Une Arménienne qui n’a jamais cru à rien
Anna Sarkissian, 31 ans, professeure de français au lycée de Goris, à 240 kilomètres au sud d’Erevan, regarde le sommet à la télévision sur un écran cassé dans le coin de sa cuisine. Sa fenêtre donne sur le corridor de Latchine, fermé depuis trois ans. Elle a vu partir 100 000 Arméniens du Haut-Karabakh en septembre 2023. Elle les a hébergés. Trois familles dormaient dans son salon en octobre 2023. Une seule reste aujourd’hui. Anna n’a jamais cru aux promesses occidentales. Et pourtant ce matin, en voyant Carney embrasser Pashinyan, elle s’est mise à pleurer. Sans savoir pourquoi.
« Ils viennent ici, chez nous, dans le pays que tout le monde a abandonné », dit-elle au téléphone. Sa voix tremble. « Mon grand-père a survécu à 1915. Mon père a survécu à 1988. Moi j’ai survécu à 2020. Ma fille, elle a 4 ans. Je veux qu’elle survive à autre chose qu’à un nouvel abandon. » Elle s’arrête. Elle dit quelque chose qu’elle n’avait jamais dit. « Peut-être que cette fois. Peut-être. »
Le poids des trois millions
L’Arménie compte trois millions d’habitants. Trois millions de gens qui regardent passer les empires. Russes, Perses, Ottomans, Soviétiques, Américains. Tous sont partis. Tous ont laissé des cicatrices. Le sommet d’Erevan n’efface rien — il ajoute simplement un acte au dossier. Mais cet acte a une particularité : il n’est pas fait pour être annoncé à Moscou ou Washington. Il est fait pour être tenu. Discrètement. Concrètement. Sur la durée.
Anna a accroché un drapeau européen à sa fenêtre hier soir. Elle ne l’avait jamais fait. Ses voisins ne l’ont pas commenté. Ils n’ont pas eu besoin.
On parle toujours de géopolitique en survolant les pays comme des cartes. Erevan n’est pas une carte. C’est trois millions de gorges serrées qui regardent l’Histoire passer une fois de plus, en se demandant si cette fois on les verra. Anna voit. Et c’est elle, pas les communiqués, qui mesure si ce sommet vaut quelque chose.
Le contenu réel des accords signés
Quatre piliers, une rupture
L’accord cadre signé à 16h12 le 4 mai contient quatre engagements concrets, vérifiables, datés. Premier pilier : un fonds de défense conjoint Europe-Canada de 47 milliards d’euros, opérationnel en janvier 2027, indépendant de toute approbation américaine. Deuxième : un mécanisme d’achat d’armement européen prioritaire, pour sortir de la dépendance aux livraisons américaines bloquées par le Pentagone depuis février.
Troisième : une coordination énergétique avec l’Azerbaïdjan et la Géorgie pour sécuriser un corridor sud non russe, non iranien, non turc dans son contrôle stratégique. Quatrième, le plus discret et le plus important : une clause de solidarité économique automatique en cas de tarifs douaniers américains contre l’un des signataires. Si Trump frappe le Canada, l’Europe répond. Si Trump frappe l’Allemagne, le Canada répond. Sans débat. Sans vote.
Ce que les communiqués ne disent pas
Trois clauses ont été retirées du communiqué officiel à 14h47, à la demande conjointe de l’Italie et de la Hongrie. Une clause sur l’Ukraine. Une clause sur Taïwan. Une clause sur l’Iran. Les négociateurs européens parlent d’un « compromis nécessaire ». Les diplomates canadiens, eux, parlent d’autre chose en privé. « On a sauvé l’essentiel », dit l’un d’eux, qui ne donnera pas son nom. « L’essentiel, c’est qu’on n’attend plus personne. »
Et pourtant, dans cette phrase, il y a tout le drame. Ne plus attendre Washington, c’est aussi accepter que le système d’après-guerre est mort. Officiellement. Dans une salle d’Erevan. Un mardi. Sous un ciel blanc.
J’ai lu le texte intégral du communiqué. Trois fois. Il y a quelque chose d’étrange dans sa sobriété. Pas un mot contre Trump. Pas une accusation. Juste des verbes au futur, des montants précis, des dates fermes. Comme si on enterrait quelqu’un sans prononcer son nom. C’est la dignité des trahis. Ils ne hurlent plus. Ils signent.
