Un tweet d’insatisfaction contre des missiles de croisière
Donald Trump a déclaré être « dissatisfied » — insatisfait — du plan iranien concernant la réouverture du détroit d’Ormuz. Une formulation étrange. Presque bureaucratique dans sa retenue. L’homme qui menaçait l’Iran de « destruction totale » sur X en 2019, qui avait promis une réponse « disproportionnée » à toute agression, dit aujourd’hui qu’il est « mécontent ». Le mot choisi dit tout sur le rapport de forces réel. On n’est « mécontent » que de quelqu’un dont on dépend. On n’est « mécontent » que lorsqu’on ne peut pas simplement imposer sa volonté. L’insatisfaction de Trump, c’est l’aveu habillé en posture.
L’Iran, de son côté, joue un jeu plus subtil et plus dangereux. Rouvrir le détroit — après l’avoir implicitement ou explicitement fermé comme levier — c’est montrer qu’on contrôle le robinet dans les deux sens. C’est une démonstration de puissance déguisée en geste de bonne volonté. Téhéran ne rouvre pas le détroit parce qu’il cède. Téhéran rouvre le détroit pour prouver qu’il peut le fermer. La nuance est fondamentale. Trump, ou ses conseillers, l’ont compris. D’où l’insatisfaction. D’où la nervosité à peine masquée sous le mot propre.
Je relis cette formulation — « dissatisfied » — et quelque chose me serre dans la gorge. Pas la rage. Quelque chose de plus froid. La reconnaissance. L’Iran a gagné cette séquence diplomatique sans tirer un seul coup de feu. Il a montré sa force en proposant d’être raisonnable. Et nous, en Occident, nous allons appeler ça une désescalade.
Les négociations nucléaires comme arrière-plan brûlant
Ce ballet autour d’Ormuz ne se passe pas dans un vide. Il se joue en parallèle des négociations nucléaires entre Washington et Téhéran — des négociations dont les cinquième et sixième rounds ont eu lieu à Rome et Moscou en 2025, dans une atmosphère que les diplomates décrivent comme « constructive » avec ce talent pour l’euphémisme qui caractérise ceux qui ne veulent pas admettre qu’ils n’avancent pas. L’Iran enrichit toujours de l’uranium à 60% de pureté. Le seuil militaire commence à 90%. La distance entre les deux n’est plus qu’une question de semaines si Téhéran décidait d’accélérer. Ce contexte est le vrai fond sonore de la crise du détroit. Chaque mouvement sur l’eau est aussi un message sur le nucléaire. Chaque menace sur les pétroliers est une pression supplémentaire sur les négociateurs américains.
Et pourtant, Trump a retiré les États-Unis de l’accord nucléaire JCPOA en 2018 — l’accord qu’Obama avait arraché au terme de dix-huit mois de négociations, que l’Europe avait soutenu, que l’AIEA validait. Il l’a appelé « le pire accord de l’histoire ». Il a brisé le seul cadre qui contenait le programme nucléaire iranien. Et maintenant il est « mécontent » des conséquences. Le lien de causalité est si direct qu’il en devient presque douloureux à regarder en face. Presque.
Le pétrole du Golfe, le sang de l'économie mondiale
Vingt pour cent. Compter ce que ça signifie vraiment.
Vingt pour cent du pétrole mondial. La formulation est si répétée qu’elle a perdu sa chair. Reprenons. L’Arabie saoudite exporte environ 6,5 millions de barils par jour via le détroit. Les Émirats arabes unis, 2,5 millions. L’Irak, 3,5 millions. Le Koweït, 2 millions. Le Qatar — premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié — fait passer la quasi-totalité de sa production par Ormuz. En 2024, le volume total transitant par le détroit était estimé à 21 millions de barils par jour. Vingt et un millions de barils. Chaque jour. Si ce flux s’arrête quarante-huit heures, les réserves stratégiques mondiales commencent à être sollicitées. Si ça dure une semaine, des industries s’arrêtent. Si ça dure un mois, on parle de récession globale.
Ilham, 34 ans, mère de trois enfants à Amman en Jordanie, n’a pas de pétrole chez elle. Elle a une cuisine à gaz et une voiture d’occasion qui lui permet d’emmener ses enfants à l’école. Si le prix du gasoil double en deux semaines — comme cela s’est produit en simulation lors des exercices de crise menés par l’AIE en 2022 — elle devra choisir entre rouler et manger. Elle ne sait pas ce qu’est le détroit d’Ormuz. Elle sait ce qu’est la fin du mois. Ces deux réalités sont désormais la même réalité.
