Kendra Scurfield a fait le calcul en novembre dernier
Kendra Scurfield, présidente de Sunshine Village, n’a pas attendu que le projet de loi soit déposé pour tirer la sonnette d’alarme. Elle a fait le calcul en novembre 2024, quand les discussions sur l’heure d’été permanente ont repris à Edmonton avec une intensité nouvelle. Son raisonnement est simple, chirurgical, sans appel : Sunshine Village génère l’essentiel de ses revenus entre décembre et mars. Ces mois correspondent aux heures les plus courtes de l’année. Ajouter une heure de décalage à l’aube, c’est supprimer mécaniquement les visiteurs d’une journée qui commençait à la lumière et finissait à la lumière. Ce sont les visiteurs d’une journée qui représentent une part critique du chiffre d’affaires — pas les résidents des chalets, mais les familles de Calgary qui viennent pour la journée, qui achètent leurs forfaits sur place, qui déjeunent à la montagne, qui repartent avant le soir.
Lake Louise, de son côté, gère une complexité supplémentaire : une clientèle internationale qui consulte les conditions d’enneigement, les prévisions météo, les heures d’ouverture sur des applications globales. Un touriste japonais ou allemand qui planifie son séjour dans les Rocheuses canadiennes ne va pas calculer les subtilités du décalage horaire albertain. Il va regarder les heures de lever du soleil, les heures d’ouverture des remontées, et il va comparer. Si une station du Colorado ou du Montana lui offre deux heures de lumière matinale supplémentaires pour le même prix, le billet d’avion pour Denver sera réservé avant que la page de Lake Louise ait fini de charger.
Je veux être précis ici, parce que l’enjeu dépasse la neige et les dollars. Ce que Kendra Scurfield décrit, c’est la vulnérabilité d’une économie entière à une décision prise par des gens qui ne mettent probablement jamais leurs skis. C’est une pattern que je reconnais : les décisions administratives les plus dévastatrices sont celles qui semblent les plus anodines sur le papier.
330 millions de dollars : le poids d’une heure
L’industrie du ski en Alberta représente approximativement 330 millions de dollars canadiens par saison, en comptant les revenus directs des stations, l’hébergement dans les couloirs de Canmore et Banff, la restauration, les locations d’équipement, les transports. Ce chiffre n’est pas une abstraction — il est la somme de milliers d’emplois saisonniers, des instructeurs de ski aux opérateurs de télésièges, en passant par les cuisiniers des refuges de montagne et les mécaniciens qui entretiennent les chenilles de damage. Ces emplois sont concentrés dans des communautés qui n’ont pas d’alternative économique immédiate. Canmore n’est pas Calgary. Banff n’est pas Edmonton. Si les skieurs partent vers le sud, les saisonniers ne suivent pas.
Et pourtant, personne dans l’appareil gouvernemental albertain ne semble avoir produit une analyse d’impact sectorielle sur l’industrie du ski avant de relancer le débat sur l’heure permanente. Personne n’a demandé à Sunshine Village ou Lake Louise ce que cette décision signifiait concrètement pour leurs opérations. L’industrie l’a appris comme tout le monde — par la presse, par les rumeurs politiques, par les déclarations de l’opposition. Ce n’est pas de la négligence. C’est pire. C’est de l’indifférence structurelle envers une économie qui fait vivre des vallées entières.
L'heure d'été permanente : une idée qui semble simple et ne l'est pas
Le changement d’heure tue. L’heure fixe, elle, déplace les problèmes.
Commençons par admettre ce qui est vrai : le changement d’heure deux fois par an a des effets mesurables et documentés sur la santé. L’American Academy of Sleep Medicine, en 2020, a publié une position collective appelant à l’abolition du changement d’heure. Dans les 72 heures qui suivent le passage à l’heure d’été au printemps, les admissions aux urgences cardiovasculaires augmentent de 24 % selon plusieurs études. Les accidents de la route augmentent. La productivité chute. Ce sont des faits. Ils méritent d’être pris au sérieux.