Le silence assourdissant de Washington
Trump n’a pas tweeté
À 19h00 heure de Washington le 4 mai, Donald Trump n’avait toujours pas réagi sur Truth Social. Pas un mot. Pas un emoji. Pas une menace. Marco Rubio, secrétaire d’État, a publié à 20h47 un communiqué de quatre lignes saluant « le dialogue entre alliés ». Le mot « alliés » a fait sourire à Erevan. Personne n’a souri à Washington.
Le silence présidentiel américain a une explication simple, donnée en off par un ancien conseiller républicain : Trump n’a pas anticipé. Il pensait que les alliés se chamailleraient entre eux, que l’Allemagne refuserait de financer, que la France refuserait de partager le commandement. Personne ne s’est chamaillé. Et c’est cela, l’événement. Pas la signature. L’unité.
Ce que pense vraiment le Pentagone
Les militaires américains, eux, n’ont pas le luxe du silence présidentiel. Le général Christopher Cavoli, commandant suprême allié en Europe jusqu’en juin 2025, a publié une tribune dans le Wall Street Journal dès le 5 mai au matin. Il y écrit, en substance, que « la perte de confiance des alliés est en train de devenir la plus grande défaite stratégique américaine depuis 1973 ». Il cite une date. Il sait ce qu’il dit.
Et pourtant cette tribune n’a eu aucun écho à la Maison-Blanche. Trump ne lit pas le Wall Street Journal en mai 2026. Il regarde Fox. Et Fox, ce soir-là, parlait de Taylor Swift.
Il y a quelque chose d’effrayant à regarder une superpuissance ne pas comprendre qu’elle vient de perdre quelque chose d’irréversible. Comme un homme riche qui ne réalise pas que sa famille vient de partir pour de bon. Il pense qu’elles reviennent toujours. Cette fois, elles ne reviennent pas.
Le rôle inattendu de Pashinyan
L’hôte qui a tout calculé
Nikol Pashinyan, Premier ministre arménien, a obtenu en deux jours ce qu’il poursuit depuis 2018 : la reconnaissance que l’Arménie n’est plus dans la sphère russe. Le sommet d’Erevan n’aurait pas pu se tenir à Tbilissi (trop proche d’Ankara), à Chişinău (trop fragile), à Kiev (trop évident). Erevan a été choisie pour la symbolique de la trahison absorbée et transformée.
Pashinyan a accueilli les délégations dans le palais présidentiel, à 200 mètres du monument du génocide. Le détail n’a échappé à personne. Ce que les Arméniens ont vécu en 1915, l’Europe ne veut plus le subir : être abandonnée par celui qui avait promis de protéger.
Le pari arménien
Le pays a obtenu en échange un partenariat économique stratégique de 8,3 milliards d’euros sur dix ans, l’ouverture de négociations d’adhésion à l’Union européenne en 2028, et surtout — surtout — une garantie de sécurité européenne en cas de nouvelle agression azerbaïdjanaise. Cette dernière clause a été négociée jusqu’à 4h du matin la nuit du 3 au 4 mai.
Et pourtant, à Bakou, Ilham Aliyev n’a rien dit. Il sait que la Turquie le couvre. Il sait que l’Azerbaïdjan vend du gaz à l’Europe. Il sait que les engagements écrits ne valent que ce que vaut la volonté de les tenir. Anna Sarkissian, à Goris, le sait aussi.
Pashinyan joue avec le feu, et il le sait. Il a parié que l’Europe le défendrait là où la Russie l’a abandonné. C’est un pari rationnel. Mais l’histoire arménienne est faite de paris rationnels qui se sont fracassés contre la lâcheté du monde. Je veux que ce pari-ci tienne. Je n’ai aucune certitude qu’il tiendra.
Carney, l'homme qui a fait basculer le Canada
L’ancien banquier devenu chef de guerre diplomatique
Mark Carney n’a aucune expérience militaire. Aucun passé politique avant 2024. Il a dirigé la Banque du Canada, puis la Banque d’Angleterre. Il connaît les chiffres mieux que les drapeaux. Et c’est précisément ce qui le rend dangereux pour Trump. Carney ne réagit pas à l’émotion. Il calcule. Il planifie. Il signe.
Sa décision la plus radicale a été prise le 17 mars 2026, à 7h12 du matin, dans un avion entre Ottawa et Montréal : retirer le Canada des consultations stratégiques bilatérales avec les États-Unis pour les transférer à un cadre multilatéral incluant l’Europe. Ce jour-là, le Canada a cessé d’être un partenaire junior de Washington. Il est devenu autre chose. Un partenaire senior de Bruxelles.