C’est ça que les discussions géopolitiques sur Ormuz évacuent systématiquement. Le visage d’Ilham. Les calculs d’Ilham. Son droit de ne pas subir les conséquences d’une guerre de nerfs entre Washington et Téhéran. Nous parlons de barils, de points de base, de tensions géopolitiques. Nous ne parlons pas d’Ilham. C’est notre façon de nous protéger de ce que nous avons construit.
Les monarchies du Golfe prises en otage
L’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane — MBS, l’homme qui a ordonné l’assassinat de Jamal Khashoggi dans le consulat d’Istanbul le 2 octobre 2018, qui a été condamné par la CIA dans son propre rapport de novembre 2021 — cette même Arabie saoudite est désormais otage du détroit qu’elle ne contrôle pas. Riyad a investi des dizaines de milliards de dollars dans le développement d’une route alternative — l’oléoduc Est-Ouest, dit « Petroline », qui permet de transporter 4,8 millions de barils par jour vers la mer Rouge en contournant Ormuz. Mais cette capacité est insuffisante. Insuffisante pour compenser une fermeture totale. Insuffisante pour rassurer les marchés. Et la mer Rouge elle-même est devenue dangereuse depuis que les Houthis — financés, armés, dirigés depuis Téhéran — ont transformé les eaux yéménites en zone de guerre depuis novembre 2023, ciblant des dizaines de navires commerciaux.
Et pourtant, MBS a rencontré des émissaires iraniens à Pékin en mars 2023. L’Arabie saoudite et l’Iran ont rétabli leurs relations diplomatiques, rompues depuis 2016. Riyad a choisi la survie économique sur la confrontation idéologique. C’est un aveu. L’aveu que même la puissance de feu saoudienne — les F-15, les missiles Patriot, les drones achetés aux Américains — ne protège pas contre une fermeture d’Ormuz. Personne ne peut se battre contre une fermeture d’Ormuz. C’est pourquoi l’Iran la garde comme ultime option. Et c’est pourquoi elle suffit.
L'architecture de la menace iranienne — comment Téhéran tient le monde
Les Gardiens et leurs petits bateaux rapides
La marine des Gardiens de la révolution islamique n’est pas une marine conventionnelle. Elle ne cherche pas à gagner une bataille navale classique contre la Cinquième flotte américaine basée à Bahreïn — une flotte avec des porte-avions, des destroyers Aegis, des sous-marins nucléaires. Elle cherche à rendre un passage impossible à utiliser sans pertes inacceptables. La doctrine s’appelle « guerre asymétrique dans le détroit » et elle repose sur quatre piliers : des essaims de vedettes rapides armées de missiles antinavires, des mines sous-marines pré-positionnées, des missiles sol-mer lancés depuis les côtes iraniennes, et des drones kamikazes dont l’Iran est devenu l’un des premiers producteurs mondiaux — exportés jusqu’en Russie, utilisés contre des civils ukrainiens à Kyiv depuis l’automne 2022.
En avril 2024, l’Iran a lancé plus de 300 drones et missiles contre Israël. La plupart ont été interceptés. Mais la démonstration n’était pas l’efficacité — c’était la capacité. Téhéran a montré ce dont il était capable à grande échelle, en coordination, de nuit. La même logique vaut pour Ormuz. Les Gardiens n’ont pas besoin de fermer hermétiquement le détroit. Ils ont besoin de le rendre suffisamment dangereux pour que les compagnies d’assurance maritime refusent de couvrir les cargaisons. Quand Lloyd’s de Londres dit « zone de risque de guerre » — comme il l’a fait pour la mer Rouge en janvier 2024 — les navires s’arrêtent d’eux-mêmes. Pas besoin d’un seul tir.
Il y a quelque chose de glaçant dans cette mécanique. L’Iran n’a même pas besoin de combattre. Il suffit de menacer de manière crédible. Et sa crédibilité, il l’a construite pendant quarante ans — en prenant des otages, en finançant des milices, en tirant des missiles, en attendant. La patience comme stratégie. Le temps comme arme. C’est ça qui me tient éveillé.