Mais la question n’est pas : faut-il abolir le changement d’heure ? La question est : quelle heure permanente adopter ? Et là, les économistes, les chronobiologistes et les spécialistes du sommeil ne sont pas d’accord. L’heure d’hiver permanente (Mountain Standard Time) correspond mieux aux rythmes biologiques humains — le corps humain est synchronisé sur un rythme solaire, et l’heure standard est plus proche du temps solaire moyen. L’heure d’été permanente, elle, décale artificiellement la lumière vers le soir — ce qui est agréable en juillet, mais qui place le lever du soleil en janvier à des heures qui cassent les matinées, les départs en voyage, les activités de plein air.
La chronobiologie dit une chose simple que les politiciens font semblant de ne pas comprendre : on ne gagne pas une heure. On la déplace. Et déplacer une heure de lumière du matin vers le soir en janvier, dans les Rocheuses canadiennes, ce n’est pas un gain — c’est un transfert brutal d’un secteur économique à un autre, sans que personne n’ait été consulté.
Ce que la Saskatchewan a compris — et ce qu’elle n’a pas résolu
La Saskatchewan est la seule province canadienne à avoir adopté une heure fixe permanente. Elle a choisi l’heure du Centre (Central Standard Time) à l’année, ce qui la met à l’heure d’été du Manitoba en été et à l’heure d’hiver du Manitoba en hiver. Un arrangement bizarre qui crée des décalages avec ses voisins. Les Saskatchewanais s’en accommodent depuis des décennies — et quand on leur demande, ils disent que c’est infiniment mieux que de changer deux fois par an. Mais la Saskatchewan n’a pas les montagnes Rocheuses. Elle n’a pas Sunshine Village. Elle n’a pas une industrie du ski qui dépend de la lumière du matin comme d’un actif stratégique.
Et pourtant, l’Alberta regarde la Saskatchewan et voit une solution. Ce qu’elle ne voit pas, c’est que la Saskatchewan a choisi son heure en fonction de sa géographie et de son économie. L’Alberta, elle, est en train de considérer une heure d’été permanente — la plus mauvaise option possible pour une province dont les montagnes commencent à trois heures à l’ouest de la capitale. Ce n’est pas une politique horaire. C’est une politique économique déguisée en politique horaire. Et elle n’a pas été présentée comme telle.
La concurrence américaine n'attend pas
Jackson Hole ne se soucie pas des décisions d’Edmonton
Jackson Hole Mountain Resort, dans le Wyoming, a enregistré 1,2 million de jours-skieurs lors de la saison 2023-2024. Vail, dans le Colorado, en a enregistré 1,7 million. Ces chiffres ne vont pas diminuer si l’Alberta adopte l’heure d’été permanente. Ils vont augmenter. Parce que le marché du ski de luxe dans l’ouest nord-américain est un marché de substitution : les skieurs aisés de Calgary, de Vancouver, de Toronto — ceux qui planifient leurs vacances six mois à l’avance et qui consacrent 5 000 à 15 000 dollars canadiens par famille à une semaine de ski — ces skieurs ont des options. Ils comparent. Ils calculent le rapport qualité-expérience-prix.
Si Sunshine Village leur offre une montagne qui s’éveille dans le noir et des matinées raccourcies d’une heure effective, pendant que Steamboat Springs leur offre la même neige avec le soleil déjà levé quand ils chaussent leurs skis — le choix n’est pas difficile. Et cette migration douce, progressive, presque invisible sur une ou deux saisons, finit par creuser un déficit permanent dans les chiffres de fréquentation. Les stations canadiennes ne fermeront pas. Mais elles se videront lentement de leur clientèle premium, celle qui dépense le plus, celle qui revient d’une saison sur l’autre, celle qui fait vivre les boutiques d’équipement de Canmore et les restaurants gastronomiques de Banff.
Je ne crois pas que le gouvernement de l’Alberta veut tuer son industrie du ski. Je crois qu’il ne la voit pas. Il voit des pendules, des habitudes, des sondages d’opinion sur le changement d’heure. Il ne voit pas les télésièges à l’arrêt et les instructeurs de ski en chômage technique. C’est le propre des décisions technocratiques : elles sont prises à l’échelle de l’horloge murale, pas à l’échelle de la montagne.