Ce qu’il a dit en privé à Macron
Selon trois sources concordantes, Mark Carney a confié à Emmanuel Macron, le soir du 3 mai vers 23h, dans une suite de l’hôtel Marriott Armenia, une phrase courte. « On ne peut pas refaire cette erreur. » Macron lui a demandé laquelle. Carney a répondu : « Croire que l’Amérique reviendra à elle-même. »
Cette phrase a circulé. Elle est devenue, en 48 heures, la phrase non officielle du sommet. Plus encore que les communiqués. Plus encore que les engagements financiers. Une phrase de banquier. Glaciale. Définitive.
Je ne sais pas si Carney a raison. Je sais qu’il agit comme s’il avait raison, et c’est déjà ça. Trop de dirigeants ont passé dix ans à attendre que l’Amérique « se ressaisisse ». Pendant ce temps, la Russie a annexé. La Chine a construit. L’Iran a enrichi. L’attente est une trahison déguisée en patience. Carney a cessé d’attendre. C’est, en soi, un acte de courage rare.
Ce que cela change pour l'Ukraine
Kiev observe, Kiev calcule
Volodymyr Zelensky n’était pas à Erevan. Officiellement, pour des raisons de sécurité. Officieusement, parce que sa présence aurait braqué Washington trois mois avant des élections de mi-mandat américaines. Mais l’Ukraine était partout dans les couloirs. Dans chaque clause sur la défense. Dans chaque ligne sur les sanctions russes maintenues. Dans chaque silence sur Trump.
Andriy Yermak, chef de cabinet de Zelensky, a passé deux jours à Erevan. Discrètement. Sans communiqué. Il a obtenu de Carney et de von der Leyen une chose précise : un calendrier de livraisons d’armes européennes accéléré jusqu’en 2028, garanti contractuellement, indépendant des décisions américaines. C’est moins que ce que Kiev voulait. C’est plus que ce que Kiev avait.
Le visage qui ne quitte pas mes notes
Iryna, 27 ans, infirmière à Kharkiv, à qui j’ai parlé par messagerie cryptée le 5 mai au matin, m’a dit ceci : « On a appris à ne plus croire aux annonces. Ce qui compte, c’est ce qui arrive dans nos hôpitaux la semaine d’après. » Elle m’a envoyé une photo. Une boîte de morphine vide. Étiquette en allemand. Date d’expiration : juillet 2026. « Ça, c’est l’Europe. Ça, c’est concret. »
Anna à Goris. Iryna à Kharkiv. Deux femmes qui regardent les sommets avec la même méfiance et le même fragile espoir. Ce sommet leur appartient plus qu’aux signataires.
L’Ukraine ne lit pas les communiqués. L’Ukraine compte les boîtes de morphine, les obus, les drones, les jours qui restent. Erevan n’a pas sauvé Kharkiv. Erevan a peut-être empêché Kharkiv de tomber dans six mois. C’est tout. Et c’est énorme. Et c’est dérisoire. Et les deux sont vrais en même temps.
La fissure interne européenne
Orban, Meloni, Fico : les trois qui ont signé en serrant les dents
Viktor Orban est arrivé à Erevan le 3 mai à 22h47. Il a parlé 11 minutes en plénière le 4 mai. Il a signé. Il a quitté l’Arménie à 18h20 le même jour, sans conférence de presse. Pour la première fois en sept ans, il n’a pas bloqué un sommet européen. Pas par adhésion. Par calcul. Trump est trop instable pour être un protecteur fiable, même pour Budapest.
Giorgia Meloni a obtenu le retrait de la clause sur Taïwan. Robert Fico a obtenu un assouplissement sur les délais énergétiques. Tous trois ont signé. Tous trois savent que leurs électorats ne pardonneraient pas un alignement sur Trump dans le contexte des tarifs douaniers.
L’Allemagne, payeur silencieux
Friedrich Merz finance. Sans bruit. Sans triomphalisme. L’Allemagne couvre 31% du fonds de défense conjoint. C’est plus que la France, plus que le Canada, plus que les Pays-Bas réunis. Berlin a accepté de payer parce que Berlin a compris, plus tard que les autres mais plus profondément, que l’ère du parapluie américain gratuit est révolue.
Et pourtant, dans les sondages allemands, 47% des électeurs jugent encore que « les États-Unis restent le partenaire le plus important ». La diplomatie a quinze ans d’avance sur l’opinion. C’est inconfortable. C’est ainsi.
Une chose me frappe dans ce sommet : les démocraties signent contre leur propre opinion publique. Les électeurs européens ne sont pas prêts. Les électeurs canadiens hésitent encore. Mais les dirigeants ont compris que le luxe d’attendre l’opinion est mort avec le second mandat de Trump. C’est antidémocratique en surface. C’est peut-être démocratique en profondeur. L’Histoire jugera.