Le prix de la crédibilité : quarante ans de terreur calculée
La République islamique d’Iran a été fondée sur une logique de confrontation avec l’Occident. Le 4 novembre 1979, soixante-six diplomates américains ont été pris en otage à l’ambassade de Téhéran. Ils y resteront 444 jours. L’ayatollah Khomeini a compris avant tous ce que signifiait tenir des Américains en captivité : l’impunité. Carter a perdu l’élection. L’opération de sauvetage — Eagle Claw — a échoué dans le désert le 24 avril 1980, avec huit soldats américains tués dans un accident d’hélicoptère. Téhéran a appris cette leçon-là et ne l’a jamais oubliée : l’Amérique hésite. L’Amérique calcule ses pertes. L’Amérique ne peut pas se permettre un autre Vietnam.
Depuis lors, l’Iran a construit méthodiquement, patiemment, sa capacité de nuisance. Le Hezbollah au Liban — 150 000 missiles pointés sur Israël selon les estimations de l’IDF. Les Houthis au Yémen — qui ont coulé ou endommagé des dizaines de navires commerciaux en quelques mois. Le Jihad islamique à Gaza. Les milices chiites en Irak qui ont attaqué des bases américaines 165 fois entre octobre 2023 et janvier 2024 selon le Pentagone. Téhéran a construit un empire de la menace plausible, financé à bas coût, impossible à décapiter sans déclencher une guerre régionale que personne ne veut. Et Ormuz est le joyau de cette couronne.
Zelensky, Ukraine et la connexion iranienne : le monde est une seule guerre
Les drones qui tuent à Kyiv viennent de Téhéran
Volodymyr Zelensky, 47 ans, ancien comédien devenu symbole de résistance, dort — quand il dort — dans un bunker sous le palais présidentiel de Kyiv. Depuis l’automne 2022, les drones Shahed-136 — fabriqués en Iran, baptisés « Géranium » par les Russes pour masquer leur origine — ont frappé des dizaines de villes ukrainiennes. Centrales électriques. Hôpitaux. Immeubles résidentiels. Le bruit caractéristique du moteur à pistons du Shahed — un bourdonnement grave et régulier que les Ukrainiens ont appris à reconnaître dans leur sommeil — est devenu la bande sonore de leur terreur nocturne. Olena, 28 ans, institutrice à Kherson, dit qu’elle réveille ses enfants chaque fois qu’elle entend ce son, même à 3 heures du matin, même s’il s’avère que c’est un camion sur l’autoroute. « Le corps ne sait plus faire la différence », dit-elle. « Le corps a décidé d’avoir peur tout le temps. »
L’Iran fournit à la Russie de Poutine les armes qui tuent les Ukrainiens. L’Iran menace simultanément de fermer le détroit par lequel transite le pétrole qui finance les économies occidentales qui soutiennent l’Ukraine. Ce n’est pas une coïncidence. C’est une stratégie cohérente de déstabilisation globale. Moscou, Téhéran, Pékin : trois capitales dont les intérêts convergent autour d’un objectif commun — affaiblir l’Occident, pas nécessairement le détruire, mais le saigner suffisamment pour qu’il lâche ses alliés un à un. L’Ukraine d’abord. Taïwan ensuite, peut-être. La question n’est pas complotiste. Elle est documentée par des traités, des livraisons d’armes, des votes à l’ONU, des déclarations officielles.
Et pourtant nous continuons à traiter ces crises comme séparées. Ormuz d’un côté. L’Ukraine de l’autre. Gaza ailleurs. Les Houthis en marge. Nous n’avons pas de vocabulaire politique pour dire que c’est la même guerre avec des fronts différents. Alors nous n’utilisons pas ce vocabulaire. Nous préférons l’inconfort géré à la vérité inconfortable.
Poutine a besoin d’Ormuz autant que l’Iran a besoin de Poutine
La Russie vend son pétrole depuis 2022 en contournant les sanctions occidentales — via l’Inde, via la Chine, via des « navires fantômes » sans pavillon identifiable qui traversent des eaux internationales en coupant leurs transpondeurs. En 2024, Moscou a exporté environ 7,5 millions de barils par jour de pétrole et de produits pétroliers malgré toutes les sanctions. Une partie significative de ces revenus — estimés entre 15 et 20 milliards de dollars par mois — finance directement la guerre en Ukraine. Les chars. Les missiles. Les soldats à 2 000 dollars le mois pour les mobilisés. Cette mécanique fonctionne parce que les prix du pétrole restent élevés. Ils restent élevés parce qu’Ormuz reste une menace. La boucle est fermée. Poutine a intérêt à ce que Téhéran maintienne la pression sur le détroit. Téhéran a intérêt à ce que Poutine survive pour continuer d’acheter ses armes et de lui offrir une couverture diplomatique au Conseil de sécurité. Ce n’est pas une alliance formelle. C’est une symbiose de survie.
