Le problème avec le mot « découvert », c’est qu’il donne l’impression que l’arrivée équivaut à la création. Il confère au nouveau venu tout le drame de l’histoire et réduit les gens qui étaient déjà là à de simples figurants. Un navire débarque, un drapeau est hissé, un nom est inscrit dans un journal de bord, et soudain, l’histoire est racontée comme si l’endroit n’était devenu réel qu’une fois que l’Europe l’avait remarqué. Cette version est bien ordonnée, flatteuse et fausse. Voici 20 lieux dont on parle encore comme s’ils venaient d’être découverts, alors qu’ils étaient déjà peuplés lorsque les étrangers y sont arrivés pour la première fois.
1. Les Caraïbes
Lorsque Christophe Colomb a débarqué aux Bahamas le 12 octobre 1492, il n’est pas arrivé dans un « Nouveau Monde » désert. Il a rencontré les peuples taïnos dans une région qui comptait déjà de nombreuses communautés réparties sur plusieurs îles, notamment Cuba, Hispaniola, Porto Rico et la Jamaïque.
2. Hawaï
Le capitaine James Cook a débarqué pour la première fois à Waimea, sur l’île de Kaua‘i, le 20 janvier 1778, et cette date est souvent considérée comme le moment où les îles sont entrées dans l’histoire. Or, les Hawaïens autochtones y avaient déjà mis en place des systèmes politiques et agricoles complexes bien avant que Cook ne mette pied à terre et ne commence à consigner ses observations par écrit.
3. Australie
Le premier débarquement européen en Australie dont on ait trace remonte à 1606, lorsque Willem Janszoon atteignit la péninsule du Cap York à bord du Duyfken. Les peuples aborigènes, quant à eux, vivaient déjà sur le continent depuis au moins 45 000 à 50 000 ans, ce qui rend le discours sur la « découverte » particulièrement creux.
4. Nouvelle-Zélande
Abel Tasman a aperçu la Nouvelle-Zélande en décembre 1642 et s’est heurté aux Maoris dans l’Île du Sud, avant de repartir sans avoir exploré davantage le territoire. James Cook a fait le tour des îles en 1769-1770, mais aucun des deux hommes n’a découvert de contrée inconnue. Ils ont rencontré des communautés maories qui y étaient déjà bien implantées.
5. Canada
Lorsque Jacques Cartier atteignit le golfe du Saint-Laurent en 1534, il ne découvrait pas une terre vierge. Il rencontrait des peuples autochtones, notamment les Wendats et les Iroquoiens du Saint-Laurent, qui vivaient, faisaient du commerce et s’autogouvernaient déjà dans cette région bien avant que les Français n’y revendiquent des droits.
6. Groenland
Erik le Rouge a exploré le Groenland vers 982 et y a fondé une colonie viking en 986, un événement souvent présenté comme une découverte héroïque du Nord. Mais le Groenland avait déjà connu des vagues de migration autochtone depuis des milliers d’années, et la présence des Inuits dans la région remonte bien avant la version viking de l’histoire.
7. Islande
L’Islande est l’un des rares endroits qui était réellement inhabité de manière permanente avant la colonisation viking ; cet argument doit donc y être nuancé. Même là-bas, cependant, le récit habituel de la découverte commence généralement par Ingólfr Arnarson en 874 et passe sous silence la manière dont les chroniques ultérieures ont transformé cette colonisation en un mythe fondateur bien ficelé, qui flatte les premiers à avoir laissé des traces écrites.
8. Les Philippines
Ferdinand Magellan arriva à Cebu en mars 1521 et fut tué à Mactan le 27 avril 1521, après s’être heurté à la résistance locale. L’Espagne n’a pas découvert un archipel désert. Il s’agissait d’une expédition européenne armée qui pénétrait dans une région où existaient déjà des communautés florissantes, des dirigeants et des relations commerciales à travers toute l’Asie.
9. Inde
Vasco de Gama atteignit Calicut en 1498 et rencontra le Zamorin, souverain de l’un des centres commerciaux les plus importants du sud de l’Inde. Cette rencontre elle-même en dit long, si l’on sait y prêter attention. Vasco de Gama n’a pas « découvert » l’Inde. Il est arrivé dans un endroit déjà intégré à des réseaux commerciaux qui fonctionnaient depuis des siècles.
10. Japon
Les premiers marchands portugais sont arrivés au Japon en 1543, et François Xavier a débarqué à Kagoshima en 1549. À cette époque, le Japon disposait déjà d’un ordre politique bien établi, connaissait des conflits armés incessants entre daimyos et possédait une culture littéraire et artistique développée qui n’avait pas besoin du contact avec l’Europe pour s’épanouir.