Ce que veut vraiment la Chine
Pékin observe avec un sourire glacé
Xi Jinping n’a pas commenté Erevan. Le ministère chinois des Affaires étrangères a publié une déclaration de routine évoquant « la stabilité internationale ». Mais à Pékin, les analystes savent ce qui s’est passé. L’Occident s’est divisé en deux blocs : un bloc transatlantique fracturé, et un bloc transatlantique alternatif. C’est, pour la Chine, à la fois une bénédiction et un casse-tête.
Bénédiction parce qu’un Occident divisé est plus faible globalement. Casse-tête parce qu’un bloc européano-canadien autonome est moins prévisible, moins manipulable que le système ancien. Pékin avait construit sa stratégie sur l’idée d’une Amérique trumpienne dont l’isolationnisme servirait les intérêts chinois. Erevan complique le tableau.
Taïwan absente, Taïwan présente
La clause taïwanaise retirée du communiqué à la demande de Meloni reviendra. Tous les diplomates le savent. Elle reviendra dans 18 mois, lors du prochain sommet. Elle reviendra dans une déclaration des ministres des Affaires étrangères. Elle reviendra dans un accord bilatéral entre le Japon, le Canada et l’Union européenne. Pékin a gagné un délai. Pas une victoire.
Et pourtant, à Taipei, la Première ministre Hsiao Bi-khim a déclaré le 5 mai : « Erevan est une bonne nouvelle. Pas parfaite. Bonne. » C’est, dans le langage diplomatique taïwanais, l’équivalent d’un soulagement immense.
La Chine joue aux échecs sur trois plateaux à la fois. Erevan vient de lui rappeler que ses adversaires apprennent vite. Plus vite qu’elle ne pensait. Et que l’isolationnisme américain ne signifie pas automatiquement le retrait occidental. Cette nuance va coûter à Pékin plus qu’elle ne l’imagine encore.
La Russie, grande absente, grande perdante
Le Kremlin a perdu Erevan il y a trois ans
Vladimir Poutine n’a pas commenté. Dmitri Peskov a parlé de « manœuvres antirusses sans portée ». La presse russe officielle a relégué le sommet en page intérieure. Mais l’absence russe à Erevan n’est pas une indifférence. C’est une défaite. L’Arménie était, jusqu’en septembre 2023, le pivot caucasien de Moscou. La Russie l’a perdue en n’envoyant pas un soldat lors de l’attaque azerbaïdjanaise.
Pashinyan a tiré la conclusion. L’Europe a tiré la conclusion. Carney a tiré la conclusion. Poutine, lui, est resté muet. Le silence est aussi une forme d’aveu.
L’Arménie ne reviendra pas
Sergueï Lavrov a tenté en mars 2026 une visite à Erevan. Il a été reçu froidement. Pashinyan ne lui a accordé que 47 minutes. La photo officielle a été publiée sans poignée de main. Trois ans plus tôt, c’était impensable. Aujourd’hui, c’est la nouvelle normalité.
Anna Sarkissian, à Goris, n’attend plus rien de Moscou. Sa génération a fait son deuil. Sa fille, elle, ne saura pas ce que c’est qu’attendre quelque chose de la Russie. Ce sera une libération. Et une cicatrice de plus sur l’âme russe. Poutine ne le verra pas. D’autres, après lui, devront le voir.
La Russie a perdu l’Arménie comme on perd un enfant qu’on a négligé toute sa vie. Sans drame. Sans cri. Juste avec un silence qui s’épaissit jusqu’à devenir définitif. C’est la forme la plus douloureuse de l’abandon : celui où l’abandonné ne crie plus, parce qu’il a compris qu’il ne sera jamais entendu.
Ce qui peut encore tout faire échouer
Trois failles, trois angoisses
Erevan peut s’effondrer en six mois. Première faille : un changement de gouvernement en Italie ou en Allemagne. Une coalition AfD-CDU à Berlin en 2027 enterrerait le fonds de défense. Deuxième faille : une crise économique majeure qui forcerait les arbitrages budgétaires contre la défense. Troisième faille : une volte-face de Trump qui ferait miroiter aux Européens un retour aux conditions de 2016.
Aucune de ces failles n’est théorique. Toutes sont anticipées par les négociateurs. Le fonds de 47 milliards a été conçu avec des clauses de blocage destinées à empêcher tout retrait unilatéral pendant cinq ans. Mais cinq ans, en politique, c’est une éternité fragile.
