Saguenay, Bécancour, Hamilton : trois noms que Washington ne prononce pas
William Pellerin n’a pas parlé de statistiques. Il a parlé de ses clients. « Beaucoup de nos clients licencient des employés, ferment des installations. » Le 24 avril 2026. Ces mots ont été prononcés à voix haute, devant des caméras, et ils ont été traités comme de l’information. Ils ne sont pas de l’information. Ils sont le bruit que fait un pays en train de se faire dépouiller. À Bécancour, Québec, l’usine d’Alcoa emploie directement plus de 700 travailleurs et en fait vivre des milliers d’autres indirectement. À Arvida, dans le Saguenay, la culture ouvrière de l’aluminium remonte à 1926 — cent ans d’expertise, de mémoire industrielle, de transmission de père en fils. À Hamilton, Ontario, l’acier a façonné l’identité d’une ville entière depuis la Première Guerre mondiale.
Ces noms n’apparaissent pas dans le registre fédéral américain. Les formulaires de demande d’allègement tarifaire ne contiennent pas de cases pour « emplois perdus à Bécancour » ou « familles déplacées à Hamilton ». Ils contiennent des cases pour les montants d’investissement prévus en sol américain, les calendriers de production, les projections financières. La bureaucratie de la prédation est toujours très bien organisée.
Il y a quelque chose d’obscène dans la précision de ce formulaire. Sept pages pour demander à une entreprise canadienne de promettre qu’elle partira, en échange du droit de survivre encore un peu. C’est écrit proprement. C’est tamponné. C’est signé. Et ça reste de l’extorsion.
Les licenciements que personne ne compte vraiment
Les économistes parleront de « désindustrialisation sectorielle » et de « réallocation du capital ». Mais derrière chaque emploi perdu dans l’aluminium canadien, il y a un visage que cette analyse doit nommer. Martin Bouchard, 47 ans, opérateur de cuve à Arvida, a travaillé dans cette usine pendant 23 ans. Son père y a travaillé avant lui. Son salaire fait vivre une famille de quatre personnes. Son expertise — la lecture de la chaleur des cuves au son et à l’odeur du métal en fusion — est le genre de savoir qui prend vingt ans à acquérir et qui disparaît en une nuit quand une usine ferme. Ce n’est pas dans les chiffres du PIB. Ce n’est pas dans les modèles des économistes de Washington.
Et pourtant c’est ça, l’industrie canadienne de l’aluminium. Pas une ligne dans un tableur. Pas un actif sur un bilan. Des hommes et des femmes qui ont construit quelque chose qui mérite d’exister. La destruction de cela ne devrait pas être présentée comme une « option commerciale ».
L'automne 2025 : quand Washington a décroché le téléphone, puis l'a raccroché
Dominic LeBlanc et la négociation qui n’a jamais eu lieu
Dominic LeBlanc, ministre du Commerce Canada-États-Unis, a prononcé une phrase le 23 avril 2026 au colloque INTERSECT du Globe and Mail qui devrait être encadrée et accrochée dans chaque bureau à Ottawa : « En octobre, nous étions très proches d’une entente qui aurait significativement réduit ces tarifs sectoriels. » Très proches. Un accord en vue. Des mois de travail diplomatique. Des équipes de négociateurs des deux côtés. Et puis ? Donald Trump a regardé une publicité du gouvernement de l’Ontario — une pub anti-tarifs, diffusée sur les chaînes américaines — et il a décroché. Il a appelé ses négociateurs. Il a dit d’arrêter. Et les discussions se sont tues du jour au lendemain, en octobre 2025.
Une publicité télévisée. C’est pour ça que les travailleurs de l’aluminium canadien se retrouvent aujourd’hui à remplir des formulaires pour promettre de partir aux États-Unis. Pas à cause d’un déséquilibre commercial. Pas à cause d’une injustice économique documentée. À cause d’une publicité télévisée qui a froissé l’ego d’un homme. LeBlanc a dit que le Canada est prêt à reprendre les discussions « là où on en était en octobre ». La question est de savoir si Washington veut encore parler, ou si l’offre du registre fédéral est la réponse.
On reproche parfois au Canada d’être naïf dans ses relations avec Washington. Mais il faut nommer ce qui s’est passé : une négociation de bonne foi, menée pendant des mois, sabordée par caprice présidentiel. La naïveté n’est pas côté canadien.