Le dollar canadien aggrave tout
À 72 cents américains (taux de change de mars 2025), le dollar canadien est au plus bas depuis cinq ans. Pour un skieur américain, venir à Banff est déjà une affaire : chaque dollar dépensé au Canada lui coûte 28 % de moins qu’aux États-Unis. Mais pour un skieur canadien qui envisage de traverser la frontière, l’équation s’inverse. Une journée de ski à Jackson Hole lui coûte, en dollars canadiens, approximativement 420 dollars par personne. C’est cher. Mais si la montagne au Canada lui offre une expérience dégradée par des matinées sombres et des forfaits calculés sur des heures de lumière réduites, le surcoût américain devient acceptable. Le ski est un loisir de confort. Quand le confort diminue d’un côté et que la différence de prix reste absorbable — les gens traversent la frontière.
Et pourtant, l’Alberta n’a pas inclus la variable du taux de change dans son analyse de l’heure permanente. Elle n’a pas consulté les opérateurs de stations avant de lancer le débat public. Elle a posé une question sur l’heure comme si c’était une question sur le confort des matinées de bureau, sans comprendre que dans les montagnes, l’heure est une question de survie économique.
Ce que les familles de Calgary ne diront jamais aux sondages
Sarah, 38 ans, trois enfants, un abonnement de saison
Sarah Beaumont, 38 ans, chargée de projet dans une entreprise d’ingénierie de Calgary, a acheté des abonnements de saison pour toute sa famille à Sunshine Village pour la saison 2024-2025. Trois enfants — Liam, 9 ans, Zoé, 7 ans, et Mathis, 5 ans. L’abonnement familial : 2 340 dollars canadiens. Elle part le samedi à 7h30 de leur maison de Tuscany, dans le nord-ouest de Calgary. Elle arrive aux remontées à 9h15. Le soleil est déjà là. Les enfants ont faim, ils réclament du chocolat chaud, ils veulent la piste de débutants. La journée est longue, lumineuse, épuisante dans le bon sens du terme. Ils rentrent à 17h30, les joues rouges, les jambes lourdes, déjà en train de négocier pour revenir la semaine prochaine.
En heure d’été permanente, Sarah part à 7h30 dans le noir complet. Ses trois enfants dans la voiture, les yeux mi-clos, le soleil absent. Ils arrivent à 9h15, et le soleil se lève à 9h47. Les premières descentes se font dans une lumière grise, froide, qui aplatit les reliefs et rend les bosses invisibles. Pour Mathis, 5 ans, qui apprend à skier, cette lumière fait la différence entre une matinée joyeuse et une matinée anxieuse. Sarah le sait. Elle ne le dira pas dans un sondage sur l’heure d’été. Elle ne militera pas contre le projet de loi. Elle réservera simplement ses prochaines vacances de ski à Whitefish, au Montana. Parce que là-bas, le soleil sera levé à son heure.
Sarah n’est pas une statistique. Elle est le mécanisme exact par lequel une politique horaire se transforme en exode économique. Pas spectaculaire. Pas médiatisé. Juste des décisions individuelles, multipliées par dix mille familles, qui finissent par creuser un trou dans les bilans de stations qui n’ont rien demandé à personne.
Les sondages disent oui. Les pistes diront non.
Les sondages sur l’heure d’été permanente en Alberta sont encourageants pour ses promoteurs : une majorité de citoyens albertains se dit favorable à l’abolition du changement d’heure. C’est humain. Tout le monde déteste régler ses horloges deux fois par an. Tout le monde a vécu ce lundi de mars où le réveil sonne une heure trop tôt et où le cerveau met trois jours à rattraper le décalage. L’idée d’une heure fixe, stable, permanente — c’est une idée qui passe bien dans un sondage téléphonique à 18h30.
