces 20 femmes ont à peine survécu à leurs propres campagnes de dénigrement.
1. Cléopâtre
Octave avait un empire à conquérir, et présenter Cléopâtre comme une séductrice dangereuse lui permettait de faire accepter plus facilement sa guerre contre Marc Antoine auprès de ses concitoyens. La propagande romaine dépeignait Antoine comme un Romain respectable corrompu par une reine égyptienne dont l’existence même menaçait Rome. Cette image était si crédible que le règne de Cléopâtre, qui dura 21 ans, fait encore aujourd’hui concurrence aux rumeurs.
2. Aspasia
La relation d’Aspasie avec Périclès fit d’elle une cible de choix pour les auteurs comiques athéniens, qui ne purent s’empêcher de faire de cette femme influente un sujet de plaisanterie. Aristophane l’associa au déclenchement de la guerre du Péloponnèse, tandis que Cratinus et Eupolis se moquèrent d’elle en la qualifiant de concubine. Rien ne prouve que ces allégations fussent fondées, mais elles la poursuivirent néanmoins pendant des siècles.
3. Agrippine la Jeune
Une grande partie de ce que les lecteurs modernes croient savoir sur Agrippine provient d’hommes romains issus de l’élite. Or, cela n’est pas aussi crédible qu’il n’y paraît : ces auteurs écrivaient dans le cadre d’une culture politique profondément méfiante à l’égard des femmes puissantes. Par exemple, Tacite la dépeignait comme impitoyable, manipulatrice et dangereusement ambitieuse, contribuant ainsi à forger une image que les auteurs postérieurs ont amplifiée.
4. L'impératrice Théodora
Procope a réservé ses passages les plus virulents concernant l’impératrice Théodora à son « Histoire secrète », où il a décrit, avec des détails humiliants, sa prétendue conduite dissolue. Son récit a fait de cette redoutable compagne de Justinien l’un des plus grands scandales de Byzance, même si ses propos étaient en grande partie inventés.
5. Frédegonde
Grégoire de Tours a contribué à forger l’image durable de la reine Frédegonde en tant qu’empoisonneuse, meurtrière et femme d’une méchanceté presque surnaturelle. Certes, elle évoluait dans un monde d’une violence brutale au VIe siècle, mais le portrait hostile dressé par Grégoire a fourni aux historiens postérieurs une méchante toute faite. Les historiens d’aujourd’hui la classent aux côtés d’Agrippine et de Théodora parmi les femmes dont la réputation a été fortement façonnée par des chroniqueurs masculins.
6. L'impératrice Mathilde
Lorsque Mathilde affronta le roi Étienne pour le trône pendant l’Anarchie du XIIe siècle, ses partisans ne manquèrent pas de s’exprimer. L’ouvrage pro-Étienne Gesta Stephani dénonça son comportement comme arrogant et peu féminin, présentant des qualités tolérées chez les souverains masculins comme la preuve qu’elle était en réalité inapte à gouverner. Ces descriptions forgèrent une réputation que les historiens reprirent longtemps par la suite.
7. Aliénor d'Aquitaine
Le pouvoir d’Aliénor, ses deux mariages et son implication dans la rébellion de ses fils contre Henri II ont fait d’elle une cible de choix pour les conteurs malveillants. Les écrivains médiévaux lui ont attribué des rumeurs d’inconduite, notamment avec son oncle. Les historiens qualifient aujourd’hui ces récits de « légende noire » d’Aliénor, car ces ragots sont devenus presque indissociables de sa personne.
8. Jeanne d'Arc
L’évêque Pierre Cauchon ne s’est pas contenté de présider le procès de Jeanne d’Arc en 1431 ; cette procédure revêtait une importance politique évidente pour la cause anglaise. Déclarer Jeanne hérétique visait également à affaiblir Charles VII, dont elle avait contribué à rendre le couronnement possible. Elle fut brûlée sur le bûcher en 1431, bien qu’un nouveau procès ait par la suite annulé la condamnation initiale.
9. Anne Boleyn
La réputation d’Anne Boleyn n’a cessé de se détériorer lorsque Henri VIII l’a fait exécuter en 1536 (sur la base d’accusations qui, soit dit en passant, restent très controversées). Le polémiste catholique Nicolas Sander a par la suite affirmé, dans une déclaration restée célèbre, qu’elle avait six doigts, tout en la présentant comme une femme moralement corrompue. Ces récits n’ont fait que faire d’elle un personnage sinistre, familier à des générations de récits historiques hostiles.
10. Marguerite d'Anjou
Margaret est devenue une figure politique majeure pendant les périodes d’incapacité d’Henri VI ; elle était donc, bien entendu, une cible évidente pendant la Guerre des Deux-Roses. Les descriptions ultérieures ont mis l’accent sur sa cruauté, ses intrigues et son ambition démesurée, tout en minimisant commodément le chaos qui l’avait contrainte à prendre les rênes du pouvoir. Shakespeare n’a fait qu’attiser le feu dans ses œuvres tardives.