Le « droit d’entrée » exigé avant même de parler
Radio-Canada a révélé ce que beaucoup suspectaient : Washington exige une liste de concessions du Canada avant d’accepter de revenir à la table des négociations formelles sur l’ACEUM — l’Accord Canada-États-Unis-Mexique, dont la révision est prévue en juillet 2026. Un « droit d’entrée », selon les sources consultées. Jamieson Greer, représentant américain au commerce, a exprimé publiquement son irritation concernant les restrictions provinciales sur l’alcool américain le 22 avril — allant jusqu’à évoquer des « mesures coercitives ». Le même jour où des travailleurs canadiens perdaient leurs emplois à cause des tarifs de 50 %. Les priorités de Washington sont claires. Elles ne sont juste pas canadiennes.
Mark Carney a dit, le 24 avril, que les tarifs sectoriels américains constituent une violation de l’ACEUM. Il a raison sur le fond. Mais la vérité juridique et la réalité du rapport de force sont deux choses différentes. On peut avoir raison et perdre quand même. Et l’offre du registre fédéral du 23 avril n’est pas conçue pour un pays qui a raison. Elle est conçue pour un pays qui a faim.
« Nous gagnons si vous perdez » — la doctrine Trump nommée par un avocat
Ce que Pellerin a dit que les diplomates ne disent pas
William Pellerin est avocat en droit commercial international. Il choisit ses mots avec précision. Quand il dit « Nous gagnons si vous perdez », il ne fait pas de la rhétorique. Il décrit une architecture politique délibérée. La stratégie commerciale de l’administration Trump n’est pas fondée sur l’idée que tout le monde peut gagner si les règles sont justes. Elle est fondée sur l’idée que la puissance économique américaine est un fait brut qui peut être utilisé comme arme — et que les partenaires commerciaux, même les alliés historiques, peuvent être traités comme des adversaires à soumettre.
Ce n’est pas une interprétation hostile. C’est ce que Trump lui-même a dit dans le bureau ovale le 24 avril, en parlant de sa stratégie commerciale : « Les constructeurs automobiles viennent du Canada. Ils viennent du Mexique, d’Allemagne, du Japon. » Le ton était celui de la satisfaction. Pas de la coopération. La satisfaction du prédateur qui voit sa proie bouger vers lui.
Je me souviens de ce que les manuels d’économie enseignaient sur le libre-échange : tout le monde gagne. Ça fait longtemps que Trump a jeté ces manuels. Ce qui m’inquiète, c’est que certains dirigeants canadiens semblent encore attendre que quelqu’un les ramasse.
Le précédent automobile et ce qu’il annonce pour l’aluminium
Trump a utilisé exactement la même tactique avec les constructeurs automobiles. Des tarifs dévastateurs. Puis une offre d’allègement conditionnelle à l’installation d’usines en sol américain. Et ça a fonctionné — partiellement. Certains constructeurs ont annoncé des investissements aux États-Unis. Certaines lignes de production ont bougé. Ce que Trump a appris avec l’automobile, il l’applique maintenant à l’aluminium et à l’acier. Et si ça fonctionne à nouveau, il l’appliquera à autre chose. La pharmaceutique. L’agroalimentaire. L’énergie. Il n’y a pas de secteur canadien à l’abri de cette logique, parce que cette logique n’a pas de limite sectorielle — elle a une limite géographique : tout ce qui n’est pas américain est une cible potentielle.
Et pourtant, personne dans la classe dirigeante canadienne ne semble prêt à nommer cela pour ce que c’est : une tentative délibérée de démanteler l’industrie manufacturière canadienne sur plusieurs années, par pression progressive, en utilisant l’accès au marché américain comme levier. On parle de « négociations difficiles ». De « semaine tumultueuse ». De « tactiques agressives ». Les mots sont toujours en deçà de la réalité.
Jean Simard a dit « mathématiques floues » — ce que ça révèle vraiment
Le calcul impossible qu’on demande aux entreprises canadiennes de faire
Jean Simard n’est pas un idéologue. Il est le PDG de l’Association de l’aluminium du Canada depuis des années. Il connaît le prix de l’aluminium sur les marchés mondiaux, les coûts de l’énergie hydraulique au Québec — parmi les plus bas du monde, ce qui est précisément pourquoi le Canada produit de l’aluminium primaire de façon compétitive — et la structure financière des grandes alumineries. Quand il dit « mathématiques floues », il pointe quelque chose de précis : l’offre américaine demande à des entreprises de s’engager à des investissements de plusieurs milliards de dollars sur des horizons de cinq à dix ans, dans un marché où le prix de l’aluminium fluctue de 30 à 60 % selon les cycles. C’est demander à quelqu’un de parier sa maison sur le cours d’une action volatile dont le régulateur est aussi le croupier.