Et Trump, dans tout ça, dit qu’il est « mécontent ». Il l’est peut-être sincèrement. Mais l’insatisfaction n’est pas une politique étrangère. Elle n’est pas une stratégie. Elle n’est pas dissuasion. Elle n’est pas une protection pour Olena à Kherson ni pour Ilham à Amman ni pour les équipages des pétroliers qui traversent Ormuz à 6 nœuds en regardant les côtes iraniennes sur leur radar.
La fausse réouverture : comprendre le piège diplomatique de Téhéran
Rouvrir ce qu’on n’a jamais officiellement fermé
Voici ce qu’il faut comprendre sur la « réouverture » du détroit d’Ormuz dont parle Trump : l’Iran n’a jamais officiellement fermé le détroit. La menace a été brandied. Des exercices militaires ont été menés à grande échelle — en 2012, en 2019, en 2023. Des navires ont été saisis — le pétrolier britannique Stena Impero en juillet 2019, le pétrolier sud-coréen Hankuk Chemi en janvier 2021. Des mines ont été posées sur des tankers en 2019 dans le golfe d’Oman — les États-Unis ont accusé l’Iran, Téhéran a nié. Mais une fermeture officielle, déclarée, totale ? Jamais. Parce que ce serait un acte de guerre. Parce que ça déclencherait une intervention militaire américaine. Parce que l’Iran n’en a pas besoin.
La menace suffit. La menace est l’arme. Quand l’Iran dit « nous pourrions fermer le détroit », les primes d’assurance maritime bondissent. Les prix du pétrole augmentent. Les chefs d’État occidentaux convoquent des réunions d’urgence. Tout ça sans qu’un seul tir ait eu lieu. Et quand l’Iran dit ensuite « nous allons rouvrir le détroit » — comme s’il était fermé — c’est le même mécanisme à l’envers. Il s’octroie le crédit d’une désescalade qu’il a lui-même fictionnalisée. Trump est « mécontent » de ça parce qu’il a compris le jeu. Ou parce que ses conseillers le lui ont expliqué. Ou les deux.
Il y a quelque chose de presque admirable dans la sophistication de ce mensonge structurel. L’Iran n’a pas besoin de mentir sur les faits. Il lui suffit de redéfinir le cadre dans lequel les faits existent. La « réouverture » d’un détroit jamais officiellement fermé — c’est du Orwell en format géopolitique. Et nous, nous discutons des modalités de cette réouverture comme si elle était réelle. Nous avons accepté les termes du débat qu’ils ont choisis.
Pourquoi Trump ne peut pas « régler » Ormuz
Donald Trump aime les deals. Il a fondé son identité politique sur cette image — le négociateur, l’homme qui conclut. Il a dit qu’il réglerait la guerre en Ukraine en vingt-quatre heures. Elle dure depuis plus de trois ans. Il a dit qu’il ferait la paix au Proche-Orient. Gaza brûle. Il dit maintenant qu’il est « mécontent » du plan iranien sur Ormuz — ce qui implique qu’il existe un plan iranien qu’il pourrait approuver s’il était différent. Cette logique du deal appliquée au détroit d’Ormuz révèle une incompréhension fondamentale de ce qu’est cette crise. L’Iran ne cherche pas un accord sur Ormuz. Il cherche la levée des sanctions. Il cherche la reconnaissance de son droit à enrichir de l’uranium. Il cherche la fin de la présence militaire américaine dans le Golfe. Ce ne sont pas des positions de négociation. Ce sont des conditions existentielles pour le régime des mollahs.