Mais les sondages ne capturent pas ce que les skieurs font en novembre quand ils réservent leurs vacances de janvier. Ils ne capturent pas la logique des tour-opérateurs japonais qui construisent leurs brochures Rocheuses canadiennes en juillet. Ils ne capturent pas les décisions des entreprises de Calgary qui organisent leurs retraites d’équipe à la montagne en février. Ces décisions se prennent en regardant des tableaux, des horaires, des heures de lever du soleil. Et si ces tableaux disent que la lumière matinale a disparu d’une heure — ces décisions changent.
La géopolitique du ski : quand Trump complique tout
Les droits de douane et la montagne : une équation qui change
En mars 2025, l’administration Trump a imposé des droits de douane de 25 % sur les importations canadiennes. La réaction canadienne a été immédiate sur le plan rhétorique : boycott des produits américains, appels au tourisme domestique, campagnes « Achetez canadien ». Pour l’industrie du ski albertaine, ce contexte politique aurait pu être une aubaine. Un skieur canadien qui veut exprimer sa solidarité nationale choisit Sunshine Village plutôt que Steamboat Springs. C’est une dynamique réelle, documentée dans les semaines qui ont suivi l’annonce des droits de douane.
Et pourtant, l’Alberta envisage simultanément de rendre ses propres stations moins attractives pour sa propre clientèle domestique. D’un côté, Ottawa demande aux Canadiens d’éviter les États-Unis. De l’autre, Edmonton envisage une politique horaire qui poussera les familles albertaines vers les stations américaines. Ce n’est pas une contradiction de surface. C’est une fracture dans la cohérence de la politique économique canadienne, visible depuis une télécabine à 2 700 mètres d’altitude. La montagne ne ment pas. Elle ne fait pas de politique. Elle calcule juste les heures de lumière.
Je trouve quelque chose de profondément symptomatique dans cette situation. Le Canada se bat contre les droits de douane américains avec des slogans de solidarité nationale, pendant que des provinces envisagent des politiques qui rendent le territoire canadien moins compétitif que le territoire américain. Ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est de la désorganisation. Et la désorganisation, dans une guerre économique, ça ressemble à de la capitulation.
Banff et Canmore : la chaîne économique complète
La ville de Banff a enregistré 4,2 millions de visiteurs en 2023. Canmore, à l’entrée du parc national, en a accueilli 3,1 millions. Ces deux villes vivent du ski, de la raquette, de la glace — des activités de plein air hivernal qui commencent toutes, sans exception, avec le lever du soleil. Les hôtels de Banff Avenue, les restaurants de la rue principale, les boutiques de location d’équipement de Canmore — leur chiffre d’affaires est indexé sur le nombre de personnes qui se lèvent tôt le matin pour aller sur une montagne.
Une heure de lumière perdue le matin, ce n’est pas seulement une heure de ski en moins. C’est un visiteur qui repart une heure plus tôt. C’est un déjeuner à la montagne que personne ne prend. C’est un café et un croissant à Canmore que personne n’achète sur le chemin du retour. C’est un instructeur de ski qui termine sa journée avec un groupe de cinq élèves au lieu de six. Multiplié par une saison. Multiplié par dix ans. Ce sont des commerces qui ferment. Des appartements qui se vident. Des familles qui quittent des communautés qui ne peuvent pas se permettre de perdre des visiteurs.
Les alternatives que personne ne veut discuter
L’heure d’hiver permanente : la solution évidente que les politiciens fuient
La solution chronobiologiquement correcte, économiquement neutre pour l’industrie du ski, et alignée avec les recommandations de l’American Academy of Sleep Medicine, c’est l’heure d’hiver permanente. Mountain Standard Time à l’année. Pas de changement d’heure. Des levers de soleil conformes au temps solaire réel. Des matinées lumineuses en janvier. Des soirées certes plus courtes en été — mais des soirées qui finissent à 21h30 plutôt qu’à 22h30, ce qui, pour la plupart des travailleurs et des familles, est parfaitement acceptable.
Cette solution n’est pas dans le débat public albertain. Elle n’est pas dans les propositions gouvernementales. Elle n’est pas populaire parce qu’elle donne l’impression de « perdre » une heure de lumière du soir en été. Les terrasses de café. Les soirées de barbecue. Les matchs de soccer en plein air à 20h. Ce sont des images puissantes, électoralement parlantes. L’heure d’été permanente vend du rêve estival. L’heure d’hiver permanente vend des matinées de janvier sur la montagne. Le gouvernement a choisi son électorat. Ce n’est pas celui qui porte des skis.