L’électricité hydraulique du Québec, qui alimente les cuves d’électrolyse de l’aluminium primaire à un coût que nulle région américaine ne peut répliquer, est un avantage compétitif structurel que des milliards d’investissements en sol américain ne peuvent pas acheter. On ne transplante pas les rivières du Saguenay. On ne déplace pas les chutes Churchill. Le Canada a construit son industrie de l’aluminium sur une géographie. Et cette géographie n’est pas négociable.
C’est là que l’offre américaine révèle sa vraie nature : elle ne cherche pas à créer une industrie américaine viable. Elle cherche à détruire une industrie canadienne viable. La nuance est immense. L’une est de la politique industrielle. L’autre est de la prédation économique.
Cobden et le milliard immobilisé : la réalité des actifs industriels
Catherine Cobden l’a dit simplement, le 24 avril : « Une aciérie peut représenter jusqu’à un milliard de dollars ou plus d’actifs. C’est une valeur significative qu’on ne ferme pas, dont on ne verrouille pas les portes et n’éteint pas les lumières. » Derrière cette phrase de PDG, il y a une réalité industrielle que les analystes de Washington ignorent ou feignent d’ignorer. Les fours à arc électrique de l’aciérie Stelco à Hamilton, en Ontario, ont une durée de vie de trente à quarante ans. Les lignes de laminage ont été calibrées sur des décennies. Les équipes d’opérateurs ont développé des savoirs techniques qui ne figurent dans aucun manuel. On ne « déménage » pas tout cela. On l’abandonne. Et on repart de zéro ailleurs, avec un désavantage compétitif majeur, dans un marché contrôlé par celui qui vous a forcé à partir.
Et pourtant, des entreprises pourraient signer. Pas parce que c’est rationnel. Parce que 50 % de tarifs pendant assez longtemps peut rendre n’importe quelle décision irrationnelle apparemment sensée. C’est le génie pervers de la stratégie Trump : rendre le choix impossible assez longtemps pour que la capitulation devienne la seule option qui reste.
Carney dit « violation » — mais qui fait respecter quoi ?
L’ACEUM en juillet 2026 : une révision sous contrainte
Mark Carney a utilisé le mot « violation » le 24 avril, en parlant des tarifs sectoriels américains. C’est juridiquement défendable — l’ACEUM contient des dispositions sur les droits de douane bilatéraux qui sont difficilement compatibles avec des tarifs de 50 % justifiés par la section 232 de la loi américaine sur les expansions commerciales. Mais l’ACEUM est un accord entre trois parties souveraines. Son mécanisme de règlement des différends fonctionne sur des années, pas sur des semaines. Et en juillet 2026, quand la révision obligatoire s’ouvrira, c’est Washington qui dictera l’atmosphère des négociations.
Carney a dit que le Canada est prêt à entrer dans des négociations détaillées, ou à attendre si nécessaire. C’est une position diplomatique correcte. C’est aussi une position qui suppose que le temps joue en faveur du Canada. Mais le temps joue contre les travailleurs de Bécancour qui n’ont pas de salaire, et contre les équipes techniques qui se dispersent quand les usines ferment. La patience est un luxe que les diplomates peuvent se payer. Les opérateurs de cuve, non.
Je respecte Carney. Sa fermeté dans cette crise commerciale est réelle. Mais « attendre si nécessaire » est une phrase qui passe bien en conférence de presse et très mal dans une salle de pause d’usine à Arvida en novembre.
LeBlanc et la promesse de reprendre « là où on en était en octobre »
Dominic LeBlanc a répété, le 23 avril, que le Canada est prêt à reprendre les discussions là où elles s’étaient arrêtées en octobre 2025. C’est une position raisonnable. C’est aussi une position qui ignore que le contexte a fondamentalement changé depuis octobre. En octobre, Washington négociait. Aujourd’hui, Washington publie des notices unilatérales dans son registre fédéral en invitant les entreprises canadiennes à migrer. Ce ne sont pas les mêmes interlocuteurs. Ce ne sont pas les mêmes règles du jeu. Reprendre « là où on en était » suppose une continuité qui n’existe plus.