Et Trump — qui a renforcé les sanctions en 2018, qui a tué Soleimani en 2020, qui a promis une « pression maximale » — n’est pas en position de les accorder sans se renier totalement. Ce n’est pas une critique. C’est une contrainte structurelle. Il n’y a pas de deal possible sur Ormuz sans deal sur le nucléaire. Il n’y a pas de deal sur le nucléaire sans levée de sanctions. Et il n’y a pas de levée de sanctions sans garanties vérifiables que l’Iran ne construira pas la bombe. L’Iran ne donnera pas ces garanties. La boucle est verrouillée.
L'Europe absente, et ce que son absence coûte
Bruxelles a regardé passer les tankers sans rien dire
L’Europe importe environ 14% de son pétrole du Golfe Persique. Depuis 2022, elle a réduit sa dépendance au pétrole russe — elle a augmenté ses importations depuis l’Arabie saoudite, les Émirats, l’Irak. Tout ce pétrole de remplacement passe par Ormuz. L’ironie est cruelle : en cherchant à se sevrer de Moscou, l’Europe s’est rendue plus vulnérable à Téhéran. Elle a remplacé une dépendance par une autre, plus volatile, moins prévisible, tenue par un régime qui finance des milices qui tuent des soldats des pays de l’OTAN par milices interposées en Irak et en Syrie.
Et pourtant, l’Europe n’a pas de politique cohérente sur Ormuz. Il y a des déclarations. Des condamnations. Des « préoccupations profondes » exprimées par Josep Borrell, ancien Haut Représentant pour les affaires étrangères, dont les déclarations avaient la texture du coton et l’efficacité du même matériau contre une mine sous-marine. L’opération Aspides — déployée en mer Rouge début 2024 pour protéger la navigation commerciale des attaques houthies — est un début. C’est un début. Après quarante ans de menaces iraniennes sur le détroit, un début en 2024, c’est aussi une confession de retard.
Je pense à Ursula von der Leyen annonçant des « sanctions robustes » contre l’Iran pour ses livraisons de drones à la Russie. Des sanctions. Contre un pays qui enrichit de l’uranium à 60%, qui tient le pétrole mondial en otage, qui finance une guerre en Europe. Des sanctions. Il doit y avoir un mot pour ce décalage entre la gravité d’une menace et la légèreté de la réponse. Je ne le trouve pas. Peut-être parce qu’il n’existe pas encore.
Le moment où l’Europe devrait choisir
La vraie question n’est pas ce que Trump pense du plan iranien. La vraie question est : qu’est-ce que l’Europe est prête à faire si l’Iran ferme effectivement le détroit ? Pas menace. Fermeture réelle. Quarante-huit heures. Soixante-douze heures. Une semaine. Quelles réserves stratégiques ? Quelle capacité militaire de réouverture forcée ? Quelle solidarité avec les partenaires du Golfe ? L’Europe n’a pas de réponse prête. Elle a des plans de contingence dans des tiroirs que personne ne veut ouvrir parce qu’ouvrir ces tiroirs signifierait admettre la gravité du risque.
Khalid, 52 ans, capitaine d’un pétrolier battant pavillon maltais qui transporte du brut saoudien vers Rotterdam, a traversé le détroit d’Ormuz 47 fois en douze ans. Il dit que l’atmosphère a changé. « Avant, on regardait les côtes iraniennes sur le radar et on continuait. Maintenant, on les regarde différemment. On sait qu’il y a des batteries de missiles là-bas. On sait que les Gardiens patrouillent. On fait le trajet. Mais on est moins sûrs d’en revenir que nous l’étions. » Il dit ça sans drama. Comme un fait. Sa gorge se serre un peu à certains endroits du passage. Il ne le dit pas. Ses mains sur le gouvernail le disent à sa place.
La Chine silencieuse qui gagne pendant que les autres se disputent
Pékin achète le pétrole iranien et attend
Il y a un grand absent dans cette histoire, et son absence est bruyante comme une accusation. La Chine importe environ 90% de son pétrole en provenance du Moyen-Orient, dont une part significative d’Iran — officiellement sous sanctions, officieusement via des intermédiaires à des prix décotés de 15 à 20%. Pékin est le premier acheteur de pétrole iranien. Sans la Chine, les sanctions américaines suffocaient Téhéran. Avec la Chine, elles sont une gêne manageable. C’est Xi Jinping — l’architecte de cet arrangement — qui a le plus intérêt à ce que la situation dans le Golfe reste instable sans dégénérer en guerre ouverte. Instable : les prix du pétrole montent, ses adversaires américains sont distraits, son approvisionnement en brut iranien à tarif préférentiel se poursuit. Stable : pas de conflagration militaire qui fermerait effectivement ses routes d’approvisionnement.