Voilà la vérité qui brûle : l’heure d’été permanente est une politique de terrasse d’été vendue en plein hiver. Elle sacrifie des milliers d’emplois dans les vallées des Rocheuses pour satisfaire une préférence esthétique pour les soirées lumineuses de juillet. C’est un échange asymétrique. Et personne dans l’appareil d’État n’a fait le calcul économique complet.
La coordination interprovinciale : le chantier fantôme
Si l’Alberta adopte l’heure d’été permanente, elle sera décalée d’une heure par rapport à la Colombie-Britannique en hiver — ce qui créera des complications pour les entreprises, les transports, les télécommunications dans le couloir Calgary-Vancouver. Elle sera alignée avec la Saskatchewan six mois par an et décalée six mois par an. Elle sera à une heure de décalage avec le Montana en hiver et alignée en été. Ce patchwork horaire est le résultat d’une décision unilatérale provinciale dans un pays où les provinces sont libres de choisir leur heure — mais où l’économie, elle, ne respecte pas les frontières provinciales.
Aucune coordination interprovinciale n’est en cours. Aucun groupe de travail fédéral n’a été mandaté pour étudier les conséquences d’un patchwork horaire canadien. Chaque province regarde ses propres sondages, ses propres intérêts politiques immédiats, et décide seule. Le résultat, dans dix ans, pourrait être une carte horaire canadienne d’une complexité kafkaïenne — et une industrie touristique qui aura perdu une décennie à expliquer aux visiteurs internationaux pourquoi l’heure est différente à Banff et à Revelstoke.
Ce que les chiffres ne montrent pas encore
La saison 2025-2026 sera le premier test
Si le projet de loi albertain sur l’heure permanente est adopté avant l’été 2025, ses effets se feront sentir sur la saison de ski 2025-2026. Les premières réservations pour cette saison commenceront en août et septembre 2025. C’est à ce moment-là que les familles, les tour-opérateurs, les agences de voyage internationales calculeront leur planning. C’est à ce moment-là que la décision horaire se traduira en dollars de réservation. Ou en absence de dollars.
Les stations ne le sauront pas immédiatement. Il faudra attendre janvier 2026 pour commencer à voir les chiffres de fréquentation. Il faudra attendre mars 2026 pour avoir une saison complète à analyser. Et à ce moment-là, le projet de loi sera déjà adopté depuis neuf mois. Les effets économiques d’une politique horaire mettent une saison à se matérialiser — et une génération à être réversibles. Les familles qui auront pris l’habitude de skier au Montana ne reviendront pas automatiquement en Alberta si l’heure change à nouveau.
C’est la logique cruelle des décisions économiques à effets différés. Quand la facture arrivera, elle sera présentée à des gens qui n’auront peut-être plus les outils pour la payer. Et la décision qui l’aura générée sera déjà inscrite dans les textes de loi, défendue par les mêmes gens qui ne verront toujours pas le lien entre une heure sur l’horloge et un forfait de ski vide dans le tiroir.
Les moniteurs de ski qui ne font pas la une
Anders Lindqvist, 34 ans, moniteur de ski certifié niveau 4 à Sunshine Village depuis 2018, gagne entre 42 000 et 58 000 dollars canadiens par saison, selon le nombre de cours privés et de groupes qu’il encadre. Il vit à Canmore avec sa conjointe, qui travaille dans l’hôtellerie à Banff. Leur loyer mensuel : 2 100 dollars. Leur capacité à absorber une baisse de fréquentation : nulle. Si Sunshine Village perd 15 % de sa clientèle sur une saison — une estimation conservatrice des experts du secteur dans le scénario de l’heure d’été permanente — Anders perdra des cours. Il perdra des revenus. Il ne perdra peut-être pas son emploi la première saison. Mais la deuxième, la troisième — le calcul se fera dans les bureaux de la direction, pas dans les réunions du gouvernement provincial.