LeBlanc a reconnu que les tarifs sectoriels pourraient ne pas disparaître entièrement — « Trump n’a pas fait ça pour d’autres pays », a-t-il dit. C’est une concession importante à dire à voix haute. Elle signifie que la meilleure issue réaliste n’est pas le retour au libre-échange mais une réduction négociée de la pression. Et même ça, Washington conditionne à un « droit d’entrée » préalable.
Le piège dans le formulaire de sept pages
Ce que « immédiat » veut dire dans le registre fédéral américain
Le mot « immédiat » dans le titre de la notice du 23 avril est une construction rhétorique d’une précision remarquable. L’allègement tarifaire est immédiat — c’est-à-dire applicable dès l’approbation de la demande. L’investissement en sol américain, lui, est futur, conditionnel, progressif, soumis à révision discrétionnaire. Ce déséquilibre temporel est le cœur du piège. Une entreprise canadienne qui signe donne une promesse contraignante contre un allègement révocable. Elle engage son avenir industriel aux États-Unis contre une réduction temporaire d’une pression qui peut être réactivée à tout moment, par décret, par tweet, par caprice présidentiel.
La notice précise que les demandes seront évaluées sur une base « discrétionnaire » — c’est le mot de Cobden, repris de l’analyse du document. Discrétionnaire signifie que l’administration américaine garde le droit de refuser, de modifier, de retirer l’allègement sans recours formel. C’est un contrat où une seule partie a le droit de changer les termes. Dans n’importe quel autre contexte, on appellerait ça un accord inéquitable. Dans le contexte de la politique commerciale de Trump, on l’appelle une offre.
Je me demande si les juristes canadiens qui liront ce formulaire ressentiront la même nausée que moi. Pas de la nausée devant sa légalité — il est probablement légal. De la nausée devant son audace. Il a été conçu par quelqu’un qui sait exactement ce qu’il fait.
Le précédent : ce qui arrive aux entreprises qui ont dit oui
Dans le secteur automobile, des entreprises ont accepté des arrangements similaires sous pression tarifaire américaine. Certaines ont annoncé des investissements. Certains de ces investissements ont été réalisés. D’autres sont restés des annonces. Mais ce que personne ne comptabilise proprement, c’est ce qui s’est passé au Canada pendant ce temps : les lignes de production qui n’ont pas été renouvelées, les embauches qui n’ont pas eu lieu, les sous-traitants qui ont fermé parce que leur donneur d’ordre principal avait redirigé ses investissements vers le sud. La désindustrialisation par contagion ne fait pas les manchettes. Elle se produit lentement, dans des villes dont les noms ne figurent pas dans les communiqués de presse.
Et pourtant — c’est exactement ce que cette notice est conçue à produire dans l’aluminium et l’acier. Pas une migration industrielle dramatique du jour au lendemain. Une migration graduelle, légalement encadrée, avec des formulaires bien remplis et des signatures volontaires, qui laissera dans dix ans des régions entières à chercher ce qu’elles sont encore censées faire.
Le silence des provinces : Québec, Ontario et l'absence criante
François Legault et Doug Ford face à une menace existentielle
L’aluminium primaire canadien est produit à 90 % au Québec. Les grandes alumineries — Rio Tinto Alcan à Arvida, Alma, Bécancour, Baie-Comeau — emploient directement environ 8 500 travailleurs, et font vivre une chaîne d’approvisionnement régionale qui multiplie ce chiffre par cinq ou six. La région du Saguenay–Lac-Saint-Jean a construit son identité économique sur l’aluminium depuis un siècle. Une notice publiée dans le registre fédéral américain le 23 avril 2026 menace cet édifice de façon directe, concrète, documentée.
Or le premier ministre François Legault n’a pas fait de déclaration publique spécifique sur cette notice dans les jours suivant sa publication. Doug Ford, dont la province abrite une part significative de la production canadienne d’acier, a été davantage vocal — mais principalement sur les négociations commerciales générales, pas sur cette offre précise. L’absence de voix provinciale forte face à un mécanisme qui cible spécifiquement leurs industries est un silence qui a des conséquences. Les entreprises qui évalueront cette offre le feront dans un vide de signal politique clair.
Où est la colère? Pas la colère rhétorique des conférences de presse. La colère qui dit : si une seule aluminerie québécoise signe ce formulaire, il y aura des comptes à rendre. Cette colère-là, je ne l’entends pas encore.