11. Chine
Les Européens adoraient parler de « l’ouverture » de la Chine, mais Marco Polo y voyageait déjà vers 1274, et il vaut mieux considérer cela comme une rencontre plutôt que comme une découverte. La Chine avait ses dynasties, sa bureaucratie, ses villes, sa philosophie et une immense complexité interne, alors que l’Europe considérait encore l’Asie comme une rumeur reliée par des routes commerciales.
12. Afrique du Sud
Le navigateur portugais António de Saldanha a jeté l’ancre dans la baie de la Table en 1503 et y a rencontré des habitants khoï. La colonie néerlandaise fondée plus tard par Jan van Riebeeck en 1652 retient bien davantage l’attention, mais ces deux épisodes constituent des arrivées dans un lieu déjà occupé, où l’on pratiquait l’élevage et la chasse, et qui était déjà connu.
13. Alaska
Vitus Bering atteignit l’Alaska en 1741, bien que les peuples autochtones de Sibérie eussent déjà signalé l’existence de terres à l’est avant son voyage. Bien avant que les Russes ne s’y implantent, l’Alaska était le territoire des Tlingits, des Haïdas, des Unangax, des Inuits, des Yupiits et des Athabascans, parmi tant d’autres.
14. Californie
En 1542, Juan Rodríguez Cabrillo fut le premier Européen à apercevoir ce qui est aujourd’hui la Californie et débarqua à San Diego la même année. L’Encyclopédie Britannica précise qu’il y avait alors environ 130 000 Amérindiens dans la région, ce qui nous rappelle clairement que l’Espagne n’a pas découvert une côte vierge.
15. Patagonie
L’expédition de Magellan atteignit le détroit de Magellan en 1520, et les récits européens ne tardèrent pas à faire de la Patagonie une frontière spectaculaire située au bout du monde. Mais les peuples autochtones, notamment les communautés tehuelches, vivaient déjà dans les plaines de Patagonie, du détroit de Magellan jusqu’au fleuve Negro.
16. L'Amazone
En 1541, Francisco de Orellana fut le premier Européen à descendre le fleuve Amazone ; dès lors, cette région s’imposa dans l’imaginaire européen comme un lieu de nature sauvage, de danger et de fantaisie. Cette perception n’a pu s’imposer qu’en occultant les centaines de cultures autochtones qui peuplaient déjà l’Amazonie et façonnaient la forêt bien avant que les étrangers ne commencent à la mythifier.
17. Les îles du Pacifique
Le voyage de Cook dans le Pacifique, entre 1768 et 1771, est encore considéré aujourd’hui comme un modèle en matière de découverte, mais l’un des faits les plus révélateurs de toute cette histoire est que le navigateur tahitien Tupaia a navigué à ses côtés en 1769–1770. Les habitants des îles du Pacifique étaient déjà d’extraordinaires navigateurs, se déplaçant d’île en île avec une habileté et une connaissance de l’environnement dont les Européens dépendaient, tout en prétendant être eux-mêmes à l’origine de ces découvertes.
18. L'Arctique
On ne cesse de décrire l’Arctique comme une région déserte, car les étrangers confondent conditions difficiles et absence humaine. En réalité, les Inuits et d’autres peuples circumpolaires y vivaient, voyageaient, chassaient et accumulaient des connaissances depuis longtemps, tandis que la colonisation viking au Groenland remonte à 986 et que les contacts entre les Vikings et les peuples de Thulé semblent être survenus plus tard, vers le XIIIe siècle.
19. Afrique de l'Ouest
L’arrivée des marchands portugais sur les côtes de Guinée au XVe siècle a marqué une nouvelle étape dans l’implication européenne dans cette région, et non le début de l’histoire africaine. La région disposait déjà de ses propres États, de ses propres systèmes commerciaux et de ses propres réalités politiques ; c’est pourquoi l’expression « activité européenne » est bien plus juste que celle de « découverte ».
20. Afrique
L’Afrique dans son ensemble est peut-être l’exemple le plus absurde qui soit d’une « langue de la découverte » ayant perduré. Les puissances européennes sont arrivées par vagues successives, depuis les premières expéditions côtières portugaises au XVe siècle jusqu’à la ruée vers le contrôle officiel à la fin du XIXe siècle, mais elles pénétraient un continent déjà peuplé de royaumes, de villes, de routes commerciales et de peuples qui n’avaient pas besoin de l’Europe pour être reconnus.