La Chine a négocié la réconciliation entre l’Iran et l’Arabie saoudite en mars 2023. Elle se positionne comme puissance pacificatrice dans une région où les États-Unis ont été pendant cinquante ans le gendarme. Elle ne veut pas la paix. Elle veut l’image de la paix. La différence est fondamentale et Pékin la cultive avec une maestria que l’Occident observe avec un mélange d’admiration et d’impuissance. Pendant que Trump tweete son insatisfaction et que l’Europe condamne avec vigueur, la Chine signe des accords pétroliers, construit des ports, prête de l’argent, attend.
C’est là que la mécanique devient proprement vertigineuse. L’adversaire de l’Occident — Pékin — finance l’adversaire de l’Occident — Téhéran — qui menace la route maritime dont dépend l’Occident. Et l’Occident se dispute sur les modalités de sa réponse pendant que les pièces sont déplacées. On vit pour se battre, on se bat pour vivre — mais eux ont choisi un troisième chemin : laisser les autres se battre et vivre de leurs batailles.
Le pétrole iranien qui finance tout ce que nous haïssons
Revenons aux chiffres. En 2024, l’Iran a exporté en moyenne 1,5 à 1,7 million de barils par jour — principalement vers la Chine — malgré les sanctions américaines. À 80 dollars le baril, c’est environ 45 milliards de dollars par an de revenus pétroliers. Ce sont ces revenus qui financent les Gardiens de la révolution. Les Gardiens financent le Hezbollah — budget annuel estimé entre 700 millions et 1 milliard de dollars selon le Trésor américain. Ils financent les Houthis — armement, entraînement, intelligence. Ils financent les milices irakiennes qui ont tué des soldats américains. Ils financent la production de drones qui tuent des Ukrainiens.
La chaîne causale est directe. Documentée. Non contestée. Chaque baril de pétrole iranien acheté par la Chine finance une partie de la destruction de l’Ukraine, de la déstabilisation du Liban, des attaques contre des navires en mer Rouge. Et la Chine continue d’acheter. Et les sanctions ne changent pas fondamentalement. Et Trump dit qu’il est mécontent. Et l’Europe condamne. Et Khalid traverse le détroit avec les mains crispées sur le gouvernail.
Ce que l'histoire a déjà décidé — les précédents qu'on refuse de regarder
La guerre des pétroliers, 1984-1988 : quand ça a failli exploser
Nous avons déjà vécu ça. Entre 1984 et 1988, pendant la guerre Iran-Irak, 451 navires commerciaux ont été attaqués dans le Golfe Persique. Les deux camps ciblaient les pétroliers pour priver l’adversaire de revenus. L’Iran a posé des mines. A attaqué des tankers avec des hélicoptères. A tiré des missiles depuis ses côtes. Les États-Unis ont escorté des pétroliers koweïtiens « reflotés » sous pavillon américain. En avril 1988, la marine américaine a mené l’opération Mantis — la plus grande bataille navale de surface américaine depuis la Seconde Guerre mondiale — en réponse à la pose de mines iraniennes qui avait endommagé une frégate américaine. En une journée, la marine américaine a coulé deux frégates iraniennes, un bateau-canon et endommagé plusieurs autres bâtiments. L’Iran a reculé. Mais il n’a pas oublié.
Il a tiré la leçon inverse : ne pas affronter la marine américaine en bataille rangée. Développer des capacités asymétriques. Des essaims de petites embarcations rapides. Des mines sophistiquées. Des missiles antinavires à longue portée. Des drones. Quarante ans plus tard, l’Iran peut encore perdre une bataille navale classique contre la Cinquième flotte. Mais il peut rendre le coût de cette bataille suffisamment élevé pour que Washington hésite. C’est tout ce qu’il cherche. C’est tout ce dont il a besoin.
Il y a quelque chose de presque mathématique dans la manière dont l’Iran a appris de chaque confrontation avec l’Occident pour construire une dissuasion plus efficace. Nous frappons. Ils absorbent. Ils adaptent. Ils reviennent plus dangereux. Nous n’avons pas de doctrine pour affronter un adversaire qui transforme chaque défaite en leçon. Nous en avons une pour affronter des armées. Pas des institutions-guerres.