L’énergie hydraulique comme souveraineté industrielle
Il y a un argument que le Canada n’utilise pas assez frontalement : l’aluminium primaire canadien est l’aluminium le moins carboné du monde occidental, parce qu’il est produit avec de l’électricité hydraulique renouvelable. Son empreinte carbone par tonne est environ quatre fois inférieure à celle de l’aluminium produit en Chine, et significativement inférieure à ce que des alumineries américaines alimentées au gaz naturel pourraient produire. Dans un monde qui prétend vouloir décarboner l’industrie, l’aluminium québécois n’est pas seulement une question commerciale canadienne. C’est une ressource stratégique pour la transition énergétique occidentale.
Le gouvernement Carney devrait porter cet argument à Washington avec une intensité que je n’ai pas encore vue. Détruire l’industrie canadienne de l’aluminium pour reconstruire une industrie américaine plus carbonée n’est pas une victoire pour l’Occident — c’est une victoire pour Pékin, qui produit plus de 60 % de l’aluminium mondial dans des conditions environnementales que personne ne veut nommer à voix haute. Si Trump veut réduire la dépendance américaine à l’aluminium chinois, il devrait protéger Arvida, pas la vider.
Et pourtant, certains pourraient signer
La logique de la survie à court terme contre la souveraineté industrielle
Il faut être honnête. Certaines entreprises canadiennes vont évaluer sérieusement cette offre. Pas par naïveté. Pas par trahison. Parce que 50 % de tarifs pendant assez longtemps transforme n’importe quelle décision intenable en décision compréhensible. Un PDG qui voit ses marges disparaître, ses clients américains se retourner vers des fournisseurs nationaux, et ses banquiers commencer à poser des questions difficiles n’a pas le luxe d’attendre que la géopolitique se stabilise. Il a des employés à payer le 15 et le 30 du mois. Il a des créanciers. Il a un conseil d’administration.
Cette réalité ne justifie pas l’offre américaine. Elle l’explique. Et c’est précisément pourquoi le gouvernement canadien doit rendre le coût de la signature plus élevé que le coût de la résistance — par des soutiens financiers directs aux secteurs sous pression, par des contrats publics préférentiels, par des signaux clairs que l’État canadien se porte garant de la survie de ces industries pendant la durée de la tempête tarifaire. Sans ces outils, Ottawa demande aux entreprises canadiennes d’être patriotes avec leur propre faillite. C’est une demande injuste.
Et pourtant, si une grande aluminerie signe, personne ne pourra vraiment lui en vouloir. Ce sera le résultat d’une politique américaine conçue pour rendre la résistance insoutenable. La faute n’est pas dans la capitulation — elle est dans les conditions qui la rendent inévitable.
Le modèle de résistance qui existe déjà
Il y a des précédents de résistance réussie à des pressions tarifaires américaines. Lors de la guerre commerciale de 2018-2019, sous le premier mandat Trump, le Canada a maintenu une position ferme sur l’aluminium et l’acier, couplée à des contre-mesures tarifaires ciblées sur des produits politiquement sensibles dans des États clés américains — les cornichons de Pennsylvanie, l’acier de l’Ohio, le jus d’orange de Floride. Cette stratégie a fonctionné. Les tarifs ont été levés en mai 2019. Non pas parce que Washington a changé d’avis sur le fond, mais parce que la pression s’est faite trop coûteuse politiquement.
La différence en 2026, c’est que Trump est à son deuxième mandat sans contrainte électorale immédiate, et que la structure des contre-mesures canadiennes doit être repensée dans ce nouveau contexte. Mais le principe reste valide : la résistance peut fonctionner si elle est cohérente, durable, et douloureuse pour les bons intérêts politiques américains. Les restrictions provinciales sur l’alcool américain — que Greer veut voir levées — en sont une illustration imparfaite mais réelle.
Ce que cette offre dit de nous
Le miroir que Washington nous tend
Il y a quelque chose que nous devons regarder en face. Cette offre est possible parce que Washington croit — probablement avec raison — que la pression économique finira par l’emporter sur la résistance politique. Ce calcul américain n’est pas fondé sur une mauvaise lecture de la réalité canadienne. Il est fondé sur une observation : chaque fois que la douleur économique devient assez aiguë, les intérêts à court terme tendent à l’emporter sur les positions à long terme. C’est vrai aux États-Unis. C’est vrai au Canada. C’est vrai partout.