L’opinion publique, ennemie intime
Aucun gouvernement européen n’a actuellement une majorité solide pour soutenir une autonomie stratégique de long terme. Les sondages montrent une opinion fatiguée, méfiante, divisée. L’Europe a signé un engagement que ses peuples n’ont pas encore validé. C’est le pari le plus risqué d’Erevan.
Et pourtant, les opinions se forment. Les électeurs apprennent. Quand la Pologne dépensait 4,7% de son PIB en défense en 2024, c’était un cas isolé. Aujourd’hui c’est un modèle. Les peuples suivent les nécessités, plus lentement que les dirigeants, mais ils suivent.
J’ai peur que tout cela s’effondre. Vraiment peur. Pas par cynisme — par expérience. J’ai vu trop d’engagements grandioses signés sous le coup d’une émotion historique disparaître dans les arbitrages budgétaires de l’année suivante. Erevan tiendra ou ne tiendra pas selon la patience que les peuples accepteront d’avoir. Et la patience démocratique, en 2026, est un produit rare.
Le sens profond de cette journée
La fin d’une dépendance vieille de 80 ans
Erevan, c’est l’enterrement d’une certitude née à Yalta en 1945 : que la sécurité occidentale serait toujours, en dernier recours, garantie par Washington. Cette certitude est morte. Pas brutalement. Lentement. Sur huit ans. Depuis le premier mandat de Trump. Et Erevan en a signé l’acte de décès.
Ce n’est pas la fin de l’alliance américaine. C’est la fin de la dépendance américaine. La nuance est immense. L’Europe et le Canada continueront à coopérer avec Washington quand cela servira leurs intérêts. Mais ils n’attendront plus de Washington la définition de leurs intérêts.
Une génération va devoir grandir
Les enfants européens nés en 2026 grandiront dans un monde où l’Amérique n’est plus le grand frère bienveillant. Elle est un partenaire imprévisible, parfois hostile, parfois utile. Cette banalisation de l’Amérique dans l’imaginaire occidental est un séisme silencieux. Elle change la grammaire des relations internationales pour les trente prochaines années.
Anna Sarkissian, à Goris, a 31 ans. Sa fille en a 4. La fille apprendra le français à l’école, le russe à la maison, l’anglais à la télévision. Elle n’apprendra pas à attendre quoi que ce soit de l’Amérique. Ce sera, peut-être, sa plus grande chance.
On n’a pas idée du poids que représente la fin d’une illusion collective. Pendant 80 ans, l’Occident s’est cru protégé par un parapluie qui ne lui appartenait pas. Maintenant il pleut. Et il faut apprendre à se protéger soi-même. C’est dur. C’est juste. C’est même, peut-être, salutaire. Mais cela coûte. Cela coûte des milliards. Cela coûte des certitudes. Cela coûte du sommeil. Et cela coûte cette innocence qu’on ne retrouvera plus.
Conclusion : Erevan, ou le courage des trahis
Je voudrais finir cet article avec une certitude. Je n’en ai pas. Erevan peut être le début d’une renaissance occidentale ou le sursaut désespéré avant l’effondrement. Personne ne le sait, le 5 mai 2026. Pas Carney. Pas von der Leyen. Pas Pashinyan. Pas Anna à Goris. Pas Iryna à Kharkiv. Pas moi à mon bureau.
Ce que je sais, c’est ceci : pour la première fois depuis 1949, des dirigeants occidentaux ont décidé de ne plus attendre une permission. Pour la première fois, ils ont signé un engagement contre les intérêts immédiats de Washington. Pour la première fois, ils ont fait le pari que leurs peuples comprendraient — plus tard, peut-être trop tard, mais qu’ils comprendraient.
Anna a accroché un drapeau européen à sa fenêtre. Elle ne l’avait jamais fait. Sa fille de 4 ans le regardera tous les matins jusqu’à ce qu’elle apprenne à le décrocher elle-même, ou jusqu’à ce que quelqu’un d’autre vienne le déchirer. Entre ces deux possibilités, il y a tout le sens de cette décennie. Et tout le poids de ce sommet d’Erevan que personne, vraiment personne, n’aurait imaginé possible il y a seulement deux ans. Il a fallu Trump pour que l’Occident apprenne à exister sans lui. C’est l’ironie la plus cruelle, et la plus féconde, de notre époque.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Le Monde — Réunis à Erevan, l’Europe et le Canada font bloc face à Trump
Conseil européen — Communiqués officiels
Gouvernement de la République d’Arménie
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