Le JCPOA mort, et ce qu’on a mis à la place
En 2015, le JCPOA — l’accord nucléaire signé entre l’Iran, les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne — a limité l’enrichissement iranien à 3,67%, les stocks d’uranium enrichi à 300 kilogrammes, le nombre de centrifugeuses à 5 060. En échange : levée d’une partie des sanctions économiques. L’AIEA a inspecté les sites iraniens et conclu que l’Iran respectait ses obligations. Ce n’était pas la paix. C’était un cadre. Un espace d’observation mutuelle qui permettait de vérifier.
Trump a déchiré ce cadre en mai 2018. L’Iran a attendu un an — espérant que les Européens compenaient les sanctions américaines — puis a recommencé à enrichir. Depuis 2021, l’Iran enrichit à 60%. Il a installé des centrifugeuses avancées IR-6, huit fois plus efficaces que les anciennes. Il a construit de nouvelles installations sous Fordow — creusées dans la montagne, hors de portée des bombes conventionnelles américaines et peut-être israéliennes. En 2018, l’Iran était à un an d’une bombe nucléaire hypothétique. En 2025, il est à quelques semaines si la décision politique était prise. Voilà ce qu’on a mis à la place du JCPOA : rien. Et une insatisfaction exprimée.
Ce que Trump pourrait faire — et ce qu'il fera probablement
Les options militaires et leurs conséquences réelles
Les options existent sur le papier. La Cinquième flotte américaine à Bahreïn dispose de la puissance de feu pour rouvrir le détroit par la force si l’Iran tentait de le fermer. Des porte-avions, des navires de guerre Aegis avec des missiles intercepteurs, des sous-marins. La défaite militaire conventionnelle iranienne est certaine. Mais les conséquences de cette victoire sont moins certaines. Le Hezbollah dispose de 150 000 missiles pointés sur Israël — et l’ordre de tirer viendrait de Téhéran dans les premières heures d’une frappe américaine. Les milices chiites en Irak attaqueraient les bases américaines à Bagdad, Erbil, Al-Tanf. Les Houthis accéléreraient leurs frappes en mer Rouge. Une frappe limitée contre l’Iran pourrait déclencher une guerre régionale embrasant cinq pays simultanément. C’est le calcul que Téhéran a fait depuis quarante ans. C’est pourquoi la dissuasion fonctionne dans les deux sens.
L’administration Trump — avec Pete Hegseth au Pentagone, Marco Rubio au Département d’État — est idéologiquement prête à une confrontation plus dure avec l’Iran que l’administration Biden. Mais les généraux, eux, font leurs calculs. L’amiral Christopher Grady, vice-chairman des chefs d’état-major jusqu’en 2025, a répété dans des auditions au Congrès que toute option militaire contre l’Iran avait des « conséquences régionales significatives ». Traduction de langage militaire : ça dépasserait ce qu’on croit maîtriser.
On en revient toujours au même point. L’Iran a construit une architecture de menaces tellement interconnectées qu’il est impossible d’en frapper une sans déclencher les autres. C’est un génie maléfique et patient. Et face à ça, nous avons des présidents qui expriment leur insatisfaction sur les réseaux sociaux et des ministres qui condamnent avec vigueur. Je ne dis pas qu’il existe une solution facile. Je dis qu’il n’existe probablement pas de solution du tout dans le cadre actuel. Et que c’est ça, la vérité qu’on ne dit pas.
La négociation, ou comment offrir à l’Iran ce qu’il veut en appelant ça un accord
Il reste la voie diplomatique. Les négociations nucléaires. Les rounds de Rome et de Moscou. Les émissaires qui se croisent dans des hôtels de luxe pendant que des missiles traversent le ciel ukrainien et que des pétroliers longent les côtes iraniennes avec des équipages qui ont peur. Ces négociations ne portent pas sur Ormuz. Elles portent sur le nucléaire. Mais Ormuz est toujours dans la pièce — invisible, pesant, réel. L’Iran sait qu’il ne peut pas négocier depuis une position de faiblesse. Il n’est pas en position de faiblesse. Il a le détroit. Il a les milices. Il a les drones. Il a le temps.