Anders ne vote pas sur la politique horaire. Il ne lobbye pas à Edmonton. Il n’a pas de bureau dans la Tour Bow de Calgary. Il a des skis, un certificat, et un appartement à 2 100 dollars par mois dans une vallée de montagne. Ce sont les gens comme lui que les décisions horaires atteignent en premier et protègent en dernier. Et pourtant, leur nom n’apparaît dans aucun débat parlementaire sur l’heure permanente.
La décision qui n'a pas encore été prise — et pourquoi elle le sera quand même
Le calendrier politique albertain en 2025
Le premier ministre Danielle Smith a indiqué en janvier 2025 que son gouvernement était favorable à l’abolition du changement d’heure, sans préciser quelle heure permanente l’Alberta adopterait. Cette ambiguïté n’est pas un oubli — c’est une stratégie. Elle maintient ouverte la porte de l’heure d’été permanente, la plus populaire dans les sondages, tout en évitant de s’y engager formellement avant d’avoir mesuré les réactions des secteurs économiques concernés. Les stations de ski sont en train de produire ces réactions. La question est de savoir si elles seront entendues avant que la décision soit prise — ou après.
Le calendrier législatif albertain suggère qu’une décision pourrait intervenir à l’automne 2025. C’est-à-dire six semaines avant que les stations ouvrent leurs premières pistes de la saison 2025-2026. Trop tard pour que les tour-opérateurs internationaux modifient leurs brochures. Trop tard pour que les familles révisent leurs réservations de décembre. À peine le temps pour les médias de faire le lien entre la décision et ses premières conséquences. Le gouvernement le sait. C’est peut-être pour ça qu’il choisit ce calendrier.
Je ne veux pas croire à la mauvaise foi. Mais l’accumulation des signes — absence de consultation sectorielle, calendrier décisionnel comprimé, sondages d’opinion cités sans analyse économique — finit par dessiner quelque chose qui y ressemble. Une décision prise pour sa facilité politique, au détriment de sa rigueur économique. Ce n’est pas exceptionnel. C’est le quotidien de la gouvernance. Ce qui est exceptionnel, c’est que personne ne le nomme clairement.
Ce que les stations ont demandé — et ce qu’elles ont obtenu
Sunshine Village et Lake Louise ont demandé formellement au gouvernement albertain trois choses : une étude d’impact économique indépendante sur l’industrie du ski avant toute décision, une consultation sectorielle avec les opérateurs de stations, et l’examen de l’heure d’hiver permanente comme alternative à l’heure d’été. Sur ces trois demandes, aucune n’a reçu de réponse officielle au moment de la rédaction de cet article. Les stations ont été reçues en réunion informelle par des attachés politiques. Leurs données ont été « prises en compte ». Leurs recommandations ont été « notées ». Le processus continue. Le calendrier, lui, ne change pas.
Et pourtant, ces stations sont parmi les employeurs les plus importants de la région de Banff-Canmore. Elles contribuent à des centaines de millions de dollars de revenus fiscaux provinciaux. Elles sont, en termes économiques purs, des acteurs que n’importe quel gouvernement sensé aurait consultés en premier, pas après coup. Le fait qu’elles aient dû se battre pour être entendues — et qu’elles ne soient toujours pas certaines de l’être — est en soi une information sur les priorités du gouvernement albertain.
Conclusion : l'horloge tourne, et la montagne attend
Une décision réversible sur le papier, irréversible dans les habitudes
Les lois sur l’heure peuvent être modifiées. Si l’Alberta adopte l’heure d’été permanente et que les conséquences économiques se révèlent aussi sérieuses que Sunshine Village et Lake Louise le craignent, le gouvernement peut revenir en arrière. Sur le papier, c’est une décision réversible. Dans la réalité des habitudes, des marchés, des loyautés touristiques — rien n’est moins certain. Les familles qui auront découvert Jackson Hole ne reviendront pas automatiquement à Sunshine Village. Les tour-opérateurs japonais qui auront réorienté leurs circuits vers le Colorado ne reconstruiront pas leurs réseaux de partenariats canadiens en une saison.