11. Catherine de Médicis
Les polémistes protestants français ont passé des années à faire de Catherine de Médicis la méchante responsable de tous les désastres des guerres de religion. Les attaques ont atteint un paroxysme particulièrement virulent après le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, lorsque les écrivains l’ont accusée d’une multitude de crimes. Les historiens débattent encore aujourd’hui de son rôle dans ces événements, mais la « légende noire » qui en a résulté a été façonnée par la propagande.
12. Marie-Antoinette
Bien avant la guillotine, Marie-Antoinette avait déjà été la cible d’une industrie vouée à la détruire. Des libelles dépeignaient la reine comme une femme insatiable, adultère, corrompue et responsable des problèmes de la France, inventant souvent des détails scandaleux pour satisfaire la soif de sang de leurs lecteurs. Au moment de la Révolution, son image publique était si délétère que la moindre accusation faisait la une des journaux.
13. Caroline de Brunswick
George IV passa des années à tenter de se débarrasser de son épouse, Caroline, dont il était séparé, et son accession au trône en 1820 ne fit que renforcer son désir. Son gouvernement présenta le projet de loi « Pains and Penalties Bill » après avoir recueilli des allégations selon lesquelles Caroline aurait commis l’adultère avec son serviteur Bartolomeo Pergami, ce qui exposa sa vie privée à un véritable procès médiatique. Mais cela n’aboutit à rien ; cette initiative se retourna contre lui, car elle jouissait d’une grande popularité auprès du public.
14. Anne Hutchinson
Dans les années 1630, Anne Hutchinson a remis en cause l’ordre religieux établi dans la baie du Massachusetts, et le gouverneur John Winthrop est devenu l’un de ses adversaires les plus acharnés. Lors de son procès, les autorités puritaines l’ont qualifiée d’hérétique dangereuse et ont fini par la déclarer « inapte à vivre au sein de notre société » avant de l’exiler. Pendant des générations, ces récits ont réduit ce conflit à la simple histoire d’une femme gênante.
15. Mary Wollstonecraft
Par ironia du sort, l’un des hommes qui a le plus nui à la réputation de Mary Wollstonecraft l’adorait en réalité. Son veuf, William Godwin, publia en 1798 un mémoire d’une franchise inhabituelle dans lequel il décrivait ses relations amoureuses, son enfant illégitime et ses tentatives de suicide, convaincu que l’honnêteté rendrait hommage à sa mémoire. Ce fut tout le contraire : les détracteurs conservateurs se sont emparés de ces révélations avec tant de virulence qu’elle devint une paria.
16. Victoria Woodhull
Le militantisme de Victoria Woodhull en faveur du droit de vote des femmes et du droit au divorce fit d’elle une cible de prédilection pour les chroniqueurs masculins de la presse américaine du XIXe siècle. Le caricaturiste Thomas Nast représenta notamment cette candidate à la présidence de 1872 sous les traits de « Mme Satan », accompagnant son dessin d’une iconographie suggérant que son indépendance même la rendait dangereuse. Le scandale prit une telle ampleur qu’il finit par déborder sur sa vie privée.
17. Ida B. Wells
Lorsque Ida B. Wells a révélé que les lynchages étaient systématiquement justifiés par de fausses accusations, les journaux blancs du Sud ont vu rouge. À la suite de ses articles publiés en 1892, les locaux de son journal à Memphis ont été saccagés, elle a reçu des menaces de mort et le Memphis Commercial s’en est pris à elle. Wells a quitté Memphis, mais a continué à publier les résultats de ses recherches que ses adversaires tentaient désespérément de faire taire.
18. Catherine la Grande
Peu de souverains ont vu leur vie privée utilisée comme arme de manière aussi implacable que Catherine la Grande. Ses adversaires politiques masculins, puis les chroniqueurs qui leur ont succédé, l’ont dépeinte comme une femme de mœurs légères, allant jusqu’à inventer l’histoire selon laquelle elle serait morte lors d’un accident avec un cheval. En réalité, elle a été victime d’un accident vasculaire cérébral en 1796.
19. Jane Boleyn
Jane Boleyn, lady Rochford, a été présentée pendant des siècles comme l’épouse jalouse dont le témoignage a causé la perte d’Anne Boleyn et de George Boleyn en 1536. Cette réputation s’est en grande partie forgée à travers des écrits historiques masculins postérieurs, bien que les sources qui nous sont parvenues n’attribuent pas clairement cette trahison à elle. Même les historiens d’aujourd’hui se demandent si elle était une informatrice intrigante ou simplement un bouc émissaire de plus.
20. Lucrèce Borgia
Le nom de famille de Lucrèce Borgia a largement joué en faveur de ses ennemis ; l’hostilité politique à l’égard de son père et de son frère rendait presque n’importe quelle accusation crédible. Les chroniqueurs masculins lui ont imputé des actes d’inceste, de meurtre et d’empoisonnement, jusqu’à ce qu’elle devienne l’une des figures les plus tristement célèbres de la Renaissance italienne. Les preuves à l’appui de bon nombre de ces allégations les plus extravagantes sont, au mieux, minces.