Un accord possible existe dans la théorie : levée progressive des sanctions en échange d’un retour progressif aux limites du JCPOA avec des mécanismes de vérification renforcés. Cet accord hypothétique signifierait que les États-Unis reconnaissent implicitement le droit de l’Iran à enrichir de l’uranium à des fins civiles. Israël s’y opposera. Le Congrès américain s’y opposera. Les républicains dénonceront une capitulation. Et les mollahs à Téhéran diront que c’est une victoire — parce que ça en sera une, objectivement, pour eux. Voilà le piège. Voilà pourquoi Trump est « mécontent ». Parce que toutes les issues disponibles lui semblent insatisfaisantes. Parce qu’elles le sont.
La conclusion que personne ne veut écrire
Nous avons construit un monde où Téhéran tient le robinet
Voici ce que quarante ans de politique énergétique, de realpolitik pétrolière et de complaisance géopolitique ont produit : un régime théocratique qui finance le terrorisme, qui arme les ennemis de l’Ukraine, qui enrichit de l’uranium à 60%, qui viole les droits fondamentaux de ses citoyens — avec des centaines de manifestants tués depuis la mort de Mahsa Amini en septembre 2022 — tient dans sa main une part déterminante de la stabilité économique mondiale. Ce n’est pas une aberration. C’est le résultat logique de choix faits pendant quarante ans. Des choix de confort. Des choix de court terme. Des choix de ne pas regarder en face ce qui s’accumule.
Nous avons construit nos villes, nos industries, nos modes de transport sur une dépendance au pétrole que nous n’avons pas sécurisée. Nous avons laissé se développer une menace que nous n’avons pas contenue. Nous avons regardé l’Iran construire ses milices, ses drones, ses missiles, ses réseaux, et nous avons appelé ça « un problème complexe ». C’était notre façon de nous absoudre. La complexité comme exonération morale. Et aujourd’hui, Trump est « mécontent » du plan iranien sur Ormuz, et nous lisons ça sur nos téléphones entre deux notifications, et nous passons à autre chose.
Je voudrais finir sur une note d’espoir. Je ne peux pas. Pas parce que l’espoir n’existe pas — il existe toujours, quelque part, dans la résistance des Iraniens qui descendent dans la rue sachant ce que ça coûte, dans les négociateurs qui continuent de se parler malgré tout, dans les équipages qui traversent le détroit chaque jour. Mais l’espoir ne change pas les structures. Il ne rouvre pas des raffineries fermées. Il ne sécurise pas des routes maritimes. L’espoir, ici, est nécessaire et insuffisant. Et dire l’inverse serait vous mentir.
Ce que nous devons à ceux que cette géographie condamne
Narges Mohammadi, 51 ans, avocate iranienne spécialisée dans la défense des droits des femmes, a été arrêtée treize fois, condamnée à 31 ans de prison et 154 coups de fouet pour avoir défendu les droits des femmes à ne pas porter le voile. Elle a reçu le Prix Nobel de la paix 2023 depuis sa cellule de la prison d’Evin à Téhéran. Elle n’a pas pu aller chercher son prix. Sa fille l’a recueilli à sa place à Oslo. C’est ce régime-là qui tient Ormuz. C’est ce régime-là dont Trump dit qu’il est « mécontent » du plan. Ce n’est pas une nuance. C’est le fond de l’histoire.
Ce que nous devons à Narges Mohammadi, à Olena à Kherson, à Ilham à Amman, à Khalid sur son pétrolier, c’est au minimum la lucidité. Nommer ce qui est. Nommer qui le fait. Nommer ce que nos choix — collectifs, politiques, énergétiques — ont rendu possible. Ce n’est pas résoudre le problème. Mais c’est refuser de continuer à faire semblant qu’il est autre chose que ce qu’il est.
Le détroit d’Ormuz est trente-trois kilomètres de mer. Et derrière ces trente-trois kilomètres, il y a quarante ans de décisions que nous n’avons pas voulu prendre.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
The Straits Times — Trump is dissatisfied with Iran’s plan to reopen Strait of Hormuz
U.S. Energy Information Administration — World Oil Transit Chokepoints
AIEA — Déclarations du Directeur général sur le programme nucléaire iranien
Atlantic Council — Iran’s Strait of Hormuz threat: Real or bluff?
Reuters — Iran nuclear talks, Rome rounds 2025
Prix Nobel de la paix 2023 — Narges Mohammadi
U.S. Treasury Department — Hezbollah financing designations
BBC News — Red Sea shipping attacks: Houthi missile and drone campaign 2024
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