Nous consommons des produits fabriqués en Chine dans des conditions que nous condamnons officiellement. Nous achetions du pétrole russe par intermédiaires après 2022, le temps que l’indignation se transforme en habitude. Nous avons signé des accords commerciaux avec des régimes autoritaires au nom de la stabilité des approvisionnements. Et aujourd’hui, nous regardons des entreprises canadiennes évaluer si elles devraient promettre de partir aux États-Unis pour survivre encore quelques trimestres. Nous sommes tous, d’une façon ou d’une autre, comptables de l’état d’une économie nationale qui n’a pas créé assez de redondance, assez de diversification, assez d’armure pour absorber ce choc sans vaciller.
Ce n’est pas une accusation contre les Canadiens. C’est un constat sur vingt ans de politique commerciale trop confortable. Nous avons construit notre prospérité sur l’hypothèse que les règles tiendraient. Elles ne tiennent plus. Et nous découvrons ça maintenant, en temps réel, au pire moment.
La complicité du silence ordinaire
Pendant que les PDG d’associations industrielles témoignent devant des caméras, pendant que les ministres répètent que le Canada est « prêt à négocier », pendant que les avocats en droit commercial décrivent « des licenciements massifs » à leurs clients — la plupart d’entre nous font autre chose. Nous regardons nos téléphones. Nous consommons des actualités sur la tarification. Nous disons que c’est grave. Et nous attendons que quelqu’un d’autre règle ça. Ce n’est pas une défaillance morale. C’est la structure normale de l’attention collective dans des sociétés libérales. Mais elle crée un espace dans lequel une notice de sept pages dans un registre fédéral américain peut faire des dégâts considérables sans que personne ne crie.
Et pourtant, si ces usines ferment — pas toutes, mais quelques-unes, progressivement, dans l’indifférence organisée — la question n’est pas de savoir qui a signé le formulaire. La question est de savoir pourquoi personne n’a fait assez de bruit pour que signer le formulaire soit impensable.
Conclusion : la dernière chose que personne ne veut dire
Ce qui se passe si rien ne change d’ici juillet 2026
La révision de l’ACEUM s’ouvrira en juillet 2026. D’ici là, les tarifs de 50 % restent en place. Le formulaire de migration industrielle reste ouvert. Et la pression s’accumule, semaine après semaine, dans les salles de réunion des grandes alumineries et des aciéries. Si le Canada arrive à juillet sans avoir obtenu d’allègement sectoriel significatif, et si des entreprises ont commencé à signer, la révision de l’ACEUM ne sera plus une négociation d’égaux. Ce sera une négociation entre un pays qui a résisté et un pays qui a commencé à plier. Washington le sait. C’est pourquoi cette offre a été publiée maintenant, pas après juillet.
Le calendrier n’est pas un hasard. Il est une pression supplémentaire sur la table des négociations avant même que la table existe officiellement. C’est ça, la vraie sophistication de cette stratégie — elle ne détruit pas le Canada frontalement. Elle l’affaiblit assez pour que les Canadiens eux-mêmes fassent le travail, dans leurs propres salles de conseil d’administration, avec leurs propres stylos, sur des formulaires en anglais de sept pages.
Je ne sais pas comment cette histoire finit. Mais je sais ce que je lis dans cette notice : la conviction américaine que le Canada finira par céder. Ce qui me hante, c’est que cette conviction n’est pas entièrement infondée. Et c’est ça, la vraie blessure — pas le formulaire, pas les tarifs, pas Trump. La blessure, c’est que nous ne sommes pas encore sûrs d’avoir tort.
La phrase que Carney devrait prononcer — et ne prononce pas encore
Il manque une phrase dans le discours canadien actuel. Pas « nous sommes prêts à négocier ». Pas « c’est une violation de l’ACEUM ». Pas « nous attendons si nécessaire ». La phrase qui manque est celle-ci : aucune entreprise canadienne de l’aluminium ou de l’acier ne partira aux États-Unis sans que nous ayons épuisé tous les outils à notre disposition pour rendre ce départ inutile. C’est une phrase politique. Elle engage. Elle contraint. Elle peut se retourner contre celui qui la prononce si les outils ne suivent pas. C’est peut-être pour ça qu’elle n’a pas encore été dite.
Mais sans elle, la notice du 23 avril reste dans le registre fédéral américain. Les formulaires restent ouverts. Et quelque part dans une salle de conseil d’administration, un PDG regarde ses chiffres du troisième trimestre et commence à calculer.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources principales
Sources complémentaires
CBC News — Trump called off trade talks with Canada citing Ontario anti-tariff ad (octobre 2025)
Association de l’aluminium du Canada — données sectorielles sur la production et l’emploi
Association canadienne des producteurs d’acier — données sur les actifs industriels
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