La montagne est patiente. Elle attend. Elle sera là dans cent ans, enneigée, majestueuse, indifférente aux décisions des gouvernements provinciaux. Mais les entreprises qui vivent à ses pieds, les instructeurs qui enseignent sur ses pentes, les familles qui y transmettent l’amour de la neige à leurs enfants — eux, ils ne peuvent pas attendre. Ils ont des loyers à payer, des hypothèques, des salaires à verser en mars quand la saison se termine. Et si cette saison est plus courte, plus vide, plus sombre qu’elle n’aurait dû l’être — personne dans les bureaux d’Edmonton ne paiera leur facture à leur place.
Ce que je retiens de cette histoire, c’est la disproportion entre la petitesse de la décision et l’ampleur de ses conséquences. Une heure. Soixante minutes déplacées sur un cadran. Et de l’autre côté de ce déplacement : des centaines de millions de dollars, des milliers d’emplois, des communautés entières qui vivent ou meurent selon que les skieurs arrivent ou ne viennent plus. L’horloge est petite. La montagne est grande. Ce gouvernement n’a pas encore compris lequel des deux mérite plus de respect.
La question que personne n’ose poser à Edmonton
Si la Colombie-Britannique adopte l’heure d’hiver permanente — comme ses études le suggèrent — et que l’Alberta adopte l’heure d’été permanente, les deux provinces seront décalées d’une heure en hiver et alignées en été. Ce décalage touchera directement le corridor Calgary-Vancouver, l’un des axes économiques les plus importants du Canada occidental. Il touchera les liaisons ferroviaires, les vols, les conférences téléphoniques entre sièges sociaux. Il touchera les travailleurs qui habitent en Alberta et travaillent en Colombie-Britannique. Il touchera les étudiants de l’Université de Calgary qui ont des cours en vidéoconférence avec UBC.
Et personne, dans aucun des deux gouvernements provinciaux, ne discute de coordination. Chaque province regarde ses propres intérêts, ses propres sondages, son propre calendrier électoral. Le Canada de 2025 est un pays qui se bat pour son unité économique face aux droits de douane américains, tout en laissant ses provinces prendre des décisions horaires contradictoires qui fragmentent silencieusement le marché intérieur. Ce n’est pas de la souveraineté provinciale. C’est de l’improvisation collective à l’échelle d’un pays.
Et pendant que les politiciens débattent d’horloges, Anders Lindqvist chausse ses skis à 7h45 du matin, dans une lumière encore grise, sur une montagne qui n’attend pas les décisions d’Edmonton. Il a un groupe de débutants à 9h. Il espère que la saison prochaine ressemblera à celle-ci. Il espère que le parking sera aussi plein. Il espère que quelqu’un, quelque part, aura compris que l’heure d’été permanente n’est pas un détail administratif. C’est sa vie.
La dernière image
En janvier 2026, si rien ne change dans la décision albertaine, le soleil se lèvera à 9h47 sur Sunshine Village. Les premiers skieurs arriveront dans le noir. Les enfants regarderont par les fenêtres des télécabines une montagne encore grise, les reliefs aplatis, les ombres absentes. À 200 kilomètres au sud, au Montana, le soleil sera levé depuis 50 minutes. Les pistes seront déjà dorées. Les photos Instagram seront déjà prises. Les familles albertaines qui auront fait le calcul seront là-bas.
Et Kendra Scurfield, présidente de Sunshine Village, sera dans son bureau à regarder les chiffres de fréquentation du premier week-end de janvier. Elle saura, à ce moment-là, si le gouvernement albertain a compris ce qu’elle lui avait dit. Les chiffres ne mentiront pas. Ils n’auront pas besoin de le faire. Ils diront simplement ce que dit toujours une montagne désertée : quelqu’un, quelque part, a décidé que la lumière du matin ne valait pas la peine d’être protégée.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources institutionnelles et médiatiques
American Academy of Sleep Medicine — Position Statement on Daylight Saving Time (2020)
Données économiques et comparatives
Ski Central — North American Ski Resort Visitation Data 2023-2024
Ski Louise — Mountain Operations Overview
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